Comédie en 3 actes

 

 

  

 

 

 

 

 

Ce texte a été récompensé en 2007 par le Premier Prix de la Pièce de Théâtre au concours de l’Académie Internationale de l’École de la Loire.

 

 

 

Les personnages :

 

Baudouin, baron de la Mortepierre, veuf.

Mercedes de la Mortepierre, sa fille.

Henri-Grégoire de la Mortepierre, son fils.

Joséphine de la Barquette, belle-mère du baron.

Winston, majordome sénile.

Georges Letranu, Commissaire divisonnaire de la Police de Paris, bientôt à la retraite.

Louis Dumarais, dit Le Roi Louis, dit La Main Froide, parrain proche de la retraite.

Philo, gangster, garde du corps de Louis Dumarais.

Winny, dit l’Ourson.

Guiche, prostituée, « compagne » et complice de Winny.

Pierre-Paul Jacques : otage, directeur du Crédit Libre du Poitou.

Amour Pilard, garde-champêtre.

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE I

Scène première

 

 

 

Grande salle d’un château médiéval, avec boiseries et grande cheminée, et dont la vétusté doit être clairement apparente : tentures sales et mitées, traces de tableaux manquants, quelques belles pièces de mobilier mais d’autres en piteux état, espacées de vides qui pourraient être les places d’anciens meubles vendus, ou saisis, sièges dépareillés, éclairage limité… Un escalier au fond côté jardin. La porte côté jardin donne sur le hall d’entrée, celle du fond et celle côté cour donnent sur l’intérieur du bâtiment.

Sont assis Baudouin de la Mortepierre et sa fille, Winston (assoupi sur sa chaise et penchant de l’avant), le Commissaire (tourné vers Louis, assis de l’autre côté de la pièce, immobile et pâle comme un mort, sur un fauteuil, près d’un lampadaire). La Grand-mère, qui vibre sur son fauteuil roulant, est placée devant un téléviseur allumé et dont le son est coupé. Philo est debout. On entend le tic-tac d’une horloge posée sur la cheminée.

 

Baudouin de la Mortepierre (Au parrain) : Il me reste quelques havanes… Ceux du bon vieux temps… Quand on jouait encore au pok, jusqu’au petit matin.

Louis : Si ça remonte aussi loin, ils ne doivent pas être plus frais que nous… Mais, je veux bien… La fumée fera sûrement remonter les cortèges d’ombres du passé… D’ailleurs, j’ai l’impression de devenir un fantôme, dans ton donjon.

Baudouin : Et toi, Monsieur le Commissaire ?

Letranu : Comme au bon vieux temps. Même si en ce temps-là, je n’étais pas invité aux parties de poker.

Baudouin : Tu aurais pu venir… Pour toi la porte était toujours ouverte.

Letranu : La nostalgie t’égare, mon vieux, avec le temps et le poids des regrets, les faits prennent l’ampleur des légendes. Moi, je me souviens d’avoir fait le siège devant ton donjon.

Baudouin (À Winston) : Winston… (Ne se réveille pas) Winston ! S’il vous plaît, allez nous chercher les cigares. Winston !

Mercedes : Ne le réveille pas en sursaut, papa… S’il tombait de cette hauteur, je pense qu’il ne s’en relèverait pas, et nous passerions la fin de la soirée à l’enterrer au fond du parc ; je suppose qu’on éviterait les tracas d’un acte de décès et l’intervention des gendarmes du village, pour ne pas déranger ces messieurs. Lui aussi : un souvenir du bon vieux temps. On devrait le mettre sous cloche… Et puis on le retournerait de temps en temps

Baudouin : Le retourner, pourquoi diable ?!

Mercedes : Mais, pour faire tomber la neige (Joignant le geste à la parole)

Baudouin : Un peu de respect pour le grand âge, ma fille. Oh ! Winston !

Mercedes: Non, mais, sans rire… Ce silence radio du sous-marin USS-Winston… Arrivé à un certaine âge, on peut glisser du sommeil profond jusque dans les abysses. Le repos peut radicalement s’éterniser.

Louis fait signe à Philo, lui désignant Winston. Le gangster s’en approche, se place juste à côté de lui, sort un revolver, le met au niveau de l’oreille du vieillard, le canon orienté vers le plafond, et tire. Tout le monde sursaute, y compris la grand-mère, Joséphine, qui se contorsionne pour essayer de voir derrière elle. Du  plâtre est tombé du plafond. Winston se réveille en bougonnant

Joséphine de La Barquette : Qu’est-ce qu’y a ? Qui c’est ? Quelqu’un a frappé… C’est encore le canon de Sir William Fox ! Je vous l’avais dit Bertrand ! Encore des baloubas qui essaient de franchir la tranchée que nous avons creusée la semaine dernière !

Philo: Qu’est-ce qu’elle bave la vioque ?

Baudouin : Ne faites pas attention, ma chère belle-mère n’a plus toute sa tête, surtout depuis la disparition de mon épouse bien aimée. (Mercedes va la voir et reste un temps près d’elle) Avec son mari, Bertrand de La Barquette, feu mon beau-père, que je n’ai pas connu, elle a vécu aux colonies. Il a disparu là-bas. On l’a dit capturé puis mangé par des cannibales. Mais il y a une autre version : il serait parti avec la fille du roi d’une tribu ennemie de la couronne d’Angleterre, alors nos alliés… Enfin, bref, un scandale, une véritable tragédie grecque africaine, mais avec une conclusion plutôt vaudevillesque. On prétend l’avoir vu avec sa créature, au On Duras, tenant un bar et produisant des spectacles de danseuses nues, mais rien ne permet de…

Winston : Vous m’avez appelé, Monsieur le Baron ? Le service, toujours le service. Efficacité, discrétion… (Cherchant) efficacité, discrétion… ah !… efficacité… ah ! pourtant, je n’connais qu’ça ! ça rime avec « efficacité »…

Mercedes : Sénilité ?

Baudouin : Allez donc nous chercher les havanes… (Pas de réaction) Oh ! Les havanes !

Winston (Les yeux dans le vague) : Oui…

Baudouin : Enfin, voyons, quoi ! Les ha-va-nes… (Mimant pour se faire comprendre) Là… Quoi… Hein ?… Bon !

Winston : Ben, oui ! Les havanes. Je sais c’que c’est ! Mais, c’est que…

Baudouin : Quoi ?

Winston (Il marche lentement  vers la sortie) : Je vais voir ça… Hum… Efficacité… (S’arrête à quelques pas de la sortie et se retourne vers Monsieur de la Mortepierre) : Les havanes… Les vieux… Ceux que…

Baudouin : Mais oui, Winston ! Ceux que l’on gardait pour une grande occasion !

Winston (Voulant être sûr de ne pas se fatiguer pour rien) : Et là, c’est une grande occasion… Monsieur en est tout à fait certain ?

Baudouin : Oui !

Winston : Vraiment ? Alors… (Attend encore une confirmation.) Bon, bon, j’y vais.

 

Scène 2

 

Baudouin : Bien sûr que c’est une grande occasion, il faut fêter ça : c’est une renaissance, la Renaissance, après le temps des errances, des barbaries et de l’obscurantisme, le retour des valeurs civilisatrices…

Letranu : Pourquoi pas le retour de l’ordre moral ? Tu ne trouves pas que tu y vas un peu fort ? Voilà une casuistique qui me rappelle les lectures excentriques de mes années de pensionnat chez les frères. L’art de la philosophie scolastique chez les trafiquants… Parce que question valeurs, tu étais plutôt un spécialiste des fausses…

Baudouin : Je vois que Monsieur le Commissaire n’a pas perdu son goût pour les métaphores plaisantes.

La grand-mère, sur sa chaise roulante, s’éloigne de la télé et commence à se promener dans toute la pièce.

Louis : Sans vouloir trop faire dans les références et les citations, on n’est pas là pour se faire engueuler. Cette condescendance m’étonne de ta part ; après tout ce qu’il y a eu entre nous… Toi qui a pris les risques qu’on sait, en ce temps-là, pour appliquer des méthodes, disons « en-dehors des académismes »…

Letranu : Tu as raison… Ne te formalise pas, je suis un peu démoralisé. Parfois, les nerfs l’emportent sur la raison, je vois le mal partout. C’est que les temps actuels commencent à avoir une odeur d’An mille. Les morts qui se relèvent de leurs tombes et des antéchrists à tous les coins de trottoirs… Des types maigrichons et souriants, petites lunettes rondes, complet gris à col Mao très tendance, le regard en œil de verre, qui lâchent pas un mot, boivent pas, bouffent pas, baisent pas, et qui te vendraient des bacilles mortels planqués dans des boîtes de chocolats… Ça peut exacerber chez moi un besoin d’envolées lyriques... J’ai peur de devenir aigri.

Louis : Écoute, mon vieux, j’te comprends, mais si on verse dans la thérapie de groupe entre sinistrose de has-been et commémoration de vieux cons, ça ne va pas aider à l’efficacité de la rencontre.

Letranu : Oui. Et le temps presse. La conjoncture accélère comme jamais le vieillissement. J’ai certains de mes collègues, pourtant habitués à ce qu’on croyait être une vie austère, qui se demandent comme des p’tits vieux s’ils vont passer l’hiver et qui au pot de fin d’année se renversent sur eux, l’air de rien, du champ’ pour se porter bonheur.

Louis : En effet, on peut s’inquiéter. Vous êtes des esprits plutôt éclairés, des rationnels inspirés, les Saint Thomas d’Aquin de la Sûreté : la foi en la justice mais avec la largesse des esprits vraiment élevés. Mais tu ne m’as pas fait venir ici pour remonter le moral des troupes en organisant des reconstitutions historiques, jouer aux cow-boys et aux indiens comme quand on était gosse !

La grand-mère (S’arrête en face de Louis et le dévisage) : Vous, je ne vous connais pas…(Baudouin fait signe de ne pas s’occuper de cette intervention intempestive. La grand-mère reprend sa promenade)

Letranu : Écoute… Arrivé un certain âge qu’on appelle celui de la sagesse, c’est une tradition de dire qu’on se sent dépassé par son temps, mais depuis trois, quatre ans, ça n’est jamais allé aussi vite. Et tu le sais comme moi. Je t’ai fait venir parce que dans les deux camps, celui des méchants comme celui des gentils, tout est en train de se débiner, on se retrouve dans un drôle de jeu, les règles ont été changées et pas du tout sportivement, ce n’est plus nous qui tenons les bonnes cartes mais une bande de fêlés que personne n’a invités à jouer.

Louis : Je sais bien… Mais je me fais vieux et j’aimerais simplement profiter d’un repos bien mérité, faire sauter mes petits-enfants sur mes genoux, leur acheter des glaces au parc et jeter avec eux des mies de pain aux canards.

Letranu : Pour ce qui est du repos, mérité ou pas, si tu comptais accrocher sur ta maison de campagne un joli fer forgé dans le genre « Mon havre de paix », ta propriété risque fort d’être beaucoup plus exiguë que tu ne crois et d’avoir sur ses pierres des paroles définitives en latin. Il va falloir que les vétérans rempilent. Au train où vont les choses, nous n’aurons pas de successeurs, et ça m’empêche de dormir, tu vois… Tous ceux que nous avons mis nous-mêmes dans le circuit vont bientôt avoir une longévité dans le métier aussi courte que celle des grands athlètes, sauf qu’en fin de carrière, au lieu d’ouvrir un magasin de sport dans leur village natal, ils vont servir d’engrais dans des terrains vagues. C’est l’hécatombe, mon vieux Louis, l’heure est grave. On ne sait plus où on va, il y a trop de nouvelles têtes.

Louis : Après tout, c’est dans la nature des choses… Les temps changent, il faut laisser la place aux jeunes.

Baudouin :(La grand-mère se place devant lui) Quoi ? Moi, vous m’connaissez ! Mercedes, s’il te plaît, voyons ! Occupe-toi un peu de ta grand-mère !

Letranu: (À Louis) Ça fait longtemps que tu es en province… Si c’était que ça… Tu penses bien que je ne t’aurais pas dérangé.

Louis : Je partage ton sentiment. Pour un peu tu m’dirais « Je vous ai compris », je voterais pour toi et je prendrais le maquis si je t’entendais me parler à la radio. Mais quant à savoir qui mène ce bal des débutantes plutôt sanglant….

Letranu: Qui mène ce bal ? Deux armées d’ombres. D’abord, il y a un air froid qui vient de l’Est, tu seras d’accord ? Tu dois quand même suivre un peu les événements, non ?!

Louis : Mais oui… Et je peux même te citer un nom : Macrotchenko. Sacrément con, mais le problème, c’est que le bol qu’il a eu lui fait croire qu’il est d’une intelligence supérieure. Et avec un flingue en pogne et la légion de disciples trépanés qui se sont reconnus en lui… Ne jamais laisser croire à un pauvre con qu’il a des dons, ça devient un sale con.

Letranu : Tu connais donc bien notre ennemi. Il nous souffle un vent glacial, grosse épidémie de grippe… Et vu les dégâts, il y en a beaucoup qui n’ont pas eu le temps de se faire vacciner, ça a déjà refroidi net plus des trois quarts du Secteur Nord. On ne sait plus quoi faire des cadavres, ça prend des proportions médiévales…

Louis : Ne me crois pas insensible. Je vois aussi les choses. Ce n’est pas la grippe, c’est carrément la peste noire, le retour des grands fléaux.

Letranu  : Cette affaire, figure-toi, ne regarde pas seulement les flics, mais aussi les RG et directement la Sûreté de l’État. Sans t’imposer un cours magistral, permets-moi de te faire un petit topo sur la question, plus succinct que le rapport de 700 pages donné au ministre et que personne n’a envie de lire : dans un premier temps, le hasard des rencontres sur les mêmes terrains de jeux ont donné des occasions de se connaître, en laissant quelques cadavres dans des arrière-cours… Rien de bien méchant : le tâtonnement des débuts… Mais ensuite, il y a eu émulation, tu comprends, on veut se prouver de quoi on est capable, alors, à force de zèle, les esprits s’échauffent, l’enthousiasme fait commettre quelques impairs : un mot de trop, un pied sur les terres du voisin, un malentendu fâcheux et c’est la guerre, le combat de rue. Valait mieux pas s’exposer entre les deux feux, à moins d’avoir échoué avec les barbituriques ou de ne pas pouvoir attendre le prochain train pour passer dessous. Et maintenant, tu vois le résultat comme moi : les anciens barbouzes de la Guerre froide sont pas venus ici pour ouvrir des restaurants. Ils installent les structures, les réseaux, l’organisation… Armement non répertorié, technologie de pointe, des trucs à flanquer des frissons même à un croque-mort… Services variés sur le terrain politico-criminel ; et puis, si j’ose dire, le petit commerce traditionnel : les bagnoles de luxe, la came et les filles. Bref, des polytechniciens de la terreur qui commencent même à ouvrir des écoles, en exploitant l’inépuisable terreau des misères sociales. Il est à peu près certain que Macrotchenko est une des têtes, je ne dis pas « cerveau », ce serait un compliment. Et il reçoit des appuis financiers qui ne cessent de grossir… Et il a fermement l’intention de tous vous nettoyer, avec l’entrain des grandes lessives staliniennes et de mettre en même temps le pied jusqu’au pas-de-porte de la boucherie-charcuterie de quartier…

Louis : Et tu veux faire quoi ? Comme le commun des mortels, je veux bien refaire le monde, mais seulement entre la poire et le fromage. Et puis, depuis la disparition de Margarita, je n’ai plus la même énergie.

Letranu : La loi des proportions vole en éclats : entre des fous furieux qui au fond de leurs chambres meublées manipulent des éprouvettes qui pourraient raser la moitié du globe et des psychopathes qui diffusent des plans de bombe atomique sur le mail, c’est l’apocalypse à la portée de toutes les bourses, Tchernobyl en pack économique, la peste noire dans une mallette pédagogique – je dirais même pas que les loups sont dans la bergerie, non, ce sont les brebis qui deviennent carnivores.

Louis : Je ne suis pas insensible à la beauté des paraboles bibliques ni aux grandes vertus de la protection des États. Je suis, tu le sais, pour le relativisme et les pactes de non-agression. Moi aussi, j’aime l’ordre, les questions d’honneur et je veux pas que mes gosses aient la trouille d’aller jouer au square, mais là…

Letranu : Le principal danger de cette maffia-là, c’est qu’elle touche à des forces qui la dépassent elle-même. Ce sont des dingues. Aucun accord n’est possible.

Louis : Et je parie que vous avez déjà essayé. Et j’ai bien l’impression que nous autres, les anciens, on a failli se retrouver dans la clause principale de la franchise que vous étiez prêts à leur accorder, en échange de la paix dans les foyers et de la sacro-sainte stabilité républicaine. Et là, en somme, devant un ennemi commun, tu crois qu’on va se réunir sur des valeurs universelles ? Et ce sera quoi l’emblème sur la bannière de ta croisade ? Mes gars n’ont pas vraiment des têtes à porter des casques bleus ou à troquer leurs flingues pour des parapluies bulgares. Et qui me dit qu’après le sale boulot, il n’y aura pas une nuit des longs couteaux ?

Letranu : Moi.

Louis : Ah.

Letranu : On est ici pour discuter, se mettre d’accord. Je ne te demande pas un mariage d’amour, mais d’accepter, pour une cause commune, oui, un mariage de raison et à durée déterminée.

Louis : Il faudra accepter de faire chambre à part.

Letranu : Je te parle de coopération, pas de se rouler des patins. C’est au plus haut de l’État que la décision de notre rencontre a reçu sa bénédiction.

Louis : Je ne nie pas qu’il y ait un vrai danger pour nous tous…

Letranu : Plusieurs stratégies sont possibles. Dans tous les cas, de notre côté, on ne peut pas agir seul, mais vous non plus. On n’a pas droit à l’erreur… Les moyens seront là.

Louis : Avec des barbouzes qui vont entrer partout chez nous comme chez eux. Je ne suis pas très chaud. On croit défendre son fonds de commerce et on se retrouve à poil dans la rue sans plus rien.

Letranu : Je te promets qu’il n’y aura même pas un seul petit agent du fisc pour regarder les signatures des tableaux qui décorent ton salon.

Louis : Je ne pense pas forcément à ça. Mais, ça c’est déjà vu, l’Histoire en fourmille d’exemples : on appelle à la rescousse des légions de libérateurs virils et ils trouvent le coin tellement sympa qu’ils y restent, plantent leurs tentes dans le parc, sifflent tes bouteilles, fument tes cigares (Regardant Baudouin) et deviennent familiers avec la maîtresse de maison.

Letranu : Tu ne me fais pas confiance, mon vieux Louis ?

Louis : Il y a longtemps que tu m’as pas parlé comme ça ; tu vas me faire rougir.

Letranu : Il s’agit de notre survie. Il faut arrêter tout ça au plus vite. On nage en plein surréalisme: il est temps de restaurer le règne de la raison, de l’entente cordiale, des accords amiables.

Louis : Voilà que je vais me mettre au service de l’ordre public… Sortir nos flingues et pruner à tout va en chantant la Marseillaise. Et tu parles de surréalisme ?

Letranu : Mais, vois-tu, la Marseillaise n’est pas une chanson pour midinette et puis, il ne s’agit pas de flinguer à tout va, en tout cas pas tout de suite. Noyautage des réseaux… Ensuite, bien sûr, désinfection pour que rien ne repousse. De notre côté, on assure le boulot de presse, un appui médiatique, mais aussi logistique.

Louis : Et pourquoi vos sbires des Services secrets ne se débrouillent pas tout seuls ?

Letranu : Le problème, c’est que ces réseaux s’implantent sur des terrains qu’on connaît mal... On ne peut pas intervenir efficacement et sans que ça ajoute à la confusion. On a ce week-end de Pâques pour trouver un accord.

Louis : Où sont cachés les œufs ?

Mercedes : Tiens, en parlant des œufs… Voilà déjà une cloche qui arrive (Entre Winston, qui ne tient pas une boîte de cigares mais plusieurs plaques de métal).

 

 

Scène 3

 

Louis : Et ces cigares, alors ?!

Winston : Je n’ai pas encore trouvé.

Baudouin : (À Winston) Et il y a encore de l’espoir ? Si vous les avez planqués dans nos caves, on risque de ne jamais les retrouver, et si vous les cherchez trop loin, c’est peut-être vous qu’on ne reverra jamais.

Mercedes : Après tout, c’est une fin qui peut lui assurer la postérité : qui sait si on ne le retrouvera pas dans 5000 ans, comme la momie d’un Ramsès, entouré de ses plaques et de sa boîte de cigares ?

Baudouin : Ses « plaques » ?

Winston : (Se rappelant soudain qu’il tient quelque chose) Oui, en visitant les caves séculaires de notre non moins séculaire et vénérable château… Je suis tombé sur ça (Il montre les plaques à faux billets). Toute une époque ! Ah ! Que de bons souvenirs, Monsieur le Baron !

Baudouin : Bon, plutôt que de ressortir de la moisissure des vieilleries qui auraient dû être depuis longtemps détruites, vous devriez essayer de retrouver quelque part dans votre mémoire chaotique le souvenir de ces cigares que j’avais rapportés directement de Cuba… Oui, Cuba… Encore un bon souvenir. Notre voyage de noces.

Letranu : Et je croyais qu’à cette époque, tu avais raccroché…

Baudouin : Oui, je te jure. Ce n’est pas moi qui ai voulu. Mais, un séjour touristique qui vous est vanté avec des flingues en pogne… On n’hésite pas à faire ses valises sans regarder en détail les prospectus.

Letranu : Oui, et je me doute que tous les tracas d’intendance vous étaient épargnés…

Baudouin : Ils ont été très corrects.

Letranu : Et, sans être indiscret, on peut savoir ce qui vous a valu de tels soins prodigués ?

Baudouin : Oh… Rien, vraiment… Un petit contentieux… C’est que là-bas, sous le soleil et avec leur tempérament, ils ont le sang chaud, ils se vexent vite et s’enthousiasment, ils vous montent un peloton d’exécution à la moindre occasion. Mais finalement, ça s’est bien arrangé. J’ai même rapporté ces fameux cigares. De la collection personnelle du Leader Maximo.

Letranu : Je ne te demanderai pas ce que tu as trouvé pour te remettre en bons comptes avec eux et pour avoir droit au billet retour.

Baudouin : Non, Monsieur le Commissaire, tu te fâcherais. Et ça gâcherait notre si plaisant séjour. Ce serait dommage, pour de l’histoire ancienne.

Letranu : Ce « petit contentieux », ça n’aurait pas concerné la libre circulation des devises ? Mais, dis-moi, ce ne sont pas de simples bibelots (Désignant les plaques).

Baudouin : Je n’y touche plus, juré !

Letranu : Lève la main droite, qu’on rigole un peu.

Baudouin : Ce sont des vieilleries. Je ne savais même plus qu’on les avait gardées. Des antiquités. Considérons que c’est du patrimoine familial. Après tout, mes ancêtres déjà frappaient monnaie dans leur fief, on a perpétué la tradition en quelque sorte. Avec une tendresse particulière pour les têtes royales, comme tu peux voir, c’est naturel, on ne se refait pas. Celui qui a coulé ces œuvres dans le métal était en fin de compte investi de la même mission combien honorable et enviée des forgerons qui ont frappé et trempé l’acier des glaives victorieux de nos preux aïeux. Ces armes sont d’ailleurs toujours au château : exposées sur les murs du salon d’apparat.

Louis : De toute façon, Georges, ces valeurs n’ont plus cours.

Letranu : Mouais…

Baudouin : (À Winston) Vous irez les mettre dans ma chambre. Je les ferai encadrer et poser à côté des armes de mes illustres ancêtres. Et puis, trouvez-moi ces havanes !

Winston : Bien, Monsieur le Baron (Commence à monter l’escalier)

Louis : (À Letranu) Bon ! Si on parlait pus précisément des conditions de notre collaboration, disons, en termes comptables, je ne voudrais pas…

 

Scène 4

 

Amour Pilard vient d’entrer, faisant quelques pas dans le salon, sans se présenter. Tous le regardent.

Baudouin : Winston ! Dites donc ! Monsieur Pilard ici présent n’aurait-il pas mérité d’être introduit par vos soins ?

Winston : Pardon ?

Baudouin lui montre Monsieur Pilard.

Philo : C’est qui celui-là ? (Met déjà une main sous sa veste pour sortir son arme)

Baudouin : On reste calme et courtois.

Winston : Je ne peux pas être au four et au moulin. Je n’entends pas sonner depuis les caves. (Il sort)

Amour Pilard : (Fort accent « rural ») Jé bin toqué au vot’porte mé rin au fére… s’opportune po comme ça miyeu des gens, j’sé bin, mé faut qu’j’vous voille, m’sieur l’boron.

Baudouin : Bonjour Monsieur Pilard. Je vous présente : Amour Pilard, notre valeureux Garde-Champêtre…

Louis : (À part) Très champêtre, en effet.

Baudouin : (À M. Pilard) De vieux amis qui sont venus me rendre une visite.

Amour Pilard : Ah… ben, j’su confus d’vous déranger en fomille, ça m’gêne…

Baudouin : Mais non, mais non…

Louis : (À part) Pas autant qu’nous.

Baudouin : Et comment va la vôtre, de famille ? Votre femme va bien ?

Amour Pilard : Oh bô oui, merci. C’est not’gomin, Dylone, qui nous soucie.

Baudouin : Ah, bon.

Amour Pilard : Oui, l’o des gléres. Qu’on sé po d’où ço tient.

Mercedes : (À part) Peut-être la cervelle… Quand ça ne sert pas, ça peut s’infecter.

Amour Pilard : Déjà qu’on sé pus qu’en fére de c’te fégnosse. Mé lé po pire qu’ça sœur, qu’arrête po d’grossir.

Baudouin : Eh oui, les filles, c’est souvent compliqué.

Amour Pilard : À peine les poils qui t’lui pousse ente les jambes qu’elle court t’montrer ço o toute la rocaille du village ! So dernère ! Sovez qouô ? Hin ? Sovez qouô ?

Mercedes : Je crois qu’on va l’savoir…

Amour Pilard : Une infekson dentére !

Baudouin : Diable !

Amour Pilard : Bô oui, hin aussi ! C’te gourde qu’al’pense quo ço ! A fallu qu’al bézouille fils Gorin ! À t’fére des suçons su’l’buton d’ocné, ço s’é infesté ent’les dents !

Mercedes : Mon Dieu ! Je crois que je vais vomir.

Amour Pilard : So mére lo’rnie, so mére lo’rnie, j’vous dis !

Mercedes : (À son père) Il y a des familles dont il vaut mieux être renié. En même temps, on ne peut pas en retirer un, ça ne l’ferait plus…

Baudouin : Quoi ?

Mercedes : Il faut qu’ils soient quatre : les qua-tre-Pilard.

Baudouin : Mercedes… voyons !

Amour Pilard : Mé on vo t’lo m’ner chez le spychologue ! Et si ço vo pos, une rouste et l’pensionnât ! N’a pas d’chonce avec les gomins ! Le premier qu’mo femme alla pardu dans la couche… Mé pour re’vnir au sujé…

Baudouin : Oui, vous nous ferez plaisir.

Amour Pilard : Cé ropport o m’dome Ducrin, lo présidente du Club des méres de fomilles pour l’cotéchisme, qu’all’est v’nue yèr motin.

Baudouin : Je n’ai pas eu le bonheur de voir cette dame.

Amour Pilard : Bô oui, c’est sûr.

Baudouin : Fort bien, voilà qui me réconforte : je n’ai pas encore perdu la mémoire. Mais, je ne saisis pas très bien l’intérêt de cette nouvelle.

Amour Pilard : Allé v’nue par le porque, et qu’lo ya deux gros chins aggressifs qui l’ont sauvagement arraché les vêtements, qu’alla couru toute nue dans l’village s’réfigier ché m’sieur l’mére sortant.

Louis : Il a dû être content Monsieur le Maire… sortant.

Amour Pilard : Savez qu’all’est très liée v’ec monsieur l’mère sortant.

Baudouin : Non, je ne savais pas, j’avoue.

Amour Pilard : Ah, bon ! Tout l’village sé ço.

Baudouin : Ce n’est pas venu jusqu’à nos oreilles. Croyez bien que je le regrette. Mais c’est un incident très fâcheux.

Amour Pilard : Alle dit aussi qui zont manger son chin qu’all’avait avec elle et qui reste pus qu’la laisse. Ço pourré faire du rafus.

Baudouin : Nous sommes tous désolés de cet incident regrettable (Regarde autour de lui : tous opinent de la tête), nous indemniserons et je publierai des excuses dès demain dans notre journal local.

Amour Pilard : Heureus’ment l’mère sortant qu’il est d’note côté, hin ? Ce s’rait pos bon du tout ço, hin ? Faudrait qu’on en discute… ropport aux élétions.

Baudouin : C’est que là, je suis assez occupé… Mais je vous promets que nous en reparlerons bientôt.

Amour Pilard : J’vé vous colmer la Ducrin… Vous inquétez pos. Mé dites, ces deux conins, y faudra les colmer aussi. Et y sont en règue aussi, hin ?

Baudouin : Pas de soucis, il n’y aura plus d’incident. Je me porte garant. Ces braves bêtes appartiennent à mon ami, ici présent (Montrant Louis). Et tous les papiers nécessaires peuvent être fournis si vous le voulez. Mais, franchement, je ne comprends pas ce qui a pu se passer : elle les aurait pas un peu énervés aussi, votre Madame Ducrin ?

Amour Pilard : C’est quoi ? C’est des moles ?

Louis : Oui, en effet, deux beaux mâles.

Amour Pilard : Bin voilo ! A pu a chercher pus loin… c’te Ducrin déjo qu’elle affole tous les moles du villoge.

Baudouin : Ah ! Ah ! Monsieur Pilard ! Quel humour !

Mercedes : Sacré Pilard…

Amour Pilard : Bon, mé, vé pos vous déranger pus longtemps…

Baudouin : Non, en effet.

Amour Pilard : (Repartant) Mé, faudra qu’on cause…

Baudouin : Nous causerons, nous causerons…

Il sort.

 

Scène 5

 

Baudouin : Ouf ! Bien gentil, mais lourd ! Lourd ! Et puis collant avec ça ! Mais on peut lui faire confiance…

Letranu : Pourquoi lui cacher la raison de notre venue ? Si c’est un homme de confiance. À lui mentir, on prend des risques inutiles, non ?

Baudouin : Oh non ! Un homme de confiance, oui, assez crédule, voire même assez con, certes, mais trop honnête. Trop honnête pour rien comprendre quand il s’agit d’une infraction à la loi. Pilard est en quelque sorte le Javert de notre commune.

Louis : Bon ! Et si tu nous les montrais, ces fameuses armes de famille ! Contempler la noblesse auguste des beautés antiques, ça détend l’esprit, ça fortifie le cœur, ça élève l’âme… Philo !

Mercedes : Philo… Philo quoi ? Philomène ? Philoctète ?

Louis : sophe… philosophe.

Baudouin : Philosophe ?

Louis : Un surnom, bien sûr. C’est que, tu vois, pour ma garde personnelle, je veux ce qu’il y a de mieux. Et pour la conversation, les longues soirées de cavale, c’est appréciable.

Baudouin : Mais… Il a vraiment été philosophe ?

Louis : Peut-on avoir été philosophe et ne plus l’être ?

Letranu : De la philosophie à la gâchette ?

Louis : Moi, je trouve que c’est un itinéraire tout à fait sensé, logique, voire exemplaire ! Et puis, de la philosophie à l’action armée… Il y a des exemples…

Letranu : Je ne te connaissais pas de penchant pour ce genre de causes.

Louis : Ce n’est pas ça… T’inquiète pas.

Philo : J’étais enseignant.

Baudouin : Enseignant ?

Philo : Oui, j'enseignais la philosophie au lycée.

Baudouin : Comme ce doit être merveilleux ! Ouvrir les chemins de la sagesse à ces jeunes esprits avides d’idéal et toujours soucieux de rendre le monde meilleur !

Philo : Oui… Les jeunes esprits en question étaient surtout avides de joints et soucieux, pour les mâles, de la taille de leurs pénis, et pour les femelles de leur coupe de cheveux. J’ai eu l’occasion de constater beaucoup de choses, mais pas la manifestation de l’esprit. Il en va ainsi… Certains se posent encore la question, à vrai dire caduque, de l’existence de Dieu, mais la vraie question est celle de l’existence de l’homme… Alors, j’ai vu clair : comme toute espèce sur la Terre, l'espèce humaine, à force de brasser les mêmes tares, arrive au bout de son chemin…

Baudouin : A cause de cette déprime, je comprends, vous avez démissionné.

Louis : Non, il s'est fait radier. Un jour, voulant illustrer un principe philosophique auquel ces chers esprits juvéniles semblaient réfractaires, il est venu avec deux flingues en pognes 

Philo : J’ai fait mon cours en braquant cette bande de naves. Histoire de voir si ça leur apprendrait le vrai prix de la liberté et de la civilisation... Un coup malencontreusement parti... Une oreille qui vole au plafond et c'est aussitôt le branle-bas de combat... C'est tout juste si on n'allait pas refaire rouler la guillotine sur le pavé de la place de grève. Cinq ans de détention médicalisée... Rééducation par l'électricité et la bonne parole civique qui vous apprend à fermer votre gueule si vous voulez pas l’ouvrir pour ne rien dire.

Louis : En réponse à tout ça : une évasion de grande classe. Après quelques mois d'ascétisme spartiate, de méditation austère et d'art militaire sous des climats tropicaux, il revient à Paname et entre aussitôt à mes services. Il n’a pas l’air comme ça, mais il a un grand sens de la pédagogie. Rien de tel que sa présence pour que d’un seul coup d’un seul, votre auditoire vous écoute et se montre réceptif à vos plus chaudes exhortations et à vos plus ambitieux projets. Sa présence réveille les bonnes volontés, il fait des miracles, je l’ai même vu susciter des vocations…

Baudouin : Si vous voulez bien, la salle d’armes, c’est par là-bas…

Louis : C’est chauffé ?

Baudouin : C’est chauffé. (Ils se lèvent et sortent, hormis Mercedes, qui reste assise.)

 

Scène 6

 

Mercedes : Tout va bien grand-mère ? (Joséphine éclate de rire sans pour autant avoir apparemment entendu sa petite-fille). J’aime bien parler avec toi... (Autres éclats de rire) Combien de temps encore crois-tu que je vais rester au milieu de ces ruines ? Garder les pierres, coûte que coûte… C’est plutôt elles qui vont nous garder… Parfois, je ne sais même plus si je suis encore vivante… Une belle fille comme moi ! Qu’est-ce qu’on s’éclate ! Chaque jour ! Est-ce qu’on va tenir le coup, c’est trop fort, c’est trop beau… Ah ! Après s’être laissé croire n’importe quoi, on comprend… On n’est pas sur terre pour se marrer… Je serais prête à tout… Surtout au pire, d’ailleurs, c’est ce que tu penses… (Autres rires de la grand-mère) Tu as raison. Mais qui veux-tu que je rencontre ? Personne ne viendrait se paumer ici, à part un fantôme ou un vampire… Je n’ai même pas de quoi foutre le camp… Je survivrais pas une semaine… Trouver un petit boulot ? Me ratatiner dans un deux pièces ? Passer mes soirées à regarder à la télé des gens qui font semblant de vivre pendant que moi j’ai plus d’vie ? Je dis pas ça pour toi grand-mère… Me retrouver avec je ne sais pas qui… Je suis finalement comme Henri-Greg… On nous a donné à tous les deux le même besoin vital et incongru de l’exception… de la beauté… de la liberté… de je sais plus quoi, à la fin ! En tout cas, tout ce qui fait de nous des paumés. Si ça continue, je vais me mettre à boire avec lui… Tu vas me dire, aux temps glorieux où les Mortepierre servaient les rois et engrossaient les filles de leurs serfs, j’aurais été mariée de force à treize ans ou j’aurais fini bonne-sœur… ou les deux, successivement. Remarque, j’aurais pu finir comme notre pauvre ancêtre Anne-Geneviève, mariée à ce nabot scrofuleux, ce crapaud crapuleux, Jean-Guillaume de Rouard, qui l’a murée vivante quelque part dans cette souriante demeure… Il ne s’est pas donné la peine de dire où il l’avait mise. On ne lui en pas laissé le temps, tu vas me dire, embroché comme un morceau de lard au fil de l’épée de notre admirable et héroïque Hersant de la Mortepierre (La grand-mère se met à rire). Mais les temps ont changé, et je ne me laisserai pas emmurer comme ça, ni par la solitude, ni par un héritier maniaque et désoeuvré. Et quant aux indigènes du village… (Elle se retourne et voit qu’il y a un programme qui a priori ne convient pas à sa grand-mère – catch, érotisme, football américain ou concert hard-rock… Elle se lève et va changer de chaîne). J’ai accepté de passer la soirée avec cet imbécile de Jean-Rémi, passer la soirée, voire plus si affinités. Et état d’ivresse compris dans le forfait. Il est con, mais, c’est vrai, c’est un beau mec… Une affaire, paraît-il… Mais mes sources ne sont pas très fiables. En tous les cas, je vais trouver l’occasion pas si fréquente de m’amuser un peu… J’ai tort, tu crois ? Non, je suis une grande fille, et tout ça se passe entre gens de bonnes familles, non ? Se faire mettre une main aux fesses par un héritier pas trop moche et qui a de bonnes manières, il y a pire.

