Un de mes jeux favoris était de tracer sur une feuille d’innombrables volutes se croisant en tous sens, formant une sorte de pelote, pour en remplir ensuite de couleurs les multiples petits espaces entre les lignes sécantes, comme on remplit les ronds et les boucles des lettres. Puis, à la vue du résultat, insignifiant, je chiffonnais la feuille en boule et la jetais.

 

 

Peut-être par l'effet d'une maladie, ou d'un accident, j'ai trop tôt et trop brusquement, il me semble, pour mon âge d'enfant, pris conscience de l'irréductible étrangeté de l'existence solitaire de la pensée logée dans un corps. Je me découvris soudain moi-même, au monde et à jamais enfermé derrière l'œil par lequel le monde se laisse apercevoir, souvent fugitivement, sans que je puisse me satisfaire avec insouciance de ce qui se présentait à moi comme étant « moi-même » - moi n’étant pas le même. Cet événement se produisit brutalement… Ce fut une sorte de crise… Une terrifiante apesanteur, le vertige douloureux d’un abîme, d’un vacuum dérobant le sol à mes pieds, l’effaçant, le creusant sans fin, et, au même instant, une évaporation imminente dans les airs.

Le paradoxe d’être aussi infiniment pesant que soustrait dans le même temps à tout enracinement terrestre.

J’ai connu l’expérience post mortem mystérieuse, et peu crédible, certes, de voler au-dessus de son corps ; et tiraillé atrocement par l’effroi de ce qui me plonge dans l’abîme. Vertige à en perdre connaissance. Je me suis rué dans ma chambre et me suis accroché à toutes sortes de choses concrètes pour « revenir à moi ».

J’ai depuis lors été l’objet d’une inquiétude constante et d’accès de cette nature, trop invraisemblables et intimes pour être avoués. Et j’aurai donc mis près de trente années à combattre ma vulnérabilité afin de mieux exprimer, détailler, connaître, encadrer cette monstrueuse étrangeté. Comme si toute la folie qu’est notre naissance au monde exigeait d’être maîtrisée et ordonnée de manière à la pouvoir vivre sans crainte de la schizophrénie. La traduction la plus simple, à ma portée, fut médicale.

 

 

Tours, Sainte Radegonde.

1988

 

Décantation.

Sur toute la longueur d’un des quatre côtés de son étrange chambre, quatre côtés à peu près de mesures égales, s’étendent quatre vitres étroitement attachées les unes aux autres par des montants métalliques un peu rouillés. Seules les deux au centre s’ouvrent, et il faut pour cela tourner avec force une petite poignée ovale, lourde et ouvragée, grossièrement peinte en rouge foncé lie-de-vin.

 

Quand il dormait chez lui, environ deux fois par semaine, ou en fin d’après-midi aux temps de l’automne et de l’hiver, il regardait par ces vitres la colline en face, au-delà de l’assemblage des maisons un peu en contre-bas, avec des toitures d’ardoise disposées en tous sens les unes par rapport aux autres comme si aucune rue ne pouvait logiquement traverser le village. Noire dans le contre-jour du couchant, cette colline, plutôt abrupte, retenait les maisons à sa base comme des barques contre une falaise. A l’horizon, la crête ne présentait pas de ligne séparant le sol et les troncs des arbres. Une seule matière formait ainsi cette longue muraille de nuit dressée jusqu’à sans doute une centaine de mètres d’altitude, toute crénelée, ouvragée au sommet, d’une foule de branches élancées, croisées, dessinées, écrites sur le fond du ciel oranger qui s’assombrissait, qui disparaissait, se dissolvait dans la nuit. Il prenait le temps de profiter de l’effet de la lueur derrière les arbres aux branches nues, jusqu’à la disparition de toutes ces silhouettes dans la nuit. Cette contemplation, proche de l’hypnose, signifiait, actait, célébrait le moment du passage entre le jour, aux dérisoires, pénibles, incohérentes clartés, et l’harmonie immensément étendue et profonde de la nuit. Il écoutait, durant cette cérémonie, le quatuor en Fa majeur de Ravel.

 

L’insolite grande pièce où il était installé, un faux duplex dont l’étage servait de débarras poussiéreux, avait été construite en hauteur comme un observatoire, à l’extrémité Nord du toit de la maison. Depuis le petit portail métallique, en partie grillagé, donnant sur la rue, et recouvert d’une épaisse peinture noire écaillée de rouille, jusqu’à l’escalier extérieur montant au studio, on suivait un étroit sentier de gravier fin et rouge, longé de courtes plantes serrées, laides, d’un vert très sombre, semblant couvertes d’anthracite, luisantes et par endroits rongées. Cet accès détourné évitait de passer devant la porte de la partie maîtresse du bâtiment, où vivait la propriétaire. Une vieille égérie échappée du Saint-Germain-des-Prés des années 50, un peu grasse et molle, sentant la poussière humide, habillée de gris de la tête aux cheveux, comme si le tissu, la peau, les ongles et les dents, le visage fripé et tacheté, la pilosité, les rares cheveux du crâne, n’étaient qu’une seule enveloppe flétrie attachée au squelette. Quand elle boitait entre ses amas de fourbis et ses piles de livres, où perchaient ses trois chartreux grimaçants aux yeux orange et idiots, ce rembourrage de poupée de chiffon menaçait de se détacher, de se déchirer, de tomber et laisser voir quelque os à nu.

Elle était à peu près sourde, mais entendaient des bruits et des voix, inexistants, notamment la nuit, la mettant en colère contre son jeune locataire, qui, pourtant, s’absentait souvent les nuits où il l’avait soi-disant empêchée de dormir. On pouvait penser qu’elle était un peu folle, ou bien que la chambre était occupée par un fantôme quand l’étudiant la laissait libre. Et en l’occurrence, cela se produisait souvent.

Dans la pièce, au plafond exagérément haut, on pouvait croire qu’il avait plu. L’humidité saturait l’atmosphère, au point que le matelas, élimé et mou, plongeait le corps qui s’y couchait dans une sorte de bruine poisseuse. Ce lit était une éponge. Et il laissait facilement craindre de cacher toutes sortes d’insectes friands de moisissures et de chair endormie. Entre l’entrée au sommet de l’escalier extérieur, sorte d’échelle de zinc, et la porte de cette serre froide, une minuscule véranda répartissait avec une austère avarice son espace entre une douche aux parois maculées de taches noires grimpantes, entre lesquelles il fallait régulièrement noyer une grosse araignée courant de terreur en tous sens, et un petit évier à côté duquel trônait un four irrémédiablement encrassé. En hiver, la face intérieure des vitres opaques contre l’évier se couvrait de glace. Sous plancher du balcon en bois qui avait justifié l’appellation de « duplex » dans l’annonce immobilière, on disposait d’un espace avec une table circulaire, trois chaises, deux petites commodes avec au-dessus de chacune d’elles, un tableau grossièrement vernissé exposant un paysage de prés et de bois, dans un style Corot de brocante, et dont la beauté morte valait l’effet de vitrines d’entomologiste. On pouvait toutefois profiter du lieu pour écrire.

La distance entre la table et le lit lui avait même permis d’étaler toutes les feuilles de sa première nouvelle, afin d’en découper et redistribuer les parties jusqu’à obtenir la composition définitive. Découpage aux ciseaux, raccords au scotch ; on travaillait alors l’écriture avec les mains d’un artisan tapissier. Les mots étaient alors concrets et offraient un corps aux sens que l’on avait capturés et qu’on y logeait avec le soin fétichiste et schizophrénique d’un alchimiste. Corpus signi.

La logeuse l’invitait parfois dans son capharnaüm, où les chartreux, dédaigneux et l’œil mauvais, bondissaient d’une pile de livres et de journaux à l’autre, d’un guéridon à une commode, d’une commode à une petite table, tous les meubles étant couverts d’objets et de bibelots que l’on n’avait pas envie de prendre le temps de regarder de près, effrayé à l’idée d’encombrer  sa mémoire de toutes ces choses quand, déjà, l’air vicié gênait la respiration, embarrassait les poumons d’une menace de quelque empoisonnement.

Elle évoquait, par bribes, des souvenirs d’une époque que la vieillesse avait rendue glorieuse ; et lui avait même montré plusieurs feuilles jaunies décorées de couleurs et griffonnées à l’encre noire : des éphémérides originales de Prévert ; avant de lui sortir d’un des pans de bibliothèque un livre érotique du XVIIIe siècle, avec des illustrations. L’étudiant, qu’elle croyait naïf et intimidé, était plusieurs fois ressorti de là en tenant dans la main un grand verre rempli de gelée de coing qu’elle avait elle-même élaborée, et qu’il vidait bien vite dans l’évier de sa petite véranda-salle-d’eau. Il n’aurait jamais pu ingérer ce qu’il regardait comme une sécrétion répugnante produite par quelque organe caché, ou quelque étrange sudation de cette créature qui sentait le tombeau.

 

 

 

Quatuor à cordes en Fa majeur, de Ravel, par la formation Viotti.

 

Des voiles se lèvent, des voiles de fines brumes qui vibrent, se tissent, se tendent, puis s’assouplissent et s’attendrissent, se bercent, s’enroulent pour former un corps chimérique d’espaces et de profondeurs de chairs suaves. Respirations de corps qui dansent, baignés d’écumes rousses et de ruissellements vermeil : s’arrondit et s’ombrage une tonnelle d’où l’on entend et regarde des vertiges d’oiseaux dans la nuit, des oiseaux aux yeux d’étoiles, dont les essaims se rassemblent soudain et ne forment bientôt plus qu’un, qui se pose enfin, replie ses ailes sur son cœur chaud.

Autour de lui s’élancent alors les résonances, aux vibrantes saveurs de cannelle et de réglisse, les résonances aux multiples élans croisés, aux lignes entrelacées, ou s’éloignant les unes des autres, et se réunissant à nouveau, les résonances boisées dont les vagues montent, s’élargissent, s’incurvent, redescendent soudain, repartent, avec une force contenue, concentrée, spiralaire, arrondie, sûres de ne pas finir, qui sont autant de racines enfouies dans la terre et d’autres qui plongent dans les eaux immobiles du bord alvéolé du fleuve et laissant transparaître leurs ombres sous la surface de l’onde ; ce sont autant de branches, de ramures et de feuillées qui dessinent leurs courbes, leurs boucles rousses, leurs treillages compliqués, et qui forment des cercles où l’on voit le ciel nuageux que le soir irradie de lueurs phosphorescentes violines et de pâles auras mordorées.

Une chapelle aux parois de claire-voie, élève de toutes parts ses colonnes noueuses, étend ses frondaisons d’arcs aux festons floraux ; elle s’érige, et s’étend, s’approfondit, en tous sens, par l’effet miraculeux d’échos diffractés et versicolores, de miroirs ouvrant des portes dans leurs reflets, diffusant une lumière qui a la douceur des opales et des pâtes de verre des vitraux.