 

 

Scène 7

 

Henri-Grégoire entre : vêtements colorés excentriques, démarche un peu incertaine. Il bouscule un meuble.

Mercedes : Ah ! Te voilà, toi !

Henri-Grégoire : Ouêêêêh… Bien vu… Attends… On l’refait ? (Il se dirige vers la sortie, puis s’arrête, s’appuyant à une commode pour atténuer l’effet de roulis). Bon, j’vais pas pouvoir… Une autre fois.

Mercedes : Tu as encore bu…

Henri-Grégoire : Et voilà ! Je fais l’effort de rentrer tôt… Je quitte une soirée i-nou-bli-able… Ils ont pleuré quand ils m’ont vu partir, j’te jure. Poignant ! Et voilà comment on est accueilli chez soi, par sa propre sœur, avec qui on a partagé tant de moments de joie, tant de jeux innocents sur le gazon des verts paradis enfantins… Gazon anglais, directement importé de Cornouaille par Grand-Papa. Ah ! Quel homme ! Ah ! Si mon grand-père avait été mon père… Je serais mon propre père… (Réfléchit) Ouêêêêh… Y a des trucs comme ça, faut y penser, des fois…

Mercedes : Une soirée inoubliable de beuverie ! Assieds-toi, je vais te faire apporter du café…

Henri-Grégoire : Par Winston ? J’suis pas sûr de tenir jusqu’à son retour… Et puis, je te ferai remarquer, dis, ouais, soit attentive un peu, suis-moi bien…

Mercedes : Assieds-toi.

Henri-Grégoire : C’que tu peux être rébaba… rébartaba… rébatardive… euh… c’que tu peux être… (Prend une grande respiration) C’est bien ça les bonnes femmes : toujours à tout rabaisser aux pesantes réalités triviales…

Mercedes : Aux réalités tout court, c’est bien assez et tu en as grand besoin.

Henri-Grégoire :Ecoute ce que j’disais… Ecoute c’que j’allais dire – soyons rigoureux et logique… Tu dis qu’jai bu, bon, mais si on boit, c’est pour oublier… Hein ? C’est pour oublier, tout l’monde le sait… tout l’monde le dit… Or… Suis bien le raisonnement, tu sais que tu as toujours eu du mal en philo, c’est moi qui te faisais tes dissert… Or, donc, cette soirée restera dans les annales de ma mémoire ! Donc, je te laisse conclure par toi-même…

Mercedes : Je conclus que je vais devoir faire ce café moi-même puisque Winston n’est toujours pas là.

Henri-Grégoire : Tu vois ! Tu esquives, tu es fré… réfactaire à la démarche philosophique… T’es fermée comme fille… Moi j’suis ouvert, j’suis aware, faut être aware…

Mercedes : Une fille fermée et un con ouvert.

Henri-Grégoire : Que signifie cette obscénité qui sied si mal à ton rang et à ta délicatesse féminine ? Sois pas vulgaire ! T’es une Mortepierre !

Mercedes : Pour ça, oui.

Henri-Grégoire : N’oublie pas que partout Dieu te regarde.

Mercedes : Oui, et c’est ça qui m’excite…

Henri-Grégoire : Oh ! Petite dervégondée… Et quant à Winston, il est en route, si t’y vas, tu vas sûrement l’croiser… Mais fais gaffe, y marche tous feux éteints… Et puis le café, à cette heure-ci, ça va m’empêcher de dormir et me donner des plaplitations.

Mercedes : Si tes trips éthylico-new-age te rafraîchissent la mémoire, tu n’es pas sans savoir que nous avons des hôtes ce soir et pour un séjour d’une durée indéterminée. (La grand-mère s’est assoupie et ronfle de plus en plus fort)

Henri-Grégoire : Ecoute, ça aurait été avec plaisir, tu connais mon sens de la fête, le machin « festif et convivial » comme on dit d’nos jours,  mais là, je suis crevé. On verra demain. Là, tu vois… J’ai comme des hauts et des bas… Aussi un peu de gauche à droite et vice-versa…

Mercedes : Reprends-toi et vite… Nos invités ne sont pas ordinaires, avec des gardes du corps dans tous les coins, et avec eux, pour ce qui est de la mémoire, ils ont les moyens de te la faire perdre une bonne fois pour toute. Pour ce qui est du sens de la fête, je crois pas que ce soit l’état d’esprit ambiant et pour l’humour… c’est plutôt humour noir.

Henri-Grégoire : Je comprends pas… C’est qui les invités de papa ?

Mercedes (Elle siffle avec ses doigts en direction de sa grand-mère, qui arrête alors de ronfler). La compagnie des gangsters sur le retour en tournée provinciale : un nabot en costume rayé, dans le genre parrain ringard, mais auquel à ta place je ne conseillerais pas de se relooker… Il est escorté par un maniaque… Et avec ça, un flic, un commissaire de police, et pas le premier venu, le Commissaire Letranu…

Henri-Grégoire : Letrapu ? Connais pas… Moi, à part Maigret… Y fume la pipe Lepralu ? Des gangsters, un flic et papa ?

Mercedes : Et ils ont l’air de très bien se connaître. Père a eu un passé qui… Disons-le… Enfin… Un passé, quoi ! Et chez nous, le passé, c’est une tradition.

Henri-Grégoire : C’est fort ce que tu dis là… Les Mortepierre mêlés à la pègre…

Mercedes : C’était avant maman… Le château, figure-toi, abritait des soirées de pokers et c’est pas tout : on fabriquait de la fausse monnaie dans les caves. Et c’était papa le maître d’œuvre.

Henri-Grégoire : Nom de Dieu ! Papa ? Baudouin Carlus de la Mortepierre… Faux-monnayeur… Je devrais peut-être considérer ça comme une déchéance… Mais, en fait, je suis épaté.

Mercedes : La déchéance… Crois-moi, elle est pas si loin, on est déjà bien dedans.

Henri-Grégoire : Parce que tu n’arrives pas à te caser ? T’inquiète, on arrivera bien à trouver…

Mercedes : Il n’est pas question de ça. Pas seulement. Le château… On ne va pas pouvoir le garder.

Henri-Grégoire : Quoi ?!

Mercedes : La commune ne peut pas le racheter, même pour en faire un musée avec quelques bouts de silex, quelques mâchoires du jurassique et la quincaillerie de famille. Il y a trois issues… ou plutôt trois impasses possibles : une société sino-danoise en fait un site high-tech pour une clinique de luxe de chirurgie esthétique, ou bien on en fait un hôtel et on servira, nous-mêmes, dans nos meubles, à des parvenus puants, des cocktails de légumes hors de prix, ou bien, on laisse tout tomber en ruine… C’est cette troisième voie qui risque de conduire notre sort.

Henri-Grégoire : Et l’Etat ?

Mercedes : Que ce soit par respect de nos aïeux ou en raison de son passé plutôt éloigné des valeurs civiques conventionnelles, tu comprends bien que papa ne peut pas envisager une telle solution. Et je suppose que ce n’est pas avec les bénéfices de tes ambitions hétéroclites que l’on va pouvoir sauver les murs. Mais, au fait, pourquoi cette soirée était-elle donc si inoubliable par rapport aux autres, qui, je te le rappelle, ont toujours fini par une cuite ?

Henri-Grégoire : C’est la fin de notre discothèque…

Mercedes : Déjà ?

Henri-Grégoire : Notre dernière trouvaille, qui avait d’ailleurs super bien marché, ça a été grandiose : une soirée troisième âge t-shirt mouillé.

Mercedes : Eh bien alors ? Puisque ça a été grandiose…

Henri-Grégoire : On a eu à déplorer de nombreux cas de pneumonie foudroyante, on est obligé de fermer.

Mercedes : Et à présent ?

Henri-Grégoire : Les lois inhumaines du gain, l’humeur versatile du public, la petitesse des esprits calamiteux qui nous entourent, étrangers à l’ambition, à l’innovation, tout bonnement aux idées, tout ça m’a un peu refroidi.

Mercedes : Après l’hécatombe conséquente à une de tes idées fumeuses, le mot « refroidi » n’est peut-être pas des plus heureux. Mais tu n’es pas vraiment en état de bien choisir tes mots… Il va falloir pourtant que tu mesures tes paroles, et rapidement.

Henri-Grégoire : Ne me demande pas de réfléchir maintenant, rien que de t’entendre réfléchir à ma place, ça me fatigue. Mesurer mes paroles… Dans quel pauvre monde sommes-nous ?! Plus aucune soif d’aventure, soif d’imprévu, de folie… plus aucune soif.

Mercedes : Oui, et toi, tu as soif tout l’temps.

Henri-Grégoire : Oui, mais, en fait, j’ai soif d’amououour… Et ça, ça ne se mesure pas.

 

Scène 8

 

Winston entre, quelque peu débraillé, couvert de poussière et de charpies de toiles d’araignée, une grosse boîte de cigares sous le bras. La grand-mère ronfle toujours.

 

Winston : Tiens, Monsieur est rentré !?

Henri-Grégoire :Toujours perspicace, Winston.

Winston : Heureux de vous revoir, Monsieur.

Henri-Grégoire : Oui, moi, aussi, je suis heureux de me revoir.

Mercedes : On vous avait appelé, Winston…

Winston : Ah… C’est bien possible. Eh ! Bien ! Me voici.

Henri-Grégoire : Et alors… Pourquoi rentres-tu si tard ? (S’efforçant d’être hautain) Et que veut dire cette dégaine ?

Winston : C’est que j’étais dans les caves…

Henri-Grégoire : Je sais bien que votre âge devient légendaire, mais c’est encore un peu tôt pour jouer les revenants. Vous vous entraînez, c’est ça ?

Winston : Je vois que Monsieur est bien en verve… C’était pour trouver les havanes que Monsieur votre père avait gardés pour une grande occasion. Il faut que je nettoie la boîte et que je rénove ces belles vitoles en les aérant un peu, en les lustrant délicatement, en les redisposant… Tout un art…

Henri-Grégoire : Et n’oubliez pas de faire une prière avant…

Winston : Je me demande qui a eu l’idée de les mettre dans un tel endroit… Dans le cachot où ont eu l’honneur de séjourner tant de dignes rivaux de vos aïeux.

Mercedes : Rivaux ou membres de la famille.

Winston : La boîte se trouvait à même la terre battue.

Henri-Grégoire : Oh !

Winston : Entre deux squelettes.

Henri-Grégoire : Ah bon !

Winston : Les deux avaient leur main posée dessus.

Mercedes : C’est répugnant !

Henri-Grégoire : C’est vrai que fumer tue, alors… Moi qui avais peur que ce soit une activité futile. Mais des cadavres dans les sous-sols… C’est pas sain, quand même. Mais, dis-moi, tu pourrais pas me faire un grog ? Je sens que je vais avoir du mal à m’endormir.

Mercedes : Ça ira comme ça.

Henri-Grégoire : Alors, montre-nous donc ces fameux cigares. Ils doivent pas sentir bien bon… Entre deux macchabées… Ou alors, si ça se trouve…

Winston : Monsieur ne voudrait-il pas, pour être sûr de s’endormir dans la minute qui suit, une vodka à ma façon, un bonne Vodka-Winston ? (Mercedes est révoltée par cette proposition)

Henri-Grégoire : Très bonne idée, mon vieux. Décidément, t’es le seul à me comprendre ici ! Boire est la seule chose qui réunisse les gens trop intelligents pour survivre sans ça et les gens trop stupides pour trouver autre chose à faire. (Winston va pour sortir, les cigares sous le bras). Hep ! laisse donc cette boîte ici ! Tu la reprendras en revenant, je vais jeter un coup d’œil. Et en plus, ce sont des Winston !

Mercedes : Tu ne devrais pas, ça va encore te mener jusqu’à quelle heure ?

Henri-Grégoire : L’heure où on ne sait plus, l’heure où ça n’a plus d’importance, l’heure des chouettes, des poètes et des assassins. Mais, à ce propos, d’après mes renseignements, je crois que tu sors ce soir. Je ne te demande pas jusqu’à quelle heure ça va te mener ni dans quels draps ? Même si je suis ton aîné et que j’ai une certaine autorité sur toi.

Mercedes : Crétin !

Henri-Grégoire : Les jeunes filles d’aujourd’hui ! (Il ouvre la boîte, sort un cigare) Je n’ai rien pour le couper… Ah ! Mais si ! (Il s’approche de la grand-mère et sort un sécateur d’une sacoche placée derrière le fauteuil-roulant) Si ça coupe les rosiers, ça peut couper un barreau de chaise.

Mercedes sort en emmenant la grand-mère, qui dort toujours. Henri-Grégoire boit un peu, pose le cigare dans un cendrier et s’endort.

 

Scène 9

 

Winny entre avec prudence. Il s’approche d’Henri-Grégoire puis fait le tour de la pièce. Il sort un téléphone portable.

 

Winny : Allo, eh, allo ? Tu m’entends ? Guiche? On reçoit bien, hein ? Dis, on reçoit super bien! Ah ouais ! J’ai quatre bâtons… J’aurais pas cru. Ouais… D’accord… T’as raison, j’fais gaffe… Pas d’lézard… Alors, c’est bon… Si, ouais, un type, tout seul… Si, il est d’vant moi… Y dort (Gros rire idiot et lourd). Il a l’air beurré ! Beurré ! Un peu la dégaine… Cigare et verre à cocktail… Tu vois l’genre. On est bien tombé, j’crois, ça va êt’cool. Ouais, pas d’problème, j’m’en occupe… Amène-toi! Champ’ dans la glace et rolls dans l’garage ! J’sais pas, j’vais voir… On entend rien… Non, si, on entend bien, mais ici on entend rien, quoi (Gros rire idiot) Ouais, sérieux… Et si j’trouve du monde ? Ouais, d’accord… Mais si y a vraiment beaucoup d’monde, j’peux pas tout seul… J’ai plus d’flingue, moi… Bon, j’vais voir, mais, amène-toi… Et si y a du monde, c’est encore mieux, hein ! Plus y a d’otages, plus on peut d’mander d’rançons. Quoi ? Quoi ? Quoi ! Mais quoi ? Est-ce que j’tai déjà doublée ? Non, là, tu dois confondre… C’était un malatendu… Eh oh ! Ici c’est moi qui… qui… ouais, c’est moi que… Faut pas trop m’échauffer, hein ? Amène-toi avec l’aut’cave… (Il éteint son portable. Il s’approche d’Henri-Grégoire, vérifie qu’il dort profondément. Il prend le verre et boit quelques gorgées, pousse un râle) Nom de Dieu ! (Regarde Henri-Grégoire) Il est encore vivant avec ça ?! (S’approche de plus près) Vivant. (Il prend le cigare, la boîte d’allumettes à côté du cendrier et commence à le rallumer) J’espère qu’t’as pas la crève ou aut’chose. Mais des comme ça, j’en ai jamais fumés (Entre Philo, qui sort un revolver d’une taille impressionnante et le braque sur Winny, qui ne le voit pas tout de suite).

Philo : Tu bouges plus ! Le tabac provoque des maladies mortelles et nuit à ton entourage.

Winny : J’vous jure, j’ai rien fait, M’sieur ! C’est vot’cigare ? C’est ça ? OK, j’le r’pose ! J’vous l’rends ! 

Philo: Non, j’ai dit « tu bouges pas », t’es sourd dingue ou quoi ? Encore un centimètre et t’auras jamais l’temps te faire un cancer, on t’enterre cette nuit dans l’jardin.

Winny : Mais j’vous jure, j’fume pas d’habitude, presque rien, quoi, une cigarette de temps en temps, pour faire comme les potes.

Philo: J’veux pas l’savoir, c’est pas la question.

Winny : C’est vrai qu’c’est mauvais c’truc là. Y a tellement d’gosses qui fument de n’importe quoi ! Moi, ça m’désole… Des p’tits comme ça (Geste).

Philo: Tu vas la fermer, dis !

Winny : OK, j’me tais, c’est clair, j’me tais carrément. (Henri-Grégoire se réveille)

Henri-Grégoire : Eh ! À quoi vous jouez ! Mon cigare ! (Henri-Grégoire l’enlève de la bouche de Winny et s’éloigne un peu) Faut pas vous battre, hein, il y en a d’autres ! (Il ouvre la boîte).

Winny : Il y tient vachement à son cigare ! Faut êt’ sacrément accro !

Henri-Grégoire : Des Winston quand même ! Et les cigares, c’est comme le jeu : tout le reste n’a pas d’importance, ce qui compte… (Philo range son revolver, pose le cigare sur la table et le découpe en rondelles avec un couteau d’assaut. Henri-Grégoire reste un moment interloqué). Pourquoi cet acharnement ? Une si belle pièce ! Il ne faut pas exagérer, il ne l’avait pas gâché. Mais, après tout, vous êtes sûrement un amateur averti et vous avez vos exigences. Mais cet excès d’émotion, avouez, ça ne mène à rien. Mais, je me présente, Henri-Grégoire de La Mortepierre, énième du nom, je ne sais plus très bien, j’ai oublié mon numéro.

Philo : Philo…

Henri-Grégoire : Philo… (Attendant le nom de famille) Philo. D’accord. Philo, c’est bien.

Philo : Je la prends. On l’attend depuis longtemps.

Henri-Grégoire : C’est moi qui ai demandé à Winston de les laisser là. Mais, il est quelle heure au juste ? Vous êtes encore tous debout ? Allez, quoi, réconciliez-vous et servez-vous tous les deux…

Philo : Je ne connais pas cet individu (Ressort son revolver et le menace brutalement) Qui t’es toi ? Qui t’es ? Tu vas parler ; dis, tu vas parler !

Winny : Ben, j’vais t’dire, j’vais t’dire tout d’suite. Faut pas êt’speed comme ça ! J’fais rien d’mal M’sieur… 

Henri-Grégoire : C’est vrai que la question paraît pertinente et prend un caractère naturellement pressant, vu les circonstances.

Philo : Les circonstances… Quelles circonstances ? (Relâche Winny, qui, pendant l’échange, essaie de s’éclipser).

Henri-Grégoire : Oh, mais, je suppose… Vous comptez, je ne commets pas d’impair, parmi nos hôtes. Et vous voyant comme ça, si… si soucieux de garantir la tranquillité des lieux. Je me dis qu’il doit y avoir à cela de bonnes raisons, des circonstances qui justifient votre méfiance…Et… Et voilà. Je ne suppute rien d’autre.

Philo : Personne ne doit savoir (Reprenant la boîte).

Henri-Grégoire : Ah , mais, aucun problème, vous pouvez garder la boîte, et je vous assure, je saurai me taire, je serai… une tombe.

Philo : On peut pas mieux dire, oui, une tombe, si tu t’la joues.

Henri-Grégoire : Allons, mais, je ne joue pas, du tout, du tout, je ne me le permettrais pas. Mais, bon, détendons-nous… Hein ! Quelles conséquences ? Hein ? Les paroles, les paroles, le monde des idées…

Philo : Ouais, fais gaffe quand même, on peut passer vite du monde des idées à l’autre monde.

Henri-Grégoire : Oh, joli, ça…

Louis : Eh ! Philo ! Qu’est-ce que tu fous avec cette boîte ?

Philo: Je l’emmène.

Louis : Laisse tomber, c’est plus l’heure, on verra demain. Y a plus urgent. Grouille. On a aperçu du monde dans l’parc (Voyant Winny, arrivé tout près de la porte) Et lui, c’est qui ?

Henri-Grégoire : Ne vous inquiétez pas, ce brave garçon va s’asseoir là, avec moi, et il va m’expliquer… Hein ?

Winny : Ouais, ouais…

Philo : Il ne doit pas sortir. Personne ne doit savoir.

Henri-Grégoire : Mais je suppose que s’il est venu, si tard, dans la nuit, c’est qu’il n’a pas dans l’idée de nous quitter tout de suite… N’est-ce pas ?

Winny : Ouais, non… C’est sûr.

Louis : Allez, amène-toi. Franchement, obligé d’aller rechercher moi-même mon garde du corps ! Ça fait mauvais genre ! T’as un coup de fatigue ou quoi ? (Il lui prend la boîte et la repose sur la table. Ils sortent).

 

Scène 10

 

Henri-Grégoire : Donc…

Winny : Ouais, donc.

Henri-Grégoire : Non, mais, je dis « donc… » (Insiste sur l’attente en s’accompagnant de la gestuelle) Hein…

Winny : Eh, ouais.

Henri-Grégoire : (À part) Il lui manque une partie du cerveau, sans doute cruciale. Ou alors il est très émotif (Haut) Détendez-vous. Je comprends que vous ayez été un peu désarçonné par l’accueil de notre ami la-gachette-sensible. Parlez sans crainte. (Lui verse un verre) Tenez.

Winny : Désarçonné, ouais. (Il boit) C’est bon.

Henri-Grégoire : Alors, dites-moi : que nous vaut l’honneur et la surprise de votre intrusion ? Crise d’insomnie ? Noctambulisme chronique ? Pèche à la grenouille qui a mal tourné ? (Pas de réponse) Vous vous êtes perdu peut-être ?

Winny : Ouais, perdu, c’est ça, je me suis perdu.

Henri-Grégoire : Vous êtes en voiture… Je vois mal comment on peut venir en pleine nuit, à pied, aussi loin, dans ce coin perdu.

Winny : Justement, c’est perdu ici, alors…

Henri-Grégoire : Vous vous êtes perdu… (À part) Ou c’est un crétin, ou c’est un cinglé, ou il se fout de moi, ou les trois, et là, c’est très grave.

Winny : Je ne suis pas seul.

Henri-Grégoire : Ah bon ! (Regarde autour de lui) Mais…Vous voulez dire qu’il y en a d’autres qui attendent dehors ? (À part) Un car d’imbéciles qui font du tourisme nocturne.

Winny : Ils vont arriver bientôt.

Henri-Grégoire : Mais, c’est très bien… Et, on peut savoir, grosso modo, le but de ce mouvement de foule, si ce n’est pas un secret ?

Winny : C’est que…

Henri-Grégoire : Oui… Je peux tout entendre.

 

Scène 11

 

Le commissaire Letranu entre, en robe de chambre et charentaises.

 

Letranu : Messieurs.

Henri-Grégoire : Ah ! Vous nous coupez dans le plein élan d’un échange déjà si intense et qui promettait d’être captivant.

Letranu : Vous m’en voyez consterné, (À Henri-Grégoire) Letranu, Commissaire de police, (Haut) Le valet psychopathe du Roi Louis est venu m’annoncer l’arrivée de ce jeune homme parmi nous et… (À Winny) Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous venez faire ici ?

Henri-Grégoire : On voit que vous avez l’art et la manière ; c’est tout un métier. Je n’aurais pas pensé à une stratégie aussi détournée.

Letranu : Asseyez-vous, je vous donne une minute pour vous taire et évacuer votre euphorie éthylique.

Henri-Grégoire : Perspicace, psychologue… Vous allez me faire changer d’avis sur l’image peu flatteuse que je m’étais bêtement faite de la police.

Winny : La police ?

Henri-Grégoire : Mais, oui… La police, et pas n’importe lequel de ses représentants ! Mais, permettez-moi de vous présenter… Le Commissaire Letranu… Monsieur… Avec un exemple, il va peut-être y arriver… Commissaire Letranu… Henri-Grégoire de la Mortepierre, énième du nom… et… et…Musique ! Champagne !

Winny : Je m’appelle Winny. Et je ne suis pas seul.

Letranu : D’accord. C’est bien d’avoir des amis.

Henri-Grégoire : Ah ! Comme quoi, la pédagogie ! Mais, Winny comment ? Je crains le pire.

Letranu : Assis.

Henri-Grégoire : Bon… (Se concentre en apposant ses mains sur ses tempes.).

Letranu : Bien, mon cher Winny. Ne vous en faites pas. On ne vous fera pas de mal. Mais dites-moi : qu’est-ce que vous avez vu, au juste, en entrant ici ?

Winny : C’que j’ai vu ?

Letranu : (Bas, à Henri-Grégoire) S’il est complètement idiot, il ne représentera pas vraiment un danger… (à Winny) Vous avez vu Monsieur, ici présent… Et puis, un autre individu, avec un costume marron, étriqué…à rayures, c’est ça.

Winny : « étriqué » ?

Letranu : Oui, un costume étriqué, à rayures, c’est ça…

Winny : Ah, étriqué, ça veut dire « à rayures ».

Letranu : Non… Mais, c’est pas grave… On n’a pas tout notre temps. Il vous a dit quoi, ce type en costume marron ?

Winny : Pas grand chose… Mais avec le costume, il avait un flingue et...

Letranu : C’est un émotif mais au fond... (Soudain songeur) Non, c’est un vrai maniaque.

Winny : En tout cas, y doit avoir quelque chose contre les fumeurs...

Letranu : Je ne crois pas qu’il ait des préférences, il a la gâchette impartiale...

Henri-Grégoire : (Dans le vague, un peu perplexe et inquiet) C’est bien... Mais, franchement, je rejoins les propos de notre hôte, imprévu : il ne souffrirait pas de quelque phobie liée au tabac ? Un cancer dans sa famille ? Ou personnellement, une allergie, une intolérance particulière ? Enfin, quoi, quelque chose qui explique qu’il se soit jeté sur notre ami, énigmatique, pour lui arracher un de ces excellents cigares et le couper en rondelles ici, sur cette table…. Le cigare, bien entendu.

Letranu : Ah, bon ? (Il ouvre la boîte et prend un cigare, l’examine de près, puis finit par le couper et s’apprête à l’allumer) C’est sûrement un malentendu, ou alors une lubie que son dossier n’indique pas. Il faut avouer que je n’ai pas pris le temps de tout lire, j’en suis resté aux cinquante premières pages. Bon… (Il essaie d’allumer le briquet, en vain) Tu es qui et pourquoi tu es ici ?

Winny : C’est que… Je ne suis pas seul et…

Letranu : On avait compris, ça n’a pas toujours l’air dans la police, mais on est assez rapide quand même…

 

Scène 12

 

Entrent le Roi Louis et Philo. Winny, voyant Letranu qui ne parvient pas allumer son briquet, met une main dans une poche. Tout le monde sort son revolver, hormis Henri-Grégoire, évidemment. Juste à ce moment, par le côté opposé, font irruption Guiche, une valise à la main, et Pierre-Paul.

 

Guiche (Qui extirpe un revolver de l’arrière de sa mini-jupe, arme qu’elle va garder cachée dans son dos en voyant tout de suite la situation) : Que personne ne…

Louis : Personne ne quoi ?

Guiche : Que personne ne… s’affole…

Winny : (Vers elle, se levant) Ah ! Euh… 

Guiche : « Champ’ dans la glace et rolls dans l’garage » tu disais, l’Ourson ? (Elle renfonce le revolver là où il était).

Henri-Grégoire : L’ourson ? Winny… Nom de Dieu…

Winny : J’vous présente : Guiche et euh…

Pierre-Paul Jacques : Pierre-Paul... Jacques : Pierre-Paul Jacques.

Guiche : On est tombé en panne… Pas loin d’ici.

Henri-Grégoire : Ah ! Bon… C’est tout simple. (À Winny) Fallait l’dire plus tôt ! Mais c’est qu’il est timide ce grand gaillard-là ! (Lui pinçant la joue).

Letranu : Et il doit y en avoir d’autres ?

Guiche : On est que trois.

Henri-Grégoire : Trois personnes dans une voiture, quoi… qui ont décidé, d’un commun accord, de se déplacer dans la même voiture, pour aller d’un point à un autre, en passant, à une heure plutôt tardive, par notre petit village charmant et néanmoins paumé. (Un silence gêné. Guiche et Winny ne trouvent rien à dire).

Pierre-Paul : Oui, bien sûr… Excusez-nous, on est un peu fatigué. Je suis le père de mademoiselle, enfin, madame, puisque Winny est mon gendre.

Letranu : Et votre épouse…

Pierre-Paul : je suis divorcé.

Letranu : Et vous veniez de…

Pierre-Paul : Le mariage de ma sœur, hier, dans le Pas-de-Calais, et nous redescendons vers le Sud… Et puis, on a pas voulu foncer, on préfère profiter du paysage, voir des p’tits coins sympas… faire un peu les touristes.

Letranu : Et vous avez laissé vos bagages dans le véhicule ? C’est pas prudent.

Pierre-Paul : C’est vrai ça (Vers Winny) C’est pas prudent, je devrais aller voir.

Guiche : Oh, un p’tit coin de province comme ça, ça a pas l’air d’être Chicago. Et c’est pas la peine, il y a presque rien : cette valise-là, la mienne !

Pierre-Paul : C’est vrai…D’ailleurs, donne-la moi ta valise… Je vais te débarrasser… (Il saisit la poignée, Guiche résiste).

Guiche : C’est pas utile, je peux la garder, vous… te donne pas cette peine… papa…

Pierre-Paul : Mais si, mais si…

Guiche : Mais non… mais non…

Pierre-Paul : Allons…

Guiche : Laisse, je te dis…

Pierre-Paul : Voyons… Ça me fait plaisir… Tu dois être fatiguée…

Guiche : Mai non, pas autant que toi, c’est toi qui conduisais.

Pierre-Paul : Excuse-moi, mais je pense que…

Guiche: J’insiste…

Pierre-Paul : J’regrette, mais…

Guiche : Je te dis que…

Pierre-Paul : Et moi, je te dis…

Guiche : C’est pas la peine, enfin , merde !

Pierre-Paul: Tu vas obéir à ton père !

Guiche : J’suis pas ta… petite fille… Je ne suis plus une gamine, je peux me débrouiller toute seule !

Baudouin : Ah ! Les filles… c’est bien du soucis…

Winny : Bon, vous pouvez pas nous dépanner, on va pas vous ennuyer, on va sûrement trouver quelqu’un dans l’village…

Henri-Grégoire : Non, rien n’est moins sûr, l’ami. Ici, personne n’ouvre sa porte à un étranger la nuit… Déjà de jour, alors de nuit !

Winny : Un étranger ? J’suis français moi, Monsieur !

Henri-Grégoire : Oui, j’en doute pas, et tant mieux pour vous, mais ici, dans l’coin, même français, ça n’compte pas.

Guiche : Non mais, c’est vrai que les affaires dans la bagnole… Hein ? Les affaires, tout ça… Et puis, pas d’problème, on est discret, on veut pas d’ennui, vous pouvez avoir tous les flingues que vous voulez dans les poches…

Winny : Les sortir devant qui vous voulez, nous, on s’en fout ! On vous connaît pas, hein ?

Pierre-Paul : Ah ! Mais si ! Ça y est, j’y suis ! (Ils le regardent tous, étonnés) Oui, Monsieur (Désignant Louis) Louis Dumarais, dit Le Roi Louis, ou aussi La Main-Froide, ou La Fièvre du Marais ! On nous a informé de votre arrivée dans l’pays. Vous avez quitté le Luxembourg, il y a deux jours. Alors que vous êtes interdit de séjour en France. (Winny et Guiche se dirigent vers la sortie).

Letranu : Personne ne sort !

Winny : Putain le con ! Putain le con !

Louis : Tout le monde reste ici. Asseyez-vous. (Tout le monde range les flingues) Mais (À Francis), vous avez dit « On nous a prévenu »… Vous faites quoi dans la vie ?

Pierre-Paul : Employé d’banque, au Crédit Libre du Poitou.

Henri-Grégoire : Soyez les bienvenus au Château de la Mortepierre, demeure seigneuriale du XIIème siècle, quelques aberrations dans l’architecture d’intérieur, mais tout le confort y est, chapelle restaurée sous François Ier, on a même un châsse qui contient une des 128 vertèbres de Sainte-Ursule. Un vrai phénomène de la nature cette Ursule ! Aujourd’hui elle aurait pu gagner des millions en passant à la télé. D’ailleurs, ça me donne une idée… On pourrait lancer des produits du terroir à son effigie… Sauf qu’ici, il n’y a pas de produit du terroir, à part une espèce de fumure particulièrement puante qui est recherchée dans toute la région… C’est pas grave : L’élixir de Sainte-Ursule de la Mortepierre, idéal contre le mal de dos… mais oui, je vois ça d’ici.

Philo : Tais-toi.

Henri-Grégoire : On se sent plus chez soi. (Philo ressort son revolver) Je me tais !

Louis : Le « Crédit Libre du Poitou », nous en étions là…

Pierre-Paul : Oh ! Une petite agence… Mais installée depuis cent cinquante ans… Nous avons des clients, fidèles de longue date, qui se transmettent leur coffre de père en fils.

Letranu : (À Louis) Et qu’est-ce qui t’intéresse dans cette petite agence de province ? Tu vas quand même pas commencer ! Ce serait pas raisonnable.

Louis : Bien sûr que non, mon vieux ! C’est plus de mon âge. Mais, je sais pas, la curiosité, un reste de conscience professionnelle.

Letranu : Ta conscience professionnelle, tu sais pour quel genre de chose je préfèrerais que tu la réveilles. Pas pour une minable mise à sac d’un guichet rural.

Pierre-Paul : Ce n’est pas un simple « guichet rural », comme vous dites.

Henri-Grégoire : C’est fou, ça m’épate, moi, ces gens qui sont prêts à défendre corps et âme la moralité d’une boîte qui peut les lourder sans scrupule ! À croire que beaucoup d’employés nourrisent envers leur supérieur le syndrôme de Stockholm.

Letranu : Vous avez des idéaux syndicalistes, chez les Mortepierre, à présent ?

Henri-Grégoire : C’est pas l’problème…

Philo : Le vrai problème, c’est qu’tu parles encore.

Letranu : Mais au fait… votre fille ?

Guiche : Bodybuildeuse.

Henri-Grégoire : Body… buildeuse… Ça fait engin de travaux publics.

Louis : (À Henri-Grégoire) Travaux publics… Ouais… Il y a peut-être un peu de ça… Ou alors, c’est l’âge qui altère mon flair.

Winny : Elle fait aussi… hôtesse d’accueil.

Guiche : Intérimaire.

Un silence de perplexité autour d’eux.

Philo : (À Letranu) Drôle de genre, la fille du banquier.

Letranu : Allons, l’habit ne fait pas le moine.

Philo : C’est sûr que c’est pas à un moine qu’on penserait.

Louis : Et votre gendre.

Winny : Chômeur.

Henri-Grégoire : Il y en a encore ?

Letranu : Ce n’est pas un très bon placement, pour un banquier.

Winny : Vous êtes marrant, vous…

Letranu : Oui, c’est connu, on vient me voir rien que pour ça. Il y en a même qui réclame la garde-à-vue rien que pour rigoler plus longtemps avec moi.

Winny : La garde-à-vue… Ah, oui…

Pierre-Paul : Autant pour l’argent, fort heureusement, mes placements ont toujours été fructueux, mais pour ma fille, et mes ex-femmes aussi, je n’ai pas eu la même chance ni le même talent.

Louis : Alors, comme ça, tu trouves pas d’travail, petit ?

Pierre-Paul : On s’demande, hein ? Pourtant, y présente bien, et…vif d’esprit avec ça… au niveau des yeux, ça s’voit (Louis, Philo, Henri-Grégoire et Letranu s’approchent de Winny et le regardent dans les yeux)… Ah, oui… On l’voit pas tout d’suite… Faut s’pencher un peu… Si, r’gardez bien… Bon, là, peut-être, c’est pas allumé…

Winny : Du boulot ? Si, j’voulais servir dans un bar, mais y demandait dix ans d’expérience dans un poste similaire… Débutant accepté si pas payé pendant trente-six mois.

Guiche : Ouais, c’est toujours comme ça : y cherchent un type jeune, dynamique, toujours disponible, avec 10 ans d’expérience dans exactement le même boulot et qu’il veut quitter pour retrouver exactement le même, ou bien tu as le CV de James Bond et tu souhaites travailler pour une entreprise spécialisée dans la chaussure bon marché ou la mousse à raser : CDD de trois mois.

Winny : J’voulais aussi reprendre une station service…

Henri-Grégoire : Ah, les pétroles !

Winny : Mais ils ont viré tout l’monde pour mettre que des machines automatiques : distributeur automatique d’essence, distributeur automatique de boissons, distributeur automatique de sandwiches…

Baudouin : Après tout, ce n’est pas si mal, grâce aux machines, on n’est plus forcé de faire ces travaux si pénibles et ennuyeux.

Henri-Grégoire : Qui ça « on » ?

Guiche : Parce que t’imagines que celui qui aurait pu faire ce boulot, à la place, il se retrouve sur la plage à bronzer entre deux filles en string et devant un cocktail tropical ? Not’pauv’Winny, il a essayé un peu tout. Mais quand ils le voient arriver…

Baudouin : C’est sûr.

Henri-Grégoire : On pourrait en faire un film… Sauvons Winny. Je connais un réalisateur, un ancien camarade de ma promotion au lycée. Il tourne des courts-métrages d’avant-garde pour des festivals underground à Monaco… Son dernier était complètement révolutionnaire : un film en noir-et-blanc, muet, avec un super matos numérique et stéréo surround, qui se passe la nuit… Pas de concession, quoi, pas de compromis… No surrender.

Letranu : Bon, je commence à être un peu fatigué, je pense que tout le monde a besoin de repos. On reprendra notre passionnante discussion après… (Regarde sa montre) ce qui nous reste de nuit de sommeil.

Baudouin : (Aux trois intrus) Vous serez donc hébergés au château.

Pierre-Paul : C’est très aimable à vous.