Quelques danses tournoyantes de bouquets d’astres lévitent pour éclairer cette crypte, encerclée par les flots noirs et luisants du fleuve, d’où apparaît, du creux d’une fluide caresse, la silhouette d’une ondine aux yeux de sommeil éveillé. Elle se repose un instant, et aussitôt que son regard fixant le mien pourrait m’hypnotiser pour m’attirer vers sa nudité que la Lune irradie, un reflux d’ombres étreintes la rappelle, elle plonge soudain et disparaît.

Elle a laissé sur la rive son empreinte vivante, le talisman qui fera du présent un souvenir sans fin.

Courses circulaires et bouillonnements de feux ivres, tourbillons de feuilles, volière de rubans émeraude et pourpre dans des pluies d’air et d’eau, toujours s’étirant et se retrouvant, se nouant à l’axe tendu d’une unique veine palpitante de sang et de sève, puis se déployant en mille plis et replis. C’est l’étoffe du songe fauve des amours rêvés qui a saisi ton âme dans son écrin et laisse maintenant dans le silence ton corps tremblant.

 

 

Un tableau de Kandinsky qui soudain s’allume comme un vitrail et s’anime, se libère dans l’espace dont il s’empare.

 

 

 

Souffleurs de verre.

 

Souffleurs de verre,

Votre absence est vivace et scintille nue

Comme la crinière des chevaux ronds sous la mer 

Toujours bleue de nos dessins

- lorsque cette mer-là tachait nos mains ;

Votre ondulation sous les manteaux impalpables

Démangeait l’œil de mort de nos vieux poètes couronnés

- leurs poses d'insolites communiants entre les plis de nos livres ;

Quelques traces millénaires avaient fait paumes de glaises

Aux poids de vos mains, de vos seins caressés sous une échancrure fugace

 

Souffleurs de verre,

Notre écho de vos cris

Inaudibles ne résonne pas de s'effondrer cruellement

A l'ouïe des charrues opiniâtres qui creusent toujours notre contrainte,

Quelques fous, de la plus proche levée des morts, seront l'excrément,

Vous ont sûrement frôlés sous la membrane utérine précédente

A tout notre gain dans son plus infime pas de vis,

Entre les roues et les herses, les charges des labours urbains,

Votre frémissement ne cesse,

Sous le lèchement l'huile entre les nœuds de nos membres ;

 

Le fil noir court après le fil blanc,

Mais c'est votre liseré miroitant qui coupe de loin en loin...

Le tissu transparent qu'il faut à la fonte de notre incarnat.

Nous avons d'une âme l'effet prodigue.

Souffleurs de verre, chauffez la lourde poussière

De notre squelette mâché dans la serre du jour et de la nuit !

Cédez de votre reflet les sauts d'effusions à nos yeux encore trop

Impraticables et cernés de la terre à nos pieds nous foulant d'orgies !

Traversez de vos torrents de verre la peinture de nos figures !

Quand vos bris assouplis révéleraient nos vitraux...

Notre place parmi nous était illusoire ;

Ne nous laissez pas simplement mourir.

 

Souffleurs de verre, savants recéleurs des poudres

Qui ensemenceraient nos prés inutiles

Où nous roulons vautrés jusqu'aux tombes,

De votre secret quel autre corps nous appelle...

 

Souffleurs de verre, l'air à votre goût fait demeure

Et vous tournerez les revers invisibles des monnaies comptant nos têtes

Et où notre sang pourra couler de lumière.

Broyez nos crânes, crânes vicieux ! Fondez nos chairs impuissantes !

 

Entre quelque instant d'un instant décollé,

Souffleurs de verre peuvent nous aspirer dans leur cœur 

Et joindre en nous leurs deux sexes - les nôtres inutiles ;

Nous aurons d'eux la respiration définitive,

Rencontrerons le corps véritable de notre parole encore esclave.

 

Souffleurs de verre qui voyez mon impotence,

Trop d'ongles déjà vernis de sangs noirs

Et chargés des grains de tant d'autres peaux ont écorché ma figure,

Je puis être défenestré !

Ne dénombrant plus les regards où j'ai disparu ;

J'ai ce râle de dragon poussé entre vos bronches et ne respire plus ici.

J'ai vu les coutures de l'horizon décrochées

Où suintent votre tentation rousse,

Je suis un noyé entre ces rues et ces bras,

Mon sommeil endort un homme déjà mort...

 

Vos voix précaires chauffent notre lit encore glacé,

Vos doigts blessés érigent notre phare encore obscur,

 

Souffleurs de verre, vous pouvez nous recueillir au bord de nos plages

Extrêmes où les mots sont arrêtés, autres serpents des mers,

 

Souffleurs de verre, tirez du fourreau caché les épées de notre éclair promis ;

Laissez-vous nous naître.

 

                                                                                                                      12-92

 

 

 

 

Les Filles de Fauré.

 

Quand je ne passais pas la nuit, jusque vers cinq heures du matin, auprès de Catherine qui offrait, à l’improviste de ses parents, dans les parfums de sa chambre de jeune fille, son joli corps aux pluies de mes exultations effrénées, ou encore chez Clémence de R. dont l’appartement était embaumé par les effluves de la chocolaterie juste en-dessous, j’accompagnais Frédérique, depuis la Faculté de Lettres, jusqu’à ce grand appartement où elle logeait avec sa sœur et deux amies. C’était au rez-de-chaussée ; la fenêtre toujours entrouverte de la cuisine laissait entrevoir le feuillage de l’arbre planté au milieu de la petite cour pavée dans laquelle on arrivait depuis la rue en passant sous une arche, avant d’arriver, au fond, à l’entrée du logement.

Les trois filles étudiaient au Conservatoire : deux violons, complétés par un alto tenu par un petit personnage qui venait souvent, fort laid, tête bouffie dont le grain épais de la peau était taché de couperose sur les joues, avec des lunettes à gros verres, et par Sophie, au violoncelle. Et le quatuor jouait du Fauré.

Invité là à bavarder, autorisé aussi à regarder sans avoir rien à dire, à dîner, à dormir sur un des matelas étendus à même le parquet poussiéreux, selon un accord tacite, dont les clauses sans doute précises entre les résidantes du lieu restaient pour moi dissimulées, j’assistais aux répétitions. Je ne quittais pas alors des yeux Sophie, dont les longs cheveux châtains touchaient, caressaient ou frappaient le bois de l’instrument, selon les mouvements exigés par l’interprétation, dictés par les partitions dont les membres du quatuor discutaient avec humeurs la lecture et l’expression, à la recherche des justes tessitures, des accents les plus parlants, à la recherche de la mystérieuse « cadence fauréenne ».

Je la regardais. Je la regardais jusqu’au moment d’hypnose qui enfin se levait doucement comme l’aube, maintenu dans l’air de la pièce close où résonnaient les bois des instruments, dans des vibrations végétales, des frissonnements de feuillages, traversés de scintillements vaporeux, et l’agitation brutale et cadencée de ses cheveux, et l’ondulatoire lointain de jour vert et bleuté…

 

Mais je regrettais toujours d’entendre ses paroles, malheureusement d’une médiocrité, d’une banale trivialité qui dissonait, sans un moment d’exception, avec sa beauté de fille un peu sauvage, de vierge folle, de bohémienne tendre et grave, comme celle de Corot, La bohémienne à la mandoline. Son être me restait fermé. Je ne parvenais pas à distinguer nettement un seul trait de son caractère. Je voulais qu’elle devienne un vrai corps, un être réel, mais ce corps me refusait sa chair, ce corps s’obstinait à demeurer seulement une image, peinte par moi seul, et qui à la longue devenait de plus en plus décolorée, déteinte, fuyante. C’était en moi un amour pastel, presque transparent, volatile, auquel manquent les mots, non du fait d’une intensité fébrile intimidante, mais par sa nature informe, insaisissable, étrange. Le goût d’une douce hallucination, d’une illusion qu’elle acceptait que j’entretienne dans la mesure où elle n’avait rien à répondre, rien dont elle eût pu se sentir responsable et obligée.

Elle ne me laissait pas entrer dans le monde concret de sa vie ; ce qui aurait détruit immédiatement le seul charme que je pouvais lui trouver. Mais elle le savait mieux que moi. J’appris par la suite qu’elle était devenue la maîtresse de son professeur, chef d’orchestre, avec qui elle passait des week-ends à La Rochelle. Du petit roman de gare.

Mais pour elle, quelques semaines auparavant, j’avais repoussé l’invitation insistante d’une amie de passage de Frédérique, malgré l’aisance instinctive avec laquelle nous nous étions entendus, malgré l’évidence et la générosité de son invitation sensuelle.

Tout le long de la Loire, les villages et les villes semblent des jardins en terrasses, des espaliers où un certain sens de la sculpture a rencontré celui des impératifs pratiques de l’agencement, et l’a parfois même dépassé en dépit des inconvénients de la circulation, presque toujours autour d’un château au pied duquel ces imbrications de maisons aux murs blancs ou gris-perle et aux toits d’ardoise se sont échelonnées et déployées. Le blanc et le noir, répétés indéfiniment, avec une rigueur qui confine à l’obsession propre aux âmes idéalistes, ne suscitent étonnamment aucune monotonie ; le blanc et le noir sont tous deux lumineux, et même sous la pluie que les nuages, venant souvent de Nantes, apportent de l’océan, et qui peut s’éterniser, comme en montagne.

Le Conservatoire de Tours était depuis sept ans installé dans l’immense bâtisse rectangulaire de l’ancien couvent des Ursulines : une haute façade, attenante à la chapelle, d’une vingtaine de fenêtres sur trois étages, en comptant les chiens-assis de la toiture, couronnés de diadèmes arqués. L’inconfort de la rue pavée, sur laquelle donne le portail de l’enceinte, flanqué de chaque côté d’une petite porte ouvrant l’accès au parc que regardent et dominent les fenêtres du bâtiment, fait de votre marche un itinéraire mystérieusement initiatique : chacun de vos pas sonores éveille en vous l’intelligence instantanée de l’équilibre et agit sans aucun doute sur votre inconscient. La succession des positions hasardeuses qu’on improvise, ou bien calculées par l’œil à quelques mètres devant, vous inspire le sentiment d’une progression rituelle. Echos des pavés, puis léger crissement du gravier dans le parc, comme celui de la neige, et enfin le silence du feutre rouge de la moquette jusque dans l’auditorium.

La rue des Ursulines était une des veines cruciales de la ville où circulaient les étudiants de toutes les Facultés, entre les concerts ou filages de l’orchestre du Conservatoire et le cinéma d’art et d’essai toujours bondé. Pas un seul téléphone portable, tout le monde se parlait en présence les uns des autres, pas une seule tenue de sport, pas une seule de ces niaiseries comportementales, inquiétantes de puérilité, qui seront plus tard importées des attitudes d’ados attardés américains. Le petit mensuel du cinéma offrait une tribune à des articles de critique virulents, passionnés et d’une teinte « Cahiers du Cinéma » plutôt maladroite, des articles où s’interpellaient et s’entredéchiraient des invectives marxistes, catholiques, décadentes, dont je reconnaissais les signes sans pourtant n’y rien ressentir, tout comme je ne me sentais concerné par aucune des polémiques animant de nombreux étudiants qui collaient des affiches, organisaient des AG enfumées dans des amphis réquisitionnés pour la « cause », sommaient la révolution de se produire au plus tôt, et s’habillaient de fripes colorées et délabrées qui en soi devaient assurément « dire quelque chose » ; et je ne me percevais pas davantage impliqué dans les véhémences des petits bourgeois de province (mais la bourgeoisie a toujours une odeur provinciale, même dans les grandes villes), alors qu’ils croyaient me reconnaître comme un des leurs, avant de vite se détourner de mon incurie totale des choses politiques. Mes sentiers, mes passages secrets, mes détours inconnus et solitaires traversaient seulement, ou même longeaient leurs forums bruyants, leurs avenues agitées d’idées reçues fabriquées soit par adhésion soit par opposition à leurs familles. J’entendais avec la même distance autiste, avec la même indifférence, ou le même étonnement fugace, les colères des jeunes trotskistes et le trop facile mépris des fils à papa défendant la pérennité de leurs privilèges et de leurs héritages au nom de valeurs parfaitement hypocrites. Mais leurs effets de style s’imprimaient en moi et venaient compléter mon répertoire.

La permanente et instinctive formation de mes passions, de mes préoccupations métaphysiques et esthétiques mobilisait tout mon être jusqu’aux confins de souvenirs étranges, de langueurs amères, de quêtes intuitives aux expansions infinies : je ne connaissais donc rien des enjeux d’une vie dont on ne jouit que dans la mesure précise de ce qu’on peut payer, capitaliser par d’intelligents calculs, protéger sous de savants mensonges. Mais ils confondaient allègrement vérités et opinions, combats et prédations – je ne les enviais pas.

Je pourrais sans doute expliquer par cette incongruité de ma situation sur terre l’exclusivité féminine de mon entourage. J’étais le confident privilégié, l’ami dont on ne peut craindre aucune trahison ni aucun manquement, l’amant des nuits blanches, lunatique et poète, enfin toutes ces choses qui m’ont permis de rencontrer et aimer les filles du feu, de l’air, de la terre et de l’eau.

 

 

 

Le QG des étudiants de Sciences Humaines, c’était le Vieux Mûrier, véritable institution installée dans une des plus anciennes et imposantes bâtisses médiévales de la place Plumereau, alias « place plum’ ». Petites tables carrées, d’autres rondes, aux plateaux de bois vernis, aux pieds de fonte, banquettes de molesquine rouge à l’anglaise, chaises de bistrot dans le même bois sombre que celui des murs, couverts d’innombrables tableaux en tous genres, photographies, coupures de journaux, cartes postales. L’entrée faisait face au comptoir de laiton dont le côté gauche joignait le mur et qui, à droite, se courbait vers un fond de salle. On se réunissait toujours sur les tables immédiatement à droite de la porte, contre les vitres, entre deux fines colonnes et quelques plantes vertes auxquelles la poussière accumulée donnait un aspect artificiel… « Tu as lu A Rebours ? », « Depuis l’ISF, mes parents ont déjà dû vendre un de nos chevaux », « L’art peut-il ne pas être politique ? », « Je n’irai pas au concert, les partiels sont dans deux jours », « Boccherini, c’est creux et plein à la fois… plein d’merde », « Je dors chez qui cette nuit ? », « Cette nana, elle est vraiment trop vulgos », « J’ai adoré 37.2 l’matin », « Moi, je préfère 37.5 le soir », « La nuit, tous les rats sont gris », « Les chats, pas les rats, les chats », « C’est pareil », « La lutte des classes, ça n’existe plus », « Il n’y a plus de classes sociales », « Il reste juste des cons », « Quand tu as touché le fond, tu ne peux que remonter », « Ouais, ou pas… », « Tu peux aussi encore creuser », « Si tu as une pelle », « A mains nues, c’est plus sincère », « Mes mains, même nues, sont-elles sincères ? », « Ma mère me demande d’avoir une dédicace du prof de civi étrusque », « Ta mère est vraiment grave », « Tu connais cette nana, là-bas ? », « Non, si je la connaissais, elle ne m’intéresserait pas, c’est toujours comme ça », « Au fait, c’est vrai que ta copine est communiste ? », « Je sais pas, mais c’est une goudou, c’est sûr », « Marx aussi… », « Marx était PD ? », « Non, il était communiste, ça c’est sûr », « Rimbaud ? C’est les mots. Flaubert ? Bah, la phrase. Duras ? », « Le silence… C’est ce qu’elle a fait de mieux », « Et elle ne l’a même pas inventé », « Quand tu penses que Nagy a eu sa Thèse préfacée par Bachelard… », « Le cours de Citti sur le vingtième, c’est plein à craquer, la dernière fois on écoutait depuis le couloir », « L’homme dit tu n’auras pas, mais le femme dit tu ne seras pas, grande idée… », « Moi, je dis que le prof de psycha est complètement dingue », « Heureusement, sinon on ne le prendrait pas au sérieux », « Goulemot n’est qu’un petit marquis véreux », « On dit qu’il couche avec ses étudiantes », « Mais elles, c’est pas prouvé qu’elles couchent avec lui », « Tiens, voilà les aryens de Sciences Eco… », « On devrait leur interdire l’entrée », « Leurs nanas sont quand même canon », « Merci… », « Oh, allez, on vous aime comme vous êtes », « J’ai fait un mémoire de co- avec une fille d’éco… Sophie S. J’ai fait tout le boulot, on a eu 15 et elle m’a engueulé… Elle met des porte-jarretelles, mais je n’arrive pas à me souvenir comment je l’ai su », « T’en sais rien du tout, t’as dû en rêver », « Un rêve hygiénique », « Comme le mariage… », « Ou les putes », « Bref, tout ça ne marie pas nos filles », « T’as fini ton Irish ? Parce que je voudrais aller en boîte », « Attends, je me suicide d’abord, et on y va », « Cette histoire de roman poétique, c’est quand même une sacrée farce », « J’aime bien ton humour, des fois », « Il est pas à moi, je l’ai emprunté », « A qui ? », «  Eh bien, tu vois le mec là-bas, assis par terre, qui fait la manche ? », « Bientôt la fin du monde », « Mais non, c’est fini ça, elle a déjà eu lieu, mais personne ne le sait encore », « Tu sais ce qu’a dit l’autre coconne sur le Beau ? Que ça dépend de nos goûts… », « Merde, tu plaisantes ! », « Tu n’étais pas sorti avec elle ? », « Oui, mais on s’est perdu… »

 

 

 

Café Le Danton, Paris.

1992.

Quand on s’est connus,

Quand on s’est reconnus,

Pourquoi se perdre de vue,

Se reperdre de vue ?

- Oui, c’est vrai… On a vu ce film quand on s’est détesté, et on l’a revu maintenant qu’on s’aime.

- Trois ans. Comme quoi, Après trois ans, tout ne s’écaille pas comme du vieux plâtre.

- C’est vraiment notre histoire.

- C’est ici que je t’avais offert des boucles d’oreilles. Dans un paquet très kitsch, rose-bonbon, en forme de cœur.

- Ah… oui, je m’en souviens. Elles m’ont toujours fait mal, je ne pouvais pas les porter longtemps. C’était un signe, j’aurais dû y faire attention.

- Des signes de la catastrophe, on n’en manquait pas, celui-là pouvait se passer d’être décrypté.

Il fit un geste pour appeler le serveur et décida en même temps de donner à ce geste de la main le pouvoir d’effacer aussitôt ce souvenir avant qu’il ne devienne douloureux. Comme un mauvais roman de jeunesse doit être entièrement réécrit, sans laisser entre les lignes surgir les ombres poisseuses qui empêcheraient à la fois de retrouver intactes les aspirations qui l’avait motivé d’abord et de réinventer les phrases pour trouver du nouveau.

 

 

Café L’Ecritoire, Place de la Sorbonne.

1989.

 

« Je te présente : Pascale, Karine »

Ils se sont assis en face d’elles. Deux expressos, Christine a posé son sac entre ses pieds et a très vite lancé la conversation sur le statut ambigu de l’écrivain dans notre société, égrenant les notions rigoureusement enchaînées les unes aux autres, s’appelant l’une l’autre, dans ce style mécanique d’agrégé qui était chez elle une coutume de khâgneuse devenue seconde nature et qui rappelait à Antoine le léger malaise ressenti lorsqu’elle le questionnait sur son « inspiration », terme qui, déjà, provoquait en lui un recul répulsif, en lui parlant avec le ton et l’habileté d’une interview par journaliste littéraire. « Tu ne peux pas parler comme tout le monde, Christine ? ».

Cette remarque de Pascale, révélant un caractère subjugué par les humeurs et les réactions épidermiques, éveilla immédiatement une irrationnelle hostilité chez le jeune homme : « Et pourquoi cette peur des mots ? C’est curieux, cette gêne… Il n’y a donc qu’un seul langage possible, celui où en fin de compte l’on ne dit rien ? » Il ne lui adressa plus ensuite un seul mot.

Une fois repartis, il se vit reprocher par sa maîtresse cette conduite antipathique, bien qu’il en justifiât le choix au nom de son affection pour elle, le devoir de la défendre, l’exigence des vertus intellectuelles sans complaisance, alors que toutes ces raisons étaient fausses et, tout en la flattant, ne tenaient qu’à son regret de ne pas être resté deux ou trois heures à débattre avec cette Pascale, qui l’agaçait.

 

 

Le Danton, Paris.

1990.

 

L’intérieur du Danton est à plus du tiers de sa circonférence circonscrit d’une longue baie vitrée en arc de cercle donnant sur la rue. Son centre, placé à l’angle droit de la surface triangulaire dont les bouts des deux côtés perpendiculaires sont reliés, en guise de troisième côté, par cette baie en arrondi longeant le trottoir, surélève son carré, composé de quelques tables et de banquettes, au-dessus d’une sorte de parterre d’autre tables carrées, de chaises et de tabourets rembourrés. Ce qui, pour l’ensemble, forme un dénivelé de gradin à deux paliers aboutissant à la baie vitrée, séparés par des sortes de barrières à croisées romaines entre lesquelles circulent sans cesse les serveurs en tenues rigoureuses, livrées noires à grand tabliers blancs. Il n’est pas de meilleure place pour Antoine que celle parmi les tables longeant les hauts vitrages : comme à la fois à l’intérieur et sur l’extérieur. Et, de fait, le semblant de terrasse constitué d’une rangée sur le trottoir ne semble pas réel, parce qu’il n’a pas lieu d’être : on ne peut se situer mieux dans la rue même que derrière la vitre. De là, on ne regarde non pas de simples passants, mais des êtres, des êtres d’autant plus entiers, intrigants, touchants, qu’ils traversent la place fugitivement non pas comme des ombres, mais avec la clarté un peu dérangeante de personnes aux épaisseurs biographiques visibles sur les visages, les vêtements, les démarches. On pourrait les reconnaître et l’on est presque gêné de ne pas se souvenir d’eux.