Louis : Oui, je trouve aussi. Philo ! Débarrasse donc mademoiselle, enfin, madame…

Philo saisit la valise.

Guiche : Mais vous allez me foutre la paix avec ma valise ! Va branler ailleurs !

Philo : J’vais t’apprendre la politesse, moi.

Philo tire la valise et Guiche se débat.

Baudouin : Un caractère bien trempé, votre fille… Un genre… À vous voir…

Pierre-Paul : Elle a presque tout pris de sa mère.

Philo : Ah ! La garce ! Elle m’a mordu ! Salope !

Louis : Allons, allons, on se calme. (À Pierre-Paul) Excusez-le…

Pierre-Paul : Mais c’est aussi à ma fille de s’excuser ! Hein ?

Guiche : Ouais… J’m’excuse… Je voulais t’mordre sans te faire mal, mais j’ai pas réussi.

Letranu : Bon, Louis, rendez-vous demain pour un petit-déjeuner de travail, disons, 9 h ?

Louis : D’accord, mais… (Montrant les intrus)

Henri-Grégoire : J’appelle Winston… (Il va au fond de la salle et appuie sur un bouton d’appel).

Letranu : Je m’en occupe, on en reparle aussi demain.

Louis : Tu sais qu’j’te fais confiance Georges… Faut-y que j’t’aime ! Hein ? (Il sort)

Baudouin : Nous allons regagner nos chambres.

Philo : Je préfère rester de garde… Sur la terrasse.

Letranu : Bien entendu, personne ne sort… Ou à vos risques et périls… S’il arrivait malheureusement un accident fâcheux à un seul d’entre vous, j’ai peur que toute votre famille ait à en pâtir et je ne pourrai pas garantir votre sécurité.

Guiche : C’est charmant.

Letranu : Vous vouliez faire du tourisme, profitez de l’occasion qui vous est offerte : ce château n’est pas sur les guides, mais il vaut le détour.

Pierre-Paul : C’est qu’on aimerait bien en revenir de ce détour…

Letranu : Croyez bien que je ne suis pas ravi de cette situation, on aurait dû placer des hommes pour vous empêcher d’entrer. On trouvera bien une solution.

Pierre-Paul : Tant qu’elle n’est pas finale votre solution… On est prêt à coopérer.

Letranu : (À Henri-Grégoire) Vous leur trouverez des chambres… Sur ce, Madame, Messieurs, à demain (Il sort).

Henri-Grégoire : Allez, angoissez pas… Bon, je vais voir pour vous faire préparer des chambres…(Sort).

 

Scène 13

 

 

Winny : (À Pierre-Paul) Tout ça à cause de cet empafé !

Pierre-Paul : Cet « empafé » comme tu dis, c’est quand même lui qui vous a ouvert les coffres, alors que j’aurais pu ne rien vouloir entendre et vous envoyez tous au massacre en attendant les flics.

Guiche : Pour le massacre, on n’est pas sûr d’y échapper.

Pierre-Paul : Oh, et puis, si vous n’êtes pas contents, vous pouviez me laisser là-bas, n’étiez pas obligés de m’emmener, c’est pas moi qui me suis invité dans votre prise d’otages !

Winny : Tu t’es pas fait beaucoup prier quand même. T’en menais pas large !

Guiche : Faut fout’le camp d’ici… Ce château de l’mort, ça m’fait flipper !

Winny : Et Pourquoi t’as rien dit sur le hold-up ? Machin Letranu, c’est un flic, il t’aurait sorti d’là ! Où tu veux en v’nir !

Pierre-Paul : Je n’ai rien dit, mais, je pourrais changer d’avis, d’un seul coup, comme ça, demain matin, par exemple, entre les œufs brouillés et les toasts.

Guiche : (Sort son arme) Pour arriver jusqu’aux œufs brouillés, faudrait déjà passer la nuit…

Pierre-Paul : Je ne crois pas qu’un coup de feu passe inaperçu à cette heure avancée de la nuit. Et vous n’avez pas de silencieux, je crois… Petits moyens…

Winny : On a là de quoi se payer des tonnes de silencieux, si on veut.

Pierre-Paul : Si vous voulez… Mais tout le problème est là dans la vie, entre ce qu’on veut et ce qu’on peut. (Winny s’approche)

Guiche : Attends… Vous voulez combien ?

Pierre-Paul : 50%

Winny : Ah bon.

Pierre-Paul : …déjà.

Guiche : Déjà ?

Pierre-Paul : Oui, deux parts, par principe. Puis il faut compter aussi les dommages et intérêts: le préjudice moral, les frais divers, la soirée gâchée, les risques encourus… Il faut aussi prévoir… L’avenir peut s’avérer plus précaire qu’on ne le pensait. Disons que ça fait… 70%.

Winny : 70 ! Mais c’est qu’tu s’rais prêt à nous racketter !

Guiche : Jamais !

Pierre-Paul essaie encore de prendre la valise. Guiche pousse un cri.

 

Scène 14

 

Philo fait irruption, revolver en main.Guiche jette son arme sur un fauteuil et s’assoit dessus.

 

Winny : C’est rien, mon vieux… C’est elle, elle a eu peur… Elle a cru qu’elle a vu…

Pierre-Paul : Elle a cru voir.

Winny : Quoi ?

Pierre-Paul : Elle a cru voir, Winny, pas « elle a cru qu’elle a vu ».

Swinny : Ah ouais, merci.

Philo : Elle a cru voir quoi ?

Winny : Ah…

Pierre-Paul : Ah…

Guiche : Ah ah…

Pierre-Paul : On ne vous l’a pas dit ? (Signe de tête de Philo)

Winny : Elle a cru…. Voir…

Pierre-Paul : Un rat.        Winny : (En même temps) Un fantôme.

Philo : Un fantôme ou un rat ?

Winny : Ah ben… (Silence, embarras, Stan réfléchit) Un fantôme de rat…

Philo : Un fantôme de rat…

Pierre-Paul : Moi, je penche plutôt pour le rat. Mais, pour d’autres, ce serait plutôt, du genre revenant. Vous savez, dans ces vieilles baraques, hein ? C’est fou, on ne sait plus trop ce qu’on voit, dans la pénombre, là, il est tard, on est crevé, alors… On sait plus où on en est…

Guiche : (Bas et ironique) Non, en effet…

Philo : Un rat, ou un fantôme ?

Winny : Ouais… On pourrait avoir pensé que c’est plutôt un… spectre… Tu vois, la couleur, la vitesse, la démarche et puis, on a entendu un « hououou… ».

Pierre-Paul : En même temps, la démarche… Un peu la démarche du rat… Le museau pointu, la queue et le côté sournois, le genre qui furète, qui furète…Alors…

Gino : (À Guiche) T’as vu quoi ?

Guiche : Tu pourrais me vouvoyer, c’est des choses qui se font… On ne se connaît pas encore assez, hein ? Alors, bon, distance, distance…

Philo : J’aime pas les rats.

Pierre-Paul : (À Guiche) Ah ! Tu vois ! Lui non plus, tu vois… Tu n’as pas à avoir honte… Non, mais, faut vous dire aussi, depuis toute petite…Déjà, elle disait « J’aime pas les rats, j’aime pas les rats »… Et, elle en voyait partout… Non, mais, terrible, vous vous rendez compte… Maintenant, ça va beaucoup mieux. Mais ça lui arrive encore, quand elle est très fatiguée, ou à la suite d’une forte émotion. Et dans la pénombre, comme disait fort justement Winny, elle a cru voir un rat, mais en même temps, pas sûre…

Guiche : C’est vrai, on aurait dit un rat, mais en même temps, il avait quelque chose de louche ce rat, comme pas vraiment réel… Tout léger, tout pâlichon, maigre, oh la la ! Tout maigre… On aurait dit qu’il flottait un peu au-dessus du sol…

Philo : J’aime pas les fantômes… Et j’y crois pas…

Guiche : Oh, mais il aime rien c’garçon… C’est pas joisse de croire en rien à votre âge.

Pierre-Paul : Non, mais, ne faites pas attention, on est tous très fatigués. On allait se coucher.

Philo : Pourquoi c’est pas encore fait ?

Pierre-Paul : Sous peu, sous peu…

Philo : Quoi ?

Pierre-Paul : Je disais « sous peu », on va sûrement venir nous chercher et nous conduire à nos chambres sous peu… D’ici peu de temps… Oh laaaa… Vous êtes fatigué, vous aussi.

Guiche : (Bas) Sûrement depuis très longtemps… Grosse fatigue depuis la naissance, il s’en est jamais remis…Bon, vous avez des choses plus importantes à faire. Vous inquiétez pas, on va aller se coucher, on attend que ça, moi, déjà, je commençais à m’endormir dans ce fauteuil… Mais personne ne vient nous conduire dans nos chambres… On attend.

Philo : (À Guiche) Allez voir.

Guiche : Moi ?

Philo : Allez voir pour qu’on vous emmène dans vos chambres.

Guiche : Mais… pourquoi moi ? (Silence) Pas d’réponse… Bonne réponse. Mais, c’est que je ne sais pas, moi, s’ils veulent pas venir pour l’instant, ils ont leurs raisons. On dérange pas les gens comme ça, on a déjà trop gêné.

Philo : Allez voir.

Guiche : Tiens, mon chéri, vas-y… Moi, j’suis crevée. Je ne peux plus m’lever.

Winny : C’est que… je sais pas où c’est… Il faut aller où ?… Ces grands châteaux, moi, ça m’fait flipper.

Guiche : Ces grands châteaux, ces grands châteaux… T’es allé souvent dans des grands châteaux…

Winny : Non.

Guiche : Bon, alors, comment tu peux savoir que ça te fait flipper (Winny réfléchit)

Winny : Je sais pas, mais… Y a des choses, même quand on les avait pas vues avant, et quand on les voit, eh ben, alors là, ça fait flipper.

Pierre-Paul : Oh, bien…

Guiche : Bon, papa… mon papounet… tu y vas ?

Philo : Toi, tu y vas.

Guiche : Toi, quand t’as une idée, hein … (Elle passe une main sous ses fesses et coince le revolver entre ses cuisses. Elle se lève, jambes serrées, très embarrassée).

Philo : Qu’est-ce que t’as ?

Guiche : C’est que…Je… Je… Ben, j’suis gênée…

Philo : On dirait…

Winny : T’as envie d’pisser ou quoi ?

Pierre-Paul : (À part) Ce garçon est un génie.

Philo : Bonne raison pour sortir d’ici. (Regardant vers la porte côté cour, pendant que Guiche fait des signes à Winny pour venir derrière elle, lui désigant son entrecuisse) Vous allez tout droit, au bout, après un porche, à droite, troisième porte à gauche… Après, pour aller voir leur espèce de majordome, vous revenez jusqu’au porche, vous prenez le couloir de droite, juste avant le porche… Pas après, avant. Là…

Winny se rapproche derrière Guiche et se penche pour essayer de prendre l’arme sans que Philo ne remarque quelque chose. Mais Philo se retourne.

Pierre-Paul : (À Winny) Tu n’as qu’à l’accompagner, elle va se perdre. Tu n’as qu’à laisser là ta valise. Ou alors vous… Vous connaissez la maison.

Guiche : Mais non, mais non, pas d’problème. Et puis, vous avez d’autres chats à fouetter.

Philo : T’inquiète pas pour moi, je sais ce que j’ai à faire. Je reste ici.

Pierre-Paul : (À Philo) Vous, vous ne nous faites pas confiance. Pourquoi on s’enfuirait ? Pour aller où ?

Winny : La nuit, dans un bled paumé qu’on connaît pas.

Pierre-Paul : Avec la voiture en panne.

Philo : Pour sortir, le problème, c’est pas ça… C’est ça (Il montre son arme). Et puis, je précise qu’il y a deux molosses génétiquement modifiés dans le parc. Ils boufferaient n’importe quoi du moment que c’est de l’viande et que ça saigne. Avant qu’on les ait adoptés, ils avaient bouffé leur dresseur.

Guiche : (Se tortillant toujours, jambes serrées) Deux clébards de cauchemar et un gorille dans le même parc, c’est un zoo !

Philo : J’apprécie pas l’humour, surtout chez les femmes.

Guiche : Va falloir t’y habituer, mon coco. Depuis qu’elles sont libérées, les femmes ont l’droit de se foutre de la gueule d’un mec comme toi. T’as d’la chance d’avoir un flingue, j’suis pas sûre que t’as autre chose pour me convaincre de me mettre à genoux d’vant toi.

Winny réussit à prendre le revolver et le met entre le coussin et le dossier du fauteuil où était Guiche.

Pierre-Paul : Voyons, Guiche, Monsieur a le droit d’avoir ses opinions.

Guiche : Oui, et c’est bien pour ça que j’ai le droit de le trouver con.

Philo : T’as d’la chance que j’sois en mission.

Pierre-Paul : Ah, comme quoi, la position du missionnaire n’est pas toujours la plus simple à tenir.

Guiche : T’es pas en mission, t’es aux ordres, ducon.

Pierre-Paul: Ah, alors, si vous êtes dans les ordres, c’est ceinture.

Philo : J’vais pas me laisser m’en r’dire par une grognasse ! J’en ai maté d’autres !

Pierre-Paul : Ne tombons pas dans la vulgarité, je suis sûr qu’elle n’en pense rien. Le surmenage, le stress d’une situation qui, vous l’admettrez, est pour le moins… stressante.

Philo : J’admets rien du tout.

Pierre-Paul : Soyez pas sectaire. Vous pouvez croire en notre…

Philo : Je crois c’que j’vois.

Pierre-Paul : Mais, vous citez les Saintes Écritures ! Vous parliez de mission, eh ben…

Philo : Eh ben toi, tu la fermes.

Pierre-Paul : Nous parlerons avec le langage du cœur. Et les coeurs purs… (Menacé par Philo) Je la ferme.

Philo : (À Guiche) Et toi ? T’as plus envie d’pisser ?

Guiche : Non, c’est passé tout seul.

Pierre-Paul : C’est un miracle !

Guiche : Ça devait être nerveux, ça m’arrive souvent. Bon. On va sûrement pas tarder à venir nous chercher. Faut pas s’impatienter… Et puis, c’est vrai, j’ai peur de me perdre…

Philo : Ouais… La valise.

Pierre-Paul : La valise ?

Winny  : La valise ?

Guiche : Ma valise ? Quoi encore ?

Philo : Je dois voir ce qu’il y a dedans.

Guiche : Je dois, je dois… Ton patron te l’as demandé, ça ?

Philo : Non, mais je peux prendre des initiatives.

Guiche : Ce sera répété.

Philo : Ouvre cette valise.

Guiche : Pas question, elle est à moi.

Winny : C’est vrai, c’est sa valise.

Pierre-Paul : Elle ne contient que des affaires… de femme. Vous n’allez pas vous montrer goujat. Un homme d’honneur comme vous.

Philo : S’agit pas de mon honneur, mais du sien, alors…

Guiche : Demandé comme ça, pas question.

Philo : Attention, je peux devenir méchant.

Pierre-Paul : C’était pas déjà fait ?

 

Scène 15

 

Philo s’approche d’elle et saisit la poignée de la valise. Guiche résiste et hurle. Il s’en suit une lutte entre eux tous. Guiche finit pas donner un coup de valise sur la tête de Philo. Louis fait irruption (Robe de chambre très voyante).

Louis : Eh ! C’est quoi ce merdier ?

Philo : Elle est complètement dingue ! Elle a failli m’assommer !

Louis : Qu’est-ce que t’as voulu faire ?

Guiche : Il veut voir ce qu’il y a dans ma valise ! C’est intime ! C’est à moi ! C’est mon intimité.

Louis : T’as pas autre chose à foutre, Philo, que d’emmerder ces braves gens ? Je te comprends plus ! Tu dois rester près de la porte. Le danger peut surtout venir de l’extérieur. Tu retournes à ton poste.

Philo : J’vais avoir une grosse bosse.

Guiche : Ça t’agrandira l’crâne, c’est pas un mal !

Louis : Ne vous inquiétez pas. Il a l’air un peu buté comme ça, mais, il m’obéit.

Guiche : Il a pas que l’air.

Louis : Il est loin d’être idiot. Il faut lui pardonner.

Guiche : Quoi ? Il a passé son enfance entre un placard et la gamelle du chien, c’est ça ? Je savais bien qu’il y avait une parenté canine ! Qu’il reste dehors avec ces deux copains, à manger son canigou.

Philo : Détrompez-vous, de l’éducation j’en ai… J’en ai même fait de l’éducation.

Guiche : Maître chiens ?

Philo : Non, moins marrant, et surtout moins bien payé, j’étais prof. Et depuis que je l’suis plus, mon éducation me sert vraiment à quelque chose.

Winny : Oh ben, moi, j’étais nul à l’école.

Louis : Pas la peine de préciser, ça s’voit encore.

Pierre-Paul : Et vous avez quitté une brillante carrière d’enseignant ? La sécurité de l’emploi…

Philo : C’était aussi la sécurité de m’emmerder pendant 40 piges ! Quant à la brillante carrière… Me rendre compte à 30 ans que j’étais jamais sorti de l’école depuis l’âge de trois ans.

Pierre-Paul : Mais, avec votre esprit…

Philo : Justement, pour bien faire ce boulot-là, il ne faut pas avoir trop d’esprit… ça gêne pour pouvoir garder un sourire d’hôtesse de l’air devant des crétins qui vous font regretter d’être sorti de votre lit. Sans aucun doute, il faut être brillant pour devenir prof… mais il faut être cinglé ou con pour le rester.

Guiche : Eh ben, moi, tu vois, j’ai toujours aimé l’école, et j’étais très sage.

Pierre-Paul : (À part) Eh ben, quand on voit c’que ça donne après.

Philo : Et puis, depuis que je tiens ça (Montre son revolver), je ne parle plus sans être écouté.

Pierre-Paul : Et les vacances ?!

Philo : Avec toutes les conneries qu’un prof est obligé d’entendre chaque jour, il a largement besoin de ses vacances pour les oublier. Bon, j’y retourne.(Il sort).

Louis : Vous voyez… Il n’est pas méchant dans le fond… Simplement un peu maniaco-dépressif à tendance schizophrène.

Pierre-Paul : Ah bon ! Bagatelle ! On en est tous là !

Louis prend un cigare et sort.

 

Scène 16

 

Pierre-Paul : Curieux, ce Philo. Mais maintenant, je crois qu’il est temps de se mettre d’accord, parce qu’on va se mettre d’accord, hein ? Il faut dépasser les clivages, se baser sur des valeurs communes, penser consensus.

Guiche : Ouais, attention… Quand on entend le mot « consensus »… « con-sein-suce »… c’est qu’on va s’faire baiser.

Pierre-Paul : Charmante… Toute la grâce de l’éternel féminin… La position dans laquelle vous vous trouvez ne vous permet pas, il me semble, d’en prendre trop à votre aise, et je pense que la première base de notre entente, ce doit être le respect.

Guiche  : Le respect de l’argent, là-dessus, on est tous d’accord.

Pierre-Paul : Le respect mutuel.

Winny : Le respect mutuel de l’argent.

Pierre-Paul : Ça ne veut rien dire.

Guiche : Eh ben, tu vois, pourtant, je pense que tout le monde a compris.

Pierre-Paul : Respect de l’argent, valeur bourgeoise…

Guiche : Tout à fait d’accord, et c’est la seule valeur que j’ai en commun avec la bourgeoisie.

Pierre-Paul : Pas sûr que ce soit la seule. On n’est pas là pour philosopher, mais pour faire un deal. (Regarde Guiche) Ça te va, ça, « deal » ?

Guiche : Yeah… Man.

Winny : Il faut s’entendre sur les mots.

Pierre-Paul : C’est clair. Déjà qu’ten n’a pas de trop. Et je propose, pour ce « deal basé sur le respect mutuel de l’argent » : déjà pour moi…

Winny : Quoi ?

Pierre-Paul : Nous étions donc fixés à 70%.

Winny : « Nous nous étions fixés »… Tu t’étais fixé…

Guiche : Mais toi aussi, tu perdrais tout si on refuse. « Respect mutuel », parce qu’on est mutuellement dans la même merde.

Pierre-Paul  : On fait jouer seulement le principe de l’égalité… On divise en parts égales.

Guiche : Sûrement pas.

Winny : Sûrement pas.

Guiche : Ce fric, c’est grâce à nous… C’est nous qui avons pris des risques. Et on a eu aussi beaucoup de frais, une affaire comme ça, ça demande de gros moyens.

Pierre-Paul : Parlons-en ! On a vu des hold-up mieux préparés ! Votre prise d’otage foireuse, sans laquelle je serais en train de dormir dans mon pavillon à Herblay !

Guiche : Faut dire, Winny ! Ton super coup facile ! La fuite dans cette estafette pourrie de plombier-zingueur, 10 heures de route sans bouffer et sans pisser !

Winny : T’as même pas eu envie d’pisser !

Guiche : J’aurais pu !

Winny : Et pour c’qui est d’pas bouffer, ça t’fais du bien !

Guiche : Attention !

Winny : Non mais, attends ! On fait tout l’boulot et c’est lui qui ramasse le magot ! La sueur de notre front ! C’est pas bien d’manger l’pain de l’ouvrier.

Pierre-Paul : Pourquoi ? T’es ouvrier, toi ? Un ouvrier, ça part au boulot le matin, ça rentre le soir pour regarder son reality show, faire des gosses et pioncer jusqu’au lendemain qui chante !

Winny : Ben, justement, y a des ouvriers qui bossent pas ! C’est l’problème !

Pierre-Paul : C’est ça, et ils vont tous braquer des banques !

Winny : Parce qu’ils en ont même pas les moyens… Ils sont pas bien organisés ! Pas d’leur faute s’ils n’ont pas tous une culture politique assez solide pour prendre les armes et redistribuer les richesse équitablement. !

Pierre-Paul : C’est ça, bientôt, ils ont pris leurs flingues et piqué l’argent du citoyen pour sauver l’monde ! J’ai pas entendu dans vos projets de faire des dons à des œuvres caritatives ! Je vois que vous le jouer dans le genre marxiste-de-tous-les-pays-prenez-vos-armes…

Winny : Mais, tu crois pas si bien dire, j’ai étudié, j’ai lu des bouquins !

Pierre-Paul : Les « Chroniques marxiennes », c’est ça ? Ben ici, t’es sur Terre ! Bien, une portée idéologique, voire révolutionnaire, à notre affaire, ce n’est pas dénué d’intérêt, mais il n’est plus temps de refaire le monde, il est temps de redistribuer la donne et d’aller s’coucher. Et à mon avis, ça veut dire qu’on a peu de temps.

Guiche : Oui, mais… Si on calcule, comme ça… À vue d’nez : il y a trois parts. Ce qui nous laisse à chacun de nous deux 15% seulement.

Winny : Comment ça trois parts ?

Guiche : Oui, trois. Je michetonne pas dans cette affaire ! Pas question que tu m’laisses qu’un pourboire. Déjà que la plupart du temps, je suis obligée d’économiser pour te tirer de tes conneries et qu’on puisse bouffer.

Winny : Pas d’accord ! Et de quoi tu te plains ? Allez !

Guiche : Peut-être, mais j’en ai marre d’aller me geler les miches sur les trottoirs pour attirer les blaireaux et me faire passer dessus dans des chambres pourraves.

Winny : T’exagères, quand même ! Tu te gêles pas les miches toute l’année ! Et puis, tu oublies le Festival de Cannes ! Hein ! Tous frais payés ! T’as pu en voir des gens importants : des réalisateurs, des acteurs…

Guiche : Ouais, et de très près même ! Mais tu vois, moi, ce qui m’intéresse chez l’artiste, c’est pas l’homme, c’est son art.

Pierre-Paul : (À Guiche) De toute façon, je ne te suis pas dans ton calcul.

Guiche : C’est pourtant simple.

Pierre-Paul : Oui, mais si on compte les personnes physiques ! Mais, étant donné la situation, il convient de considérer plutôt ce qu’on appellerait des personnes morales : ça fait deux. Un couple de braqueurs minables en cavale et dépassés par les événements et le représentant de la banque, moi, en l’occurrence, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

Guiche : On ne fait pas les forfaits.

Winny : Nous sommes deux, toi, tu es seul… Non ? Tu es célibataire.

Pierre-Paul : Divorcé.

Winny : Ça revient au même.

Pierre-Paul : Ah non !

Winny : Et nous, on est bien deux.

Guiche : Tu l’as dit Winny : deux personnes physiques et morales.

Pierre-Paul : Personnes morales… T’as l’mot pour rire.

Winny : Donc, on est trois !

Pierre-Paul : Oui, mais vous, vous êtes les perdants dans l’affaire, c’est clair.

Guiche : Quoi ?!

Pierre-Paul : Et, en effet, je suis divorcé, deux fois d’ailleurs.

Guiche : Deux fois ! Félicitations ! Je vois pas ce que ça vient foutre dans nos calculs. J’espère que vous êtes restés en bons termes, voilà, bonne chance, point barre.

Pierre-Paul : En bons termes ? Oui, pour elles, en quelque sorte. Les termes des pensions que je leur dois.

Guiche : On ne peut pas tenir compte du passé de chacun.

Pierre-Paul : C’est pas du passé, ce que j’paye chaque mois !

Guiche : Elles ne se sont pas remariées ?

Francis : Non, tu penses bien ! Les salopes ! Deux fois elles se sont tirées avec un autre et se sont pas mariées. La première avec un joueur de tam-tam… La deuxième, aussi ! C’est dingue, non ? J’ai un truc, moi, avec les joueurs de tam-tam.

Guiche : C’est peut-être le même.

Pierre-Paul : En tout cas, pour les deux, un gosse tout de suite. C’est des vrais lapins les joueurs de tam-tam !  Eh … Le sens du rythme. Bon… On dit 55 pour moi, le reste pour vous.

Guiche : Ça fait 45. Trop compliqué à diviser par deux.

Pierre-Paul : Je vous aiderai. Et puis, je te ferai remarquer que si on coupe en trois parts égales, c’est pas divisible sans un peu arrondir.

Guiche : Arrondir, ça ne me gêne pas.

Winny : Te laisse pas embrouiller ! Ce mec est directeur de la banque ! Il a pas besoin d’une part. Et en plus, il hésiterait pas à nous buter pour du fric ! J’suis sûr.

Pierre-Paul : Allons, allons… C’est juste une question de principe. Et je connais d’autres méthodes que de « buter », comme tu dis, pour faire de l’argent. C’est mon boulot.

Guiche : Mais bien sûr ! C’est ça ! Non… 60 pour nous ! En dessous, on perd de l’argent !

Pierre-Paul : Ça, on s’en fout. Votre braquage est raté, c’est un fait ! Déjà, la somme totale est plutôt dérisoire en regard de ce que contenaient les coffres.

Winny : Excuse-nous de pas avoir mieux vidé ta banque, mon vieux, mais on a été dérangé, on a dû faire plus court que prévu… On veut bien faire, sans dégâts, sans drame, rapide, précis, impeccable, et il faut que votre petit employé , là, commence à s’y croire ! On perd du temps, le ton monte, les flics se pointent…

Pierre-Paul : Sans otage, sans moi, vous seriez au trou, et peut-être même le trou dont on ne ressort qu’au jour du jugement dernier. (Un temps) Bon, on en reste là. Je ne dis rien au sujet de votre casse, vous gardez 30%… et…

Guiche : Et c’est du chantage !

Pierre-Paul : Non, c’est une chance pour vous.

Winny : Mais ! Guiche ! (Elle lui fait signe de se taire)

Guiche : De toute façon, il va falloir jouer serré pour sortir d’ici vivants et enrichis.

Pierre-Paul : Si personne ne dit d’conneries…

Guiche : Ça va pas être simple.

Pierre-Paul : Même si on joue bien notre rôle, ça ne tient pas qu’à nous. Personne ne doit savoir… Pas de radio… Pas de journaux…

Guiche : Pas de télé… (Lance un regard à Winny, qui se retourne vers la télévision toujours allumée. Il s’en approche).

Winny : On va passer à la télé ?

Pierre-Paul : Est-ce qu’il faut vraiment s’en vanter ? Parce qu’après tout, pour passer à la télé, il faut avoir enterré ses voisins dans son jardin, ou bien avoir un QI infinitésimal, au point de faire passer le premier abruti qui regarde pour un génie, ou bien avoir fait un hold-up foireux et se retrouver en cavale.

Winny : Ouais, ben, nous, on est au moins connu !

Pierre-Paul : On peut être très con et très connu, et même très connu pour ça ! Et puis tu crois pas que, dans votre cas, cette célébrité-là, ça s’appelle être dans la merde grand un ? On n’est pas dans un jeu télé ici ! Suffit pas d’être une tête de noeud comme toi pour entrer dans les annales !

Winny : Dans les anales ? Tu m’traites de PD ?

Pierre-Paul : Comprend pas tout, mon gendre… Il pourra pas s’empêcher de dire une connerie, et on va se faire piquer le pognon.

Guiche : Et tu reverras pas ton pavillon d’Herblay.

Pierre-Paul : Sérieusement, il faut être sûr que votre ami, qui a parfois quelques défaillances, quelques absences, on va dire, ne va pas faire une gaffe.

Guiche : On va lui expliquer, il est pas si… Pas autant qu’il en a l’air.

Pierre-Paul : Mais ne pas se rendre compte qu’on en a l’air à ce point-là, c’est déjà en avoir une sacrée couche.

Winny : Et puis, qu’est-ce que vous avez contre la télé ? C’est toujours pareil avec les intellos d’vot genre…

Pierre-Paul : Parce que t’en as fréquenté beaucoup ? Sûrement pas… Parce que si madame est une intello…

Winny : Il y a des programmes instructifs aussi à la télé.

Pierre-Paul : Ah oui ? Et un bodet qui regarde un programme instructif, ça reste toujours un bodet.

Guiche : Ok ! Ça va ! Vous partagez pas les mêmes valeurs, c’est la fracture sociale.

Guiche : Sans aller jusqu’à s’aimer les uns les autres, c’est notre intérêt à tous d’éviter les tensions.

Pierre-Paul : Encore une chance qu’on se soit pas mal éloigné… Ça m’étonnerait qu’ils viennent fouiller par ici. Et si j’avais pas déjà entendu parler de ce château, hein ? Si je ne vous avais pas donné cette bonne adresse… On serait tous au poste, assis sur un banc dans un local pourri, en train de boire un café dégueulasse et de jouer à qui répondra à la question la plus conne.

Winny : Bon ! Pour la télé, c’est pas un problème. J’ai bossé six mois chez un soldeur de télé volées. Y mettront un moment avant de savoir comment réparer ça (Il sort d’une poche intérieure une petite trousse contenant des outils. Il la montre aux autres) Pas mal, hein ? Un truc américain… Fabriqué en Chine… Emballé en Russie… Vendu en Belgique… (Il retire le coffrage de la télé et au bout de quelques secondes l’écran s’éteint).

Guiche : Il faudra aussi voir ailleurs s’il n’y a pas d’autre télé, ou une radio… Et il faut pas de journaux non plus. Mais il y a aussi autre chose : personne ne doit avoir la valise avant de faire le compte précis et le partage, pas plus toi que nous.

Pierre-Paul : D’accord, la valise doit rester en terrain neutre.

Guiche : Et tout le monde doit savoir où elle est et personne ne doit pouvoir la prendre sans que les autres ne le sachent.

Winny : Bien trouvé, ça…

Pierre-Paul : Ça sert, d’avoir fait des études. Donc, pas question que l’un de nous l’emmène dans sa chambre.

Winny : On n’a qu’à la laisser-là.

Pierre-Paul : Non, si les autres tombent dessus avant nous demain matin et essaient de l’ouvrir…

Winny : Là-dessous, on pourrait la planquer sous l’escalier.

Guiche : La clé est dessus… Vite. (Ils placent la valise, Winny garde la clé, la met dans sa poche). Voilà, c’est bon, pas d’problème.

Pierre-Paul : Pas d’problème… Bien sûr… Et la clé ? (Winny la ressort) Et celle de la valise. (Winny la sortant aussi)

Pierre-Paul : Il y a toujours un double de clé à une valise… non ?

Winny : Non, y a pas de double…

Pierre-Paul : Et c’est sur ta bonne trombine que je vais t’croire ?

Winny : Ben, t’es comme qui dirait un peu obligé.

Guiche : Et la confiance ?

Pierre-Paul : Oui, j’en ai déjà entendu parler. Je pense que le mieux, c’est de… de vérifier. A la mano… Comme les cigares (Il prend un cigare).

Guiche : Quoi ?

Winny : Z’êtes malade !

Pierre-Paul : (Commence à fouiller Winny) Allez, fais pas ta chochotte ! ‘suis sûr qu’t’es du genre câlin.

Winny : Ne me touchez pas !

Pierre-Paul : Tu vas m’vexer… Allez, appelle pas ta mère, j’rigole.

Guiche  : Il n’est pas question que je me prête à des attouchements.

Pierre-Paul : Il faut avouer que c’est peut-être moins gênant pour toi, une pette visite.

Guiche : Tu visites rien du tout. Arrête, j’suis chatouilleuse !

Pierre-Paul : C’est pas vrai !

Pierre-Paul, sur les genoux, en vient à palper Guiche au niveau de sa mini-jupe.

Winston et Mercedes entrent par la porte du fond. Gênés, Mercedes regarde ailleurs et Winston émet un toussotement embarrassé. Ils se retournent tous vers eux, Pierre-Paul se relève vite, Guiche prend les clés et les met sous le tapis, un peu en dessous d’un fauteuil.

 

Scène 17

 

Pierre-Paul : Mes chaussettes… Descendent tout le temps… Fil d’Écosse… Mais elles sont un peu vieilles, alors, elles glissent.

Winston : Je conseille à Monsieur d’en changer plus souvent.

Pierre-Paul : Ah, mais, c’est ce que je fais, croyez le bien, c’est ce que je fais.

Winston : Mais pas celles-ci…

Pierre-Paul : Euh, non… C’est un souvenir, c’est sentimental.

Winston : Un héritage ?

Mercedes : Je me présente, Mercedes de La Mortepierre.

Winny : Ah... C’est bien.

Mercedes : Vous avez le sens de la répartie, vous. C’est sympa de voir des têtes nouvelles, de nouveaux horizons, des cultures différentes…

Pierre-Paul : Excusez-le, il est très éprouvé par notre voyage. Tous ces imprévus, et cette longue marche jusqu’ici. Pierre-Paul Jacques. Ma fille, Guiche, mon gendre, Winny.

Mercedes : Winny ? Comme mon ours en peluche que j’ai gardé sur mon étagère. Bien, Winston va vous conduire à vos chambres. Ce ne sont pas les pièces qui manquent ici. À chaque fois que j’ai essayé de les compter, je ne suis jamais arrivée au même nombre. Alors, j’ai laissé tomber. Mais on ne va pas vous placer trop loin, ne vous inquiétez pas. On en restera aux terres du monde connu. Mais, que voulez-vous ? On calcule une fortune au nombre de pièces qui ne servent à rien.

Winny : (À Guiche) Elle parle bien, hein ? (Guiche hausse les épaules).

Mercedes : Winston vous indiquera comment revenir au salon pour le petit-déjeuner.

Winston : Je sers à neuf heures. Ni avant, ni après.

Winston passe devant eux et les conduit.

Mercedes : Ah, par contre, gardez quelque chose de chaud pour dormir. Nous n’avions pas prévu, évidemment, et ces pièces-là ne sont pas chauffées.

Guiche : Y a pas d’cloportes, j’espère !

Mercedes : Certainement pas ! Elles sont un peu fraîches, en effet, mais parfaitement tenues ! Où vous croyez-vous ?

Winston : D’où elle vient, c’est pour ça.

Guiche : Et toi, tu sais d’où tu viens ? Du trou de…

Pierre-Paul : Guiche ! Ma petite chérie… Allons… On vous suit, mon brave.

Winston : (Redescendant de quelques marches pendant que les autres continuent, regardant Mercedes d’un air dépité) « Mon brave »…

Mercedes : Ne vous formalisez pas, Winston, vous faites vos débuts dans l’hôtellerie. Et ne vous trompez pas encore, n’oubliez pas qu’on n’a pas réussi à refermer la porte du passage secret de l’aile nord, ne les perdez pas dans les caves.

Winston : Je ne sais pas…

Mercedes : Bon, cette fois, j’y vais.

Mercedes éteint et sort.

 

Scène 18

 

Un moment d’attente dans le noir et le silence. On entend quelqu’un descendre les escaliers.

 

Guiche : (Elle bute sur quelque chose) Merde ! C’est quoi, c’bordel ? (Allume une lampe. Elle est juste couverte d’un long T-shirt d’homme aux motifs fantaisistes) Fait froid, en plus, dans leur monument historique… Super sympa, le plan « nuit des morts vivants »… (Un bruit) Ah !… N’importe quoi ! Bon, tu vas attraper la crève, si tu te remues pas les miches, ma vieille… (Elle prend les clés sous le tapis et se dirige vers le placard où se trouve la valise. Mais, au moment où elle introduit la clé, on entend quelqu’un dans l’entrée. Elle revient mettre les clés sous le tapis et éteint aussitôt la lumière) Merde… c’est quoi, c’bordel ? Philo entre, une lampe torche à la main. Guiche s’est cachée derrière un fauteuil. Il s’approche de la boîte de cigares. S’arrête, balaye la pièce avec la lampe.