Sans l’avoir remarqué lors des premiers moments, comme on vient du chahut des rues, le bruit permanent de la salle en arrive bientôt à perturber vos pensées, jusqu’à les empêcher, pour ensuite prendre possession de votre intime chambre cérébrale et l’envahir d’échos. On commence à craindre une migraine qui viendrait en serrant ses étaux contrarier le plaisant et confortable rituel du plat du jour ; mais les premières saveurs capturées au bout de la fourchette vous font franchir un cap… Toutes ces voix, ces innombrables bribes de phrases, toutes ces intonations, sympathiques ou dissonantes, et qui parfois riment et forment d’étonnants cadavres exquis et mots-valises, toute cette polyphonie d’une inventivité avant-gardiste, accompagnée des cliquetis des couverts, des carillons brefs des verres et des remuements du service, sont une volière de passereaux volubiles virevoltant partout, se cognant, s’ébouriffant les plumes, se chamaillant ou d’un seul coup sur quelques mesures chantonnant en chœur, une volière de la fièvre parisienne de la Parole, dont votre cerveau n’est qu’une des absides acoustiques. Vos pensées sont entrées dans le grand bavardage et vont y jouer leurs partitions, y laisser courir leurs improvisations. Il m’est arrivé de laisser suspendu dans ces intempéries sonores et ces sinueuses danses le souvenir précis d’un propos ou d’un regard échangé avec une de mes chères amantes. On est là dans un des cerveaux de la capitale et par les yeux immenses des vitres, écrans, miroirs cinématographiques sans tain, on est un des mille témoins de la vie qui est là, pas simple et pas tranquille, et qui jubile de son effervescence.

Le Danton, par le passé mon QG officiellement déclaré à mes relations d’étudiant et plus tard de metteur-en-scène, me réserve encore aujourd’hui le privilège de tous ses effets et capture mes amers regrets pour les changer en pinsons qui pépient, un peu narquois, au-dessus de ma tête. Parfois, on se sent perdu, et ce sont les lieux qui vous retrouvent et vous redonnent à vous-même.

Je me vois, lors d’une soirée, passé minuit, un peu exalté par les Gin Fizz, déclamer au milieu de la salle un poème en norvégien, entouré d’amis amusés ou apitoyés, et d’inconnus indulgents et de touristes qui au moins en avaient pour leur argent. Je décidai ce soir-là de tomber amoureux de Camille, qui me raccompagna chez moi, à Rueil-Malmaison.

 

 

 

Un nouveau-né est assis sur le parquet d’une vaste salle entièrement vide et tout envahie d’ombres mobiles. Il est énorme, gigantesque, tout adipeux, tout gonflé de bourrelets, tout plissé, jusqu’au visage où les yeux ne sont que deux petits trous noirs, avec une bouche très lippue, grand ouverte et dégorgeant de bave. Il agit un hochet. Mais il reste muet.

Il semble cloué au sol par son poids, par une pesanteur qui m’alourdit moi-même et neutralise le son de ma voix, alors que les cliquetis agaçants de son jouet balaient l’espace et s’intensifient démesurément entre les parois de la pièce. Mes oreilles sont martelées par les résonnances qui viennent vibrer dans mon crâne de plus en plus lourd. Je pèse moi-même des tonnes, et cela n’en finit pas. Mon corps, dont les contours se déforment, s’élargit, mais la pièce grandit et le plafond s’éloigne, les murs disparaissent dans l’ombre. Mes yeux, d’abord durs comme des billes de verre, se gélifient et je sens distinctement que mes iris commencent à fondre. Ils se liquéfient, à partir de la rétine, et coulent dans ma gorge. Je me sens écrasé. Ma pensée, cette faculté qui pourraient me sortir de là devient de plus en plus lente, embarrassée, aussi matérielle qu’elle est appauvrie. Je n’ai plus conscience que de l’étalement de mon corps qui se démembre, s’amollit, se transforme en bouillie, en une sorte de soupe farineuse, épaisse, que génère l’air, acéré et acharné comme un hachoir, et les billes frénétiques du hochet. Je m’écoule jusqu’aux pieds gras du monstre qui sent le lent caillé : il va donc me dévorer. « C’est ainsi que finit chaque visiteur ici… »

L’horrible poupon agite son hochet pour réclamer à manger et son désir impérieux ne peut être qu’exaucé. Mais il ignore qu’en m’ingurgitant, lampée après lampée, il avale une matière encore habitée.

Le plus désagréable est de se sentir happé en plusieurs gorgées successives. Eparpillée dans chacune des molécules de ma nouvelle forme, ma conscience perçoit autant l’idée d’un corps encore là sur le parquet que celle d’un corps jeté dans la bouche du nourrisson anthropophage et d’un corps coulant déjà dans les conduits digestifs. Mais enfin rassemblé dans l’estomac, je sais que bientôt d’atroces souffrances vont l’obliger à lâcher son hochet, sa lyre infernale, et vont le faire se tordre de douleurs. Sa bouillie décidément indigeste véhicule le poison destructeur d’une conscience toujours en éveil ; Je vais bientôt retrouver mon corps humain…

 

 

« Quand j’ai l’impression que tu ne m’aimes plus, je perds tous mes moyens, je deviens méchante. Mais c’est une souffrance pour moi, tu sais.

Et je t’ai dit qu’il me faut faire l’amour tous les jours, sinon… »

Pendant que j’entendais ça, le gentil petit lutin de ma conscience me soufflait à l’oreille (interne, évidemment) : cette femme a trompé avec toi son mari de manière tellement débridée, pendant douze ans et dès son deuxième mois de mariage, que d’une part elle le lui a fait savoir, elle le lui a fait subir en s’appuyant sur la lâcheté et le conformisme, et sur l’obligation familiale des enfants, la respectabilité, et que d’autre part elle a voulu t’en faire porter seul la responsabilité. Et maintenant elle te parle de ce « besoin » quotidien (drôle de pain quotidien pour une catholique si pratiquante) alors qu’il lui est si souvent arrivé pendant ces années d’adultère de s’éloigner pendant des semaines, et alors que depuis vingt mois ses ignominies, ses mensonges, sa paranoïa agressive, ses chantages… Surtout, reste calme.

 

 

Les couleurs peuvent délivrer de la figuration. A l’impuissance ou la vanité de la représentation répond progressivement (avec son intime langage si proche des plus indicibles impressions, avec sa familiarité charnelle), la matérialité des couleurs, des textures et des pures formes échappées des silhouettes de toute chose et de tout être… On ne peut être davantage dans le concret qu’avec la liberté abstraite ; alors se produit l’invention des sens. Il faut s’efforcer de ne pas se figer dans le schéma d’une scène, le carton-pâte d’une pause factice d’objets et de corps qui veulent dire quelque chose (et qui ne saurait ne pas avoir déjà été dit), pour laisser parler les sens avec la matière et en elle. Comme le disait les anciens, la photographie a délivré la peinture. 

Quelques formes hasardées, plus ou moins opaques, plus ou moins translucides, quelques traits sans suite dans les idées.

L’à-plat de la feuille, de la toile, du carton, étale et dispose ses deux dimensions, qui déjà flottent un peu sur du flou. Puis, comme par anamorphose, dans les teintes s’interposant, se superposant, se confondant, et dans les nervures, les épaisseurs, les érosions, selon les rythmes variables dans divers itinéraires du regard, se dévoilent les trois dimensions, qui elles-mêmes débordent de leurs limites dans des horizons et des replis ambigus. Alors l’œil, ressuscité du morne spectacle des habitudes, désenclavé de la « lecture », ne cherche plus aucun signe, mais perçoit purement la présence des espaces et des émulsions matérielles, sans corrompre le mystère pour autant, ni sans corrompre l’évidence par du mystère : il capte et partage avec l’œuvre une chose qui vit selon ses vibrations propres, des ondes où le cœur trouve toutes sortes de chemins et de replis.

Surtout ne commettre aucun tracé…

Une certaine température, une certaine profondeur ou évaporation, une texture, une couleur, en un geste court, où existe le hasard, et sans définition. Un contour, mais pourtant pas de limite. Une vibration qui met la toile en question. Quelque chose qui est là. Alors quelque chose doit advenir : les gestes vont dès lors être décidés presque sans nous, le temps d’une aventure lyrique de matière et de teinte.

C’est au moins une double émotion : celle qui appartient à l’étrangeté de ce qui se compose, veut se produire, une étrangeté qui mêle étonnement, naïveté, appréhension, inquiétude, et celle qui relève de la confession, de l’intimité qui saisit l’entrouverture, l’opportunité du visible sans mots, sans noms, sans catégories, sans visage. Cette liberté et cette réalité matérielle sont possibles dans ce qu’on appelle « l’abstraction ».

Et le danger de l’artifice, du simulacre, de la convention sont de communes mesures entre figuratif et abstraction.

A bien y regarder, séparer d’une frontière nette ces deux concepts est un abus, une grossièreté qui nous vient de la corruption, de la dénaturation, de la castration de l’art par les marchands et les acheteurs. Car c’est une frontière qui s’est surtout imposée par la nécessité des segmentations du marché de l’art. 

Etre dans la matière, ce qu’on appelle l’abstraction, c’est le vrai figuratif : quelque chose, une chose qui prendre figure, alors que l’on appelle figuratif la servile obéissance à la représentation imitative, donc à l’idée (abstraite) que l’on impose du monde. Conformité. On peut être sûr alors que si l’on voit de la conformité dans le figuratif et de la gratuité dans l’abstraction, on est dans de la « mauvaise peinture ».

L’imitation de l’hyperréalisme, ou même de Rockwell, n’est pas conformité, tout comme le réalisme d’Otto Dix. 

Le lyrisme matériel et formel de Zao-Wou-Ki, ou de Bram Bogart, ou de Soulage, ou de Kandinski… n’est pas gratuité.

 

La modernité consiste à atteindre le fond du doute. De là, tout peut être à la fois possible et déjà fait, vérité ou mensonge. De là, une liberté qui peut faire peur, qui peut anéantir l’art. Mais l’art se réaffirme toujours, et c’est sans doute cela le miracle de la modernité.

 

Bien entendu, on peut dès lors poser tout signe sans figure, toute forme inconnue, et assister à ses éventuelles significations, comme au risque de son déni de sens et de valeur. La modernité, c’est le risque, c’est la fragilité, et c’est la conquête. C’est aussi la solitude.

 

 

 

-Tu regardes un film tout seul, alors…

-Pourquoi ? Tu veux regarder aussi ? Tu veux regarder un film ?

-Non, merci !

-Mais… Bon, alors, je ne regarde pas de film.

-Je sors le chien.

-Ah bon…

 

 

 

Où existe l’art entre la forme et l’idée ?

2018

 

On peut croire que les formes changent et que seules demeurent les idées, mais c’est là une méprise : on trompe l’esprit avec l’œil, on trompe l’œil avec l’esprit. La forme libérée de l’esprit, et aussi de la sexualité, la forme « qui est là » (on pourrait dire « la forme pure » - et non pas pure forme), c’est là qu’existe l’art, qu’existe l’œuvre. Une forme et pas un « objet ».

Une forme qui s’explique (certains bricolages de l’art conceptuel où les concepts défont la forme, ou bien l’académisme) appartient à la pédagogie, à l’apprentissage (qui est l’envers de l’art, parfois sa perversion), aux faiseurs, à la cuisine de l’art, mais elle n’a pas atteint l’achèvement, la per-fection qui dépasse l’acte de l’artisan.

La forme qui comble le regard de sa pure présence, qui ne s’attache plus à aucune contrainte de signification, aucun monnayage, est forme artistique. En somme, une forme qui laisse sans scrupules le sens éventuel, juste éventuel.

Ainsi la beauté de ces formes indéchiffrables, de ces sculptures dont on a heureusement perdu l’éventuelle utilité ou « intention ».

Il ne semble pas vrai pour autant que ce soit le regard qui crée l’œuvre d’art, le regard pouvant se porter sur n’importe quel objet (Duchamp n’a compris qu’un aspect très partiel de la per-fection de la forme artistique). C’est la forme qui se donne, ne dit qu’elle-même, se présente, résistant à toute idée, comme un être-objet, qui est art et affirme sa beauté : une beauté libérée de toute anticipation, voire de toute attente. L’œuvre d’art ne doit pas faire sentir qu’elle avait été écrite d’avance. Elle est « négative » - par bonheur négative.

Avec le langage, l’art n’est ni dans l’idée, ni dans la forme seulement (pure forme) : elle réside et vibre dans le rapport subtil entre idées et formes, là où le décalage dont l’artiste est capable (son « style », son « génie ») ouvre une marge arbitraire (négative) entre l’idée et la forme. Ce qui est beau, c’est-à-dire propre à nous saisir du bonheur de contempler, et ce qui est de l’art, par exemple dans Salammbô, ce n’est pas l’idée, ce n’est pas la forme, mais la manière dont une forme se rend perceptible en-dehors du lien entre l’idée et la forme : dans la signification (disons « le signifié ») que génère le rapport entre signifiant et référent (processus) devient alors sensible une idée de la forme, et c’est cette idée de forme qui constitue le site perceptif de la beauté.

 

 

 

 

La machine infernale.

 

 

Même s’il ne bougeait plus, ne disait rien, ne respirait presque plus, il ne pouvait pas y échapper, il ne pouvait trouver d’issue. Quels que fussent les gestes qu’il eût tentés : les entraves, les chaînes, les pics étaient partout. Et dans l’appartement, aucune pièce n’offrait de refuge. Il valait mieux encore s’exposer, demeurer en vue pour apaiser la bête. Cette créature utérocéphale, dont lui seul distinguait les traits sous l’enveloppe humaine, dont lui seul voyait les tentacules épineux l’encerclant, le poursuivant, le surprenant en tous lieux, venant le piquer pour instiller le venin dans ses veines.

 

« Mais te rends-tu compte, un peu, de la peine que cela me fait d’en arriver là ? Je souffre tellement et faudrait-il en plus que je sois coupable ? Sais-tu à quel point tes airs de victime peuvent m’exaspérer ? Pourquoi me faut-il entendre ça ? Moi ? Moi qui fais tant pour toi ? »

Elle ne définissait jamais ce qui la portait à ses agressions envers l’autre, car cela l’aurait engagée à devoir les justifier précisément. Aussi, les motifs en venaient à se multiplier, à se succéder et souvent à se contredire. La contradiction provoquant des dommages parfois supérieurs encore… Mais tout était justifiable à ses yeux, pourvu que cela pût être dit, et produire les effets qui, par eux-mêmes obtenus, lui donnaient raison.

 

On ne se soigne pas tant de sa propre pathologie que de celle de ses parents. Et pas seulement pour guérir soi-même, mais pour arrêter enfin la transmission de l’infection, pour en sauver ses propres enfants.

 

 

« C’est que, maintenant, mon fils est devenu un homme… Une mère sait ce genre de choses… C’est elle qui change les draps. » Les amis de mes parents, tenant dans la main leur verre de whisky, se donnèrent l’air de ne pas avoir entendu. Paroles prononcées dans un moment où rien ne s’y prêtait, justement à ce moment-là, pour cela, et avec une sorte de fierté dont il sentit les relents un peu nauséabonds, dérangeants, mais indéfinis, sans indices qui lui auraient permis de les identifier, de les associer à une chose connue, à une source connue ; il bénéficiait sans le savoir de la protection que lui donnait son inexpérience et si les occasions d’observer la mystérieuse et hypnotique vulve charnue se présentait sur les pages des magazines, la fleur ne lui avait pas encore fait connaître ses arômes.

 

« Tu as une petite amie ? Tu n’en ramènes jamais à la maison… Tu sais, si tu préfères les garçons, tu peux me le dire. »

 

« J’ai trouvé ça sur la petite table du salon : alors comme ça, on ne choisit pas ses parents… On ne te convient pas… Tu sais, ce n’est pas nouveau, ce genre de conneries, on l’a déjà assez entendu, « on n’a pas choisi ses parents » Si c’est tout ce que tu sais inventer ! Pas de quoi crier au génie. Si tu en étais un, ça se saurait depuis longtemps. Et nous, tu crois qu’on t’a choisi comme tu es ? »

Il a fallu écrire dans le secret.

Mais, ce feuillet, qu’il avait détaché d’une petite liasse de tentatives romanesques, l’avait-il vraiment oublié, laissé là par mégarde ? Il en était assez convaincu pour justifier son contenu en le rattachant à un projet d’ampleur, où son sens relatif ne pouvait faire l’objet d’un procès.

Quoi qu’il en fût, elle fouillait donc dans ses écrits, elle en examinait tout, et gardait pour elle, dans sa tête, aussi longtemps qu’elle le voulait, ce qui pouvait à tout moment lui servir ; car le reproche lancé ne suivait pas immédiatement la découverte des quelques phrases griffonnées.

Son écriture devint de plus en plus illisible, et parfois pour lui-même aussi. La terreur rend illisible. La littérature à laquelle il avait, plus tard, décidé explicitement de se vouer, suscitait chez la mère à la fois la fierté et l’inquiétude, la crainte de voir naître, pousser, grandir une chose lui échappant, réservant des secrets dans un lieu impénétrable, une chose pouvant lui être incompréhensible, voire hostile. Un espace interdit, où pouvait sans doute se produire des choses immondes, perverses, sales, dangereuses.

 

S’il écrivait dans sa chambre, c’était un complot, ou une couverture sous laquelle s’adonner sans aucun doute à la masturbation. S’il écrivait au salon, elle venait, systématiquement, mécaniquement, à intervalles sans doute réguliers (bien qu’il n’eût pas alors l’aplomb de les mesurer), pour l’interrompre. Et, de fait, « interrompre » était un des actes, en nombre limité, indispensables à son existence. Pour demander un avis qu’elle n’écoutait pas, et que, la plupart du temps, elle connaissait déjà, ou rapporter des faits déjà répétés, ou tout autre communication de toute évidence sans objet, sans nécessité, et sans profondeur aucune. C’était une sorte de guerre permanente, au quotidien, s’emparant de tout instant, et de tout l’espace où le repos n’est plus possible, nulle part – sauf dans les toilettes. Mais non, même là, elle venait devant la porte et s’adressait à vous pour vous obliger à une conversation, un « échange » sans aucun intérêt.

La vacuité même des propos ainsi utilisés pour occuper votre esprit sans relâche constituait la nature nocive, délétère, asphyxiante, de son être. Maintes fois répétés, la description, le récit, la récitation des événements quotidiens par leurs menus détails vous cernaient, vous engluaient, vous grimpaient dessus comme des fourmis voraces et s’introduisaient par vos oreilles jusque dans les méandres de votre cervelle : faire de votre cervelle la fourmilière de sa folie.

 

Il ne se réveillait jamais un seul matin sans l’inquiétude de ce qui allait, au moindre détour et revers imprévisible de la journée, l’écorcher, le piquer, le brûler, lui vriller l’estomac ; il ne se levait jamais un seul matin sans être sur ses gardes et sans se dire que, sans nul doute, quelque chose n’allait pas, quelque chose qui déjà s’était mis en marche avant même qu’il ouvrît les yeux et qui l’attendait.

 

Entre les convictions et opinions aussi simplistes que haineuses (qui ne s’imposent en vérités que parce qu’elles sont répétées, invariables, véhémentes), et les récits sans finalité, et détaillés sans fin, ad nauseam, des moindres actions insipides de la vie (de la vie qui n’est justement pas la vie, qui ne peut se réduire à cela), il fallait à tout prix agir, et agir par la pensée, il fallait donc écrire.

 

Lorsqu’il allait passer le week-end ou davantage de jours auprès de ses parents (l’expression « auprès de » traduisant mal l’incommodité de sa présence chez eux), ce n’était pas pour penser librement, mais pour s’employer encore à la survie de sa pensée.

Sa mère, comme son père (dont il se serait bien passé qu’ils fussent pour une fois d’accord entre eux), tout en finançant avec largesse ses études et sa vie d’étudiant (la vie d’étudiant à Paris quadruplant le coût des seules études), toléraient mal les libertés que son esprit prenait au contact de la Littérature, de la Philosophie et de la Critique. Et ils ignoraient bien la lucidité qu’il acquérait progressivement sur la nature humaine par ses amours et par ses fréquentations mondaines.

Son père, lui, n’entendait rien à tout cela et réprouvait par son silence. Sa mère, elle, qui était sûre de pouvoir tout comprendre et tout juger grâce à l’excès, la rigidité et l’étroitesse de ses opinions, avait l’habitude de le prétendre endoctriné, corrompu, trompé par des influences néfastes. Ce qui lui permettait instantanément de disqualifier la pensée d’un fils « dénaturé » et surtout le fait que cette pensée lui appartienne en propre.

 

Ce qu’il lui fallait, c’était s’assurer la confiscation de toute initiative d’existence de l’autre échappant à la vampirisation que sa maladie exigeait : la possession arbitraire, irresponsable, à discrétion, du temps et des mots dont l’autre devrait disposer pour vivre par soi-même et pour soi-même.