Philo : Fout la trouille, leur baraque… (Il ouvre la boîte) J’vous tiens mes p’tits… (Il regarde en l’air) Santa Madonna ! Papa, tu t’s’ras pas fait dessouder pour rien… Le fils reprend l’flambeau, tu vois… Après t’avoir tant déçu. Dans un de ces petits bijoux, de quoi être assez riche pour même plus savoir quoi faire de mon fric ! (Il fouille dans la boîte, il est embarrassé par sa lampe) Et pourquoi t’allumes pas ? Philo, t’es con ! (Guiche se redresse et tente d’avancer. Elle fait bouger un peu le fauteuil dont les pieds produisent un grincement sur le sol. Philo se fige, laisse tomber sa lampe, qui s’éteint). Y’a quelqu’un ? Eh ! Je sais pas qui tu es, mais même si t’es un revenant ou je sais pas quel genre de zombie, tu peux te dire que tu viens de faire une mauvaise rencontre. (Voulant rejoindre l’escalier, Guiche heurte un meuble. Philo, se fiant au son, arrive jusqu’à elle) Ah ! Mais… mais… c’est vous… Mademoiselle ? Mercedes !

Guiche : Euh… Oui, c’est moi.

Philo : Finalement, vous êtes venue.

Guiche : Mmh.

Philo : Je l’savais. C’était sûr que vous alliez changer d’avis.

Guiche : Ah, bon.

Philo : Dans vos yeux… Pendant tout l’repas… Cette flamme qui scintillait et qui me lançait des étincelles comme pour m’allumer… Heureusement que je devais rester assis, j’aurais eu du mal à m’lever.

Guiche : Vous êtes poète… en plus de philosophe.

Philo : Mais vous… Vous êtes… presque nue.

Guiche : Eh, oh ! Mais, au fait, que faisâtes-vous, euh, dans la nuit, avec vos cigares ?

Philo : Je vous attendais.

Guiche : Vous aviez l’air em… barrassé plutôt qu’on vous dérangeâtes, non ?

Philo : Je peux… Ooh ! J’croyais pas qu’ils étaient aussi… enfin que vous aviez autant de… Mmh !

Guiche : Aah ! Vous avez l’air d’aimer ça…

Philo : Et que oui !

Guiche : Les cigares.

Philo : Aussi, aussi… Oh oui !

Guiche : Et pourquoi ?

Philo : Pourquoi pas ?

Guiche : Pour ça, oui… z’êtes plutôt doué, d’ailleurs… Mais, pour… les… havanes…

Philo : Laissez les havanes.

Guiche : Mais, moi, ça m’excite quand on parle… Surtout d’autre chose.

Philo : Ah bon ? Grosse vicieuse…

Guiche : Vous savez parler aux femmes.

Philo : Je sais c’qu’elles veulent…

Guiche : Oui, je vois… On dirait bien… Bien…bien, oui, bien… Très bien… Vous les chérissez donc tant vos…

Philo : Attends, t’as encore rien vu…

Guiche : Vos havanes.

Philo : C’est vrai. C’est qu’ils ont plus de valeur que leur prix.

Guiche : Oui… Oui ! (Froidement) oui, on aurait dit qu’ils pouvaient vous apporter la fortune.

Philo : Tu m’étonnes ! Ah ! vous êtes… vous êtes… Vous êtes, quoi !

Guiche : Mais encore… encore… oui, encore… Oui, ces mots, tes mots, nos mots… Parle-moi, dis-moi, dis-moi tout…

Philo : Vos yeux sont comme deux phares de Ferrari qui foncent sur moi tout le temps toutes les nuits, toutes les nuits, j’me réveille en sursaut, vous allez m’écraser !

Guiche : Ah bon… Je vous empêche de dormir, c’est çaaaa… Aah !

Philo : Comme tu vois-aaah ! Je rêve souvent que vous êtes là ; en train de courir devant moi.

Guiche : Ah bon ?

Philo : Oui, je vois les voiles de votre robe toute déchirée qui volent devant moi dans la lueur de ma lampe torche, ma lampe torche, oui, ma lampe torche droit dressée vers vous, et vos pieds sont nus, et vos jambes sont nues, et vos hanches sont nues, enfin vous êtes toute nue et vous criez, vous criez dans la nuit et tel un fauve que craint la gazelle effarouchée, mais qu’elle désire, je me jette sur vous… et alors vous…

Guiche : Bon, bon, bon… Je vois, je vois…

Philo : Vous êtes ma Lune qui luit dans le ciel noir et je cours, sous votre blancheur nue, comme un cheval somnambule, un cheval fou, dans des terrains vagues, écumant, mon crin hérissé sous la caresse de votre lumière, et là… comme un cheval… comme un cheval…

Guiche : Vraiment un schizo, c’est vrai… Calmez-vous, calmez-vous…

Philo : Mais comment, comment… Comment ?!

Guiche : Faudrait pas bâclez, quand même… Parlez-moi donc de cette boîte… Je n’comprends pas comment quelques cigares… moisis… peuvent avoir… autant…  de valeur…

Philo : Ècoutez… Écoutez…

Guiche : Oui… J’essaie de faire que çaaaa… aah !

Philo : Je vous aime…

Guiche : Non ?

Philo : Si !

Guiche : Non !

Philo : Si !

Guiche : OK !

Philo : Plaquons tout ! Partons ensemble ! Soyons fous ! Comme deux chevaux fous qui galopent dans les terrains vagues et qui courent devant les phares des voitures qui s’écrasent dans les précipices !

Guiche : C’est bien tentant… tout ça… mais… de quoi vivrons-nous ?

Philo : Il y a… roulé dans un de ces cigares… de quoi nous rendre millionnaires…

Guiche : Ooh oh !

Philo : Eh ouais…

Guiche : (Sur un sujet plus concret) Ooh oh !

Philo : Eh ouais…

Guiche : Aah !

Philo : Ooh !

Guiche : Non.

Philo : Si.

Guiche : Non, non.

Philo : Si, si.

Guiche : Pas comme ça.

Philo : Oh si…

Guiche : Non… Comme ça.

Philo : (Peu enthousiaste ) Oh. Et ça ?

Guiche : Bof. Attends…

Philo : Comme ça ? oh !

Guiche : Comme ça, oui…

Philo : Aïe…

Guiche : Ah ?

Philo : Mais… C’est que…

Guiche : C’est quoi ça ?

Philo : C’est mon pied. Et ça ? C’est toi…

Guiche : Ah non… je sens rien… enfin, rien d’autre…

Philo : Ah ben… C’est ma lampe…

Guiche : Et ça, alors ?

Philo : Ça ? C’est ta jambe… C’est pas moi.

Guiche : Bah, alors… Attends, j’comprends plus…

Philo : Bon, ça c’est ton bras… Là, hein ? Gauche ou droite. Que j’me r’père.

Guiche : Bras gauche.

Philo : Ah, voilà… Ah, non… Et si tu…

Guiche : Ben, comment ?

 

Scène 19

 

 

Pierre-Paul entre et ne dit rien. Il voile sa lampe de poche avec la main. Il descend l’escalier discrètement, prend la boîte de cigares et revient sur ses pas.

Guiche : Ouh !

Philo : Mmh !

Guiche : Aïe.

Philo : Oh.

Guiche : Ouh ! Ouh oui ! Oh, oui. Oui, oui, oui.

Philo : Ah ouais… Ouais, ouais, ah ouais ! Mercedes ! Merce… des… Mer… !

Guiche : Hiii !

Philo : Han.

Guiche : Hiii ! Hiii !

Philo : Han ! Han !

Guiche : Ouah ! Ouah !

Philo : Miiiaouh ! Miiiaouh ah !

Guiche : Ah ouah ! Ah ouah ! Eh ! Hin ! Hin ! Oui ! (De plus en plus fort) Oui ! Oui ! Oui ! Oh, là... Oh la la ! Oh là, oui, là… la la...

Philo : (En même temps et en cadence) Ah ! Bon ! Oui ! Bon ! Bon ! Ah ! mé mé ! Ah ! mé mé ! Oui ! Ah oui oui ! oui oui oui oui oui oui oui oui oui…

Silence. Pierre-Paul est au milieu de l’escalier.

Pierre-Paul : (Braquant sa lampe sur Philo) On bouge plus !

Philo : Qu’est-ce que vous faites là ?

Pierre-Paul : Eh bien… J’avais du mal à trouver le sommeil, alors j’allais voir en cuisine s’il n’y avait pas quelque chose à grignoter.

Philo : Grignoter ?

Pierre-Paul : Oui, c’est ça… grignoter.

Philo : Et vous avez trouvé ?

Pierre-Paul : Ben, non. On s’perd dans tous ces couloirs. Mais c’est pas grave, j’vais bien finir par m’endormir.

Philo : Sûrement.

Pierre-Paul : Voilà. (Il monte quelques marches)

Philo : On redescend.

Pierre-Paul : Mais… (Philo montre son revolver avec sa lampe de poche) D’accord. (Il pose la boîte sur une marche).

Philo : Avec la boîte.

Pierre-Paul : La boîte… Oui, bien sûr, la boîte. Superbe, hein ? Du bois précieux. Jamais vu d’aussi belle.

Philo : Ça ne se « grignote » pas des cigares.

Pierre-Paul : Ah, ah ! Très drôle. Non, bien sûr. Je m’suis dit, tiens, pourquoi pas en fumer un ? Ça m’aiderait à m’endormir.

Philo : Drôle d’idée. C’est dangereux de fumer au lit.

Philo allume une lampe. Guiche s’est cachée derrière un fauteuil, ou un autre élément de décor. Pierre-Paul a rejoint la table et pose la boîte.

Pierre-Paul: Remarquez, vous dites que ça ne se grignote pas. Et je suis d’accord. Mais j’ai connu un type, il était tellement dingue de ces trucs-là, quand il en avait fini un, il chiquait le bout qui reste.

Philo : Dégueulasse.

Pierre-Paul : Oui, c’est juste. Répugnant. (Il sort à son tour un revolver et le braque sur Philo) Mais pas autant qu’toi, ordure ! Je savais bien. Je me doutais bien qu’on se retrouverait.

Philo : Alors toi aussi… Tu es… un drôle d’otage. Et un banquier hors du commun.

Pierre-Paul : Tu vois, l’Histoire est un grand cycle. Et Fortune fait tourner sa roue : celui qui était en haut se retrouve en bas et celui qui était en bas se retrouve au sommet.

Philo : Et il arrive un moment où ils se retrouvent en face au même niveau.

Pierre-Paul : Oui… Et lequel de nous deux monte, lequel de nous deux descend. Ça fait réfléchir ces choses-là. Ah, allez, on est bien peu de chose en ce monde.

Philo : Bien peu et peut-être même rien du tout.

Pierre-Paul : N’exagérons rien.

Philo : On ne se partagera pas le même cigare.

Pierre-Paul : Je suis de cet avis… sur le principe, mais bien sûr pas sur la fin. C’est fou, non ? Nous sommes d’accord sur ce qui nous oppose.

Philo : Pas de philosophie avec moi.

Pierre-Paul : Bon, soyons pragmatiques : notre situation reproduit notre schéma parental. C’est un phénomène courant, mais qui ne prend pas souvent une tournure aussi dramatique, fort heureusement. Il n'y a pas si longtemps, nos pères se sont vraisemblablement fixé l’un sur l’autre les mêmes regards que les nôtres, et ils ont certainement dû en arriver à la même conclusion paradoxale. Mais, si l’on réfléchit bien. On devrait réfléchir mieux qu’ils ne l’ont fait. Il y a fort à parier que l’on finisse comme eux, et on y perdra tous les deux. Finir cadavres dans un salon, même historique, devant une boîte de cigares et à deux doigts de la fortune… Consternant. Ne tombons pas dans les mêmes égarements que nos pères.

Philo : Et tu proposes quoi ?

Pierre-Paul : Ce que le bon sens nous dicte : moitié-moitié.

Philo : Seulement, tu vois, le bon sens, c’est pas sûr que ça m’parle.

Pierre-Paul : Si ça ne te parle pas assez clairement, tu entendras peut-être mieux la voix de ta conscience. Je ne suis pas certain que Monsieur le Baron entende d’une oreille indulgente le récit qu’on pourrait lui faire de la relation, peu platonique, dont sa fille fait l’intense, et bruyante, expérience avec un des archers du Roi Louis. Possible, même, que les valeurs chevaleresques et féodales le conduisent à ce que notre époque jugerait comme un excès anachronique, une pratique désuète, mais qui a sans doute encore cours sous ce toit. Tu risques d’être celui par qui le scandale arrive, de finir tes jours au fond d’une oubliette et de faire partie dans quelques années du décor pittoresque des visites touristiques du château. Remarque, avoir son squelette sur des clichés de vacances, c’est une postérité qui peut être enviable.

Philo : Et qu’est-ce qui me prouve que tu ne vas pas essayer de me doubler ?

Pierre-Paul : Autant à ton service. Le premier qui prendrait une initiative égoïste serait dénoncé par l’autre… Je crois que je ne suis pas en position de force, ici. Je ne peux pas sortir comme ça.

Philo : En laissant ta fille et ton gendre…

Pierre-Paul : Oui… Comme tu dis. De ton côté, Louis serait certainement très déçu d’apprendre que tu es parti avec un magot d’une telle importance, sous son nez… Maintenant, ou bien on opte pour une entraide, une collaboration temporaire, ou bien notre séjour s’annonce particulièrement pénible, nous réservant des heures d’angoisse que je ne souhaite pas à mon pire ennemi, des nuits d’insomnie, des ambiances d’une austérité racinienne, on n’éviterait pas une issue tragique, voire sordide. (Ils remettent en même temps leur arme dans leur poche)

Philo : Le problème reste le même : comment trouver le bon cigare sans les gâcher presque tous, sans éveiller les soupçons ?

Pierre-Paul : Oui… À moins d’un coup d’chance incroyable… À part faire disparaître la boîte en inventant un bobard… La nuit porte conseil.

Philo : OK. Je retourne à mon poste.

Il sort, en se retournant plusieurs fois vers Pierre-Paul, qui remonte. Guiche sort de sa cachette, prend la boîte de cigares et remonte.

 

 

ACTE II

Scène 1

 

Le lendemain matin. Mercedes de La Mortepierre est assise dans un fauteuil. Philo entre, venant du parc. Il s’immobilise soudain en voyant Mercedes et la regarde fixement. Celle-ci regarde autour d’elle et se demande ce qui lui prend.

 

Philo : Ah ! Vous. Vous !

Mercedes : Eh bien, oui, moi. Et vous, ça va ?

Philo : Est-ce que cette nuit a été un rêve ou est-ce que ça s’est vraiment passé ?

Mercedes : Passé quoi ?

Philo : Ah, je comprends…

Mercedes : C’est bien…

Philo : Vous avez raison, soyons prudents.

Mercedes : Oh, vous savez, moi, toutes ces affaires, j’y suis pour peu de choses.

Philo : Pour peu de choses ?

Mercedes : C’est à vous d’être sur vos gardes…

Philo : On se doute de quelque chose ?

Mercedes : Mais, je ne sais pas, moi. Non, sûrement pas. Cette rencontre est entourée de suffisamment de précautions et de mystère, il me semble.

Philo : Oui, mais il y a aussi des risques. Votre père pourrait mal prendre les choses. Et c’est ce qui rend les choses encore plus excitantes… et romantiques.

Mercedes : Je ne vous connaissais pas ce penchant pour l’exaltation. (Il se précipite et s’agenouille devant elle. Elle pousse un cri)

Philo : Exaltation, c’est faible.

Mercedes : Bon, bon…

Philo : Ça me rend fou.

Mercedes : Vous êtes surmené, c’est normal, toute la nuit dehors…

Philo : (Insinuant) Pas toute, hein ? Hein ? J’aurais voulu dormir, j’y s’rais pas arrivé. Quand je fermais les yeux, toujours ces deux phares qui foncent sur moi, vous savez… (Mercedes reste interdite et s’inquiète) Mais cette fois, j’entendais aussi un cri… Un cri dans la nuit…

Mercedes : Mais, c’est terrible.

Philo : Votre cri…

Mercedes : Allons bon… Vous n’allez pas recommencer avec vos enfantillages.

Philo : Votre cri de plaisir…

Mercedes : Je vous en prie, mon ami, un peu de décence ! Gardez vos fantasmes pour vos nuits solitaires, ou parlez-en à votre revolver si vous vous sentez trop seul.

Philo : Ah, vous êtes dure, quand vous voulez. Mais je sais… Je comprends.

Mercedes : Dans certains états mentaux, on a cette impression de tout comprendre. Je crois que vous avez besoin d’un peu…

Philo : De vous.

Mercedes : Écoutez, c’est bien joli tout ça, mais… Brisons là.

Philo : J’y suis ! Oui, j’y suis. Vous avez peur que je sois comme tous ces types ingrats qui jettent les nanas aussitôt après usage… Mais vous n’avez rien à craindre…

Mercedes : Loin de moi le prétexte d’une crainte de cette nature, de toute façon.

Philo : Tant mieux. Vous, vous êtes pas comme les autres, vous êtes une vraie femme, une grande dame… et une sacrée nature !

Mercedes : Ces compliments me touchent… Si, si, ils me touchent. (Philo met ses mains sur elle, elle le repousse) C’est les compliments qui m’touchent, c’est tout.

Philo : J’te prends comme tu es ! J’te prends comme tu veux.

Mercedes : Ma patience a des limites, M. Philo.

Philo : Moi aussi, je sais pas comment j’vais t’nir. Mais t’inquiète pas, ce soir, on va en mettre un sacré coup, hein ?

Mercedes : Pardon ? Je ne suis pas sûre de vous suivre.

Philo : C’est moi qui peux venir, si tu veux.

Mercedes : Mais… Vous êtes ivre ?

Philo : Ivre de toi… de vous… J’adore qu’on se vouvoie aussi, ça rend les choses encore plus excitantes.

Mercedes : Excitantes, excitantes ! Il est temps de calmer vos pulsions !

Philo : J’fais c’que j’peux.

Mercedes : Encore un effort.

Philo : C’est bien c’que j’pensais tout à l’heure. Vous ne me faites pas confiance, c’est ça.

Mercedes : Mais si, mais si. Je suis sûr que vous aurez la force de vous maîtriser.

Philo : Ouais, et tu sais qu’j’maîtrise plutôt bien, hein ?

Mercedes: Eh bien, tant mieux, cela vaut mieux pour nous deux.

Philo : Ah ça, tu l’as dit… Ça pète le feu ! Jamais encore connu ça, moi…(De nouveau à genoux, se montrant plus pressant). Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Mercedes : Oui pourquoi, enfin ?

Philo : Pourquoi s’empêcher ? Quand tout nous… Quand on a… Qu’tu m’as… Et que j’tai… Enfin qu’on a…

Mercedes : Pourriez-vous être plus explicite, j’ai un peu d’mal.

Philo : Grosse cochonne.

Mercedes : Pardon ? Ou plutôt, c’est à vous de demander pardon, et immédiatement ! Non, mais, qu’est-ce que ça veut dire ? Et gardez vos distances !

Philo : Ah ! un peu dominatrice, hein ? J’aime ça aussi, de temps en temps. Souffrir, ça peut être bon aussi, c’est encore plus…

Mercedes : Excitant, je sais.

Philo : D’ailleurs, à un moment, j’ai cru que je vous avais fait un peu mal.

Mercedes : Mal ? Et pourquoi ? Il en faudrait un peu plus pour me faire mal.

Philo : Ah bon ? Vous aimez ça aussi.

Mercedes : Mais quoi, j’aime ça ? Ça quoi ? Non, franchement, soyez raisonnable. C’est vrai, j’ai un peu laissé faire… Je l’avoue.

Philo : Un peu ?

Mercedes : Un peu trop.

Philo : Mais non, mais non… Pourquoi des remords maintenant ? Vous avez même mené la danse… Mais, c’est très intéressant… Vicieuse.

Mercedes : Vous exagérez… Je n’ai pas été vicieuse avec vous, au point d’avoir des remords.

Philo : Ah, voilà, ça c’est bien !

Mercedes : Disons, que je vous ai laissé un peu espérer.

Philo : Ça ? Espérer ? J’ose pas imaginer ce que ça va être après.

Mercedes : Après quoi ?

Philo : Maintenant que vous savez tout sur les havanes. L’avenir est à nous.

Mercedes : Ah ? Je sais tout sur les havanes… Et ça doit vous permettre d’envisager un avenir en commun…

Philo : Vous pouvez me croire. Je tiens parole. Ce qui s’est passé entre nous cette nuit est le début d’une grande aventure, et ça promet d’être…

Mercedes : Mais rien du tout !

Philo : Comment ça ? Rien de tout !

Mercedes : Mais, non, absolument rien, et parce que je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

Philo : Mais… Attends ! Et la boîte  ! Les havanes ! Les havanes !

Mercedes : Mais quoi « Les havanes ! Les havanes ! », et puis c’est quoi cette histoire ?

Philo : Dis donc ! T’essaierais pas de m’doubler, salope ! Et moi qui t’ai tout raconté ! Ah, j’y suis !

Mercedes : (À part) Il est fou.

Philo : C’était pour me faire parler, cette nuit.

Mercedes : Mais quoi, cette nuit ? Quoi, cette nuit ?

Philo : Y s’est rien passé peut-être, cette nuit ?

Mercedes : Votre nuit a sans doute été éprouvante, je veux bien le croire et en supporter la confidence, quant à ma nuit, si ça peut vous faire plaisir, soit ! Elle a été chaude, super chaude ! Et j’en suis revenue aussi fatiguée que soucieuse, et pour des raisons que je n’ai pas à vous détailler. Chacun sa nuit !

Philo : Mais, notre nuit, là, cette nuit… Là, entre le fauteuil et là… Là… Exactement, là. Vous étiez pas ici, cette nuit… avec moi.

Mercedes : Mais non, enfin !

Philo : Mais, alors… avec qui ?

Mercedes : Mais, vous n’allez pas me faire des crises de jalousie, en plus !

Philo : C’est pas ça… Non… Mais… Avec qui j’étais ? Avec qui j’ai ? Qui est-ce que j’ai ? Bordel de Dieu !

 

Scène 2

 

Pierre-Paul entre.

Pierre-Paul : Bonjour… J’ai passé une nuit de rêve…

Gino : Mmh.

Mercedes : Mmh.

Pierre-Paul : Une nuit de… (Il voit que la boîte n’est plus là ; regarde autour de lui, puis regarde Philo)

Philo : Quoi ?

Pierre-Paul : Ben… c’est que…

Philo : Oui, mais… eh !

Pierr-Paul : Eh quoi ?

Philo : Non, mais…

Piere-Paul : Oh eh oh !

Philo : Bah quoi ?

Pierre-paul : Ah non, non, non ! Et puis quoi, aussi ?

Philo : Oh eh ! Non, mais, non, oh !

Gino : On cherche la même chose. Ce qui veut dire : ou il y en a un des deux qui est très malin, ou bien il y a les deux qui sont très cons.

 

Scène 3

 

Entrent Guiche et Winny.

Winny : M’sieur dame… Beau papa.

Pierre-Paul : Hein ? Oui ! Ah ! Bonjour, mon cher Winny ! Et toi ? Alors, ma fille ! Tu ne m’embrasses pas ?

Guiche s’exécute de mauvaise grâce.

Guiche : Je me suis aperçu que j’ai oublié de prendre le sac…

Pierre-Paul : Le sac…

Guiche : Oui, le sac de voyage… Il me manque des vêtements. Sinon, je me serais changée, bien sûr (Regardant Mercedes).

Philo : Et votre valise alors ? À quoi elle sert ?

Guiche : C’est pour mes sous-vêtements.

Philo : J’aurais pourtant juré que vous aviez le minimum dans ce domaine-là.

Guiche : Eh ben ! Tu t’gourres.

Philo : J’crois plutôt que je vois juste.

Guiche : Il faudrait tout de même qu’on sorte chercher notre sac… On peut pas rester avec les mêmes vêtements comme ça.

Philo : Sortir ? Je crois qu’il ne faut pas trop compter là-dessus.

Guiche : Mais, c’est qu’on ne peut pas s’éterniser…

Philo : S’éterniser, c’est peut-être le mot juste.

Winny : Non, mais, bon, on plaisante, on plaisante… Mais, sérieusement, on a des obligations.

Pierre-Paul : Bien sûr, mais en attendant que ça s’tasse, on n’est pas mal ici, non ?

Guiche : Oui, ben, la seule chose qui risque de se tasser, c’est la terre au fond du jardin. Les trous sont peut-être déjà creusés.

Mercedes : Pourquoi ces idées noires ? Vous n’êtes pas chez des barbares. Pas question de ces choses-là ici.

Pierre-Paul : On vous sera sincèrement reconnaissant de rappeler cette judicieuse devise si le naturel de ces messieurs de la gâchette revenait au galop et risquait de leur faire outrepasser les règles de la bienséance.

Philo : Pour votre sac, si c’est nécessaire, j’irai moi-même.

Pierre-Paul : Je vous accompagnerez… pour vous montrer le chemin.

Winny : J’crève la dalle, moi. C’est quand, le premier service ?

Mercedes : Winston va bientôt nous apporter le petit-déjeuner. J’espère. Il est peut-être un peu dépassé par le nombre.

Guiche : On peut peut-être aller voir…

Philo : Je vous conduis.

Mercedes : C’est plutôt à moi d’y aller.

Pierre-Paul : Mais non, mais non… Qu’ils se rendent utiles ! Si ça leur fait plaisir. N’est-ce pas, ma Guichounette ?

Winny : Mais vot’ château, avec tous ces coins partout, ces couloirs où on voit rien et tous ces escaliers qui arrivent on sait pas où… Vous auriez pas une corde ? Qu’on soit au moins sûr de rester groupé.

Mercedes : Ah ! Le fil d’Ariane…

Winny : Et où est-ce qu’on peut la trouver Ariane ?

Philo : Oublie ça, elle plaisantait.

Winny : Eh ben, eskuse-moi, mais ça tombe à plat.

Guiche : Ou alors, vous avez peut-être un plan… Non ?

Mercedes : Non. Une fois, une espèce de fonctionnaire du patrimoine a été envoyé pour en faire un. Il est parti par là. Et depuis… On sait pas. Oh, il y a de ça, trois ans.

Philo : Je connais bien. Allez !

Pierre-Paul : (Collant à Philo) Je crois que je vais vous accompagner.

Philo : (À Pierre-Paul) T’as peur de quoi ? Cette boîte, je l’ai pas. Je t’expliquerai, mais, là…

Guiche, Winny et Philo sortent.

 

Scène 4

 

Mercedes : J’espère que vous passerez quand même un agréable séjour chez nous, que vous n’en garderez pas un mauvais souvenir.

Pierre-Paul : Bon ou mauvais, je serai déjà très heureux qu’on me laisse le loisir d’en avoir un.

Mercedes : Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Ces messieurs souhaitent que leur présence ici soit entourée d’un maximum de discrétion, c’est normal. Et sitôt cette petite rencontre au sommet terminée, vous pourrez repartir.

Pierre-Paul : Je ne partage pas votre optimisme. Il faut dire que dans ce jeu, vous possédez des cartes plus fortes que les miennes.

Mercedes : Bien sûr, vous êtes perçus plutôt comme des intrus embarrassants, alors que c’est nous qui invitons…

Pierre-Paul : Et vous-même, en particulier, vous invitez avec une ardeur certaine.

Mercedes : Pas spécialement.

Pierre-Paul : Alors, si c’est votre ordinaire… On peut dire que vous avez de la santé !

Mercedes : Ah ! Que je suis une fille malheureuse ! (Ton et pose pathétiques) Errant dans cette grande demeure froide qui ressemble de plus en plus à un tombeau. Est-ce que je suis encore vivante ? Suis-je encore de ce monde ? Est-ce moi ou une ombre que je vois dans ces miroirs ?

Pierre-Paul : Ouais… Cette nuit, c’est pas un fantôme sur lequel vous êtes tombée ! Et je trouve que pour quelqu’un (Parodiant son ton) « qui n’est plus de ce monde », vous faisiez preuve d’une sacrée santé, encore une fois.

Mercedes : Je vous trouve bien intéressé par ma santé ! Et je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez !

Pierre-Paul : Oh eh ! À d’autres ! Mais franchement, quelqu’un de votre rang… Ces mœurs ne sont pas dignes de vous.

Mercedes : Votre équivoque mélange de flatteries et d’offenses est aussi abscons que déplacé.

Pierre-Paul : Il se trouve que je sais tout. Oui, je sais tout. Tout.

Mercedes : Fort bien, mon ami, vous n’avez plus qu’à fonder une secte.

Pierre-Paul : J’étais là, quand vous étiez avec le sieur Philo. Tout de même, quoi ! Un sbire de seconde zone, un tueur qui n’a même pas pour lui la personnalité de choisir ses propres victimes, un maniaco-dépressif à tendance schizophrène, ou le contraire, je sais pas.

Mercedes : Mais quoi Philo? Vous n’allez pas vous y mettre aussi !

Pierre-Paul : Ah ! Je vois… Et s’il apprenait que vous voulez vous débarrasser de lui ? Et comment comptez-vous vous y prendre ? Le poison ? Le pousser dans une oubliette ? Je vous crois capable de tout… Avec ce tempérament de feu. Et la bienséance m’empêche de préciser où je crois pouvoir placer ce feu. C’est son charme latin qui a opéré sur vous et vous a fait lui céder vos dernières faveurs ?

Mercedes : Mais… Qu’est-ce que vous allez imaginer là ?

Pierre-Paul : Je n’ai rien à imaginer. Et c’est plutôt vous qui faisiez preuve d’imagination, d’ailleurs.

Mercedes : Mais où est-ce que vous avez vu ça ?

Pierre-Paul : Je n’ai rien vu, c’est vrai… Je n’avais pas l’image, seulement le son, mais le son suffisait largement à faire comprendre l’action, ou plutôt, l’acte.

Mercedes : Vous dépassez les bornes !

Pierre-Paul : Les menaces, maintenant ! Vous voyez… Ça me plaît ! En fait, on se ressemble !

Mercedes : Vous m’faites peur…

Pierre-Paul : Vous aussi. Dalila ! Salomé ! Judith ! Mercedes ! Écoutez ! Vous n’y arriverez pas toute seule, vous le savez. Ce que vous cachez a trop de valeur, ça vous dépasse. Je suis prêt à vous aider. Je suis prêt à tout…. (Se met à genoux devant elle) Pour vous… Je vous aide ! Maintenant, plus besoin de la cacher ! Montrez-la moi !

Mercedes : Pardon ?

Pierre-Paul : Sortez-la moi, je vous aide à y trouver ce qui fera notre bonheur à tous les deux, et on partage.

Mercedes : Quoi ? Mais vous délirez !

Pierre-Paul : Où est-elle ? Hein ? Où est-elle ?

Mercedes : Comment ça ? Cessez ce jeu pour le moins scabreux !

Pierre-Paul : Dites-moi où je peux la trouver, je la sortirai moi-même.

Mercedes : Et ici ! Comme ça ! Même pas en rêve !

Pierre-Paul : Si c’est pas ici, je vous suis… Allons-y.

Mercedes : Comment ?! Vous n’y pensez pas !

Pierre-Paul : Oh que si, j’y pense !

Mercedes : Alors, vous pensez trop !

Pierre-Paul : Ne me dites pas que c’est compliqué à faire !

Mercedes : Mais, ce n’est pas la question ! C’est qu’il n’en est pas question !

Pierre-Paul : Vous comprenez bien que ça ne mène à rien de vous entêter. Puisque j’vous dis qu’on partage…

Mercedes : Mais, hors de question de partager entre nous ce que vous…

Pierre-Paul : Vous êtes trop gourmande !

Mercedes : Mais, je vous en prie !

Pierre-Paul : Vous avez peur de jouir d’une trop petite partie. Croyez-moi, vous en aurez une assez grosse.

Mercedes : C’en est trop !

Pierre-Paul : Faut savoir ! C’était pas assez et maintenant c’est trop ! La logique féminine !

Mercedes : Je n’en supporterai pas davantage ! Cessez de me torturer !

Un temps.

Pierre-Paul : Bon, allez, dites-le… Où est la boîte ?

Mercedes : La boîte ? Mais quelle boîte ? La boîte de quoi ?

 

Scène 5

 

Philo entre, Pierre-Paul se relève, Mercedes s’éloigne et s’asseoit.

Mercedes : (À part) C’est la seconde fois qu’un fou à lier se met à genoux devant moi dans la matinée pour me dire des horreurs. Je ne me sens pas bien du tout…

Pierre-Paul : (À Philo) C’est elle qui a chouré notre boîte ! Mais elle ne veut rien entendre.

Philo : T’excite pas. C’était pas elle cette nuit.

Pierre-Paul : Nom de Dieu ! Mais alors, il n’y a pas trente-six solutions !

Philo : C’était pas un homme, c’est sûr ! Donc…

Pierre-Paul : C’est pas le fantôme de la baronne. C’est pas la vieille, quand même !

Philo : Il n’en reste qu’une…

Pierre-Paul : Mademoiselle, je suis absolument confus. Il s’agit d’une terrible méprise. Je ne sais vraiment pas quoi faire pour que vous me pardonniez !

Mercedes : Là-bas !

Pierre-Paul: Où ?

Mercedes : Là-bas, au coin…

Pierre-Paul: Au coin, vous voulez que j’aille au coin ?

Mercedes : Oui…

Pierre-Paul: Vous pensez vraiment que…

Mercedes : Là-bas, au coin, au mur… (Il s’y dirige) Dans le meuble.

Pierre-Paul: Voyons, Mademoiselle… Sachons raison garder !

Mercedes : Dans ce meuble, vous trouverez une bouteille de scotch… Versez-moi un verre. (Soupir de soulagement de Pierre-Paul).

 

Scène 6

 

Henri-Grégoire entre.

 

Henri-Grégoire : Bonjour, très chère soeur… Je vois que tu commences très fort. D’habitude, c’est un thé citron. Ta soirée a été si terrible ?

Mercedes : Il se trouve que le thé citron risque d’arriver tard, froid, ou pas du tout.

Henri-Grégoire : Personne n’a encore déjeuné ?

Mercedes : Si, Winston, je suppose.

Henri-Gégoire : Mais, alors, ça… Dès le matin… À jeun…

Mercedes : Je n’ai plus l’impression d’être ce matin. Certaines émotions donnent d’un coup l’impression qu’on s’est déjà levé depuis… plusieurs jours. Oh, et puis, comme ça, je n’aurai pas besoin d’en prendre beaucoup pour obtenir l’effet escompté.

Henri-Gégoire : (Aux autres) Messieurs.

Mercedes : Tu ne m’écoutes pas. Ah ! Si maman était encore parmi nous ! Elle, elle m’écouterait.

Henri-Grégoire : À condition de ne plus être occupée à s’écouter elle-même.

Mercedes : Là-haut, peut-être m’entend-elle…

Henri-Grégoire : Elle n’a sûrement pas le temps, elle jacasse trop avec les anges.

Mercedes : Tu ne respectes pas la mémoire de ta mère !

Henri-Grégoire : Oh, mais si, mais si ! Je respecte sa mémoire, et je respecte aussi la mienne de mémoire, et je me souviens très bien : écouter, je sais faire, je l’ai écoutée pendant une trentaine d’années, son monologue interminable, et qui maintenant, là-haut, est sûrement devenu éternel… J’espère que Dieu est patient.

Philo : C’est pas bien de ne pas montrer de respect envers sa mère.

Henri-Grégoire : Vous avez raison. Vous êtes un homme sensible. Mais, que je suis fatigué !

Pierre-Paul : Dès le matin ?!

Henri-Grégoire : Oui. Me lever, ça m’tue pour la journée.

Pierre-Paul : Vous exagérez.

Henri-Grégoire : Bien sûr, j’exagère… Sinon, à quoi bon vivre ? Mais, vous aussi, vous exagérez… dans votre métier.

Pierre-Paul : Je ne vois pas, non… La rigueur avant tout.

Henri-Grégoire : Mais, la rigueur des calculs n’empêche pas que l’action soit fumeuse ou abusive.

Pierre-Paul : Vous insinuez quoi ?

Henri-Grégoire : Je parle en général…

Pierre-Paul : Mais, si c’est en général, ça me concerne en particulier.

Henri-Grégoire : Prenez-le comme vous voudrez. Mais j’ai rarement l’occasion de parler métaphysique avec les banquiers que j’ai pu côtoyer. J’voudrais en profiter. Le dernier en date refuse de m’adresser la parole, il en viendra peut-être aux lettres anonymes… Je ne vois pas ce qui le crispe… Que l’on gagne ou perde de l’argent, qu’on en garde ou qu’on en doive, les banques n’en tirent-elles pas toujours leur bénéfice ? Quand on évolue dans de telles sphères, dans la quatrième dimension – qui est celle de l’argent, qu’est-ce qu’on peut craindre ?

Pierre-Paul : Si vous voulez, mais si l’on attend d’une banque qu’elle soit en mesure de prendre des risques pour vous, il ne faut pas lui reprocher son aptitude à faire valoir même le pire pour s’en sortir dans tous les cas.

Henri-Grégoire : Dans tous les cas, et parfois contre toute morale, la seule loi du plus fort.

Pierre-Paul : L’argent a ses raisons que la morale ignore.

Henri-Grégoire : Oui, l’immoralité se trouve toujours de bonnes raisons, soit qu’on ait trop d’argent pour que ce soit possible honnêtement, soit qu'on n’en ait pas assez pour se passer d'en voler. La moralité, c’est un peu le cadeau de consolation pour ceux qui n’ont pas été gâtés par la fortune, alors que la mauvaise conscience, pour celui qui a de la fortune, c’est le dernier luxe à s’offrir. Mais le pire, c’est la mauvaise conscience de ne pas avoir plus d’argent. On en est là.

Pierre-Paul : Ne confondons pas l’argent avec la morale.

Henri-Grégoire : Pas de danger, je crois…

Pierre-Paul : Les lois du chiffre et de la valeur… Par-delà le bien et le mal. Et quant à la raison… Si l’on ne permettait pas à tant de gens de vivre sur ce qu’ils n’ont pas encore… Et, donner réalité à ce qui n’en a pas encore, ça coûte, c’est normal. Vivre au-dessus de ses moyens, voilà bien le vrai génie du capitalisme. N’est-ce pas davantage que le souci du compte juste et de la rentabilité que de prêter aussi aux pauvres et pas seulement aux riches ? N’est-ce pas une forme de justice… Une providence.

Henri-Grégoire : Esclavage. Quoi de plus motivant pour faire trimer les gens que de les rendre débiteurs sans fin ?

Pierre-Paul : Mais, vous êtes un humaniste !

Henri-Grégoire : Non, je suis surendetté. Et il se trouve que ma banque ne veut plus prendre les risques qu’elle a pourtant, elle seule, les moyens de prendre… Je suis d’accord : ça doit servir à faire de l’argent… Assez pour pouvoir en perdre… Assez pour que l’argent serve les idées … Malheureusement, les idées ici font peur et l’argent sert trop souvent à permettre de se passer d’idées. Et puis, quand on arrive à financer ses idées, on passe ensuite plus de temps à payer encore et toujours cet argent qu’à profiter de ces fameuses idées…

Pierre-Paul : Vous dites ça parce que vous avez peut-être manqué de chance.

Henri-Grégoire : Un monde où c’est la chance qui décide n’est pas humain… Et puis je pense qu’en fait, ce n’est pas une affaire de chance…

Mercedes : Alors tu penses une chose et son contraire… Il me semble… À moins que ce soit le scotch.

Henri-Grégoire : Tu as raison, ça ne vient pas du scotch, ça vient de moi… C’est moi, le problème. Je suis un problème métaphysique, et ça ne se soigne pas. Mais pour en revenir à ce que vous disiez, on appelle ça pudiquement le manque de chance, mais c’est quelqu’un qui ne vous pas aidé, c’est quelqu’un qui vous a trahi, quelqu’un qui a profité de vous…

Pierre-Paul : Vous n’êtes sûrement que dans un creux de la vague, vous avez sûrement une nouvelle idée pour vous refaire… Évidemment, il faut une idée qui fabrique de l’argent…

Henri-Grégoire : En somme, comment avoir encore de l’ambition ? Si je n’ai pas les moyens de mes ambitions, je risque de les payer trop cher… Et si j’ai les moyens de mes ambitions, je ne vais plus avoir d’ambition, à quoi bon ? On se demande s’il ne faut pas déjà avoir de l’argent pour en gagner… (Il se sert un scotch) Je suis déprimé… On a l’enfance pour faire des rêves, quelques années dans la force de l’âge pour passer son temps à s’apercevoir que nos rêves disparaissent à mesure qu’on essaie de les réaliser, et le reste de la vie pour rembourser le crédit de ses illusions… C’est pourtant pas les idées qui m’ont manqué…

Mercedes : Après tout, tu n’avais qu’à te suffire de la richesse de tes idées. On aurait perdu moins d’argent.

Pierre-Paul : Vous supposez que vos déboires financiers seraient dus à un excès d’originalité, voire au mauvais sort qui poursuit le génie incompris ? Tous les débiteurs ne sont pas des génies dans le malheur. 

Henri-Grégoire : Mais franchement, tous ces gens qui se font tellement d’argent sur les risques que je prends… il y a de l’abus.

Pierre-Paul : De l’abus ? Voyons ! Vous n’êtes pas naïf ; il n’y a pas de vrai cadeau, nulle part.

Henri-Grégoire : À partir du moment où je vous dois plus que de l’argent, je trouve ça malsain. 

Pierre-Paul : Vous payez aussi dans ce que vous achetez ce qu’on appelle « la valeur de l’argent »… Et que nos aïeux connaissaient si bien déjà.

Henri-Grégoire : Mais, si je me souviens bien, c’était le labeur qui était le prix de l’argent. Il coûte du temps, il nous coûte notre vie… Ne dit-on pas « gagner sa vie » ? Je ne connais rien de plus ignoble que cette expression.

Pierre-Paul : Allons, vous le savez bien ! Il n’y a que votre maman qui vous ait fait don de la vie.  Les autres, ils vous la font payer.

Henri-Grégoire : Ah, maman… En fait, je ne sais plus quoi penser.

Pierre-Paul : Vous avez fait votre choix, non, dans tout ce chaos ? Vous vous êtes arrêté à quelque chose qui vous convient… Non ? Je suis comme vous. 

Henri-Grégoire : Est-ce qu’on choisit ? Et on choisit quoi, au juste ? Pour ma part, les extrêmes, ça me révolte et le juste milieu, ça m’emmerde. Le conformisme des médiocres me ferait devenir terroriste, la marginalité, c’est trop souvent un avatar de l’idiotie et ça donne des vieux cinglés paumés. L’utilité, c’est la bonne raison qu’on trouve pour vous aliéner, et la gratuité, c’est surtout un luxe réservé à ceux qui en ont les moyens. Pour arriver, l’intrigue et la stratégie, ça me fatigue, et je ne crois ni à la chance, ni à l’instinct. J’aime l’argent et j’en veux, et je trouve ça vraiment trop con qu’on n’ait rien trouvé d’autre… J’voudrais avoir l’âme d’un moine et l’Aston Martin d’un milliardaire. Je ne supporte pas l’arrogance de riches, et je ne supporte pas qu’on se sente autorisé d’être con et tordu parce qu’on n’a pas un rond. Des chaussures qui coûtent le salaire annuel d’un smicard, ça me donne des envies de casseur de vitrines, et le genre merdeux qui crachent dans la soupe, ça me donne des pulsions de CRS. La vulgarité et le nombre des parvenus me feraient bientôt enfiler le heaume, le haubert, monter sur un destrier et couper des têtes à coup de Durandale, et je sais bien, en même temps, que c’est le symptôme inévitable d’une société pas tout à fait désespérante. Être optimiste, c’est souvent dire qu’il n’y a pas d’problème pour se passer de leur trouver une solution et, en même temps, le cynisme, c’est un masochisme auquel je ne peux pas me faire. Croire qu’on va sauver l’monde, je me dis que la fin du monde a déjà eu lieu, mais on s’en est pas encore rendu compte, et voir qu’on continue à pourrir le monde, ça me déprime sincèrement. Qu’est ce qu’on va devenir ? Ne jamais être à sa place ? Raconter des histoires dégueulasses dans une soirée coincée, et citer Heidegger, en v. o., dans une soirée « pack de Kro, pouffiasses et pizzas froides ». Ça risque de ne donner tout bêtement aucun destin. Dire que certains se plaignent de leur destin, alors que pour beaucoup, c’est l’absence de destin qui nous flingue.(Mercedes s’est endormie et ronfle déjà depuis un moment).

Pierre-Paul : (À Henri-Grégoire, qui essaie de réveiller sa sœur, en vain) Votre intelligence me plaît, parce qu’elle ne mène à rien, elle est authentique. Dans tout ça, je ne vous dis pas que ce soit bien, je constate comme vous… Et j’agis pour mon compte. Mais comme un dealer consciencieux, moi, je n’y touche pas, je veux dire que je ne m’endetterais sous aucun prétexte.

Henri-Grégoire : Je vais voir ce qu’ils fabriquent en cuisine, que Mercedes puisse manger quelque chose avant de tomber dans le coma. Il sort.

 

Scène 7

 

Entrent Philo, Winny et Guiche, Baudouin, qui pousse sa belle-mère, suivis du Commissaire..

 

Baudouin : Ça va être une belle journée !

Philo : (À Guiche) Il faut savoir profiter de la vie pendant qu’il est encore temps.

Letranu : Vous voilà tous bien philosophes !

Winny : Ben, déjà, y s’fait tard, et on n’a rien mangé.

Baudouin : Mais, je vois en effet que rien n’est servi.

Philo : On est allé voir votre larbin tout à l’heure. Il a l’air un peu dépassé par le nombre, mais il nous a promis que ce serait pour bientôt.

Baudouin : Il faut peut-être l’aider, sinon, on va jeûner.

Pierre-Paul : Votre fils est parti là-bas.

Baudouin : Mon fils ?

Pierre-Paul : Oui. Vous voyez qui c’est ?

Baudouin : Je veux dire, mon fils, dans une cuisine… Il va falloir des renforts, voire même des secours. Mercedes ! (Il s’approche et la regarde, l’observe, ébahi…ne sait quoi penser) Mais, mais… mais, mais, Mercedes ! Mercedes ! Elle a eu un malaise… Et vous la laissez là ! Sans rien faire ! Depuis quand ? Depuis quand s’est-elle évanouie ?

Pierre-Paul : Elle s’est pas évanouie… Elle s’est endormie… Vous voyez… Elle respire bien… (Ronflements) Comme la Belle au Bois dormant… Sauf qu’elle ne s’est pas piquée avec une quenouille, mais avec ça.

Baudouin : Quoi ? Mais qu’est-ce que… ? Qu’est-ce qui… ? Enfin pourquoi ? Comment ?

Winny : Si vous voulez qu’on réponde, faudrait pas poser toutes les questions en même temps. D’ailleurs, moi, je sais rien, elle était déjà comme ça quand je suis arrivé. Faut comprendre aussi, vot’fille… Ça fait des heures qu’on n’a rien mangé.

Pierre-Paul : C’est vrai, ce n’est pas bien sérieux, elle n’a sans doute pas l’habitude, et, davantage par innocence que par vice, elle s’est laissée aller à boire un verre, puis deux, puis trois… Elle ne s’est plus rendu compte.

Baudouin : Mais, enfin, vous étiez avec elle, non ?

Pierre-Paul : Oui… Mais bon, on n’a pas fait attention… Et puis, je ne voulais pas me montrer outrecuidant… malvenu…

Philo : Ça, malvenu, sûrement, (Regardant Pierre-Paul) et mal parti aussi.

Baudouin : Mercedes ! Mercedes ! Mercedes ! Elle ne revient pas…

Letranu : Il faut du café…

Winny : Avec des croissants aussi…

Mercedes : Comme l’amour !

Baudouin : Ah ! Elle se reprend. Reprends-toi, Mercedes … Reprends-toi !

Winny : (À part) Mercedes… Toujours une bonne reprise.

Guiche : S’il te plaît Winny, fais pas d’l’esprit…

Pierre-Paul : T’en as pas les moyens.

Guiche : Et j’serais toi, j’éviterai l’humour bidasse avec les châtelains, vu leurs relations… On n’a pas été invité ici… Et j’ai pas envie de servir d’engrais aux hortensias.

Mercedes : Une grosse… cochonne !

Baudouin : Mercedes !

La grand-mère : Qu’est-ce qu’elle a ma petite-fille ?

Badouin : Elle dort !

Mercedes : J’y suis pas pour grand chose… une grosse cochonne.

La grand-mère : Elle dit quelque chose… Qu’est-ce qu’elle dit ?

Baudouin : Elle parle en dormant ! On ne peut pas comprendre ! Regardez donc la télé !

La grand-mère : Elle ne marche pas.

Baudouin : Mais si ! Regardez mieux ! Mercedes ! 

Philo : C’est peut-être pas bon de la forcer à se réveiller, dans son état.

Baudouin : Elle délire.

 

Scène 8

 

Entre Winston., poussant un grand chariot avec le petit déjeuner. Il est suivi d’Henri-Grégoire.

 

Baudouin : Ah ! Vous voilà, vous !

Winston : Et ça n’a pas été sans mal, Monsieur le Baron.

Baudouin : Nos hôtes souffrent de la faim, sous mon toit !

Winston : On dit que c’est une chose qu’il faut avoir connu une fois dans sa vie… La souffrance grandit l’homme.

Baudouin : Ah, oui ! Et le bénéfice, c’est que Mademoiselle est malade… (Winston s’en approche de près).

Winston : Sans doute, mais ce n’est pas la faim qui l’a rendue malade.

Henri-Grégoire : Non, mais c’est plutôt de manger ça qui va la rendre définitivement malade.

Baudouin : Si vous aviez été à l’heure, rien de ce fâcheux incident ne serait arrivé.

Winston : De toute expérience malheureuse, on peut tirer un bénéfice.

Baudouin : Au lieu de nous servir des devises réchauffées, servez-nous donc enfin notre petit-déjeuner avant qu’il soit froid.

Henri-Grégoire : Réchauffé aussi.

Winston : J’ai fait ce que j’ai pu. Je n’ai jamais encore servi dans un hôtel. Bon, commençons par les boissons, voulez-vous ?

Winny : Ah ouais, qu’on veut !

Winston : Voilà au moins quelqu’un d’enthousiaste.

Henri-Grégoire : C’est qu’il n’a pas encore goûté…

Baudouin : Mais nous sommes tous enthousiastes, allez-y.

Winston : Je suppose que pour Madame, un supplément de boisson est inutile…

Baudouin : Bien au contraire… Il y a du café ?

Winston : Oui, il y en a.

Winny : Moi aussi, café.

Guiche : Pour moi, un thé, nature.

Letranu : Café… avec du lait.

Pierre-Paul : Thé rondelle.

Winston : Attendez… J’vais noter, je ne peux pas me rappeler tout ça.

Baudouin : Bon, on va se servir. Laissez.

Winston : Ah, ben, oui… C’est bien, ça. Genre buffet…

Winny : Ouais, comme à Courtepaille.

Henri-Grégoire : À volonté… faut pas que la volonté soit trop gourmande… Mais, pas de danger… Après le premier élan…

Baudouin : Henri-Grégoire, ne dénigre pas le travail de notre pauvre Winston. Et quelque subordonné que soit son rang, son grand âge mérite la déférence.

Henri-Grégoire : Mangez et buvez donc. On verra après pour la déférence.

Winston : Écoutez donc votre père. J’ai droit en effet à ce qu’on me manifeste le respect dû au long service que j’ai accompli dans cette maison. Et mon souvenir vaudra d’être honoré comme l’homme dévoué que vous avez bien souvent été content de trouver. Mangez donc et buvez, au moins en mémoire de moi.

Il sort. Tout le monde se sert et commence à se restaurer. L’élan est en effet suspendu au bout de quelques instants.

 

Scène 9

 

Winny: (À Baudouin) Vous savez quoi ? C’qui manque à ce café ? C’est des croûtons. On pourrait même le faire gratiner.

Guiche : T’aurais dû prendre du thé, t’aurais mieux senti l’café.

Pierre-Paul : Oui, et je peux vous dire que le thé goût café avec du citron, c’est pas terrible.

Letranu : Franchement, Baudouin… Sans vouloir te vexer, et je comprends que ce cher Winston ait rencontré des difficultés devant l’ampleur de la tâche, mais, c’est franchement dégueulasse.

Winny : (Finit sa tasse, tend une nouvelle tasse à la grand-mère) Z’en voulez, un café ?

Henri-Grégoire : Non, malheureux ! Assassin…

Pierre-Paul : J’comprends que ça s’appelle La Mortepierre, ici… Boire ce poison tous les matins, ça mène droit à la tombe.

Guiche  : (Ayant pris un toast) Pas mangeable.

Letranu : (Prenant aussi un toast) Il y a tellement de carbone dans ce truc que ça doit être plus nocif qu’une cigarette sans filtre. (À Pierre-Paul) Une tartine de goudron ? Un doigt de cambouis ?

Henri-Grégoire : Inutile d’essayer les croissants, ils ont dû repasser au micro-onde plusieurs fois. Encore un coup, et on peut les breveter comme nouveau matériau, genre fibre de verre.

Baudouin : Faut-il jeter un œil sur les œufs brouillés et le bacon ? Est-ce que ça en vaut la peine? (Il ouvre, puis referme brusquement comme s’il découvrait un cadavre). Non.

Henri-Grégoire : Pour se recycler en Relais-Château, il va y avoir du boulot.

Winny : Remarquez, c’est un bon truc, pour réduire les coûts, ça : on dégoûte dès le matin, et après, les gens, y bouffent plus rien d’la journée.

 

Scène 10

 

Winston revient.

 

Baudouin : Je suis sincèrement navré.

Henri-Grégoire : Il faudrait porter Mercedes dans son lit.

Winston : J’avais oublié le sucre.

Winny : Ce sera pas utile. Mais, par contre, des croûtons… à l’ail.

Winston : Des croûtons ? Mais, vous n’avez rien touché ! Vous n’avez pas faim ? Moi qui me suis donné tant de mal !

Letanu : C’est cela, nous n’avions plus faim.

Baudouin : Remportez donc votre charrette ! Et tâchez de faire venir quelqu’un pour vous aider à la cuisine ! J’aimerais avoir quelque chose de comestible ce midi. Il faut coucher Mercedes.

Pierre-Paul : Je vais vous aider.

Winston : Non !

Baudouin : Winston ! Charrette !

Winston : (Revient vers Mercedes) Périmètre de sécurité (Il pousse Pierre-Paul)

Philo : Bon, je viens avec vous.

Winston : Vous approchez pas !

Baudouin : Winston ! Charrette !

Winston : Bande de jeunes chacals baveux en rut...

Baudouin : Winston ! Charrette ! J’ai dit ! J’ai dit !

Winny : Puisqu’y te dit charrette ! Faut savoir charretter à temps !

Baudouin : (À Philo) Vous y arriverez ?

Philo hausse les épaules.

Philo : Ah ! Quand même !

Baudouin : Eh oui…

Pierre-Paul: C’est qu’il y a un bon litre de whisky en plus. (Regard de Baudouin)

 

Winston finit par sortir avec le chariot. Baudouin et Philo portent Mercedes, montent difficilement l’escalier et disparaissent.

 

Scène 11

 

Henri-Grégoire : Mais, qu’est-ce que tu fais, grand-mère ? Tu vois bien que c’est pas allumé !

La grand-mère : Mais non, j’vois rien, c’est pas allumé !

Letranu : Alors, comme ça, vous visitiez la région.

Guiche : Visitez, pas vraiment… On ne faisait que passer… Et puis, la panne ! La panne.

Letranu : La panne…

La grand-mère : C’est la panne ! C’est la panne ! (Les autres la regardent, étonnés)

Henri-Grégoire : Je ne comprends pas… C’est branché… Ça marchait encore hier.

Winny : Ça, ça veut rien dire… Tant que ça marche encore, c’est pas…

Henri-Grégoire : Oui, oui, je sais… La Palisse.

Winny : Je sais pas si c’est la palisse ou je sais pas quoi qui s’est détraqué, mais… Je vais vous dire ça. Il me faut des outils.

Henri-Grégoire : Dans le débarras sous l’escalier.

Winny : Ah, bon !

Henri-Grégoire : Oui, et alors, quoi ?

Winny : Rien, c’est pratique…

Henri-Grégoire : Fermé à clé… pas de clé. Qu’est-ce que c’est que cette idée saugrenue ? On laisse toujours la clé dessus.

Winny : Elle est peut-être tombée.

Henri-Grégoire commence à chercher par terre.

Guiche : Mais, l’écoutez pas ! Vous perdez votre temps. « Elle est peut-être tombée » ! Franchement ! Vous voyez la clé, comme ça, toute seule, qui saute de la serrure, se jette par terre, fait plusieurs roulades pour se cacher sous un meuble ?

Henri-Grégoire : Pourquoi pas ? C’est pas marrant pour une belle clé comme ça de rester tout le temps coincée dans une serrure… « J’en ai assez, je veux vivre ma vie… » Bon, j’ai plus qu’à trouver des outils ailleurs.

Winny : Ah ! Mais non ! J’ai ma trousse ! (Il ressort sa petite trousse à outils).

Alors que Winny fait semblant de chercher à réparer la télévision, la grand-mère circule dans la pièce, en exécutant progressivement des trajets de plus en plus rapides et des manoeuvres de plus en plus incohérentes (demi-tours, marche arrière etc.)

Henri-Grégoire : Et dans le même élan, vous pourriez passer dans mes appartements… Plus rien ne marche : plus de Hi Fi, plus d’ordinateur non plus… Il n’y a plus que le réveil qui fonctionne, et on peut pas vraiment s’éclater avec ça.

Winny : Pas d’problème ! Je m’en occupe. Mais s’il y a des pièces à changer…

Henri-Grégoire : Tout qui tombe en rade en même temps ?

Pierre-Paul : La loi des séries.

Henri-Grégoire : La Loi de séries : ça ne veut rien dire.

Pierre-Paul : Non, mais ça se dit.

Letranu : C’est que j’aurais bien suivi un peu les nouvelles.

Henri-Grégoire : Des nouvelles du monde des vivants… Il faudra peut-être appeler un réparateur.

Letranu : On est déjà assez nombreux.

Henri-Grégoire : Ça, c’est un argument.

Letranu : On tient au maximum de discrétion, je vous le rappelle.

Henri-Grégoire : Excusez-moi, je n’ai pas l’habitude de ce genre de choses. Les séminaires de la pègre… Mais, on n’est pas obligé de lui faire visiter toutes les pièces et il n’est pas nécessaire qu’il soit présenté à tout le monde.

Guiche : Non, mais, il a raison, Monsieur le Commissaire. Vaut mieux pas prendre de risques.

Pierre-Paul : Une maladresse est toujours possible. Il pourrait poser des questions.

Guiche : C’est curieux, c’est très curieux, les artisans.

Pierre-Paul : Et alors, surtout en province. Ça a l’air de rien, comme ça, mais ça regarde partout… ça jette des petits regards Et puis, c’est vachement bavard, les artisans. Ça perpétue la tradition orale, comme autrefois, les colporteurs, les saltimbanques…

Letranu : Je ne voudrais pas que le silence devant entourer notre rencontre soit en fait celui qui succède aux désastres des champs de bataille, au petit matin, dans la brume, un vent léger qui disperse les cendres et l’odeur de la poudre au-dessus des cadavres que des veuves éplorées cherchent à reconnaître et que des pillards cherchent à dépouiller.

Henri-Grégoire : Ah !bon.

Letranu : Et puis, après tout, je crois que Winston doit apporter des journaux.

Guiche : Ah !

Pierre-Paul : Ah ! Ben…

Guiche : C’est bien.

Henri-Grégoire : Il va falloir occuper grand-mère. Si elle est pas bombardée des rayons gamma du petit écran, elle commence à chauffer.

Letranu : On l’assommera en se passant des rayons gamma.

Henri-Grégoire : Franchement, vous ! Un éminent représentant de la loi, le Commissaire Letranu assommant une petite vieille.

Winny : La violence policière ! Répression, bavures, l’engrenage de la répression…

Letranu : D’où est-ce qu’il sort ça, lui ?

Guiche : J’t’ai déjà dit d’te taire, l’Ourson.

Letranu : Vous devez bien avoir des somnifères… Mais, il est temps que j’aille voir le Roi Louis, assister à son lever. Je suis sûr que ce cossard est encore en train de ronfler. Mais comme, de toute façon, il n’y avait pas de déjeuner digne de ce nom, un déjeuner de travail n’était pas envisageable, sans un incident diplomatique. (Il sort)

Winny : Le tube est carrément mort. On peut plus rien.

Henri-Grégoire : Bon, vous viendrez voir chez moi ? Et si on ne peut rien non plus, je crois qu’il reste un vieux poste de radio quelque part. (Il sort. La grand-mère le suit).

 

Scène 12

 

Winston entre.

 

Winston : Les journaux ! (Moment d’attente) J’aurais besoin de quelqu’un à la cuisine. Le Commissaire m’a dit que personne ne doit venir en plus de l’extérieur (Absence de réaction. Ils s’approchent tous de la pile de journaux).

Winny : Non, moi, je sais rien faire dans une cuisine…

Winston : Éplucher des patates !

Guiche : Non.

Winston : Faire cuire des pâtes…

Guiche : Non, rien, j’te dis !

Winston : Faire cuire des pâtes ! Allons ! Quoi ! De l’eau… du sel… des pâtes…

Pierre-Paul : Vous savez très bien le faire aussi.

Winston : C’est pas le principe, c’est le nombre qui pose un problème… Je peux pas tout tout seul… (Attente)

Pierre-Paul : Ne me regardez pas comme ça ! J’achète que des plats tout prêts surgelés… Micro-ondes, assiette, poubelle, c’est tout.

Winston : Quelle époque ! (Il va pour sortir, dépité, puis s'arrête, revient). Puisque l'Égoïsme règne en maître et se permet avec l'outrecuidance, la désinvolture et la brutalité qui caractérise l'iconoclasme des barbares, l'Égoïsme, assez grand pour se passer des devoirs les plus élémentaires de la fraternité, l'Égoïsme se démerdera tout seul !

Pierre-Paul : Ce qui veut dire ?

Winston : Je ne m'occuperai pas de la bouffe. Terminé. Je fais grève. Entendu qu'en dehors de la question de la nourriture, qui risque de devenir douloureuse, je continue mon service.

Pierre-Paul : Il faudrait dire ça à votre patron…

Winston : Je précise que les réserves sont épuisées. Je n'ai pas eu suffisamment de temps et de permissions de sortie pour m'en occuper (Il sort).

 

 

Scène 13

 

Guiche et Pierre-Paul se précipitent sur les journaux et les feuillètent avec frénésie. Winny reste en retrait.

Pierre-Paul : Rien.

Guiche : Rien non plus.

Pierre-Paul : Rien… Si ! Là ! (Il commence à lire pour lui, réagissant par des exclamations et des mimiques).

Winny : Alors ? (Pierre-Paul ne dit rien) Eh ben ! Quoi ? (Winny lui prend le journal des mains et commence à lire à haute voix, avec peine, butant sur presque tous les mots)

Winny : hold…up (Il le prononce avec le « u » français, puis se reprend, comprenant de quoi il s’agit, avec la prononciation anglaise) hold-up… spec-ta-cu-laire au Cré-dit li-bre du-Poitou…

Guiche : Dis donc ! T’as fait des progrès, l’Ourson.

Pierre-Paul : (À part) Des progrès ?

Winny : Ah, ouais ? Tu trouves ?

Pierre-Paul : (À Jamel) Il devait pas pouvoir aller à l’école… Une maladie chronique…

Guiche : Si, il y a allait… même tous les jours ! C’est comme ça qu’il se faisait son stock de trucs à vendre le week-end.

Pierre-Paul : C’est pas le moment d’évoquer les meilleurs souvenirs de ta brillante scolarité.

Guiche : N’empêche qu’il se débrouille mieux. Faut pas le décourager.

Pierre-Paul : J’voudrais décourager personne, mais si on accélère pas, on risque de se retrouver en tôle fissa ou bien en croquettes dans les écuelles de deux molosses qui tournent dans le jardin comme deux requins autour d’un radeau. Et notre fric, c’est les vieux de la vieille qui vont se le partager. J’ai pas fait tous ces sacrifices pour améliorer les retraites des p’tits vieux. Bon, donne-moi ça (Il reprend le journal, Guiche feuillette les autres quotidiens) : « Braquage spectaculaire au Crédit Libre du Poitou : les malfrats en cavale avec un otage, le Directeur de l’agence ».

Winny : C’est pas mal, j’trouve. Ça rend bien !

Pierre-Paul : Attendez la suite. Ça fait moins Bande à Bono : « Bien connus des services de Police, les deux holdupers sont considérés comme dangereux, tant par le port de leurs armes que par leur exceptionnelle maladresse. On s’étonne que ces Bonnie and Clyde de seconde zone aient réussi pareil coup, alors que leur déveine et leur incompétence, entre guillemets, étaient devenues depuis longtemps proverbiales, entre guillemets, selon les dires de plusieurs agents du Commissariat d’Arrondissement. On expliquerait l’origine de leur réussite, en italique, par trois facteurs : un concours de circonstances qui a favorisé leur fuite, une probable complicité dans l’agence, une prise d’otage qui paraît suspecte aux enquêteurs : le Directeur était peut-être de mèche, on trouverait dans son passé des activités sulfureuses de proxénétisme notoire et aussi de trafic d’orphelines du Bénin pour le compte d’une obscure petite entreprise de ménages dans le 16e arrondissement. Des relations avec les gangs de l’Est ne seraient pas non plus exclues.

Guiche : Eh ben ! On en apprend de belle sur notre otage !

Pierre-Paul : « On trouverait », « ne seraient pas exclues », c’est du conditionnel… « Quant au couple, un lourd dossier judiciaire les concerne, il s’agit d’un dénommé Winny, dit l’Ourson, souteneur, vendeur de télés d’occasion neuves… volées dans les stocks des grands magasins, un temps ferrailleur, ancien fourgueur de BMW volées en Belgique, maquillées en Russie, revendues en Asie depuis Sarcelle, déficient mental, autant recherché pour ses larcins que pour la faiblesse redoutable de son QI. Le montant du butin est estimé à 5 millions. Ils ont échappé à la police avec leur otage, entre guillemets, à bord d’une camionnette. Le hasard a eu raison des policiers les talonnant : une manifestation dans Paris a provoqué de nombreux embouteillages compromettant la poursuite. Les recherches s’étendent à tout le pays. » Vous voyez, ils nous pensent complices. Nous étions faits pour nous entendre. On nous y encourage, même. Encore un torchon gauchiste.

Winny : Il faut arracher cette page.

Guiche : Dans ces deux-là, il y a aussi quelque chose sur nous.

Pierre-Paul : Ce serait pas une bonne idée d’arracher des pages. Ça va se remarquer. Il vaut mieux retirer les trois journaux.

On entend du monde qui arrive. 

Guiche : Vite !

Ils hésitent tous, ne sachant que faire des trois journaux. Finalement, Winny les glisse sous son pull et les retient de la main droite.

 

Scène 14

 

Entrent Philo et Henri-Grégoire, ce dernier tenant un poste de radio. Ils sont suivis de Baudouin. La grand-mère arrive comme un bolide dans la pièce. Dans une sorte de course qui dure quelques instants, on l’évite de justesse en s’écartant brutalement, en faisant des bonds. Puis elle ressort aussi vite qu’elle était entrée. Pendant la conversation, Philo cherchent une fréquence.

 

Guiche : Encore vive pour son âge.

Pierre-Paul : Vous n’avez jamais songé à une maison de retraite ?

Baudouin : On a fait plus qu’y songé… Elle s’est fait renvoyer de partout… Comme quand elle était gamine, renvoyée de je ne sais combien de pensions !

Henri-Grégoire : On pourrait en ouvrir une, nous, de maison de retraite…

Winny : Et organiser des courses… 

Guiche : Ça ferait venir les touristes.

Baudouin : Elle est en manque de télé, il faut la comprendre.

Pierre-Paul : On parle toujours de la mauvaise influence de la télévision sur les jeunes, mais, alors, sur les vieux…

Baudouin : Et avec la radio ? Ça marche peut-être aussi bien.

Philo : Peut-être que si on trouve la bonne fréquence…

Henri-Grégoire : C’est un vieux bazar des années 60… Si ça continue on va recevoir Léon Zitrone. En tout cas, pour l’instant, c’est pas concluant…

Guiche : J’ai connu une vieille qui recevait la radio avec son sonotone. Des fois, même, y a des appareils dentaires qui font antennes.

Winny : Comment y font pour changer de fréquence ?

Henri-Grégoire : Une maison de retraite, moi, je trouve que ce serait une bonne idée…

Baudouin : Mon cher fils, tes bonnes idées. Et surtout quand elles concernent les vieillards, elles peuvent leur coûter la vie.

Henri-Grégoire : Mes idées au moins sont des idées. C’est toujours mieux que de laisser ce château tomber en ruine.

Baudouin : Je préfère qu’il tombe en ruine, noblement, plutôt qu’il tombe aux mains des hordes de parvenus et barbares mercantiles.

Henri-Grégoire : Si nous sommes en quête de valeurs, on pourrait les fabriquer nous-mêmes, les valeurs.

Baudouin : Ce n’est plus de mon âge.

Henri-Grégoire : Il n’y a pas de retraite chez les artistes. Monet, par exemple, Matisse… tous… jusqu’au dernier jour.

Baudouin : Peut-être, mais en l’occurrence, celui qui a gravé nos petits chefs-d’œuvre, il l’a connu précocement, son dernier jour. L’indépendance de l’artiste, dans cette branche-là.

Henri-Grégoire : Il y en a d’autres…

Baudouin : Franchement, oublie cette idée, Henri-Grégoire. Je ne trahirai pas la confiance de Georges, le commissaire Letranu, avec qui j’ai passé tant de moments mémorables et qui est un ami.

Henri-Grégoire : Mais quand je pensais à une maison de retraite. Ça peut être une maison de retraite branchée.

Guiche : Branchée ?

Henri-Grégoire : Pas question de venir ici pour se ratatiner et attendre la fin.

Pierre-Paul : Encore faut-il que l’état physique suive.

Henri-Grégoire : Il suivra, il suivra… Tant que ce sera possible… On s’éclatera !

Pierre-Paul : Et le pacemaker aussi éclatera.

Henri-Grégoire : On s’émancipera. Oui, même à 75, 80, 90 ans voire plus ! Ça décoiffera !

Philo : Et on clamsera.

Henri-Grégoire : Mais dans un fulgurant élan d’enthousiasme et d’ardeur ! Pourquoi limiter sa vie quand la vie va finir entre quatre planches ?

Pierre-Paul : Il va falloir les doper.

Henri-Grégoire : On distribuera des viagra, des vodkas, des mantras…

Philo : Sorte de baroud d’honneur pour brûler les dernières cartouches, de bouquet final pour brûler les dernières fusées. Pourquoi pas ?

Pierre-Paul : Un Sodome et Gomorrhe gériatrique.

Guiche : Après tout, dans « gériatrique », il y a « trique ».

Philo : Forfait fin du monde au château. Mortepierre, palais de l’ultime défonce.

Pierre-Paul : Mortepierre ou la dernière érection, celle qui vous laisse sous terre.

Baudouin : Un peu de sérieux ! Joséphine, Baronne de la Barquette, est la doyenne de cette demeure et…

Guiche : (À Henri-Grégoire) Plutôt à la dérive, la barquette. Ton idée, c’est pas mal. Je connais des filles qui pourraient facile faire hôtesses-infirmières, ici. Mais, pourquoi des vieux ? Moi, j’verrais plutôt un machin touristique où on prendrait vachement soin du client. Une espèce d’hôtel de remise en forme. Pas du genre régime, douches froides et aquagym…

Winny : Non, plutôt gastronomie, hammam torride et sport en chambre.

Henri-Grégoire : Un bordel, quoi ? Et un bordel de province, qui plus est.

Baudouin : Drôle d’idée, pour une fille d’employé de banque.

Henri-Grégoire : Oui… quoique…

 

Scène 15

 

Letranu revient, accompagné de Louis.

 

Letranu : Messieurs… Louis Dumarais, dit Le Roi Louis !

Tous s’inclinent comme devant un roi.

Philo : On a trouvé une vieille radio.

Letranu : Ah ! On va pouvoir écouter un peu les infos.

Philo : Mais, je m’demande si elle marche bien. (Il colle son oreille au poste) On n’entend pas grand chose…

Pierre-Paul : (Lui prend le poste des mains) Pas d’soucis, mon gendre est un vrai champion pour réparer ces trucs là, hein ?

Winny : Ah que ouais !

Pierre-Paul : Tiens ! Attrape !

Il lance l’appareil et Winny fait exprès de le manquer. L’appareil se pulvérise au sol. Les autres sont atterrés.

Letranu : C’est pas vrai !

Louis : C’est à croire que tu l’fais exprès, petit !

Winny : Exprès ? voyons !

Louis : Oui, exprès !

Philo : Tu l’as fait exprès ?

Il sort son arme.

Pierre-Paul : Non, non ! Il ne l’a pas fait exprès ! C’est inné, chez lui. Je m’en porte garant.

Letranu : Il nous reste encore les journaux.

Baudouin : Mais, c’est vrai, au fait. D’habitude, chaque matin, les journaux nous sont apportés par Winston. Vous ne l’avez pas vu les apporter ? (Signes négatifs de la tête).

Pierre-Paul : Mais, on va avoir un problème. Votre majordome refuse de s'occuper du ravitaillement, et il semblerait que les stocks soient au plus bas.

Baudouin : Winston ? Un coup de fatigue...

Pierre-Paul : Il fait grève.

Baudouin : Grève ?! Nom de Dieu. C'est la première fois dans la famille qu'une telle chose survient. Mais, ça va être très chiant.

Pierre-Paul : Attention, il ne fait grève que pour la bouffe.

Louis : Bon ! Philo. Va au village, prends les journaux et aussi des croissants pour tout le monde.

Baudouin : À cette heure-ci, il n’y en aura plus.

Philo : T’inquiète pas. S’il en a plus, le boulanger, y va en refaire.

Louis : Oh, eh… On se calme… On reste discret et courtois avec les villageois. S’il n’y a plus de croissant, ramène des baguettes, ça ira très bien. (Vers Baudouin) Des baguettes, il en aura !

Baudouin : Sûrement.