Détourner votre pensée, vous la dérober pour la disqualifier, la dé-réaliser, indigner aussi, par l’insulte à la raison et l’irrespect de toute intimité, trahir en utilisant toute confidence, retourner votre sincérité contre vous-même, pour que vous la regrettiez, pour que vous en ayez honte, vous maintenir dans l’inquiétude, la peur, et aussi surprendre, rendre impossible toute prévision, et enfin dénier le droit de vous en plaindre, votre droit à la souffrance, car même votre souffrance n’est pas reconnue ; elle ne peut jamais atteindre la réalité et le degré de sa souffrance.

Ne pas vous laisser l’espace d’une pensée propre – interrompre, ne pas entendre, et si cette parole surgit malgré tout, soit la dénoncer comme artefact d’une autre pensée (penser par vous-même vous étant à ses yeux impossible), soit lui nier l’existence d’une autre manière, vous dénier la possibilité d’être différent, vous accusant d’orgueil, tout en pouvant vous reprocher le contraire, un manque de personnalité.

 

Elle ne pouvait pas évoluer, parce qu’il aurait fallu d’emblée qu’elle ait existé elle-même vraiment, ce dont elle ne pouvait avoir la certitude, et cela depuis toujours.

Il aurait fallu que son père ait d’abord existé pour elle.

 

« Dites une seule parole et je serai guéri » Ou bien cette parole n’a jamais été prononcée, ou bien cette femme sera toujours restée sourde.

Le piège tenait à ce que l’on estime pouvoir et même devoir, par une nécessité vitale pour soi, une sorte aussi d’obligation morale : la convaincre de voir autrement, lui faire constater ses symptômes, lui rendre attirantes, par exemple, les voies de la philosophie, de la psychanalyse – qui l’ont toujours viscéralement révulsée.

Mais on ne pouvait pas la guérir, on ne pouvait que se rendre malade pour elle.

 

Son père était incapable de parler de son passé, de parler de lui-même. Il avait sans doute voulu en arriver là. Il était là, présent, mais un peu comme une sorte d’inconnu. Si l’on devait faire de lui un portrait, on ne trouverait rien de plus que les traits de caractère très apparents : anxieux, coléreux, peu cultivé, anti-communiste notoire, antisémite, et assez généralement raciste, travailleur d’une rigueur maniaque et infatigable…

Dès qu’il commençait à évoquer son enfance, la mère l’empêchait toujours de poursuivre : « Dis, tu ne vas pas nous emmerder encore avec ça. Ça va, on connaît, c’est du Zola ! »

Il arrive que celui des deux êtres d’un couple qui se montre le plus fragile, instable, sensible, est en réalité le plus tyrannique et redoutable : la douleur de la victime déclarée, élevée parfois au rang du martyre, est portée par l’autre, c’est sa croix, sa culpabilité sans appel, sans échappatoire et sans fin. Il suffit de désigner tout ce qui gêne le besoin de dévorer l’autre, entendu comme besoin d’exister, comme une agression, comme une négligence, ou comme une incapacité venant de l’autre.

 

Le père avait dû comprendre, inévitablement, qu’il était sorti d’une prison, celle de l’incarcération pendant la guerre, subie par trahison, pour entrer dans une autre prison, celle de son premier mariage qui a fini par l’épuiser, pour enfin n’en réchapper qu’en entrant dans une autre cellule encore, un autre isolement. Cet homme a suivi le chemin étrange d’une existence le libérant toujours un peu plus, avec de quoi se faire une vie normale (des enfants, une profession, une maison) mais en l’isolant toujours davantage, lui retirant toute envie de s’ouvrir à l’autre, avant d’arriver face à la mort, qui a empoisonné son sang, qui a déformé son corps progressivement, qui a délabré son esprit, jusqu’à ce qu’il ne soit plus que ce somnambule titubant, quelques jours avant la fin, ne pouvant à peine plus prononcer une parole, ne pouvant plus faire à peine que deux ou trois pas, se lever et se rasseoir, ne pouvant plus rien maîtriser de ce corps qui dégénérait.

Bien entendu, il s’agit du destin qui nous concerne tous, mais la machination de la vie qui lui était particulièrement destinée a consisté à lui faire payer le plus chèrement possible les libertés dont il a pu parfois profiter. Victoires ou enchaînement de trahisons ?

S’était-il « accompli » ? Combien d’hommes, du reste, en ont-ils l’occasion ?

Un père dont le fils gardait de lui quelques conseils comme ceux qu’un voyageur donne à un autre, à l’occasion d’une rencontre fugitive dans une auberge de passage.

 

Elle ne pouvait aimer sans faire mal, sans humilier, et en même temps ne pouvant l’admettre et devant se montrer victime pour ne pas laisser voir qu’elle était la tortionnaire.

Son existence était un péril permanent qui ne lui laissait aucun repos, qui la poussait d’une part à s’enfermer dans un assemblage incohérent d’idées simples et de manies, et d’autre part à harceler l’autre sans cesse. Et que tout cela fût inconscient participait à la puissance du phénomène.

 

On est tout d’abord pris d’un certain enthousiasme à l’entendre ainsi parler, raconter mille choses, et avec un certain style bien à elle mêlant humour et pittoresque ; et l’humeur qu’elle exprime, les accents de sincérité et d’émotions quand elle dévoile quelques détails très personnels sans précaution, suscitent aisément une empathie qui met en confiance. On est touché, puis un peu amusé, et vous vous sentez vous-même enclin à parler. Vos remarques, vos commentaires de quelques minutes, vos propres épanchements, mais qu’il faut condenser de plus en plus en quelques instants, vous donnent, à entendre ce qu’elle en fait devant vous, ce qu’elle en garde, un sentiment de plus en plus inconfortable, comme une inquiétude, un malaise… Vous vous rendez compte que ses propos ne tiennent pas ensemble et ne se suivent pas de manière assez cohérente pour que vous-mêmes vous arriviez à suivre et insérer des répliques qui constitueraient ce qu’on en droit d’appeler un dialogue. Vous devez alors vous rendre à l’évidence : elle ne vous écoute pas vraiment, elle ne vous répond pas vraiment. Et ce que vous aviez cru une conversation vous avait pris au piège d’un trompe l’œil : les dimensions de l’échange verbal se réduisent en vérité à un espace clos. Et dans cet espace, vous commencez à manquer d’air, vous vous sentez envahir par la verbigération de ses pensées qui vous enferment dans leur cercle, dans leur cycle où alternent la discontinuité et la répétition. Vous ne pouvez pas exister par vos paroles, car vous ne pouvez plus parler. Vous ne pouvez pas exister non plus en l’écoutant, car il est impossible de suivre un discours qui n’arrive jamais à se construire et dont le manque de logique, les contradictions en arrivent à révolter votre entendement.

Vous tentez alors de vous éloigner. Mais elle vient vous rechercher, et quand vous devez marquer la distance nécessaire à votre survie, tombe sur vous ce que toute cette houle nauséeuse réservait : une vague déferlante de reproches amers sur votre manque d’attention, de considération, de compassion, d’humanité. Vous avez voulu existé par vous-même, sans elle, malgré elle : elle ne pourra pas vous pardonner un tel abus d’égoïsme qui néglige son propre besoin d’exister.

Mais avec le temps, vous apprenez qu’elle ne parvient jamais à exister et que ce monologue effrayant n’est pas que le signe naturel d’une solitude qui trouve de l’apaisement dans la conversation, l’échange, mais une machine infernale, le mouvement perpétuel d’une solitude irréductible, et qui vous menace vous-mêmes, vous met en péril, vous intoxique : vous devriez vous vider de votre substance pour elle.

Le monologue comme acte de terreur, comme meurtre de votre pensée, désintégration de votre être. Vous ne pouvez l’accepter et il faudra inévitablement en passer par une contre-offensive. Vous estimez vous défendre, mais cela ne peut jamais être reconnu ainsi : il s’agit plutôt d’une agression, d’un attentat contre elle. Toute tentative de solution est vouée à l’échec. Il ne vous reste qu’une seule issue : la fuite. Si vous restez, c'est à votre disparition que vous assisteriez.

 

 

 

 

J’espère que tu te sais coupable de ne pas pouvoir m’empêcher de te faire du mal !

 

« Oui, tu es l’homme de ma vie. Tu le sais très bien. Comment peux-tu en douter depuis tout ce temps ? Mais je ne peux pas vivre avec toi. Pas encore… Je le trompe, parfois je ne supporte même plus qu’il me touche. Mais c’est le père de mes enfants. Il y a encore de l’amour. Tu ne m’en veux pas ? Tu ne m’en veux pas de faire passer mes enfants avant toi ? », me demandait-elle, assise sur mes genoux, penchée sur moi, ses seins contre ma joue, frottant ses fesses sur mes jambes pour sentir que sous mon pantalon je bandais ferme. J’aurais dû la foutre autant qu’elle aimait ça, puis l’égorger salement au couteau et disperser son corps en morceaux dans le jardin. Mais les temps mythiques sont révolus et l’on subit en petit bourgeois l’ignominie qui partout s’installe confortablement en nous tous.

 

 

- Tu n’es pas sans avoir que je suis moi-même marié, et avec la mère de mes enfants.

- Oui, mais vous, vous n’êtes pas un vrai couple...

- Pardon ?

 

 

Le vieux Nanterre.

1992.

 

Entre ce qui est abusivement appelé un boulevard et qui présente plutôt la largeur et la longueur d’une simple rue, et la maison bourgeoise (murs blancs et toiture d’ardoise), rénovée, répartie en appartements, sous les combles de laquelle Arnaud et Camille vivaient depuis trois ans, une cour de petit gravier blanc, servant pour moitié de parking, était encastrée entre les murs de petits bâtiments donnant directement sur ce « boulevard du Midi » : un atelier d’imprimerie désaffecté, et une ancienne boutique avec la vitrine badigeonnée de blanc, la porte close tout écaillée. Pour accéder à la rue, on empruntait un étroit couloir entre la cour et le trottoir, un couloir sans porte, très sombre, sordide, où se trouvaient les boîtes aux lettres. A la fenêtre ouverte du F2 mansardé (caractère qui motivait un loyer un peu cher pour la surface), Arnaud savourait ses Meccarillos et contemplait, au soleil, les robustes arbres alignés au bord des trottoirs. Il pouvait rester là, immobile, serein, le regard affleurant la cime des feuillages et se fondant dans le bleu du ciel parsemé de compacts nuages ronds, dans l’espace qui va tout là-bas, sans fin, au-dessus de milliers d’autres rues et maisons. Ne l’attendaient, dans son dos, que la composition des prochains vers du recueil auquel il travaillait alors, et l’élaboration de son Mémoire sur Rimbaud. Il ne pensait pas à Camille, qui viendrait en fin d’après-midi. Il lui était impossible de vraiment penser à elle, qui plus est de manière détaillée. Parce qu’il avait fait d’elle un être nécessaire à sa vie, sans pour autant l’aimer – mais cela, il ne savait pas encore lorsqu’il fumait tranquillement à la fenêtre, humant le bon air doux de la ville en cette fin de printemps.