Louis : J’espère pour lui.

Philo sort..

 

Scène 16

 

Winny : Désolé.

Baudouin : C’est désolant, en effet.

Henri-Grégoire : Une telle maladresse…

Louis : À ce point là, ça porte un autre nom.

Henri-Grégoire : Ça vous handicape pas ?

Pierre-Paul : La connerie n’est pas un handicap… Notre monde s’est arrangé pour la rentabiliser… Et puis le nombre fait raison maintenant.

Louis : La cohabitation risque de devenir pesante. De toute façon, de je ne vois pas très bien comment on pourrait éviter la voie sans issue. Oui, et je me demande si ça ne nous concerne pas aussi.

Pierre-Paul : Je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire par « sans issue »… Vous réglez vos affaires, O.K., quand votre espèce de rencontre au sommet est bouclée, nous, on part. Rapidement, discrètement, définitivement, vous entendrez jamais plus parler de nous, on a rien vu, rien entendu, on vous a jamais vus, on sait même pas que ce château existe.

Louis : Ce qu’on veut dire par « sans issue », c’est avec la même idée que vous : rapide, discret, définitif, on n’entend plus jamais parler de vous, ce que vous avez vu, entendu, si vous connaissez ou non ce château… Tout ça n’intéressera plus personne.

Pierre-Paul : Je vois. Pourquoi en arriver à de telles extrémités ? Vous pensez qu’on va parler, qu’on pourrait même essayer d’en tirer profit ? On n’a pas besoin de ça !

Louis : Ah bon ?

Guiche : Il veut dire qu’on n’est pas motivés par ce genre de… de… motivations…

Winny : J'ai faim.

Louis : Moi, ce que je veux dire, c’est que si vous voulez vous en sortir, voici venu le moment décisif de vous rendre utiles ou servir de garde-manger aux asticots.

Henri-Grégoire : Ce serait bien, ça. Tous utiles, tous ensemble… Moi qui ne suis déjà pas très utile… C’est vrai, j’ai souvent l’impression de ne me servir à rien.

Winny : Me rendre utile, pas d’problème !

Henri-Grégoire : Allons ! (Grandiloquent) Vous savez comme moi que la vie n’est qu’une illusion et que la seule chose qui ait encore un sens, en fait, c’est la mort.

Winny : Ouais, ben, j’en ai trop chié dans la vie pour penser qu’c’est qu’une illusion. Ah ! Parce que non seulement c’est une galère, mais, en plus, on vient me dire que tout ça, c’est pas réel ! J’crois que j’le prendrais plutôt mal ! C’est chiant, ça n’a pas de sens, et en plus c’est pas réel ! C’est à se tirer une balle !

Louis : T’as tout compris…

Winny : Mon ventre, y fait des drôles de bruits.

Guiche : En gros, là-haut, s’il y a un bon Dieu… Quand on va s’pointer devant lui, il sera hilare et nous sortira « C’était pas pour de vrai ! » ?

Pierre-Paul : S’il y a un dieu quelque part !

Henri-Grégoire : Forcément… Oui, il y en a forcément un. Cette vie est une telle machine sophistiquée à nous créer des emmerdements que ça ne peut pas être dû au hasard. Pour faire ça, il faut qu’il y ait une intelligence derrière !

Letranu : La question de Dieu n’est peut-être pas une priorité en ce moment…

Guiche : C’est lui, aussi, qui est en train de nous parler de nous désouder, alors ! C’est un moment où souvent, dans la tradition, on se pose ce genre de questions.

Winny : Trouver assez vite de quoi bouffer.

Guiche : Tout ça, c’est peut-être qu’un mauvais rêve, mais on peut espérer que le rêve s’améliore avant de se réveiller

Henri-Grégoire : Et après, pour se réveiller où ? Dans la tombe ? Si c’est ça !

Winny : Ben moi, je suis sûr qu’y a un au-delà… Une autre vie…

Pierre-Paul : Connais pas.

Henri-Grégoire : C’est dingue, ça… Quand on a vu de quoi il retourne ici-bas, il y en a qui voudraient encore une vie après la mort ! Faut vraiment aimer ça !

Baudouin : Simplement, il faut s’élever un peu au-dessus de toutes ces contingences de la vie, parfois cruelles, certes, alors que cette vie est bien peu de chose… Nous sommes bien peu de chose !

Winny : Tu m’excuseras, j’voudrais bien m’élever un peu au-dessus de mes emmerdes, mais, c’est pas vraiment possible, et puis, ma vie est bien peu de chose, peut-être, mais j’en vois pas mal d’autres pour qui la vie c’est déjà autre chose de beaucoup mieux que la mienne sans faire grand chose de plus dur que moi pour y avoir droit. Et puis, je suis peut-être peu de chose, mais c’est tout c’que j’ai et depuis déjà un certain temps, alors bon, à force, on s’habitue, on s’attache…

Louis : Croyez qu’on apprécie la portée transcendantale de votre conversation, mais on attend des propositions concrètes.

Winny : N’avez qu’à dire et nous, on fait ce que vous voulez. Question bouffe par exemple.

Pierre-Paul : On vous demande pas vos activités… Mais, quels sont vos projets ?

Louis : Georges, Monsieur le Commissaire, avait dans l’idée de sauver le monde… 

Letranu : Oh ! Le monde ! Le monde !

Louis : Mais, plus j’y pense…

Guiche : Et si on créait une communauté ?

Henri-Grégoire : Ah ! Oui ! Je vois, tous à poil, énergie solaire et pain bio !

Winny : Pain bio... Plutôt staeck frites.

Guiche : J’en sais rien, mais j’me dis… Ici, c’est pas mal… On a peut-être quelque chose à faire…

Winny : Quelque chose qui serait moins con que c’que j’ai pu déjà voir dans ma conne de vie… Ces espèces de trucs d’avenir qui font flipper… « Visuel merchandiser »… « Je suis visuel merchandiser »… ou encore, quand j'me disais qu’y avait peut-être des boulots culturels… dans les spectacles… « Croupier à Forges-les-Eaux », « Professeur de magie à Garges-les-Gonesses », ou « Installateur d’antennes paraboliques », ça, j’suis tombé dessus en cherchant dans les professions du spectacle… Ça refroidit !

Baudouin : Cette désillusion, que je comprends, voire que je partage, en un sens, pourrait, certes, éveiller en vous des velléités de monde utopique, de cité idéale entre nos murs, mais, l’utopie est un luxe qui coûte fort cher, quand elle ne fait pas plus de victimes que de gens heureux.

Louis : Et puis, ça manque de femmes… Et pour réaliser un monde utopique, faut des femelles !

Winny : Ça, on peut remédier.

Louis : Ah, bon ?

Winny : Ouais, on a des copines… elles sont… hôtesses

Louis : De l’air ?

Winny : Non

Baudouin : Hôtellerie ?

Winny : Y a de ça… dans un bar.

Louis : Des putes, quoi… Bon ! Sans pour autant se lancer dans un phalanstère néo-beatnik, vous pourriez les faire venir.

Winny : Pas d’problème ! Et puis, elles connaissent pas la campagne, ça leur fera du bien. Pas oublier d'leur demander d'apporter d'la bouffe. Mais, par contre, en tant qu’hôtesses, elles risquent de demander… une petite rétribution.

Louis : Elles seront très bien traitées et rétribuées… On n’est pas des barbares.

Guiche : Moi, déjà j’m’occupe de bodybuilding… Ça peut être sympa ! Une remise en forme… Se raffermir les muscles, se détendre...

Louis : Mais, c’est tout c’qu’on aime ça : se raffermir, se tendre… et se détendre...

Letranu : Mais, dites-moi… Drôles de relations pour une fille comme vous.

Pierre-Paul : Et vous-même, Monsieur le Commissaire, vous avez aussi de drôles de fréquentations, non ?

Winny : On peut facilement changer de boulot. Surtout quand on en n’a pas.

Guiche : Oh, oui… On peut changer sans regret.

Winny : C’est qu’on en a déjà fait des trucs ! J’ai même essayé la chanson… Le Rap… On répétait dans les caves. Mais, quand on vu que nos concurrents nous attendaient à la sortie en se tenant à des clebs du genre des deux machines à tuer qui zonent dans votre parc…

Henri-Grégoire : La chanson, c’est super ! Moi, avec des copains, on s’était lancé dans le R&B.

Winny : Moi, j’suis plutôt lancé dans le RMI, tu vois, maintenant.

Henri-Grégoire : Notre premier morceau… Je veux dire de ceux qui ont compté, qui ont manifesté de notre part une certaine maturité. La maturité chez l’artiste, quand les critiques commencent à employer ce mot-là, c’est très bon signe ! Petite récupération bourgeoise : avec de la maturité, l’anarchiste paie ces impôts, le PD épouse une starlette et adopte un petit philippin, l’intellectuel parle football et les aristos se reconvertissent dans l'hôtellerie.

Winny : Et c’était quoi, alors, cette chanson de la maturité ?

Baudouin : Non, par pitié !

Henri-Grégoire : « Je vais faire un massacre ».

Louis : Ah… Oui… La maturité…

Henri-Grégoire : (Chante avec une voix éraillée) « Je vais faire un massacre, je vais faire un massacre, car le goût de la vie m’est bien âcre, je vais faire un massacre. Attention ! Attention ! Si tu montes, il faudra redescendre. Si tu tombes, il faudra te r'lever. Si tu parles, il faudra la fermer. Si tu vis, il faudra que tu meures. Et ça, ça fait peur ! Ça fait peur ! Ah hou ! Yeah ! Je vais faire un massacre, car le goût de la vie m’est bien âcre ! Je vais faire un massacre ! Attention! Attention ! Si tu… »

Baudouin : C’est bon ! C’est bon ! Je pense que tout le monde a compris la teneur du message et le style…

Henri-Grégoire : Et là, c’est sans l’orchestration…

 

Scène 17

 

 

Entre Mercedes, par l’escalier.

 

Mercedes : Ah ! (Elle s’immobilise) Mon Dieu ! (Les autres attendent, inquiets) Quel mal de crâne ! Aïe, aïe, aïe !

Winston apparaît à sa suite.

Winston : Hou ! Mon dos !

Henri-Grégoire : On pourrait croire que vous avez fait la bombe toute la nuit, tous les deux !

Mercedes : Dans mon état, qui ne doit pas être si éloigné de celui de Winston, c’est plutôt comme si je reprenais péniblement possession de ma carcasse et devais la déplier après une éternité entre quatre planches.

Henri-Grégoire : Ce serait un bon filon pour le tourisme, ça ! Séjour dans un château fantôme. La baronne machin décapitée sous Louis truc, suivi de son sbire fidèle et maléfique descendant l’escalier, dans un horrible bruit de chaînes et d’osselets, tous les jours à la même heure… Et on fait participer les clients, bien sûr… « Interactif » ! On doit dénouer l’énigme pour enfin libérer la demeure de ses sinistres habitants… et pour qu’enfin les pauvres âmes errantes et tourmentées retrouvent le repos éternel.

Winny : On pourrait même prévoir des trucs plus… hard… strip-tease thriller…

Baudouin : Ah oui ! Dans le genre de la danse des sept voiles… avec des draps blancs.

Mercedes : Tu as conscience que tu parles de ta fille.

Baudouin : Excuse-nous, ma petite chérie. Nous étions en train de réfléchir à l’avenir de cette demeure, et au nôtre par là même.

Mercedes : J’espère que vous avez d’autres projets en réserve.

Baudouin : Winston ! Je pense que vous allez trouver quelque chose pour Mademoiselle. J'ai ouï quelques rumeurs fâcheuses qui mettent en doute votre zèle... J'ai dû mal entendre.

Winston : On ne vous a pas abusé, Monsieur le Baron. Mais, je peux, au vu d'un cas de force majeur, assurer un service minimum.

Mercedes : Quel est ce charabia ? J'ai l'impression de continuer mon cauchemar.

Baudouin : Ne t'inquiète pas, Winston part de suite te chercher un remède.

Winston : Une décoction à ma façon.

Mercedes : Il y a quoi, dedans ?

Winston : Que des plantes.

Mercedes : Oui, c’est bien, les plantes, mais ça vous tue aussi bien que la chimie.

Winston : Je ne vous dis pas la recette, c’est un secret. C’est très efficace.

Henri-Grégoire : Vaut mieux taire la recette, ça pourrait donner des idées à des personnes mal intentionnées. Mais c'est vrai que c'est très efficace, j'ai déjà testé. Ce truc m'a remis sur pied alors que du point de vue de la médecine conventionnelle, j'offrais plutôt un nouveau cas de conscience sur la délicate question de l'euthanasie.

Winston : La recette, je l'ai lue dans les Mémoires de mon arrière grand-père, déjà au service des Mortepierre… Les liens avec la noblesse et notre famille remontent jusqu'à la construction de ce château, au XIème siècle ! Dans ses Mémoires, Grégoire Machecoul, dit le Nantais, va même jusqu'à avancer que les liens ont parfois été très étroits, pour ne pas dire intimes entre certaines filles Machecoul et quelques-uns des Barons de la Mortepierre... Mais... Il reste évasif.

Mercedes : Mon Dieu, il ne manquerait plus que ça !

Winston : Le service des grands est une vocation ancestrale dans notre famille. La branche du côté de ma mère a même été attachée à l'illustre famille de Retz et du côté de mon père, on peut trouver des Machecoul chez les Ducs de Bretagne !

Baudouin : Pourquoi ne deviendriez-vous pas, mon cher Winston, notre historiographe ? Après tout, nous renouons avec des traditions que nous avions eu tort de négliger...

Mercedes : Trouvez-moi quelque chose à manger.

Winston : Pas question.

Mercedes : Pardon ?

Winston : Je ne reviendrai sur ma décision que lorsque les conditions de travail seront redevenues normales.

Mercedes : Mais, quoi ?Vous nous tenez tête ?

Winston : Ce n'est pas seulement cela, et quand bien même il serait, j'ai pour moi tout l'entêtement propre à mon grand âge.

Il sort.

 

Scène 18

 

Baudouin : Mon ventre gargouille aussi… Et étant donné la nature et la durée indéterminées du conflit social qui nous frappe…

Winny : Ça peut plus durer, si on doit se faire trouer la peau, j’tiens pas en plus à crever d’faim.

Henri-Grégoire : Moi, je n’ai pas faim… De toute façon, les occidentaux mangent trop… Le jeûne a de grandes vertus spirituelles. On peut très bien rester sans manger quelques jours… Mais ce qu’il faut, surtout, c’est s’hydrater (Il se sert un Whisky).

 

Scène 19

 

Entrent Amour Pilard et Philo.

 

Philo : Du pain pour les manants (Tout le monde se jette dessus et en prend). Je n’avais pas encore vu votre village de jour… Avec une sombre bourgade comme ça, on s’demande si c’est pas Dracula qu’on va trouver au château.

Mercedes : Non, il ne s’est pas encore invité celui-là. Mais qui sait ?

Philo : Non, mais sans rire, y’a eu un plan Sévéso ici ?

Baudouin : Disons que si les maisons ne datent pas du Moyen-âge, les habitants, eux, donnent en effet l’impression d’en sortir tout droit. Et encore ! Un Moyen-âge qui a mal tourné.

Henri-Grégoire : Une consanguinité de tradition, arrosée d’un éthilisme atavique, a produit ces formes pseudohumaines que vous avez dû voir. Que voulez-vous ? Mal christianisée - parce qu’ils trouvaient cette religion trop progressiste et intellectuelle, c’est dire ! – passée à côté des avancées de la médecine et de l’alphabétisation, n’ayant rien compris aux successives monarchies qui lui sont passées dessus, ni rien à la Révolution, ni à la République, cette localité est devenue un machin incongru intemporel.

Philo rejoint Louis.

Amour : M’sieur l’boron… m’sieurs domes. J’sus v’nu rapport aux élétions, qu’on a in cômité d’soutin por vous.

Baudouin : C’est très aimable, je suis flatté, mais…

Pierre-Paul : (Rejoint Guiche, sur le devant de la scène, côté cour) C’est toi, hein ?

Guiche : Quoi ?

Amour : N’a pensé à vous qu’vot famille elle é lo d’pis des générotions.

Pierre-Paul : C’est toi qui a la boîte… Ça ne pouvait être que toi hier soir, en train de faire des bruits d’animaux avec l’autre dingue du flingue…

Guiche : T’es un malin, toi.

Philo : (Tend un journal à Louis) Monsieur Louis, le journal… En première page.

Amour : C’est qu’en face y nous norguent avec leur méd’cin et t’ces profs gauchistes qui bossent jomé, qui sont même pos lo chez nous dp’is longtemps !

Guiche : (À Pierre-Paul) Écoute, je vais te dire… Gino est venue me voir. C’est lui qui l’a. Et il m’a fait une proposition…. Et des propositions.

Pierre-Paul : Le fils de pute !

Guiche : C’est bien possible… Je suis prête à partir d’ici en partageant avec toi, mais il faut récupérer ces foutus cigares. 

Pierre-Paul rejoint le groupe autour de Pilard.

Amour : On veut pos d’porisien, nous, sont fous ces gens-lo, pis avec les ban’yeues et tout ço, des espèces de coniboles terroristes qui s’rose jomé, y vont tout nous soloper ! On veut qui soye t’chez nous l’mére !

Louis montre l’article de journal à Baudouin.

Winny : Qu’est ce qui baragouine, le français pure souche, là ? Français pure couche, oui ! Une sacrée couche, même !

Guiche : T’énerve pas, c’est rien. Couleur locale.

Amour : N’est chez nous, ici.

Winny : Oui, et reste-s-y. On t’le laisse ton bled pourrave.

Pierre-Paul : (À part) J’suis sûr qu’ils seraient assez cons pour demander leur indépendance !

Baudouin : Vous n’avez donc personne de sérieux dans votre liste ? Je suis certain que ce ne sont pas les candidats qui manquent pour prendre la relève du maire.

Amour : Non, mé bon, y rameutent tous ceux qui s’la jouent intellos, les aut’

Letranu : Il ne doit pas y avoir grand danger, alors…

Mercedes : « Qui s’la jouent », nuance ! Ça peut faire du monde. Depuis qu’avec la télé, les cons se croient universels et bien pensants.

Baudouin : Bon, croyez bien que je suis sensible aux intérêts de mes concitoyens, mais je suis déjà très pris par le château.

Amour : C’est qu’justement, o lo méri, l’aut’souére, y disaient au conseil qu’vous pouvez avouère un soutin d’l’Étot.

Letranu : Ça sent l’pot d’vin…

Pierre-Paul : (À Henri-Grégoire) Comme quoi, le sens des affaires, c’est accessible même au plus définitif des crétins.

Henri-Grégoire : Dans la mesure où il s’agit du sens de son intérêt personnel…

Baudouin rejoint Letranu et lui montre le journal.

Philo: (Qui s’est éloigné des autres et rapproché de Guiche) Qu’est-ce que tu complotes avec le guichetier ?

Guiche: Le « guichetier » ? Sois pas méprisant comme ça… 

Baudouin : (À Letranu) Il va peut-être falloir que j’intervienne auprès de ces braves gens.

Letranu : Une sortie de ce genre ne me paraît pas opportune.

Guiche : Ton petit guichetier, il est venu me proposer de filer avec lui… et avec pour tout bagage, une boîte de havanes.

Philo : Le fils de pute !

Baudouin : Je pourrais simplement appuyer quelque candidat, histoire d’assurer encore mieux nos intérêts… Et puis, tout de même, les Mortepierre, dans la région !

Letranu : Tu n’as qu’à faire un coup’d’force et réinstaurer le cens, la taille et la gabelle.

Guiche : (À Philo) Mais, tu peux me faire confiance… Je ne peux rien te cacher… Tu le sais bien.

Philo : Ah ouais ? En quel honneur ?

Guiche : C’est plus une question d’honneur entre nous.

Amour : Oh ! Les conards, lo ! Les conards ! (Regardant selon une trajectoire passant juste à côté de Philo et Louis).

Philo : Dis donc, le Garde-bouse, on va t’apprendre la politesse, nous !

Amour : Bô lô quouô, lôô ? Rin fé mouô !

Baudouin : Allons, allons, messieurs, il s’agit d’un malentendu ! Vous n’avez pas l’oreille accoutumée, c’est pour ça. Notre ami parlait tout simplement des canards qui flottent paisiblement sur notre étang. Les canards, les « co-nards »…

Philo : (À Guiche) Dis donc, t’avais quand même l’air mielleuse avec lui.

Pierre-Paul : J’lui donne de l’espoir, c’est pour mettre la main sur le pactole. Mais faudra m’aider… Tu sais, j’me suis mouillée pour toi…

Philo : Je sais bien que j’te fais de l’effet…

Amour : Mé pour re’vnir à not’sujé.

Baudouin : Oui !

Amour : Not’ mére y conné bin ‘dâme lo conservotrice du potrimouène et c’est sûr que si vous appellerez cette dome-lo…

Baudouin : Justement avec mes amis, nous discutions de projets pour notre patrimoine familial, et nous veillerons à ce qu’il y ait des retombées sur le village.

Amour : Ah, vos omis… (À Louis) z’êtes amoricain ?

Louis : Non, je n’en ai pas les moyens.

Baudouin : Madame la Conservatrice est sûrement quelqu’un de très bien, mais il y a longtemps que j’ai décidé de ne plus entrer en discussion avec l’administration, comme d’éviter tout argumentaire avec les femmes… Alors avec les femmes dans l’administration…

Letranu :(Il regarde l’article du journal) Ça alors ! « Braquage spectaculaire au Crédit Libre du Poitou : les malfrats en cavale avec le directeur en otage ».

Louis : Alors, les noceurs en balade ! On a fait une halte dans l’Poitou ? Et je suppose que vous avez rapporté des souvenirs dans vos bagages.

Baudouin : Dans votre valise… Bien sûr !

Amour : Bo bin ! j’reposseré.

Baudouin : Voilà… 

Winny : Bon, et puis, nous aussi, par la même occasion, on ne va pas s’attarder davantage.

Baudouin : Mais non, mais non, vous êtes nos invités !

Winny : Merci, sympa, mais on s’impose comme ça, et…

Louis : Et ça nous fait plaisir !

Winny : C’est qu’on a pris du r’tard… On a un timing…

Letranu : Pas de timing qui tienne. Profitez donc du moment présent, pendant qu’il en est encore temps.

Baudouin : (À Pilard) Vous connaissez le chemin. Nous en reparlerons plus tard.

Il sort.

 

Scène 20

 

Letranu : Donc : « Braquage spectaculaire au Crédit Libre du Poitou : les malfrats en cavale… Bien connus des services de Police, les deux holdupers… »

Winny : C’est bon, c’est bon, on connaît… On l’a déjà lu.

Louis : Vous l’avez déjà lu ?

Pierre-Paul : Oui… Winston avait apporté les journaux.

Baudouin : En tout cas, on a des portraits très évocateurs de nos chers hôtes.

Pierre-Paul : Oh, eh ! Ils exagèrent. Vous savez ce que c’est, les journalistes, toujours à la recherche du sensationnel.

Letranu : Et ils en trouve, à ce que je vois : «… activités sulfureuses de proxénétisme notoire et de trafic d’orphelines…» Je cite.

Pierre-Paul : Tout ça parce que j’aidais de pauvres gamines à trouver des familles d’accueil !

Mercedes : Dans le 16e ?

Pierre-Paul : Je voulais ce qu’il y a de mieux pour elles !

Letranu : Oui, c’est ça ! Avec leur plumard planqué au grenier ou à la cave !

Pierre-Paul : J’ai arrêté très vite ! J’ai bien senti qu’il y avait de l’embrouille et qu’on essayait d’abuser de ma…

Baudouin : De votre quoi ?

Pierre-Paul : De ma naïveté… Si, si ! De ma naïveté !

Letranu : Et c’est sans doute par naïveté aussi que Guiche, ici présente, arpentant toujours les mêmes rues sans but précis, se laissait reconduire chez elle par de pauvres Messieurs esseulés et les laissait lui donner de l’argent, par amour du genre humain, afin d’arrondir ses fins de mois ! Quant à l’employé de banque modèle, et qui est d’ailleurs Directeur de la banque, félicitations, et qui ne tarit pas d’éloges sur le système capitaliste, source d’un honnête et universel progrès social, tout porte à croire qu’il est le cerveau de l’affaire ! Car en ce qui concerne les « Bonie and Clyde de seconde zone», sic, je ne veux pas croire qu’ils aient tout fait eux-mêmes.

Pierre-Paul : C’est de la calomnie, de la pure calomnie !

Letranu : C’est ça, parle-nous de ce qui est pur.

Pierre-Paul : Je suis une victime dans tout ça : ils m’ont pris en otage et je n’ai rien à voir de plus avec leur coup foireux. 

Letranu : Et, en plus, toujours selon cette infâme calomnie, dans l’exercice de votre profession, auriez-vous donc un don pour les langues slaves… N’est-il pas question de certains liens avec la pègre de l’Est.

Pierre-Paul : Pour certains trucs, je ne dis pas, je n’ai pas toujours été clair, c’est vrai. Mais là, ils poussent le bouchon trop loin ! Mais vous !

Letranu : Oui, quoi, moi ?

Pierre-Paul : S’entendre donner des leçons par un flic qui tape dans le dos d’un vieux parrain de la pègre !

Louis : Puisqu’on veut une police de proximité…

Pierre-Paul : (À Louis) Pas sûr que vous soyez bien placé pour porter un jugement moral fiable à mon sujet. Vous n’êtes pas non plus dans une situation…

Louis : Je crois que vous vous égarez… Nous sommes au contraire très bien placés pour porter un jugement… (Philo et Louis sortent leurs armes) On serait même en position de prononcer le verdict.

Letranu : Fais pas ton méchant Louis, tu es un vieux monarque à présent, bientôt à la retraite.

Louis : Il faut savoir… Tu me pousses à remonter sur le ring, tu me donnes toutes les bonnes raisons, et maintenant tu freines mes élans !

Letranu : Entre Louis la Main Froide qui fait flinguer à tout va et sème la mort, et le Roi Louis qui sait être diplomate et avisé, tu sais ma préférence.

Louis : C’est pas c’que j’avais cru comprendre.

Letranu : Disons que mon point de vue a changé. Et je suis sûr qu’on va trouver un arrangement. Après tout, je suis convaincu qu’au fond, nous partageons les mêmes valeurs… Et, puis devant un ennemi commun.

Pierre-Paul : Un ennemi commun ?

Letranu : Faut pas vous faire d’illusions ! C’est peut-être que des gendarmes de campagne ici, mais ils vont tôt ou tard tomber sur votre car de touristes… Et le château est la seule curiosité touristique du coin… Ils vont venir nous rendre une petite visite.

Winny : Mais, un arrangement, ça veut dire que vous pourriez nous…

Louis : Déjà, on pourrait ne pas vous buter.

Guiche : Ça c’est cool ! Sympa, vraiment !

Letranu : On pourrait même faire mieux : un petit jeu de rôles nous permettrait de sauvegarder la quiétude de cette vénérable demeure et de penser à la continuation de nos projets… À condition que ces projets soient compatibles.

Winny : Ah, mais O.K. ! Tous potes ! On est tous potes !

Louis : Ouais… À la bonne franquette… Et ça veut dire d’abord qu’on doit faire pot commun.

Guiche : Pot commun ?

Winny : Pot commun… C’est pas hygiénique (Gros rire idiot).

Louis : (À Winny) Vous n’êtes pas venus les mains vides.

Winny : Oui, mais, c’est que…

Pierre-Paul : Tout est resté dans la camionnette. Il faudrait y retourner.

Baudouin : Il se fout de notre gueule.

Louis : Attention de ne pas abuser : profitez de mes bonnes dispositions pendant qu’il en est encore temps. Votre disparition vous assurerait même une bonne presse , on dira que vous avez réussi un coup de maître… À vous de voir : une notoriété posthume ou bien la tranquillité d’une discrète vie de château. Ennenmi commun, pot commun, projet commun.

Winny : Vous voulez parler de la valise ! C’est ça ! Bon, d’accord ! (Il prend la clé, se dirige vers le placard sous l’escalier). La valise ! Vous allez voir ce qu’ils ont réussi à faire, les petits malfrats sans envergure (Il ouvre). Eh ben tenez ! Elle est… plus là.

Guiche : Quoi ?

Pierre-Paul : C’est pas vrai !

Winny : Merde !

Pierre-Paul  : Nom de Dieu…

Letranu : Je crois que tout ça va mal finir.

Winny : Mais… On l’avait planquée là !

Louis : Oui, bien sûr… Et les rats l’ont bouffée.

Henri-Grégoire : Il n’y a pas de rats dans cette maison. En tout cas, pas dans le salon, jamais vu.

Winny : Forcément, quelqu’un l’a chourée !

Louis : Et bien sûr, ça ne peut pas être toi, d’autant plus que tu viens avec tellement de spontanéité de nous ouvrir la planque où elle était. Ça fait astuce de polar à la télé, ça !

Letranu : Tu nous a gentiment ouvert ce placard justement parce que tu savais qu’il n’y avait rien dedans.

Pierre-Paul : (À Guiche) T’aurais quand même pas et les havanes, et la valise ! T’aurais pas osé !

Regards de supicion entre Guiche, Winny et Pierre-Paul.

Louis : C’est très simple.

Letranu : Tu m’étonneras toujours, Louis !

Louis : Personne ne peut sortir d’ici.

Philo : D’autant plus qu’avec les flics qui vont pulluler dans l’coin, c’est pas l’moment !

Louis : Cette valise ne peut qu’être quelque part dans cette baraque et ne pourra pas en sortir tant que nous seront tous là. Qu’on sonne le rassemblement, tous dans la salle d’armes dans 15 minutes. Et si cette valise ne revient pas à sa place demain matin, on va vous montrer ce que c’est que de vrais otages : une exécution chaque demi-heure.

Pierre-Paul : Et vous laisseriez faire ça ! Un flic !

Guiche : Et qui nous dit que vous n’allez pas justement nous flinguer, ou même nous égorger cette nuit dans nos pieux, dans le genre Auberge Rouge, parce que c’est vous qui nous avez entôlés ?

Winny : On n’a qu’à l’exécuter lui en premier (Désignant Louis) , comme ça on sera sûr.

Guiche : Winny, c’est lui qui a les flingues !

Winny : Ça prouve pas qu’c’est pas lui qui à not’magot !

Guiche : C’est pas la question !

Winny : Ben si, on se demande tous qui a pris not’fric !

Philo : Dis donc, mon gars, tu vas essayer d’avoir quelque chose dans l’crâne ou tu préfères que ça reste vide, parce que dans ce cas, ‘faut nous l’dire, on pourra toujours souffler dedans pour faire de la musique !

Winny : Il y a une salope parmi nous.

Philo : Pour ça, on savait… (Regarde Guiche)

Louis : Comme on vous l’avait dit, il va être temps pour vous trois de vous rendre utiles et de trouver de super idées. Tous en salle d’armes, pour un brain storming !

Winny : Un quoi ?

Baudouin : Brain storming… remue méninges.

Winny : Ah ! Remue ménage ! pas méninge… Vous aussi, vous avez un petit accent du coin, hein ?

Ils sortent : d’abord Baudouin, qui doit les guider, Mercedes, puis Henri-Grégoire et Louis.

Pendant ces sorties, Philo a rejoint Winny.

Philo : Vot’valise, c’est rien à côté de c’que ta régulière est en train de se mettre de côté. Demande donc à l’aut’nave de guichetier, puisqu’il veut s’tirer avec elle.

Philo sort.

Pierre-Paul, qui était en train de parler à Guiche, arrive devantWinny.

Pierre-Paul : Je s’rais vous, j’surveillerais ma main d’oeuvre de plus près, qu’on vous la débauche pas : demandez-lui donc ce qu’elle fout avec l’aut’détraqué de Philo et ses airs de danseur de tango kitsch!

Pierre-Paul sort.

 

Scène 21

 

Winny : (À Guiche, qui s’apprête à sortir aussi) Alors comme ça, je vois que tu fais des projets et que tu m’en parles même pas. Tu m’as pas habitué à ça.

Guiche : Bien sûr que si, j’t’en aurais parlé, mais pour le moment, je suis pas encore sûre de suivre la bonne piste, entre le blaireau et le dézingueur.

Winny : Fais gaffe ! Devant le grisbi, on connaît ni père, ni mère, ni bonne femme.

Guiche : De toute façon, j’suis aucune de ces trois-là. J’ai quelques atouts très convaincants. Et puis, si je vois juste, je crois qu’on va pouvoir se refaire.

Philo reparaît.

Philo : Eh ! Les tourtereaux ! Le tir au pigeon, c’est par là.

Winny sort.

Guiche : Eh bien, ma fille, ça va mal pour toi. Depuis que j’ai trouvé l’occasion d’assurer mon avenir, j’ai comme l’impression que cet avenir va être très court.

Elle sort.

 

Scène 22

 

Pierre-Paul revient. Il regarde autour de lui, puis décroche le téléphone. Letranu apparaît à la porte et reste caché pour écouter.

 

Pierre-Paul : Allo ? C’est PPJ… Eh oui, je sais ! Mais ça s’complique. Bon ! J’ai pas trop de temps, passe-moi Macrotchenko. Allo ? Ah ! Salut Mac ! Eh oui, je sais… Mais on a fait un détour… Ok ! Ok ! Ne t’affole pas ! Mais, non, j’fais pas du tourisme ! Quoi ? Te doubler ? Tu me vexes, là ! Après tout ce qu’il y a eu entre nous, hein ? Bon, sans rire… Détour par un bled paumé, mais pour la bonne cause. Mais, c’est plus compliqué que ça en avait l’air. Les deux caves? Non, ils se doutent de rien. Quand même, me braquer, moi ! Le trésorier de M. Macrotchenko ! Mais ça je n’allais pas louper une telle occasion : juste au bon moment, blanchiement gratos d’argent, je suis la victime, on m’enterre, je me relève de ma tombe, une seconde vie commence, départ en beauté pour les pays chauds… Mais si je n’avais pas aidé, ils auraient été capables de le manquer leur braquage ! Des vrais branques ! La valise… La valise… Ben, problème, justement… J’ai plus la valise. Mais non, arrête ! Ne t’énerve pas ! J’ai autre chose ! Et beaucoup mieux ! Je ne suis pas là où je suis pour rien. Et je suis où ? Bon, Château de la Mortepierre, dans l’Aisne… J’ai pas trop le temps de te faire plan, tu vois, mais tu devrais trouver. Non, ne viens pas carrément au château. Attends, attends ! Tu vois, ça y est, tu t’énerves encore ! Tu as tort, tu sais ! Les gens nerveux, c’est prouvé médicalement, vivent moins longtemps que les autres. Fais comme moi, zen ! D’accord ! Mais ne crains rien, tu peux me faire confiance. Près d’ici, tu verras, il y a un vieil aérodrome abandonné. Tu m’attends là… Il y a encore trop de flicaille dans les environs et dans ces coups-là, ce sont les derniers qui sont les premiers : ceux qui n’ont personne pour leur pointer un flingue dans le dos. L’accueil au château risque d’être assez froid, mais c’est une question de temps : ici, ils ont tout prévu pour embrouiller les flics. Et tu prends du monde avec toi, mais je n’ai pas à te le dire, hein ? Alors, disons demain, à partir de midi. J’ai mon idée pour filer avec la carte au trésor. Je te rejoins. De là, tu peux préparer l’attaque du donjon, et ça va te faire plaisir, si, si… Figure-toi qu’au château, on organise des soirées à thèmes : et le thème en ce moment, c’est « comment liquider Macrotchenko », et les g.o., tu vas rire, Letranu et La Main Froide ! Et après ça, tu vas dire qu’on ne te bichone pas ! Bon, j’te quitte… Salut 

Il raccroche et se sauve.

 

Scène 23

 

Letranu entre et décroche à son tour le téléphone.

 

Letranu : Bertrand ? Bonjour, c’est Georges. Écoute-moi bien. Il va falloir envoyer ce qu’on a de mieux en troupe d’élite, et en toute discrétion. Tu vois de quoi je veux parler. Bon, et t’oublie pas d’envoyer un petit mot au ministre. Ici, je sais pas encore ce qui va se passer, mais une chose est sûre : à midi, aérodrome Mermoz, près d’ici, Macrotchenko et sa caravane d’égorgeurs attendra un certain Pierre-Paul Jacques, directeur du Crédit Libre du Poitou… Eh oui, le monde est petit ! Quand cet honorable notable viendra, ses mains sales ne seront pas vides, il aura un précieux objet, je ne sais pas encore trop bien quoi, mais peu importe. Vous aurez largement de quoi coffrer tout l’monde. Pas le temps de tout expliquer, mais le banquier a lui-même organisé le braquage, il a lourdé ses deux employés… Eh oui, capitalisme sauvage ! Bon ! Je vais le laisser briller en société, s’illustrer par un départ qui promet d’être épique, après, à vous de vous amuser. Pour ma dernière affaire, ça me fait plaisir quand même : serrer Macrotchenko ! Et puis préparez les petits-fours et le champagne, parce que moi, j’ai trouvé ici le coin rêvé pour mes vieux jours. Et surtout, pas d’conneries, hein ! Pas question de prévenir nos confrères de la gendarmerie, je me charge de noyer tout ça sans faire de vague. Vous saisissez la camionette des braqueurs en passant, banderoles de sécurité, lunettes noires, secret d’État et tout le bataclan. Allez, et n’oublie pas que tu viens à la maison dimanche pour une blanquette des familles. Salut !

Il sort.

 

 

 

ACTE III

Scène 1

 

À l’aube. Mercedes descend l’escalier, avec la valise. Elle la pose au milieu de la pièce.

 

Mercedes : Une somme pareille ! Pas de pirate à l’horizon le couteau entre les dents…

Elle se laisse tomber dans un fauteuil. Winny apparaît à la porte côté cour. Sans entrer davantage, il regarde et écoute Mercedes.

Mercedes : Quelle journée, hier ! Les mecs sont des salauds. C’est quelque chose qu’on dit, ça… assez souvent… Bon, c’est sûrement exagéré, on ne peut pas faire de généralités, comme ça… Mais, il faut bien aussi, des fois, faire des généralités… Sinon, on s’y perd, au cas par cas. Là, « Les mecs sont des salauds », ça trace une direction. Oui, et qui ne mène pas loin. (Un silence) On croirait que j’attends un train. Il y a un peu de ça. Et j’ai largement de quoi payer le prix du billet. Et avec ce pauvre type j’ai déjà composté mon billet. Comment penser qu’le voyage tournerait si court, et que l’aller serait si vite suivi du retour. Voilà que je fais des vers maintenant... Ça n’a pas eu pourtant grand chose de poétique. Il vaut mieux profiter tout de suite du meilleur que peut donner un mec avant de se faire sauter, car c’est après qu’on peut s’attendre au pire.

Winny : C’est vrai aussi pour les gonzesses (Il sort un revolver, s’arrête devant elle et la tient en joue).

Mercedes : C’est ta méthode avec les nanas ? C’est très… direct.

Winny : J’ai pas de méthode, c’est au feeling. Tu pars en voyage ?

Mercedes : On peut se tutoyer, vu le contexte. Et pour répondre à ta question : je reviens de voyage.

Winny : Cette valise t’appartient pas.

Mercedes : Je suis au courant. À voir ce qu’elle contient, et pour ce que j’en sais, je ne crois pas qu’elle soit plus à toi qu’à moi…

Winny : Et comment t’as fait ?

Mercedes : Hier matin, à peu peu près à la même heure que maintenant, je suis revenue de ma folle nuit avec… Tu connais pas… Remarque, moi non plus, finalement, je connaissais pas bien. Et voilà que Winston…

Winny : Qu’est-ce que ce vieux roublard de Winston vient foutre là-dedans ?

Mercedes : « Roublard »… je te voyais pas sortir ce genre de vocabulaire.

Winny : J’peux sortir plein de bonnes choses…

Mercedes : Mais, j’en doute pas, en fait. Mon beau braqueur. Bon, je tombe sur notre bon Winston, ta valise ouverte devant lui, en train de compter les liasses et d’en mettre dans sa poche. Votre clé, il a pas mis longtemps à la trouver. Il est sénile, mais quand il fait le ménage, il a encore l’idée de jeter un oeil sous les tapis. Il me supplie de rien dire à mon père. Je lui dois bien ça, puisque je prends le reste.

Winny : Tu dis que ça n’m’appartient pas plus qu’à toi, mais c’est quand même nous qui avons réussi à récolter le magot.

Mercedes : C’est pas un impôt pour la veuve et l’orphelin, tout d’même !

Winny : Non, mais c’est du boulot !

Mercedes : Du boulot… C’est ça !

Winny : Et qu’est-ce que tu comptais en faire ?

Mercedes : C’était par amour…

Winny : Par amour de nos biftons.

Mercedes : Non, je suis trop romantique. Comme si trouver l’amour allait m’assurer une vie qui ait un sens ! Je suis trop midinette. Je cours avec ma petite valise chez qui tu sais…

Winny : Et que je connais pas.

Mercedes : Et que tu connais pas. Moi qui avais peur de paraître triviale en ouvrant cette valise sur le lit où l’on avait connu de si intenses bonheurs ! J’ai même pas pu la poser, pas de place ! Il y avait déjà trop de monde dans son pieu !

Winny : La fille de bonne famille qui se tire du château en chourant l’magot pour une histoire de cul ! J’aurais pas cru, à ton allure…

Mercedes : Il ne faut pas se fier aux apparences, mon chou. (Se rapproche et lui dit à l’oreille) Je ne mets pas de petite culotte.

Winny : Moi non plus.

Mercedes : Quand je regarde à quel point il n’y a rien à vivre dans mon existence, je me demande comment je fais pour être encore vivante.

Winny : Moi, des fois, souvent, j’ai des idées comme ça. Je me dis… Enfin, je me dis pas vraiment ça, mais je  sais que je pourrais me le dire… Quelque part, ça me fait du bien de t’entendre dire ça… Tu vois… c’est dingue… parce que… Et en ce moment, entre Guiche qui me lourde et ce pourri de Pierre-Paul que je sens pas du tout…

Mercedes : Rien ne vaut la peine de se laisser enterrer vivante… Malheureusement, lutter pour ne pas me faire enterrer vivante ne donnera peut-être rien avant le jour de me faire enterrer morte. Toi non plus, t’as pas envie de te faire enterrer avant d’avoir vécu quelque chose qui en vaille la peine ! Et t’as pas grand chose à perdre.

Winny : La vie, c’est tout. Et puis ici, on a des projets…Leur truc storming hier, ça allait plutôt dans le bon sens... Même ton père, et ton frère aussi…

Mercedes : Mon père, mon frère et le Saint-Esprit, mais oui… Mais moi, j’ai des avantages certains sur eux, des atouts, des appats comme disaient nos aïeux…

Winny : Ça, je l’discuterai pas. Y a pas photo.

Mercedes : Mon père n’aura sûrement pas le dernier mot dans tout ça… Quant à mon frère, c’est un déséquilibré mental… bien élevé, certes, plutôt amusant, intelligent même, mais complètement allumé aussi et capable de dilapider une fortune en un temps record.

Winny : Ouais, alors que toi, t’as la tête sur les épaules et…

Mercedes : Et tout ce qu’il faut où il faut.

Winny : Tu serais pas en train d’essayer d’m’allumer, par hasard ?

Mercedes : Je ne crois pas être obligée de faire beaucoup d’effort.

Winny : Ah ouais ? T’as l’air bien sûre de toi !

Mercedes : Assez, oui… Et crois-moi, ça ne m’arrive pas souvent, d’être sûre, comme ça.

Winny : Moi non plus.

Mercedes : Alors, toi aussi, t’as comme un genre de certitude en ce moment, là, derrière la tête, comme on dit ?

Winny : Et à quoi tu l’vois ? À mon flingue ?

Mercedes : Ton flingue, non. C’est plutôt dans tes yeux.

Winny : Dans mes yeux ?

Mercedes : Oui, c’est comme si ton flingue gardait sous tes yeux ce que tu veux prendre le temps de regarder de près… Mais, tu pourrais tout voir, si tu veux.

Winny : Toi aussi, dis donc, t’es directe.

Mercedes : Il  se trouve qu’on n’a pas beaucoup de temps.

Winny : Ça m’tente, ton idée…

Mercedes : Mon idée ? Quelle idée. J’t’ai rien dit ?

Winny : Attends ! Tu m’fais quoi, là ! J’aime pas trop qu’on m’prenne pour un blaireau !

Mercedes : Allez, pleure pas… J’t’charie un peu… Ça te donne un air très mignon de p’tit garçon pas content !

Winny : Bon Dieu, tu sais, toi !

Mercedes : Oui… C’est marrant de se trouver comme ça… Et redresse ton arme, ça fait plus crédible.

Winny : Je redresse, je redresse, je fais qu’ça depuis tout à l’heure.

Mercedes : Tu dis ce que tu penses ?

Winny : Ça se pense pas des choses comme ça.

Mercedes : N’importe quelle greluche trouverait ça goujat, mais c’est plutôt intéressant… Écoute : j’avais décidé de rapporter la valise parce que ça commençait à perndre une sale tournure, et en plus, votre Pierre-Paul et le flingueur, Philo, m’ont ffait je ne sais pas quel délire… Au début j’ai rien compris, ensuite j’ai fait semblant de ne rien comprendre, et puis il s’agissait pas clairement de cette valise, alors comme je ne savais plus du tout où j’en étais… Mais qu’ils se démerdent ! Et de toute façon, je ne crois pas au numéro de gros méchant du vieux parrain sur le retour…

Winny : J’espère que tu as raison d’être sûre… Et tu veux qu’on fasse comment ? On est coincé, ici ! Ça risque de mal tourner et de flinguer dans tous les coins… Ils ne vont pas nous laisser filer comme ça. Et avec la flicaille qui va se pointer !

Mercedes : J’ai une idée. Laisse-moi partir avec la valise et je te jure que je vais revenir… Et là, tu verras… Ce sera du velours ! On partira sans même se cacher ! Tu me fais confiance ?

Winny : C’est n’importe quoi, mais, oui, je te fais confiance.

 

 

Scène 2

 

Mercedes reprend la valise et monte en courant. Entrent Henri-Grégoire et Winston, celui-ci poussant un chariot portant un copieux petit-déjeuner.

 

Henri-Grégoire : Fin de la grève ! Ça n’aura pas duré longtemps. Comme après Carême, on se remplume. Curieux, quand même, ce revirement de votre part. Je déteste déjeuner seul. Vous n’avez pas faim ?

Winston : Merci, Monsieur Grégoire, mais j’ai déjà mangé ce matin, à 6 heures.

Henri-Grégoire : 6 heures ! Comment peut-on se lever si tôt ! Pas étonnant que vous soyez si vieux…

Winston : Mais, de la conversation, vous pourrez sous peu en avoir. J’ai croisé la dénommée Guiche dans les couloirs et qui, toujours aussi court vêtue, d’ailleurs, avait l’intention de se rendre dans le salon et ne savait pas comment s’y rendre. Je dois y retourner pour lui apporter une petite collation : je lui dirai plutôt de venir ici, si vous voulez.

Henri-Grégoire : Mais oui, mais oui, très bien ! Et pourquoi ce ton la concernant ? Cette pauvre fille, elle doit se sentir un peu perdue dans cette demeure. Il faut qu’on la mette à l’aise, hein ? Winston ?

Winston : Est-ce nécessaire ? Elle est du genre à l’aise.

Henri-Grégoire : Elle n’est pas comme les autres…

Winston : Ah non ! Ça se saurait ! On n’a pas ça dans les environs.

Il va pour sortir.

Henri-Grégoire : Au fait ! Merci pour ce somptueux banquet ! Vos revendications ont été entendues… je suppose.

Winston : Oui, mais par le Ciel… On devrait dire plutôt « mes prières » ont été entendues.

Henri-Grégoire : Ah ! Bon ! Vous priez maintenant ? Une crise mystique ? Remarquez, on dit qu’en vieillissant, on retombe en enfance… Mais vous, un lecteur de Voltaire et Diderot ! 

Winston : C’est à croire que le Ciel m’a entendu, bien que je ne prie pas… J’ai horreur de parler dans le vide. Ou alors, je ne savais pas que je priais, et l’autre, là-haut, il a entendu. Ça Lui va bien ça, d’entendre quand on le demande pas et de faire le sourd quand on attend que Lui pour s’en sortir.

Henri-Grégoire : Je vois que vous tenez la forme. Vous avez l’air satisfait d’un retraité qui s’est assuré une rente bedonnante.

Winston : Quand on a travaillé dur, on a droit à des compensations, tout de même.

Henri-Grégoire : Vous avez travaillé dur, oui, bon, c’est vrai que si vous comparez avec moi… Mais, il ne faut pas noircir le tableau : servir les Mortepierre, ça vous a plutôt réussi, vous êtes bien conservé !

 

Scène 3

 

Guiche descend l’escalier.

 

Guiche : Vot’larbin, il perd la tête vu son âge. Y devait venir me donner mon p’tit dej… J’en ai marre de poireauter dans le couloir ! Y veut qu’je prenne racine ?

Henri-Grégoire : Même avec Alzheimer, on ne peut pas vous oublier… et quant à prendre racine : impossible de vous confondre avec une banale plante d’ornement !

Winston : Rien ne vous obligeait à rester dans le couloir, je connais la maison, voyez-vous. Et puis mademoiselle ne doit pas se fatiguer vite à rester plantée à attendre… Elle doit avoir l’habitude.

Guiche : Eh ben non, tu vois, quand les affaires marchent bien, on reste pas souvent debout !

Henri-Grégoire : Elle est charmante.

Winston sort.

 

Scène 4

 

Guiche : (Regardant autour d’elle) Il a des drôles de libertés de langage, vot’personnel.

Henri-Grégoire : Vous l’avez vexé. C’est une vieille bête, mais il n’est pas méchant. Mais asseyez-vous donc, mettez-vous à l’aise… Enfin, encore plus à l’aise.

Elle s’assoit en effet, en adoptant des positions assez peu pudiques.

Henri-Grégoire : Vous prendrez bien quelque-chose. On a du café, du thé, un chocolat…

Guiche : Un rhum. Avec deux croissants.

Henri-Grégoire : (Troublé) Moi aussi, un rhum… et une petite rondelle de citron aussi, je crois.

Guiche : Si j’ai bien compris, il y a peut-être du boulot pour moi, ici. Moi, en tout cas, franchement, ça m’plaît déjà.

Henri-Grégoire : Vous voir à l’ouvrage me ravirait.

Guiche : Ça s’peut qu’ça t’fasse plus d’effet qu’ça encore.

Henri-Grégoire : Ça s’peut qu’ça… Oui, ça peut qu’ça sûrement… C’est vrai que nous devons nous mettre d’accord sur un projet, et c’est même plutôt vital, mais, hier, on en est resté à quelques principes seulement. Essentiels, vous allez me dire, puisqu’il s’agit de ne pas s’entretuer tout de suite.

Guiche : Des projets, dans ma vie, je n’en ai pas eu beaucoup. À chaque fois que j’ai essayé de monter quelque chose, il a fallu que je me retrouve au plumard. Heureusement, déjà, avec le bodybuilding…

Henri-Grégoire : Et que voudriez-vous faire ? Vos projets m’intéressent.

Guiche : Plus dans le tourisme.

Henri-Grégoire : Ah ! Vous aussi ! On y pensait…

Guiche : Mais c’est super ça ! Un truc du genre Conseil… Consultante… Voilà, c’est ça, Consultante.

Henri-Grégoire : Et on vous consulterait pour…

Guiche : Du conseil en vie amoureuse.

Henri-Grégoire : Une agence matrimoniale ?

Guiche : (Rire tonitruant) Manquerait plus qu’ça !

Henri-Grégoire : Vous m’rassurez.

Guiche : Ah, bon ?

Henri-Grégoire : Oui !

Guiche : J’vous aurais plutôt cru du genre mariage, et même marié.

Henri-Grégoire : Oh, non ! Mon père a déjà donné… Voyez le résultat : Henri-Grégoire de la Mortepierre, énième du nom, sans profession, criblé de dettes, mais bourré d’idées… des idées de toutes sortes… (Regard suggestif).

Guiche: Ben, c’est plutôt pas mal…

Henri-Grégoire : C’est une fille comme vous qu’il me fallait depuis toujours. Décontractée, à qui on a appris à faire des compliments aux hommes. C’est une tradition qui s’est perdue, même dans les meilleures familles. Vous, vous comprenez les hommes, quand tant de femmes casées ne savent pas le faire.

Guiche : Oh ! C’est très silmple, un mec, et au fond, pas bien méchant, en général : les hommes aiment les femmes qui sont contentes d’avoir un cul, voilà tout.

Henri-Grégoire : Ah ! La bonne philosophie ! Consultante en amour, et même en amour conjugal, d’ailleurs, c’est curieux, ces deux mots collés ensemble, ça fait triste, c’est malheureux à dire. C’est pas très éloigné de ce que vous faites déjà, à moins que j’me trompe.

Guiche : Non, tu te trompes pas, mon chat ! (Un silence) Tu fumes le cigare ?

Henri-Grégoire : Euh… Oui, à l’occasion.

Guiche : Tu vois, c’que je voudrais, c’est être à mon compte. C’est vrai, là, ça devient l’usine, on n’a pas le temps de souffler ! On peut pas prendre plaisir à son travail ! Et puis, avoir le temps, soigner la qualité du service, le suivi des clients…

Henri-Grégoire : Notre société est injuste avec vous, les frangines. Je ne dis pas que la Sécu devrait rembourser vos consultations, on en est loin, mais on devrait au moins reconnaître le service que vous rendez à la Nation.

Guiche : Oui, mais pas de malentendu, j’ai fait assez dans l’social, maintenant, j’aimerais bien profiter un peu et avoir une clientèle « choisie ».

 

Scène 5

 

Entre Winny.

 

Winny : Salut, tout le monde ! (Vient se coller à Guiche, qui s’est levée. Il lui met une main sur les fesses) Y a du boulot pour toi ici… Et du long terme ! J’suis sûr !

Elle le repousse et rajuste sa mini-jupe.

Guiche : Dans CDI, y a durée indéterminée, mais y a aussi contrat, et j’crois pas en avoir signé un avec toi.

Winny : On n’en a pas besoin, entre nous ! (Il la touche à nouveau) C’est une affaire de confiance.

Guiche : Pas touche !

Winny : Qu’est-ce qu’y t’prend ?

Guiche : On est c’qu’on est, on n’en a pas moins sa fierté. Et n’oublie pas que pour le casse, heureusement que j’étais là.

Winny : Mais… Moi, j’suis très fier de toi, ma poulette ! Un p’tit geste comme ça, c’est d’l’affection… Histoire de me rendre compte que t’es en pleine forme. Bon, on a bien ri, mais, il est temps de reprendre la main… Eh, c’est qu’jai investi, moi, pour toi.

Guiche : Non ! T’as pas investi pour moi, t’as investi sur moi.

Winny : Avec les nanas, c’est toujours comme ça ! Tout c’qu’on fait pour elles… Ça va jamais. J’ai des projets pour toi.

Guiche: Pas besoin de te fatiguer, moi aussi, je veux entreprendre. Tu vois, ça va te reposer : c’est fini tous ces soucis pour diriger ton personnel. Je vais bosser pour moi-même. Je veux m’assurer mes arrières.

Winny : Tes arrières, ils sont déjà vachement assurés !

Guiche : Avoir une clientèle de choix.

Winny : Là-dessus, garantie premier choix.

Guiche : J’crois qu’t’as pas encore pigé. Je veux monter ma propre affaire. Mais, je veux bien faire un marcher avec toi.

Winny : Quoi ? Tu t’prends pour une profession libérale !? Qui c’est qui t’a bourré l’mou avec ces idées subversives ? L’autre empafé de Pierre-Paul ? Ou alors le flingueur gominé ?

Guiche : Quoi ? Quoi ? 

Henri-Grégoire : Allons, Winny, je crois que vous pourriez considérer ses propositions.

Guiche : Me bouscule pas !

Henri-Grégoire : Allons, soyez corrects ! Vous n’êtes pas chez vous ici !

Winny : Quand il s’agit de mon pognon, je suis partout chez moi ! 

Guiche : En fait, t’as une mentalité petit commerçant.

Winny : Sois pas insultante, ou j’vais vraiment m’énerver.

Henri-Grégoire : Ce ne serait pas prudent, vu le contexte.

Guiche : Quand on voit le peu qui me reste quand il vient m’taxer.

Winny : Quoi ? Attends, attends… C’est ça qui t’chiffonne ? Tu veux une augmentation… Eh ben, voilà, OK, c’est accordé… Mais, n’empêche, tu vois, moi, j’prends peut-être le fric..

Guiche : « Peut-être »… sûrement, oui !

Winny : Mais, bon, c’est toi qui a la vraie richesse ! (Lui pelotant encore son postérieur).

Guiche : Tu crois pas si bien dire, c’est ma richesse, et ça va rester la mienne ! Et j’ai plein d’idées… On proposera un service de qualité. Conseils, relaxation, remise en forme, développement durable… un truc bio, psy et sexe… Monsieur (Désignant Henri-Grégoire) est prêt à me soutenir…

Henri-Grégoire : Vous soutenir, vous soutenir…

Winny : Ah ! D’accord ! Je vois ! Soutenir… OK… Soutenir de « souteneur », quoi !

Henri-Grégoire : Ne vous méprenez pas. J’avoue prêter une oreille attentive à des idées en effet très, très intéressantes… Et Mademoisqelle apporterait aussi à nos projets de mise en valeur du patrimoine une contribution qui profiterait à tous. Mais en aucun cas je n’aurais la prétention d’avoir sur cette charmante personne je ne sais quel aval…

Winny : Alors, si c’est comme ça , mon vieux, merci de me laisser régler mes affaires.

Henri-Grégoire : On se calme, on lâche la Demoiselle et on s’initie très rapidement à un des premiers principes de l’éducation rétrograde et conservatrice consistant à savoir garder sa place  (Guiche se met derrière Henri-Grégoire).

Winny : Si tu veux être son protecteur, va falloir négocier.

Henri-Grégoire : Du point de vue de la vôtre, d’éducation, la protection, ça ne se donne pas par altruisme, si je comprends bien. Il est question de transaction.

Winny :Voilà.

Henri-Grégoire : Seulement, quand on veut prospérer durablement, il faut être conscient des changements de conjonctures. Vous n’avez pas les meilleures cartes en main.

Winny : Ouais, je sais. Mais, bon, on peut toujours essayer. On peut pas laisser partir comme ça une fille avec qui on a vécu tant de choses.

Henri-Grégoire : Bien sûr ! Bah, oui… Je comprends bien, hein ! Il faut marquer le coup.

Winny : Voilà. Surtout que maintenant, j’men fous… Alors ! Alors !

Henri-Grégoire : C’est bien, c’est bien, ce détachement.

 

Scène 6

 

Entrent Bauduoin, Louis, Philo et Pierre-Paul. Letranu entre au cours de la scène.

 

Louis : Bonjour ! Alors ! La nuit porte conseil… Vous avez tous eu l’occasion de mettre à profit toutes les bonnes résolutions qui ont été exprimées hier ?

Henri-Grégoire : Il faut trouver quelque chose pour sauver le château : sauver le château, c’est nous sauver tous… On est tous d’accord, on y trouve tous notre intérêt. Mais vu la conjoncture, de Mortepierre au cimetière, il n’y a qu’un pied dans la tombe.

Baudouin : Nous avions pensé à l’hôtellerie… Ça se fait beaucoup… L’hospitalité des châtelains…

Pierre-Paul : Même si votre bâtisse est tout à fait agréable, il faut trouver des formules qui marchent, attractives.

Henri-Grégoire : On pourrait même penser à des forfaits ou des séjours à gagner à la télé ou sur les paquets de nouilles… 150 points et un chèque de 200€.

Philo : Des forfaits… Le forfait patron et sa secrétaire, ou groupe de pèlerins, équipe de foot, congrès d’ornithologues…

Henri-Grégoire : Le truc qui marche en ce moment, c’est le tourisme vert.

Louis : Le tourisme vert. J’connaissais le péril jaune, les ballets roses ou bleus…

Baudouin : Eh oui ! Les touristes viennent respirer le grand air de la campagne !

Henri-Grégoire : Oui, surtout en période d’épandage, quand ça sent le merde dans toute la région. Ils vont regretter leur pollution.

Baudouin : On prévoit des VTT, des sacs à dos, des boussoles, et hop ! C’est parti ! Ils vont crapahuter dans les champs et les bois, se paumer joyeusement, revenir les godillots tout crottés et quelques bleus, quelques entorses… Heureux !

Henri-Grégoire : Et nous, on va s’emmerder… comme des rats morts… des rats des champs, mais des rats morts. Un machin culturel… Oui, quelque chose qui nous enrichisse…

Winny : S’enrichir, ouais, c’est l’idée.

Henri-Grégoire : S’enrichir culturellement.

Louis : Un machin culturel pour s’enrichir culturellement, ça s’tient.

Baudouin : Tu nous as habitué à plus de subtilité dans tes raisonnements… même fallacieux.

Henri-Grégoire : Mortepierre deviendra le château élevé à la gloire des arts et du spectacle vivant.

Baudouin : (Aux autres ) Parce qu’il y des spectacles pas vivants…

Henri-Grégoire : Ça oui ! Il y en a… Plein de croque-morts partout, sur scène et dans la salle, tout de noir et gris vêtus, des gueules à vous enterrer le monde entier. Bien sûr, il faudra varier les styles, compter sur des choses plus grand public pour se donner les moyens d’accueillir des artistes moins conventionnels…

Louis : Ah ! oui. Le genre « résidence pour artistes ». Ça coûte du blé, ça rapporte rien.

Winny : Ces mecs-là, y sont souvent à moitié givrés !

Guiche : Parce que toi, tu t’situes comment ?

Henri-Grégoire : Je suis sûr qu’en se débrouillant bien…

Baudouin : Ce n’est pas gagné.

Henri-Grégoire : On peut toucher un public disons, populaire… Les gens de la rue…

Baudouin : Des gens de la rue ? Il n’y a même pas ça ici. Allons ! Henri-Grégoire, retombe sur terre. La culture ici ? Ça dépasse pas le genre "soirée loto à la salle des fêtes", choucroute du Téléthon et Miss pâturages...

Henri-Grégoire : Des choses pour un large public et puis des choses plus…

Baudouin : Et de l’avant-garde, bien sûr :  ça crie, ça s’tortille dans tous les sens, ça s’roule par terre à poil en poussant le brame du cerf…

Winny : Faut du cul.

Henri-Grégoire : Pas forcément des spectacles kamikazes… Mais du théâtre plus engagé, plus critique, plus réaliste.

Pierre-Paul : Ah, oui… l’histoire d’une immigrée bretonne bébé éprouvette adoptée par un couple inuit, et qui cherche sa vraie mère atteinte du sida dans les rizières de Chine, ou bien le dialogue entre un poilu mort-vivant et Beethoven cloné à partir d’un de ses boutons de manchettes…

Winny : Faut du cul.

Guiche : J’suis d’accord avec lui.

Pierre-Paul : Vous m’étonnerez !

Henri-Grégoire : (D’un coup sérieux et sans plus d’exaltation) Il n’a pas tout à fait tort.

Letranu entre et écoute.

Winny : Des filles à poil, t’auras jamais de meilleure garantie pour ta recette. Et d’la bouffe. Quand il y a d’la bouffe, ils sont tous là.

Baudouin : De la bouffe, des filles à poil… un bordel ! On en revient toujours là.

Winny : Oh là ! C’est pas parce que des nanas mettent en valeur leur plastique… Ça peut être vachement artistique ! Le truc bien chiadé, tu vois !

Henri-Grégoire : Oui, dans un cadre cosy… du velours partout… des super fauteuils…

Baudouin : Et une lampe rouge au-dessus de la porte.

Henri-Grégoire : Non, mais, tu caricatures ! Il y a des choses à faire, en partant de l’idée du tourisme : proposer un service complet au client… Mademoiselle a des idées très novatrices sur la question… et un certaine expérience.

Baudouin: Des idées… Je ne doute pas de ses facultés d’imagination ni de son savoir-faire

Henri-Grégoire : Elle peut apporter à nos projets une contribution aussi lucrative que moralement bénéfique.

Baudouin : Moralement…

Henri-Grégoire : En venant ici, nos clients auront besoin, dans un cadre de verdure et emprunt d’Histoire, de soins de relaxation, de remise en forme, de… Enfin, quoi ! Soins de l’âme, du cœur, et soins du corps !

Baudouin : Tu as définitivement perdu tout sens commun, mon garçon !

Henri-Grégoire : Ce qui est commun, ça m’déprime, d’abord, et puis, il n’est pas question d’une quelconque exploitation illicite… Guiche agit de son propre gré et apportera ce dont tant d’hommes et de femmes ont besoin, au profit du bonheur des couples et des esseulés et ce sera plus marrant que chez un sexologue ou un psy. Au profit de l’amour ! Au profit de l’humanité ! Tu vois ? Tu vois, hein ?

Guiche s’assoit dans un fauteuil, sa jupe remontant à l’extrême, regards médusés.

Baudouin : Oui… Je vois… Je vois très bien… Il faut y réfléchir … sérieusement.

Louis : Mais avec vos idées, pourquoi pas accueillir des séminaires pour anticonformismes fortunés. Je peux vous trouver de la clientèle.

Letranu : Ben voilà ! Tous les malfrats de haut-vol viendront se requinquer, se mettre au vert et passer des deals juteux en sirotant leurs cocktails « bio ».

Henri-Grégoire : Il faut prévoir une salle au sous-sol avec baignoire et électrodes ?

Winny : Pour la bouffe, je connais un pote, un vrai pro ! Il tient un resto afghan qui s'appelle "Chez Marco", rue de Budapest.

Henri-Grégoire : La mondialisation est à notre porte.

Baudouin : Voilà, on a une idée sympa, honnête, et voilà ce que ça devient ! Il y en a qui réalisent leurs rêves, moi, j’ai pas cette chance, je réalise tous mes cauchemars.

Henri-Grégoire : Et si on ouvrait une secte : on a le principal, un château. (À Louis) Et en cas de coup dur, pour un suicide collectif, je suis sûr que vos sbires sauront très bien l’faire.

Philo : Possible que le suicide collectif, ça arrive plus tôt qu’prévu. Faut pas oublié que ça commence à sentir fort le poulet dans le coin… Sauf votre respect Monsieur l’Commissaire.

Letranu : Mais, si j’ai bien compris, Baudouin, tu ne serais pas un peu mêlé à la tépidente vie politique de cette souriante commune ? Je ne suis pas sûr que ce soit compatible avec des projets de ce genre…

Baudouin : Oui, nous sommes en effet impliqués dans la politique locale. Enfin, pour être exact, on est sollicité… J’essaie de me trouver une bonne raison d’accepter… Je fais de mon mieux, de bon cœur, mais… Déjà, les cocktails… « cocktêill-le »… à la mairie avec le mousseux tiède, les petits fours mal réchauffés… On n’a pas idée de se réunir aussi souvent quand on a aucune conversation… Et puis les soirées Miss village, choucroute dansante et arbre de Noël pour des vieux qui passeront pas l’hiver… Au secours ! Je m’étais juré de ne jamais me mettre aux anti-dépresseurs.

Letranu : Te solliciter… Il ne sont pas trop regardants pour ce qui est du casier judiciaire !

Baudouin : C’est pas écrit sur mon front… Et puis, l'éthique de la République n'est pas fondamentalement différente de celle des monarchies, elle a surtout eu le génie de faire chanter la vox populi sans trop déranger le jeu du pouvoir. Et au service de l'Etat, j'ai remarqué bien souvent que les exigences morales qu'on impose à des fonctionnaires semblent diminuer à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie. Regardez comment d'anciens ministres pourtant corrompus jusqu'à l'os se retrouvent au bout du compte lavés de tout, et par le peuple lui-même, par celui-là même dont on a exploité l'ignorance et la naïveté versatile, et pour cause... Le marketing électoral permet des prodiges ! D’ailleurs, on respecte et on honore toujours celui qui ne fait rien : parce qu’il rend service à ce qu’il y a de plus important, la susceptibilité, même si par le passé, il a commis le pire. De ce fait, au regard d'un certain nombre d'intérêts des populations dont on s'assure la satisfaction, surtout quand cela ne coûte pas cher, les mauvaises actions qu'on a pu commettre sont peu de choses.

Letranu : Je suppose que ce n'est pas avec ce discours que tu as suscité les faveurs de la commune. Tu ne t’es pas retrouvé engagé dans la préoccupation du bien commun pour la restauration d’un ordre féodal ?

Baudouin : Non, élections communales en vue... On nous a pressentis… Ironie du sort... Après tout, les Mortepierre ont toujours joué un rôle honorable dans l'histoire de cette région. C'est vrai qu'avec les troubles de 1789...

Letranu : Tu appelles ça des "troubles"... 

Baudouin : On a été un peu refroidi... Ou même tout à fait refroidi, ce fut le cas de Gaston de la Mortepierre dont la tête a fini quelque part dans le parc... Histoire d'aider le peuple à trouver le goût de la paix et de la fraternité. Mais, dans l'ensemble, les gens du coin ont été très corrects... Le château, qui nous est resté en témoigne encore.

Letranu : Baudouin de la Mortepierre, ancien trafiquant de valeurs monétaires, futur trafiquant de valeurs républicaines, vieille noblesse féodale et décadente élue par le peuple pour défendre ses intérêts… drôle de combinaison.

Baudouin : Notre République en est de toute façon à générer des aberrations, des monstres, comme à la veille des grandes catastrophes prophétiques, les femmes enfantaient d’enfants à têtes de cochons les nuits de pleine Lune. Quoi qu’il en soit, je ne répondrai pas à cet appel de la Nation. Ce n’est pas à cause de mon passé, oh non ! J’aurais parlé de transparence… ça marche à tous les coups. La transparence, c’est une couverture comme une autre, sans doute la plus efficace. Mais il se trouve que même pour mentir, même pour profiter du système avec cynisme, il faut y croire, croire au moins à son propre intérêt… Et je n’y crois pas assez. Certains ont la folie de rendre service à leurs semblables, je ne peux pas, d’autres ont le génie de seulement le faire croire, je ne sais pas faire ça. Je suis à la fois trop égoïste et trop honnête…

Louis : Moi aussi, j'ai fait de la politique... Alors...

Letranu : De la politique, Louis ? Tu veux dire quand tu faisais envoyer des cercueils miniatures en cadeau à des ministres, ou quand, sur la table de tes soi-disant petits déjeuners de travail, on servait des pains de dynamite plutôt que des croissants au beurre, et que les négociations se signaient entre une seringue et une roulette russe...

Louis : Tu exagères, Georges.

Letranu : Pas du tout, pas du tout, t'as eu une période pénible, tu sais...

Louis : C’est du passé… Et ne crois pas que je sois incapable de travailler pour le bien commun… Je viens du peuple, moi…

Henri-Grégoire : Du peuple ? Oh, là… Fini, ça ! Dépassé ! Le peuple, ça n’existe plus.

Louis : Je connais les gens de la rue, moi !

Baudouin  : Dis plutôt les gens du trottoir, Louis, et surtout les filles du trottoir ! Et les gens de la rue… ici, c’est notre bon vieux Amour Pilard.

Henri-Grégoire : Je crois que pour le château, il va falloir penser à quelque chose de plus terre à terre, ou alors se passer tout à fait de la participation des indigènes.

Winny : Faudrait changer l’monde…

Henri-Grégoire : On ne refait pas le monde ailleurs qu'au bistro, entre deux verres. (Il se sert un Whisky).

Philo  : On va bientôt aller sur Mars… On va peut-être les trouver les p’tits hommes verts, ça nous changera.

Louis : Petits hommes verts ? Y a pas de petits hommes verts ! On va être obligé de continuer avec ces vieilles tronches de terriens.

Guiche : Moi, les martiens, ça m’fait pas fantasmer ! Vu la tronche qu’on leur donne, ça m’dit rien de faire le bonheur d’un bibendum gluant en étant gênée par ses antennes. (Elle se penche outrageusement sur Louis en se servant sur le chariot du petit-déjeuner)

Louis : (À Baudouin) Diable ! Certaines femmes ont un décolleté qu’on n’ose pas trop regarder tellement on a l’impression d’y voir déjà leurs fesses ! Mais, pardonnez la crudité de mes paroles, c’est l’enthousiasme, je ne voudrais pas vous faire rougir.

Guiche : Rien peut me faire rougir à part les contacts répétés.

Baudouin : Oh là…

Henri-Grégoire : Charmante !

Letranu : Bon ! On pourrait prolonger ce moment de poésie encore longtemps, mais la cavalerie approche. Bien entendu, personne ici n’a braqué de banque, n’a été pris en otage, ou n’a été le parrain de la pègre de Paris et sa ceinture pendant 40 piges, personne n’a évidemment l’habitude de se faire appeler le porteflingue, la gâchette ou encore le désoudeur par son employeur. Bref, tous purs et sans casier comme le nouveau-né.

Philo : Moi, j’ai toujours vu les choses comme ça.

Henri-Grégoire : C’est la société qui nous corrompt.

Louis : Tout à fait d’accord. Et comme on peut pas faire sans… autant tous les niquer.

Winny : Bien parler !

Letranu : Attention ! Hein ! Personne ne tire ! Hein ! On ne cède pas à l’émotion. D’ailleurs, c’est bien simple : tous les flingues, allez ! Sur la table. (Philo et Louis posent leurs diverses armes).

Henri-Grégoire : Je suppose qu’on laisse pas les flingues là. Ils ne font pas tellement armes de collection.

Baudouin : On n’a qu’à les planquer dans le fauteuil, là… le coussin est très épais.

Winny : Là ?

Baudouin : Oui, là. Pourquoi ? Vous aviez d’autres projets ?

Philo: (Retirant le coussin, il trouve et montre le revolver de Guiche et Winny) Qui a perdu ça?

Winny : Ooh ! Ça alors ! J’savais pas où j’avais bien pu le mettre ! (Vient pour le reprendre)

Philo : Eh ben ! Il reste là, comme ça, il est pas perdu. Avec les autres. (Il replace le coussin).

Guiche : Celui qui va s’asseoir là, faudrait pas qu’un coup parte.

Winny : Y pourra dire qu’ça lui troue l’cul ! (Rire d’idiot profond).

Guiche : Eh ben, toi ! C’est même plus l’niveau zéro, c’est l’niveau moins deux, dernier sous-sol, fond d’la cour à droite!