Il pensait sincèrement, non même sans une certaine exaltation, que Camille vivait avec lui parce qu’elle aimait l’amour, tout comme lui, alors qu’elle était pourtant bien là pour lui. Or, un tel attachement à sa personne lui était inconcevable, de la part de qui que ce fût, après la passion désastreuse qu’il avait vécue avec Pascale.

Délivré de toute obligation quant au sens des nécessités de la vie pratique, de la vie qui s’achète, et qui se vend aussi, il vivait en rentier, et donc entièrement voué aux seules ambitions de son imagination : errances, poésie, théâtre, littérature… Tout concourait assurément à une chute brutale et destructrice. Pour cette raison, parfaitement inconsciente, mais aussi puissante que le permettait l’émotivité et l’inspiration irrationnelle de sa jeunesse, Arnaud se laissait envahir toujours plus par la nostalgie de la relation passionnelle ratée dont il était sorti épuisé et humilié trois ans auparavant. Ce qu’il ressentait au jour le jour, ce qu’il tentait de comprendre et définir de ce bizarre couple qu’il formait avec Camille, ce qu’il écrivait… rien de tout cela n’entrait dans une même chronologie. Entre les trompe-l’œil de cette horlogerie faisant tourner les images les faisant se superposer, se cacher les unes les autres, s’ouvraient parfois une fenêtre sur un espace sans fond, et il s’élançait dans l’appel d’air alors suscité, puis en revenait chargé d’objets inconnus, de visions mystérieuses, de paroles à décrypter.

 

Sur l’arrière de la maison, depuis la fenêtre de la chambre, on voyait, en bas, un tout petit verger enclavé de murs de briques, avec une porte en fer rouillé, fermée par une chaîne cadenassée, et six arbres fruitiers régulièrement repartis comme les six points d’un domino.

 

En sortant du couloir où s’alignaient en rang serré les boîtes aux lettres, dont la plupart avaient été maintes fois forcées et que les usagers ne prenaient même plus la peine de faire réparer, la rue offre à droite une courbe menant à la gare, et, à gauche, une distance d’environ cinquante mètres pour atteindre la place du marché. C’est par ce côté qu’Arnaud partait vagabonder. Et, souvent, notamment chaque dimanche matin, il s’arrêtait au Café Bleu à l’angle du boulevard du Midi et de la rue entourant la place. Il voyait là une sorte de café comme on en trouve sur les ports. Par beau temps, quelques tables placées sur le trottoir accueillaient les gens du vieux centre, bavards, les visages portant les traits forts de cette maturation que seules produisent les grandes villes, feuilletant des journaux, fumant et sirotant des pastis, purs ou perroquets, des ballons de petits vins blancs de la Loire, ou des « pisses d’âne » (nom que donnait Arnaud à la bière) : les clients du marché – le marché dont le fourmillement à la fois bruyant et tranquille, les odeurs, les étales de fruits et légumes africains et les commerçants tous maghrébins anoblissaient d’une suave beauté méridionale. Les dimanches, il prenait là plusieurs cafés avec Camille. Là, le temps formait un cercle, il semblait s’écouler et revenir régulièrement au même point. Les tables étaient toutes de couleurs et de styles différentes, les chaises, les tasses, les verres étaient tout aussi dépareillés, mais on n’y percevait aucune recherche comme dans ces faux cafés pittoresques dont l’authenticité ne relevait que d’une mise en scène pour clients snobs. Au café Bleu, tenu par deux frères se querellant sans cesse, aux tabliers justement bleus, de tissu très épais, maculés de taches qu’aucun lavage ne pouvait plus effacer, comme on n’efface pas les rides et les cicatrices, au café Bleu, personne ne frimait. C’était encore un « vieux Paris » qui survivait à cet endroit, étrangement entretenu par une fiévreuse population d’immigrés.

 

C’est un de ces dimanches là, à cette terrasse, qu’Arnaud se réveilla soudain, ou, plus précisément, qu’une partie qu’il croyait disparue de son existence resurgit soudain, une part d’ombre recélant une chose encore bien vivante : une femme assise non loin de lui, d’une quarantaine d’années sans doute, et lui-même n’en avait que 22, laissait venir jusqu’à lui les délicates mais persévérantes effluves d’un parfum qui en vinrent assez vite à interrompre sa conversation avec Camille.  Ce parfum, il ne le connaissait que trop. Il se récita quelques vers de Verlaine : « Après trois ans »…

Le soir même, il rédigeait une lettre de retour de flammes pour Pascale.

Quelques mois plus tard, à la fenêtre où habituellement il fumait ses Meccarillos dans l’air des lents après-midis d’inspiration, il allait la tenir dans ses bras en vivant réellement, à le jurer devant Dieu, en toute conscience et dans une exaltation pure ce que Baudelaire a prononcé et qu’il allait alors murmurer à l’oreille de son amante (son amante encore assez libre et avide des jouissances du corps et de l’esprit pour paraître innocente) :

 

« Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses…

 

Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses,

Que ton sein m’était doux ! que ton cœur m’était bon !

Nous avons dit souvent d’impérissables choses…

 

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant !

En me penchant vers toi, reine des adorées,

Je croyais respirer le parfum de ton sang… »

 

 

 

Au-delà de la place du marché, la nuit, Arnaud s’aventurait loin dans la banlieue, jusqu’à Rueil-Malmaison.

Besoin irrépressible de parcourir la ville, ses milliers de rues couvrant vraisemblablement toute la Terre, la ville toujours, partout, la ville sans horizon pour la limiter : une suite infinie d’allées, de couloirs, de paliers… un lieu où l’on circule comme chez soi, avec de votre corps seulement le bruit de vos pas qui ne pèsent plus rien, qui résonnent en faisant déborder votre être dans l’espace où vous sentez qu’en respirant vous vous diffusez comme de l’encens. Commence l’expansion du flou qui ondule et vibre entre votre corps et votre pensée : quelque chose comme l’âme vous tient alors debout et entretient la fièvre qui (alimente) votre marche. Et marchez-vous simplement ? Ou est-ce avec vous, dans le même mécanisme universel, cosmique, la ville qui avancent, se déploie, s’étend autour de vous ?

Une fois traversé le rond-point au bout de la place du marché, il s’engage dans une très longue rue bien droite, où de chaque côté s’attachent entre elles et se succèdent les maisons particulières, singulières, aux styles sans cesse variables. Petites grilles derrière lesquelles veillent les jardinets, tout bien agencés et taillés, ou tout en friches, encombrés d’objets à l’abandon, inutilisés, de portes démontées, de quelques gravats, de barils vides ou remplis d’eau pluie, de statuettes ébréchées… décorum d’un théâtre. Murets où se tient parfois un chat. Complice des noctambules, qui cligne des yeux pour donner le mot de passe des initiés. Quelques rares voitures et visiteurs discrets passent et disparaissent vite. Enfin le monde se montre tel qu’il est.

Le centre de Rueil est comme une petite scène, un décor tout à fait adéquat pour quelque drame où des amoureux se rencontrent sous la lune, à l’insu d’un maître de maison acariâtre et indument jaloux de la passion, de la jeunesse et de la beauté, en dépit de dangereux spadassins qui gardent les alentours, mais sous l’œil d’un traître, ou d’un rival intriguant, dissimulé derrière un des arbustes.

Mais Arnaud pense à cet endroit à l’adieu de deux amants que sépare une tragédie - la tragédie d’une guerre, ou de toute autre sorte de fatalité qui, comme la Mort, ignore les espoirs du cœur humain.

Puis il monte une des ruelles serpentant au sommet derrière lequel, plus loin encore se trouve le Mont Valérien. Là, quelques vieux immeubles, le plongeant soudain dans le site à jamais inscrit dans sa mémoire d’un des sublimes films de Carné, Le Jour se lève.

Mais heureusement, il ne se lèvera pas. Cet espoir lui est encore permis.

Il s’arrête un long moment.

La Lune était au rendez-vous, au-dessus des arbres éclairés pas les réverbères orange.

Alors, l’image la plus stéréotypée qui soit était bel et bien vivante et captivait le vagabond solitaire dans son l’aura de son instant de pureté millénaire.

 

 

Liancourt

2009

 

Respirer à l’air libre. Respirer l’air libre, l’immensité de l’air qui possède la vertu magique de réunir en même temps le proche et le lointain.

Quand il sortait la nuit, chaque rue, chaque moindre ruelle ou recoin de la ville flottait paisiblement dans cette immensité. Il marchait sur des pontons, sur des quais, sur des jetées devant l’abîme, un abîme nullement effrayant, bien au contraire. La lumineuse tension des réverbères diffusait dans cet infini infiniment respirable, comme de l’encens… Alors l’âme, même pas seulement la sienne, mais l’âme unanime de l’humain abandon au monde, contre toute attente, contre toute ambition, toute prétention prédatrice, existait enfin. Il en était le témoin et en venait à revivre, à se recréer lui-même, sain et sauf de toutes les corruptions que le jour cache sous ses apparences faussement évidentes, dans la fausse transparence des gestes et des paroles échangées au rythme des intérêts épuisants du travail humain. Il connaissait alors cette rare ingratitude bénie qui consiste à profiter du monde des hommes sans leur présence, le monde des hommes une fois l’Homme évincé, renié, effacé. Juste des souvenirs dans le silence de la nuit

Il a bordé son fils, a caressé son front tout doucement, en le regardant fermer les yeux de quiétude, de fatigue, de plaisir et d’espoir dans le lendemain. Puis il a descendu les deux volées d’escaliers de cette trop grande maison, il est passé à côté de la porte où derrière s’enfermait seule, comme toujours, son épouse dans sa chambre particulière, loin de lui, dans l’infinie indifférence de l’amour disparu, on ne sait où, il ouvert la lourde porte et l’a discrètement refermée derrière lui. Du haut des marches du perron, deux chemins s’ouvraient à lui : une ruelle droit devant, ou bien la pente de la rue menant à une place où souvent quelques abrutis venaient jeter leurs canettes de bière et gueuler, ou dégueuler… Il suivait sans aucune exception le même itinéraire : d’abord, jusqu’en bas de la rue en pente menant à cette place mal fréquentée.