Letranu : Bon ! Distribution des rôles… Et personne ne peut espérer se défiler et profiter de l’occasion pour se faire la malle…

Louis : Se faire la valise, en l’occurrence.

Letranu : On n’a pas l’temps de s’occuper de cette histoire de valise, mais dès qu’on sera moins pris, on s’y remet.. Vous (À Pierre-Paul. Il ouvre le sac de voyage et en sort une veste, une cravate et une perruque), vous mettez ça…

Pierre-Paul : C’est quoi ça ?

Letranu : Ça s’voit pas ?

Baudouin : D’où tu sors ça ?

Letranu : Winston a trouvé chez ton fils les accessoires de théâtre qu’il garde dans ses appartements.

Henri-Grégoire : Eh ! Oui ! Le théâtre ! Le bon vieux temps… Je les avais oubliées, ces vieilles nippes ! C’était pour les rôles d’une pièce réaliste, un vrai chef d’œuvre ! L’auteur s’est suicidé.

Pierre-Paul s’habille et met la perruque.

Letranu : Vous êtes le comptable des Mortepierre… Pour vous faire de nouvelles identités, on verra après, j’ai des relations. On retrouvera jamais les braqueurs fous, le banquier, sûrement de mêche, s’est volatilisé, affaire classée. Pour toi (À Winny) : ça (Sort une casquette et un costume sombre). Le chauffeur des Mortepierre.

Winny : Ça m’plaît ! (Il va derrière un paravent pour se vêtir).

Baudouin : Il va falloir qu’on achète une nouvelle voiture, plus adaptée, parce qu’un chauffeur qui conduit une Twingo, ça passera assez mal.

Letranu : Tu en auras les moyens, mais si tout se passe bien. Je veux que tout le monde soit ici et… (Un temps).

Baudouin : Et ?

Letranu : Et… la grand-mère… Où elle est ?

Henri-Grégoire : Grand-mère est bien inoffensive.

Baudouin : Pas vraiment…

Louis : (À Letranu) Tu crois quand même pas que c’est elle qui a chouré la valise !

Letranu : Non, mais, elle n’est pas contrôlable. Imagine qu’elle débarque et raconte tout et n’importe quoi.

Henri-Grégoire : Elle raconte surtout n’importe quoi, et même exclusivement n’importe quoi.

Letranu : Et puis si c’est les gendarmes, je suppose qu’ils connaissent bien les Mortepierre. (À Baudouin) Con comme tu es, tu dois même inviter le Capitaine de brigade pour des bridges, entre un cognac et un cigare…

Henri-Grégoire : Tiens, au fait ! Les cigares !

Letranu : Il vaut mieux l’avoir sous la main et la neutraliser ici. Ne vous inquiétez pas, on ne lui fera aucun mal.

Baudouin : Et dire que c’est un flic qui me dit ça !

Letranu : Pas question de laisser à ce bolide la libre circulation. Et il vaut mieux que mes chers collègues aient tout le monde sous la main tout de suite, ils n’en partiront que plus vite.

Henri-Grégoire : Mais pour ce qui est de l’empêcher de parler… surtout sans sa télé, elle doit être dans état d’agitation mentale…

Louis : Vous avez peut-être quelque chose pour ça… Je ne sais pas, du valium. Si vous voulez, on a aussi avec nous quelques petites potions tranquillisantes. Des cocktails maison dont notre ami Philo a les recettes exclusives. Il ne se sépare jamais de sa petite sacoche.

Baudouin : Ce n’est pas à son âge qu’elle va commencer la consommation de psychotropes !

Henri-Grégoire : Au contraire, à son âge, elle peut y aller…

 

Scène 7

 

Entre la grand-mère dans son fauteuil.

 

Letranu : Ah ! Nous n’attendions plus que vous, chère Madame !

Joséphine : Et pourquoi faire ? Gredin !

Letranu : Nous avons besoin de votre concours…

Joséphine : Vous pouvez vous asseoir dessus !

Baudouin : Belle-maman, écoutez donc ! C’est pour une bonne cause. Ça peut sauver…

Joséphine : Rien du tout ! Rien ne peut plus te sauver, suppôt de satan ! Espèce de canaille qui avez débauché ma fille…

Baudouin : De quoi parlez-vous ? Ne me dites pas qu’il s’agit encore de notre mariage ! Il y prescription maintenant !

Joséphine : Ma petite fille, ma chère petite fille… Oui, mon petit ange, ma petite rose du printemps, mon petit oiseau d’amour… Mon trésor d’innocence et de beauté ! Une fille… dépravée, une catin, une traînée à la solde de ce rustre voleur, trafiquant, proxénète, ce triste sire Baron de Mortepierre, le bien nommé, Baron de sa pierre tombale ! Qu’il pourrisse en terre, et toi aussi, je ne te connais plus, tu lui as vendu ton corps et ton âme ! Pourris avec lui ! Pourrissez tous, pourceaux des mortecouilles !

Louis : Elle est très remontée, votre belle-maman.

Joséphine : Moi ! Joséphine de la Barquette ! Je ne me commetterai pour rien au monde avec vous ! Racaille !

Philo : Il va falloir qu’elle se calme, la grand-mère !

Pierre-Paul : (À Letranu) Si vos copains la trouvent dans cet état…

Winny : Et si elle commence à tout déballer, on est bon pour se faire emballer !

Joséphine : Qu’est-ce qu’il a à prendre la parole, le sauvage ! Je veux quitter cette demeure maudite où se côtoient la pègre, les fonctionnaires véreux, les filles de rien et les baloubas !

Winny : Elle va la fermer, la vioque ? Ou j’vous jure que j’vais contribuer fissa à renflouer le déficit de la sécu !

Joséphine : Je veux retourner là-bas ! Près de mon Bertrand ! Ce héros qui avait su mettre au pas tous ces barbares indigènes qui croupissaient dans les miasmes ! Non… C’est vrai, les nègres l’ont mangé, mon Bertrand ! Ils ont mangé mon Bertrand !

Guiche : Elle est complètement dingue !

Henri-Grégoire : Depuis que la télé est en panne, elle ne tourne plus bien rond… Ne faites pas attention. C’est une pauvre femme, elle a tant souffert. Mais au fond…

Francis : Au fond, c’est une schizo maniaque dangereuse, oui !

Henri-Grégoire : Quand on dit que la télévision est faite pour endormir les peuples. Il faut avouer que c’est un instrument nécessaire à la paix des nations.

Baudouin : On n’aura pas le temps de réparer le téléviseur.

Louis : Philo… On a besoin de ta médecine.

Baudouin : Me me la tuez pas tout d’même !

Louis : Ne t’inquiéte pas, ça ne peut lui faire que du bien.

Philo : J’ai un truc infaillible, et faites-moi confiance, c’est innoffensif.

Il sort d’une petite mallette placée près d’un meuble un long pistolet qu’il charge d’une seringue soporiphique. La grand-mère commence à rouler vers la sortie.

Louis : Fais gaffe, elle se tire !

Philo : Attends !

Il court et se place devant elle, qui recule puis bifurque pour rejoindre une autre porte. Elle roule sur les pieds de Letranu et bouscule d’autres personnes pour passer. Philo se prépare à tirer, il vise. Les autres prennent peur et s’écartent. Elle fonce vers la porte côté cour.

Louis : On perd du temps, là !

Philo : (À Joséphine) Puisqu’on vous dit que c’est indolore et inoffensif.

Letranu : (À Baudouin) Je comprends que la méthode paraisse brutale. Mais d’une part, ce n’est pas plus terrible qu’un petit vaccin et, d’autre part, si Madame ta belle-mère voulait bien coopérer, nul besoin de cette arme barbare… Et ça nous éviterait de nous retrouver tous en cabanne avant la fin de la journée.

Baudouin : (Regardant sa belle-mère dans les yeux) Belle-maman, faites-moi confiance… C’est pour votre bien et pour le nôtre. Ce serait une catastrophe si vous commettiez le moindre impair… La situation est sérieuse, maman. Vous n’avez qu’à rester là sans rien dire et nous laisser faire. On le fait pour le château, pour la famille… Et je vous assure que ce n’est pas si malhonnête que vous le pensez.

Winny : Moi, je serai pas rassuré, même si elle nous jure de pas foutre le boxon.

Philo : (Arrivé près de Joséphine) Écoute-moi bien, la reine mère : ou bien tu prends un petit décontractant comme une gentille petite grand-mère qui fait de son mieux pour aider ses enfants et ses petits enfants, avec un verre d’eau et une petite pilule bleue… ou bien… (Il montre l’arme).

Joséphine : Soit. Je me rends.

On lui donne un verre et le comprimé.

Baudouin : Il faut de l’eau.

Louis : Plus le temps.

Henri-Grégoire verse du whisky.

Baudouin : Vous êtes sûr qu’il n’y pas de contrindication à avaler ça avec de l’alcool ?

Philo : Mais non, mais non… Allez !

Elle boit. Soulagement général.

 

Scène 8

 

Winston entre.

Winston : (À tous) Je vous informe que Monsieur le Garde-Champêtre se trouve devant les grilles. (À Baudouin) Que dois-je faire, Monsieur ?

Baudouin : Mais… rien. Je pense qu’il va trouver leur chemin tout seul.

La grand-mère repart et se dirige à nouveau vers la sortie. Philo et Winny accourent de chaque côté du fauteuil et la prennent au vol, la soulevant et la transportant pour l’asseoir sur le divan. Elle gesticule, se débat et crie. Le fauteuil bute contre la porte. Philo et Winny le ramènent vers le centre de la scène.

Winny : Allons, allons ! C’est pour votre bien qu’on fait ça !

Philo : De toute façon, dans quelques minutes, elle va se calmer… Vous allez voir…

Elle se calme en effet progressivement et somnole. On sonne.

Letranu : Nom de Dieu !

Pierre-Paul : Et les rôles ? Qui dit quoi et qui fait quoi, au juste ?

Letranu : Pas de problème !

Guiche : Ah ! Bon ! S’il n’y a pas un problème, là, c’est quoi ?

Baudouin : Surtout que Pilard, vous en avez sans doute déjà eu l’intuition, est plutôt con.

Louis : Ouais, mais l’avantage, avec les vrais cons, c’est qu’ils sont prévisibles : ils font forcément ce qu’il y a de plus con.

Letranu : Pas si simple : ce qu’il y a de plus con, ça dépasse l’imagination de quelqu’un qui est trop intelligent pour y penser.

Baudouin : Et puis, comme tous les cons pas assez idiots pour être inoffensifs, il est inconsidérément curieux.

 

Scène 9

 

Amour Pilard entre.

 

Amour : Oh lo lo lo lo ! M’sieur l’boron ! M’sieur l’boron !

Baudouin : Oui… Bonjour, Monsieur Pilard.

Amour : Quél offére ! Quél offére ! N’avé pos b’soin d’ço ! C’te rocâille-lo ché nous ! Hein ? Hein ? Dites… dites… M’sieur l’boron… (Silence).

Baudouin : Ah ! Vous allez être déçu, sans doute. Votre émotion risque fort de ne pas être aussi communicative que vous le pensiez. Mais, je suis sûr qu’avec quelques précisions sur le sens de vos paroles, nous serions sans nul doute sensibles à ce qui motive ainsi vos exclamations. De quoi s’agit-il ?

Amour  : Quouô ?! Pas possibe ! Sové rin d’tout ça, vous ? Sové rin ?

Baudouin : Sans doute, car si je le savais, il n’y aurait guère avantage à vous le demander.

Amour : Z’avez pos eu vent ? Le hol-up (« u » prononcé à française) du Crédit Lib’ du Poitou ?

Baudouin : Ah, mo foi non…

Letranu : Disons que nous en avons eu quelques échos, en effet… Mais peu de détails…

Amour : Ben, z’avez eu vent ou z’avez pos eu ?

Letranu : On a eu vent, on a eu vent.

Baudouin : Mais notre télévision est tombée en panne.

Amour : Oh !

Winny : (Très nerveux) Et la radio aussi, c’est con…

Amour : Oh !

Henri-Grégoire : Vous allez dire qu’on pouvait lire les journaux, vous allez dire ça…

Amour : Oh…

Winny : Pas de journaux ! On en aurait eu…

Guiche : On aurait pu.

Henri-Grégoire : On aurait lu.

Winny : On aurait vu.

Baudouin : On aurait su… mais, pas de journaux !

Amour : Oh… Bon… D’accord… (Regarde, intrigué,  la perruque de Pierre-Paul)

Baudouin : Mais je vois que vous tenez avec un louable zèle votre rôle de messager.

Letranu : Et pourquoi cette histoire de hold-up vous amène ici ? Nous sommes loin de la région où ce tragique événement a eu lieu.

Amour : Oh ! Y’o pos eu d’effusion d’sang.

Baudouin : Ah ! Bon ! Ils ont plutôt bien fait les choses, alors.

Amour : Bin fait, bin fait…

Baudouin : Dans la technique, je veux dire, cela va de soi. Jamais je ne me permetterais de louer la spoliation de ceux qui ont assez de biens pour en mettre de côté, quand tant d’autres n’en n’ont même pas assez pour avoir le temps d’en voir la couleur.

Henri-Grégoire : Mais après tout, le vol fait lui aussi parti du système de l’offre et de la demande, de la logique du gain…

Amour: Oh lo, M’sieur Grégoire, j’vous r’conné bin lo ! Déjo tout p’tit, hin ? C’te gâlopin ! Mais cé quand même l’argent du contribuab’

Henri-Grégoire : Eh, bien, comme ça, le contribuable a continué à contribuer.

Amour: Et qu’est-ce que vous faites de lo loi ?

Henri-Grégoire : Et la loi, que fait-elle de nous ?

Amour : Bon ! Tout cos, cé mouo qu’a trouvé leur estofféte !

Baudouin : Félicitations, Monsieur Pilard ! Elle n’est pas sur mes terres, j’espère…

Amour : Bin, cé qu’si, bin cé qu’si !

Henri-Grégoire : Fâcheux…

Letranu : Toutefois, nous n’avions rien remarqué, et ces brigands doivent être loin à l’heure qu’il est.

Amour : Oh bin ço oui, à c’theure, cé clére !

Baudouin : Donc… voilà.

Amour : Mé simpement les gendormes, y pensent posser vous rende une visite.

Baudouin : Mais, nous sommes à leur disposition, la porte est ouverte.

Amour : Oh mé, j’ai bin pensé…

Henri-Grégoire : Aïe…

Amour : J’ai bien pensé qu’on allait vous dérangé comme ço ! Mouo j’leur ai dit, hein ! J’vé d’abord vouor si ço dérange pos M’sieur l’boron ! Comme ço, j’y ai dit !

Louis : Que d’égards !

Letranu : Les privilèges aristocratiques survivent encore bien dans nos campagnes.

Baudouin : Eh bien, c’est une très bonne initiative que vous avez eue là ! Dites leur…

Letranu : Inutile de les retarder : vers midi… dans une heure…

Baudouin : Voilà.

Amour : Très bin… mé y pouvé v’nir pus tord, hin !

Joséphine : Ils ont mangé mon Bertrand ! (Silence gêné).

Amour : Cé qui donc, c’te Bertrand ?

Baudouin : C’est… son chien.

Amour : Drôle de nom pour un chien.

Baudouin : C’est en souvenir de son défunt mari.

Amour  : Curieux, ço, donner l’nom d’quéqu’un à son chin.

Guiche : Pourquoi pas ? C’est gentil, les chiens.

Baudouin : Ça s’fait beaucoup en ce moment, y paraît… C’est, comme on dit, un « phénomène de société »

Winny : Ça s’mange, le chien.

Baudouin : Ma pauvre belle-mère n’a plus toute sa tête depuis la mort de son mari.

Henri-Grégoire : Et maintenant, son chien… le sort s’acharne… la vie est-elle cruelle, hein ?

Amour : Je ne me souvenaé pas qu’elle ové un chin, vo’mére.

Henri-Grégoire : Oh ! Mais… tout petit… Tout petit… Oh là là ! Vous auriez vu ! Oh, et m^me pas, vous ne l’auriez pas vu… On ne le voyait pas… On le perdait tout l’temps. Alors, elle le sortait jamais de sa chambre.

Amour : Et on li a mangé ?

Letranu : Je ne suis pas sûr que ce soit un élément clé pour l’enquête.

Baudouin : Ils s’est sauvé… Et alors, les deux molosses qui gambadent dans le parc…

Amour : Ils ont dévoré son chin !

Henri-Grégoire : Oh, mais il était tout petit, ils ont dû le prendre pour une souris.

Amour : Ça doit pas avoir l’méme goût, méme pour les chins, entre un autre chin et une souris…

Baudouin : Sûrement, mais, quand ils ont dû s’en rendre compte, c’était trop tard, pensez ! Ils avaient déjà bien mordu dedans… Alors, l’appétit aidant…

Amour : Mais, y sont dangereux, ces chins !

Baudouin : Mais vous-même, vous n’avez pas été inquiété par des bêtes de concours ?

Amour : J’ai l’hobitude…

Henri-Grégoire : L’homme est un loup pour l’homme, mais le chien aussi…

Pierre-Paul : Le chien aussi est un loup pour l’homme ?

Henri-Grégoire : Non, est un loup pour le chien.

Louis : Et alors, quand le loup devient un chien pour le loup… 

Henri-Grégoire : Ou même un homme pour le loup… ou un chien…

Guiche : Moi, j’aime pas les clebs… ça chie partout, ça pue, ça s’renifle les trou d’bal tout l’temps…

Henri-Grégoire : D’ailleurs, on appelle ça un chien, parce que dans chien, il y a chie…

Baudouin : Mais non, ça vient du latin… canis…

Henri-Grégoire : Oui, canis, canis, c’est tout mimi, un peu pédant aussi… Mais avec ça, le bon sens gaulois te l’a changé en chianis et puis en chien… Parce que, c’est de notoriété publique, ça chie partout.

Guiche : C’est quelque chose d’avoir fait des études… La haute société, tout de suite, quand on la fréquente, on sent qu’on est très au-desssus…

Baudouin : Seriez-vous ironique ?

Guiche : Érotique, on m’la dit souvent… mais pas ironique.

Amour : Mé… aussi.

Baudouin : Quoi, encore ?

Amour : Ben mé… L’é pos su’son fauteuil, vot’belle-mére…

Henri-Grégoire : Bien vu… Vous êtes perspicace.

Baudouin : Eh bien, on l’emmène à réviser.

Amour : Vot’belle-mére…

Baudouin : Mais, non, bien sûr, le fauteuil… Un petit graissage, les freins, les suspension…

Henri-Grégoire : Et puis, ça lui fait du bien aussi à grand-maman, de changer, de se dégourdir les jambes… Si j’ose dire.

Baudouin : (À son fils, plus bas) Mis tu oses, tu oses… Tais-toi donc !

Amour : Et, vot’fille ?

Baudouin : Ma fille ? Ma fille, ma fille…

 

 

Scène 10

 

Mercedes entre par le côté cour, la valise à la main. Elle se place parmi les autres et pose la valise à un endroit très visible.

Baudouin : Ah ! Ma fille ! La ciel vous aura entendu !

Henri-Grégoire : (À part) Ou l’enfer.

Baudouin : C’est quoi, cette valise ?

Mercedes : Je pars.

Baudouin : Comment ça, tu pars ?

Pierre-Paul : (À part) Nom de Dieu ! La garce !

Letranu : Vous nous quittez déjà ?

Mercedes : Quitter est bien le mot juste : je ne vais pas continuer à moisir ici.

Baudouin : Quoi ? Ma fille ? Ma fille ! Comme ça ! Tu nous laisses tomber !

Amour : Ah ! Qué-ce voulez ? La jeûnesse ! C’est dur quand les enfants y quittent le nid… Mais les meilleures choses, elles ont une fin…

Henri-Grégoire : Oui, et pas les pires.

Baudouin : Mais, enfin ! Tu ne peux pas nous faire ça ! Tu ne peux pas nous quitter comme ça !

Mercedes : Tu veux que je m’y prenne comment ? Un billet de train, une valise, des adieux poignants… et allez, ne t’en fais pas, des aux-revoirs poignants…

Baudouin : Mais la valise, justement.

Mercedes : Quoi, la valise ?

Baudouin : Mais, ce n’est pas tienne. Tu t’es trompée… Voyons !

Mercedes : Tu crois ?

Baudouin : Mais oui, mais oui !

Mercedes : Ah ! Peut-être, en effet.

Amour : En tous cos, ço peut pos êt’ celle des broqueur de la banque, hein ? (Rire)

Louis : Ah, Ah ! Non… Bien sûr.

Merceredes : Tu peux bien me la laisser, elle est déjà faite. Tu n’auras qu’à prendre une des miennes si tu as besoin.

Baudouin : Oui, mais, ce n’est pas la même chose.

Mercedes : (Elle prend la valise, tous les regardent, tétanisés) Tu viens, Winny ?

Baudouin : Tu n’as pas besoin du chauffeur !

Mercedes : Je pourrais conduire toute seule jusqu’à la gare et vous laisser la voiture là-bas, mais il se trouve que le chauffeur, j’en ai besoin, mais pas pour conduire… Et même j’en ai un besoin vital… N’est-ce pas, mon chéri ?

Winny : Euh, oui…

Guiche : Qu’est-ce que c’est qu’ces conneries ? Winny !

Joséphine : Sodome et Gomorrhe ! La fin du monde ! Elles enfanteront de poulpes aux yeux verts et les moutons mangeront des rats !

Amour : Diabe ! J’crois qu’vot’belle-mére n’est pos dans son étot…

Baudouin : On a essayé un nouveau médicament et ça ne semble pas trop bien lui convenir.

Henri-Grégoire : Mercedes, là, tu m’épates !

Mercedes : (Arrivée à la porte) Tu viens ?

Winny la rejoint. Ils sortent.

 

Scène 11

 

Henri-Grégoire : Eh ben ! Putain !

Mercedes reparaît.

Mercedes : Au fait, Monsieur Pilard… (Silence angoissé) Vous êtes bien venu à pied.

Amour : Oui.

Mercedes : On vous raccompagne. Vou allez où ?

Amour : O lo gendormerie.

Mercedes : Très bien, ça ! On vous dépose en allant à la gare.

Amour : Oh bin, cé pos d’refus !

Ils sortent.

 

 

 

Scène 12

 

Louis : La petite salope !`

Baudouin : Attention ! Tu parles de ma fille.

Henri-Grégoire : Il faut avouer ! Quand même !

Guiche : Ça ! Elle nous a bien doublés… Et je reste poli.

Pierre-Paul : Pas d’morale… Drôle de génération.

Baudouin : Ma fille a été bien élevée ! Nurse anglaise, pension suisse, Maîtrise de Lettres à la Sorbonne.

Louis : Ah oui ! Ça, pour maîtriser, elle maîtrise ! Elle se barre avec la caisse ! Uniquement animée par l’appât du gain… et la luxure… Parce que Mademoiselle, elle s’est tirée avec ton chauffeur !

Baudouin : Winny il a tellement pris son rôle au sérieux qu’il nous fait le coup classique du chauffeur qui soulève la fille du patron.

Louis : Voilà c’que c’est que d’inspirer des vocations aux petits branleurs !

Guiche : Qu’est-ce qu’on va faire ? Ça n’arrange pas nos projets, tout ça ! Où est-ce qu’on va trouver du fric ?

Louis : Mademoiselle (Désignant Guiche) pourrait peut-être se remettre au travail. C’est vrai que dans le coin, vous devez pas avoir grand-chose. Il y a une clientèle à prendre.

Henri-Grégoire : Cette demoiselle, comme vous dites, travaille désormais à son compte. Et elle n’est pas demoiselle pour longtemps.

Baudouin : Comment ça ?

Henri-Grégoire : Ma chère, très chère Guiche… Voulez-vous devenir ma femme ?

Louis : Non, mais, il est vraiment frappé ton fils ! Il se croit au théâtre ? Il nous fait la grande scène du deux ! Et toi (À Letranu), tu ne peux pas faire quelque chose ?

Letranu : Du genre ?

Louis : Tu pourrais passer un coup de fil à tes potes. Tu lances une battue, ils les serrent, ils récupèrent le fric… et après...

Letranu : Et après, on ne reverra pas l’argent. Et c’est trop risqué pour nous tous. Par contre, toi, tu pourrais lancer ton fin limier. Si on ne traîne pas, on doit pouvoir les cueillir à la gare.

Louis : (À Baudouin) Il s’y prendra en douceur, je te le garantis. Bon ! (Interpelle Philo) File fissa à la gare ! S’ils sont déjà partis, tâche de savoir pour où et sois là-bas avant eux… Comité d’accueil. Attention ! De la fermeté, mais du tact… et de la discrétion.

Pierre-Paul : Je peux aller avec lui. On ne sera pas trop de deux.

Louis : Si, beaucoup trop.

Philo s’apprête à sortir. Pierre-Paul se colle devant la porte et sort un revolver.

Henri-Grégoire : C’est pas la peine de s’énerver comme ça.

Pierre-Paul : Je fumerais bien un cigare.

Baudouin : Qu’est-ce qui vous prend ?

Pierre-Paul : J’aurais pu l’jouer plus fin, mais le temps presse. Il faut savoir se décider. (À Philo) Et je n’ai pas envie de te laisser sortir d’ici… je l’sens pas.

Baudouin : De toute façon, les cigares, on ne sait pas où ils sont.

Pierre-Paul : On n’a qu’à demander à Monsieur (Désignant Philo).

Baudouin : Ah ! Vous avez retrouvé nos cigares ? (Silence) C’est vous ? Vous les avez volés ? (Silence) Franchement, il n’y a pas de quoi… Et si vous y tenez à ce point là, je peux encore vous en offrir. On en a quand même les moyens.

Pierre-Paul : Pas besoin, avec ceux qu’il a, il pourrait s’en offrir son propre poids chaque mois…. Et il y a fort à parier qu’il grossisse.

Philo : Si je les avais eus, il y a longtemps que je me serais barré.

Pierre-Paul : Tu pouvais pas. Tu voulais m’entôler en douceur, et là je te vois bien te barrer avec les havanes sous l’bras et faitre un crochet à la gare pour prendre une valise.

Louis : C’est quoi cette histoire ? Eh ! Philo !

Philo : Je n’ai jamais trahi un patron. (À Pierre-Paul) Je l’ai pas ta boîte ! Et raconte plutôt ce que tu magouilles avec la pute ! Ça va sûrement intéresser Monsieur (Montrant Henri-Grégoire). C’est toi qui prépares de filer à l’anglaise avec elle.

Henri-Grégoire : Qui prépare de filer… Pas super comme syntaxe.

Philo : J’ai peut-être pas de syntaxe, mais je suis droit, comme mec !

Henri-Grégoire : Un peu rigide même…

Pierre-Paul : C’est normal, quand il est en présence de votre chère Guiche, il peut pas s’empêcher de devenir rigide. Tu veux pas nous parler des vocalises que tu faisais en duo l’autre nuit avec Mademoiselle ?

Henri-Grégoire: Ne vous donnez pas la peine de vouloir me rendre jaloux, je prends Guiche comme elle, avec son passé… C’est d’ailleurs un atout non négligeable.

Louis : Tant qu’à se faire buter, on voudrait pas mourir idiot. C’est quoi cette affaire de cigares?

Pierre-Paul : Nos pères, qui sont aux cieux depuis longtemps, à Philo et moi-même, ont été associés dans une affaire de tripots. Les affaires tournaient très fort. Ils avaient en quelque sorte comme une chaîne… Un genre de franchise, dans tout le pays… Vous avez dû en entendre parler, les maisons Lemarque et Azzoli… Lemarque est le nom de mon père, mais ma mère a pris ensuite Jacques, son nom de jeune fille.

Letranu : Ils étaient vos paternels ? Ça alors !

Pierre-Paul : Mais avec la fermeture des maisons de passe, leur entreprise familiale était en péril. Pour éviter de finir là où ils faisaient bosser leurs ouvrières, sur le trottoir…

Louis : Ils ne s’en seraient jamais remis.

Pierre-Paul : Ils font la tournée des coffres, vident tout, laissant quand même de quoi indemniser le petit personnel.

Louis : Ah ! La vieille école ! Ils avaient le respect du travailleur, ces mecs-là ! Quelle époque !

Pierre-Paul : Toujours est-il qu’ils filent en Asie. Mais là-bas, les communistes libèrent les populations, flinguent le tout venant et ont la ferme intention de récupérer le capital pour le compte de la révolution en marche. Même trip : on vide les coffres et ils reviennent en France et ils atterrissent ici-même.

Baudouin : Ici ? Mais comment ça ici ?

Philo : Vous étiez alors à La Havane.

Pierre-Paul : Ils s’introduisent dans les murs et attendent quelques semaines au vert. C’est alors qu’un désaccord serait survenu.

Philo : Ça s’envenime, les mots en amènent d’autres, on en vient aux mains et ils se tirent dessus.

Pierre-Paul : À en croire la position de leurs squelettes, dans vos oubliettes, ils ne se sont pas loupés l’un comme l’autre : ils tombent raides, la boîte de cigares entre les deux.

Baudouin : Mais, il ne s’agit donc pas de la boîte à laquelle je pensais et que j’ai rapportée de la Havane, puisque vos deux pères gisaient déjà dans la cave, avec leur boîte !

Henri-Grégoire : Qu’est-ce qu’elle avait cette boîte à cigares pour qu’ils s’entretuent comme ça?

Pierre-Paul : Elle contient en particulier un cigare dans lequel se trouve enroulé le plan du magot planqué dans votre bicoque.

Guiche : Merde !

Henri-Grégoire : Je savais bien qu’il y avait un trésor ici !

Guiche : (À Francis) C’est pour ça que tu nous as indiqué ce château pour qu’on se planque !

Pierre-Paul : Quand j’ai vu ce nom-là, Mortepierre, d’un seul coup, ça m’a rappelé que j’avais lu ça dans de vieilles lettres que la famille avait planquées dans le grenier, avec les quelques objets de mon père… On ne parlait presque jamais de lui : sujet tabou.

Philo : Je l’ai pas cette foutue boîte ! Mais je suppose que Guiche en sait plus que nous… Tous la regardent.

Guiche : D’accord, d’accord, j’m’allonge…

Pierre-Paul : Surtout que ça, tu sais bien l’faire.

Philo : On t’écoute, Guiche.

Guiche : C’est vrai, c’est moi qui l’ai chourée. Et comme tous les deux vous étiez en train de me coller et que ça devenait lourd, pour me dégager, je vous ai renvoyé l’un sur l’autre. Mais je l’ai plus.

Pierre-Paul : J’aime pas trop qu’on m’charie quand j’ai un flingue !

Guiche : Je l’ai donnée à Monsieur l’Commisssaire. (Surprise générale. Un flottement).

Letranu : Et elle se trouve maintenant sur un bureau de la PJ. Propriété de l’État. Un peu d’honnêteté, les amis ! Tu vois Pierre-Paul… C’est un peu comme le cours de la bourse ici, beaucoup de fluctuations. Mais en période de crise, il vaut mieux se rabattre sur les valeurs sûres, alors, je serais toi…

 

Scène 13

 

Mercedes entre, avec Winny, et la valise. Pierre-Paul se met sur le côté de la porte, si bien qu’il se trouve derrière eux.

 

Baudouin : Mercedes !

Henri-Grégoire : T’as choisi ton moment, toi, pour les remords !

Mercedes : Ah ! Bien ! Si vous voulez, je repars !

Pierre-Paul : Non ! Le sens de la famille, ça c’est une valeur sûre… pour vous. (Il prend la valise).

Louis : Tu vas pas nous buter, quand même !

Winston : Je sens qu’on va manger froid, ce soir.

Pierre-Paul : Pas besoin.

Henri-Grégoire : Cool !

Pierre-Paul : Excusez-moi de ne pas rester plus longtemps, mais j’ai un rancard qui n’attend pas. Un taxi pour une nouvelle vie. Vous pouvez toujours m’envoyer les flics, j’ai des appuis logistiques connus pour leur efficacité. D’ailleurs, les vieux d’la vieille, vous connaissez… Macrotchenko.

Louis : Nom de Dieu ! Mais, t’es une vraie salope, toi !

Pierre-Paul : Pour les compliments et les ambrassades, c’est plus l’moment. Il va pas être ravi ravi, Macrotchenko, d’apprendre que les retraités préparent un putsch, dans son dos. C’est qu’il aime pas qu’on fasse des projets sans lui demander son avis.

Henri-Grégoire : Eh ! On vit tous sur l’illusion d’être « quelqu’un »…

Louis : Tu voulais qu’on lui envoie un carton ?

Pierre-Paul :  Les truands décatis avec les forces réactionnaires, les flics, l’armée… C’est le recyclage des ordures de toute espèce !

Letranu : Je ne savais pas que les banques recélaient de la graine d’anarchiste. Mais t’aurais quand même pas le culot de prétendre faire un acte de justice, quand même !

Pierre-Paul : Non, mais tu vois, je n’étais pas tenu de vous dire tout ça… Moi, j’m’en fous, on me règle mes honoraires et je me tire avant le départ des barbares pour aller raser l’château. Vous êtes prévenus. Parce que, vous savez, je vous trouve tous sympathiques, et la bande de sabreurs de Macrotchenko fait pas l’détail. Ça tourne vite en razzia dans le style Attila. Ça me ferait quelque chose que vous soyez transformés en croquettes pour les deux chiens du jardin et que mesdames soient traînées par les cheveux sur les lits à baldaquins pour se faire passer dessus par une horde de Huns et finir charcutées, le récit de leur mort raconté dans Détective.

Louis : T’imagines pas qu’après ça, on va te laisser tranquille ? Même une fois habillés en cadavre, je peux te dire qu’on va te faire la vie dure.

Pierre-Paul : Tu es mauvais joueur, Louis… Tu l’as toujours été. Mais c’est parce que tu vois pas assez le bon côté de choses : d’accord, tu perds, mais, moi, regarde… je gagne.

Louis : Tu m’excuseras, mais je pratique pas trop ce genre de philosophie.

Pierre-Paul : Bonne chance.

Il se sauve. Philo court à la porte.

 

Scène 14

 

Letranu : Non, non, non ! On ne bouge pas !

Louis : Eh ! Georges, ça me dit rien de voir venir Macrotchenko et ses soudards ! Tu penses à quoi ? Je sais qu’il est bientôt midi et que les gendarmes vont s’pointer, mais… tout est différent maintenant.

Letranu : On ne s’affole pas.

Louis : Je m’afforle pas, mais le Roi Louis n’a pas envie d’avoir sa tête plantée sur un des pics de la grille du château !

Letranu : À l’heure qu’il est, Macrotchenko est sûrement déjà en train de répondre aux questions gênantes qu’un confesseur de la DST est en train de lui poser entre trois ou quatre agents qui n’ont aucune patience.

Louis : Tu veux dire que tu savais tout ?

Letranu : Pas tout, mais assez.

Louis : C’est ça ! Tu nous a laissé braquer et détrousser comme des petits bourgeois par cet empafé alors que tu savais !

Letranu : Le laisser filer avec cette valise et rejoindre ses petits copains pour partager ses billes, c’était la meilleure chose à faire, Louis. Oh ! Bien sûr, ils vont tous nier, dire qu’ils étaient sur le terrain de l’aérodrome pour faire un pique-nique et jouer au cerf-volant, mais ça va être vite réglé; depuis le temps qu’on veut coffrer Macrotchenko. Et tu vois, en plus, on n’a plus rien à faire: une paisible retraite et la vie de château nous attendent. Quant à vous deux (À Winny et Guiche), vous êtes morts : Pierre-Paul, banquier véreux à la solde de Macrotchenko, vous a entraîné dans un braquage pour se barrer ensuite dans je ne sais quel pays au climat favorable aux cigares, aux moustiques et à la dyssentrie. Il vous a butés et vous avez fini coupés en dés pour les clébards.

Henri-Grégoire : Formidable ! Il faut qu’j’vous embrasse !

Letranu : C’est vrai qu’t’es complétement frappé !

Henri-Grégoire : Du grand art ! C’est digne de Macchiavel !

Winny : C’est qui encore, ce Mike ? On nous cache encore quelque chose ?

Louis : Mais de qui tu parles petit ? Tu délires !

Winny : J’ai bient entendu, il a parlé d’un certain Mike Yavel.

Baudouin : Mon Dieu !

Letranu : (À Winny) T’inquiète pas, c’est rien.

Baudouin : Il y a une grand pièce ici appelée bibliothèque, vous allez prendre un abonnement. Avec moi, un chauffeur doit avoir de la conversation.

Henri-Grégoire : Je ne sais pas si c’est la belle vie, mais c’est une nouvelle vie.

Mercedes : La belle vie, je ne crois pas. On n’a plus un rond.

Tout le monde s’assoit, dépité, sauf Guiche et Letranu.

Guiche : (Va ouvrir le placard sous l’escalier et en sort la boîte de cigares) Vous prendrez bien un cigare !

Réjouissance générale.

Philo : (Sort son couteau) J’ai c’qu’il faut pour les couper.

Il commence à les couper en rondelles.

Letranu : Eh non ! Je ne l’ai pas envoyée à mes petits copains. J’offre déjà Macrotchenko, son banquier et le fric du braquage… J’ai bien droit à un cadeau pour ma retraite, non ?

Baudouin : Quand même, j’aimerais bien remettre la main sur mes cigares. Winston ! Winston !

 

Rideau.

 

 

 

Romain CARLUS

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Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

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