Mitoyen à sa maison, un très haut et long bâtiment désaffecté, où venaient parfois s’énerver quelques gamins qui cassaient les vitres, offrait un accès sans entrave dans son dédale d’escaliers de bois aux marches parfois arrachées, de corridors jonchés de débris et aux peintures tout écaillées, de salles aux planchers et plafonds troués, de passages barrés par des poutres tombées. La cour servait de dépotoir, avec des monticules de déchets érigés entre les épais taillis de buddléias. Un vagabond, l’automne précédent, s’était installé au rez-de-chaussée, non loin de l’entrée. On pouvait entrevoir au travers des volets une lumière jaune tremblante. Il n’était plus revenu là lorsqu’à l’été son refuge fut saccagé, et son matelas brûlé au risque de propager un incendie.

Au bas de la rue, la place. Plutôt un espace vacant servant de parking improvisé dans l’attente de travaux qui ne commençaient jamais, entouré de parois métalliques contre lesquelles les soûlards et les petits cons laissaient là leurs canettes de bière, sacs en papier et boîtes en carton de fast-food, bouteilles de mauvais vin, reliefs de vomissures. Il passait à quelques mètres de ça sans inquiétude ou écœurement : simples restes d’une espèce humaine entièrement disparue, à l’exception de quelques ombres fugitives et de quelques véhicules encore en circulation, mais pour peu de temps.

La moitié gauche de cet espace correspondait au carrefour de quatre rues, la plus à gauche très en pente, parallèle à celle de la maison, la seconde, perpendiculairement, venait de l’entrée de la ville par la route de Cinqueux, et la troisième continuait la ligne de la première rue, en pente, et constituait la rue principale du centre, et enfin la quatrième, à droite, remontait pour mener à une des sorties de la ville, en direction de la prison et des bois. C’est cette dernière qu’empruntait toujours notre marcheur de la nuit. Elle était arpentée de réverbères diffusant leur lueur orange sur l’asphalte, les trottoirs rapiécés et les façades aux vitres noires et aux volets fermés. Il suivait cette côte en regardant, au bout, le ciel noir. Une petite école, construite en briques, datant sans doute des années 50, lui signalait la proximité de la bifurcation à prendre, sur la gauche, juste à l’angle de la grille : une allée, comme il en serpente beaucoup sur ce flanc de colline parmi les petites maisons peu entretenues, entourées de friches, de baraquements bricolés avec des planches et des tôles, se contorsionnait capricieusement entre des murs de briques ou recouverts de crépis craquelés, des portails de métal taché de rouille, des chemins ouverts sur des bâtiments qui ne se semblaient être habités, de taillis enchevêtrés laissant parfois dans une trouée apercevoir de petites lumières au loin.

Puis on fait irruption dans une longue rue ramenant, par la gauche, au centre de la ville. L’étroitesse des trottoirs ne laisse passer qu’une seule personne. Tout du long, quelques maisons en ruine s’insèrent parmi les autres. Leurs portes et fenêtres démontées en laissent voir l’intérieur envahi de rondes, d’arbustes et même de petits arbres crevant les toitures. Liancourt se caractérisant par le nombre exceptionnel de ces maisons abandonnées que le maire, par incurie ou par de sordides intrigues de préemptions et de conflits avec les propriétaires, laisse s’écrouler progressivement sans aucune précaution. Et il n’était pas rare qu’en tombent des pierres, des sections de corniches, des morceaux de toit.

Au bout, après avoir traversé la rue principale venant de la petite place par laquelle il avait commencé son périple, il s’engageait dans un long détour s’éloignant parmi les terrains vagues, les clôtures démontées, les structures métalliques de petites entreprises qui montraient tous les signes de la faillite (plates-bandes sans entretien, vitres sales, chaînes rouillées et cadenassées bouclant les grilles d’entrée), les maisons isolées, sans doute inhabitées, quelques réverbères dont les lumières soulignaient les silhouettes des arbres et ouvrageaient l’épaisseur des feuillages de festons écumeux, verts noirs, jaunes. A cette extrémité où l’obscurité allait bientôt devenir complète et où la ville disparaissait, il sentait, certainement sous l’effet de la fatigue, son âme flotter comme une sorte d’oiseau nocturne attaché au-dessus de sa tête ; un léger vertige, agréable, chaud, le réconfortait : alcool diffus de l’atmosphère.

Le retour vers la maison s’effectuait selon le même plan rigoureux : très longue avenue rectiligne, déserte, jusqu’à la place.

Puis il rentrait sans rien allumer, dans le plus grand silence, montait les deux étages, se déshabillait et l’Oiseau de Nuit, qui tournait au-dessus de lui, enfin apaisé maintenant, revenait au sein de son corps, pesant mais délassé, refermait ses ailes et laissait s’écouler le murmure des rêves dans l’envers inconnu de l’obscurité intérieure.

 

 

Lieu incertain.

Sans date.

 

Je peux remonter le plus loin possible.

Je dirais au premier abord que je suis dans Paris, et je ne peux avoir qu’entre trois et cinq ans.

Je marche dans une rue longée par un mur de briques, à ma droite, et s’ouvre à ma gauche une petite place rectangulaire : un côté correspond au bord du trottoir, deux des trois autres côtés, à droite et à gauche sont fermés par des immeubles plutôt étroits, sans doute en briques jaunâtres ou en meulière, selon l’impression générale des teintes que j’ai gardée (avec le jaune clair, des bruns, des gris, des pourpres). Le quatrième côté, à l’opposé du mur longeant la rue, au milieu de deux autres immeubles, l’ouverture d’une autre rue, que je vois de biais par la droite, et qui laisse passer une radieuse lumière dont je remarque l’empreinte dessiner précisément sa frontière courbe sur le sol de la place. Celle-ci est occupée par des structures métalliques et des toits ondulés, ou bien en toile, typique des installations de marchés.

Je suis accompagné de deux femmes, qu’il m’est impossible d’identifier avec certitude. Peut-être ma mère, mais avec qui d’autre ? Option la moins probable. Peut-être mes cousines du Sud, mais dans ce cas, je ne pouvais pas être à Paris. Ou bien Maï, la femme qui me gardait, avec sa fille, ou bien encore la fille de Maï et une de ses amies…

Mais il est clair qu’elles se promènent avec moi, que je suis très content de cette sortie, don je ne peux pas situer le moment de la journée. On croise un enfant (fille ou garçon) qui mange une glace. Je dis à mes deux accompagnatrices que j’ai faim, l’une d’elle répond sur un ton amusé : « Et je parie que c’est une glace que tu veux… »

 

Scène fugitive encore éclairée, mais entourée de ténèbres. Sa présence inaltérable ne s’explique pas.

 

 

 

La vibration du wagon, où j’étais assis avec ma mère, sur les rails des aiguillages, répétée à distance et en s’atténuant toujours plus d’une voiture à l’autre, me prévenait de la proximité de la gare. Ce remuement me procurait une sensation singulièrement agréable et d’une mystérieuse profondeur. Bientôt je voyais, toujours très impressionné, les murs de pierres taillées s’élever de chaque côté, gris et noircis, puis l’inscription gigantesque se déroulant devant moi : « Paris Gare Saint-Lazare ». Paris… le mot était magique et s’ouvrait à mon esprit comme une boîte à multiples fonds.

En descendant du marchepied pour toucher l’asphalte lisse du quai, je me sentais aussitôt m’agrandir infiniment dans l’air, dans la saveur et la rumeur de la seule ville qui soit vraiment une ville. Peut-être n’avais-je que huit à dix ans et Paris dans mon esprit et par tous mes sens m’accueillait clairement comme un de siens : je reconnaissais là le premier de mes « vrais lieux ».

 

Ces villes traversées de vastes et beaux plans d’ensemble qui se sont ajoutés les uns autres, avec tout le temps qu’il faut et sans pour autant avoir tout écrasé, et en ayant laissé à l’imprévu, à l’incohérence, aux quartiers, une liberté toujours rebelle, à la portée des habitudes et des fantaisies de chaque individu.

 

Ma mère rejoignait sa tante pour « faire les Grands Magasins » toute une journée. Je la suivais sans jamais me fatiguer ou m’impatienter, ce qui suscitait l’admiration des voyageurs, des serveuses des Cafés, des vendeuses des Galeries Lafayette, du Printemps, de la Samaritaine, du Bazar de l’Hôtel de Ville. Mais la véritable raison de mon calme étonnant et de ma conduite exemplaire se trouvait non pas dans mon éducation, mais dans l’air de Paris, et dans mon intérêt naturel pour les affaires des femmes.

 

Dans ces conditions, en effet, s’imprimaient instantanément et pour toujours les nombreuses recommandations et cet alphabet de première vie mondaine que ma mère me donnait en projetant sur moi une ambition qu’elle n’avait elle-même pas pu réaliser et qu’elle croyait pouvoir me transmettre, et de cette manière déterminer mon avenir. Mais en me communiquant son ambition, elle m’en léguait aussi le mauvais sort, malgré elle, car il est impossible de découper avec une précision rationnelle et maîtrisée les fibres que l'on donne à nos enfants et que notre volonté fait émerger à leur conscience : on croit reconnaître ce qu'on a voulu pour eux et l'on y retrouve ce qui nous poursuit à travers eux et qui va contaminer leur propre destin.

 Je ne peux nier que bien plus tard, à trente ans, lorsque j’ai quitté Paris, je décevais autant mes ambitions que ses espérances et ses rêves ; et je le savais. Comme je savais que pour cette raison, entre autres raisons, j’allais subir longtemps l’existence d’un déclassé.

 

 

 

Camille

1990 - 1992

 

L’été, vacances d’étudiants, lorsqu’en ce temps-là encore, on avait trois mois de liberté, cette liberté qui nous a tant appris. Cet apprentissage est trop subversif pour notre siècle, qui est celui de la petitesse bourgeoise, qui compte bien créer autour d’elle, dans un définitif arrête de l’Histoire, pour le seul intérêt de sa protection, le cycle endogène de la médiocrité, du mensonge, de la rivalité prédatrice, de la précarité, de l’inculture, de la dévastation morale et physique du monde, tout ce qui constituent ses « valeurs ». Ce siècle qui sera celui du Grand Suicide planétaire. Enfin alors l’humanité entière coulera sur son Titanic.

L’été, vacances d’étudiants, à Bordeaux, les après-midis, lorsque nous marchions main dans la main dans les petites rues cachées, sur des pontons légèrement bercés par une houle invisible, dans l’espace d’une belle apparente simplicité, pureté, dont la transparence laissait entrevoir de légers relâchement, d’intrigantes et fugitives superpositions de plans comme des vitres et des miroirs mobiles ouvrant des seuils multiples (les uns réels – portes entrebâillées, corridors menant à des arrière-cours, fenêtres ouvertes sur des salles à manger aux buffets vieillots ; d’autres imaginaires – souvenirs d’une promenade, idée d’un voyage, rêves de lieux inconnus), chorégraphie de lumières, lorsque nous marchions main dans la main, dans l’air laissant léviter l’âme comme un ballon vers le ciel bleu là-haut entre les toits, l’air mêlé d’effluves humides exhalés par les soupiraux des caves, traversé par la voix clair de Camille qui fredonnait une chanson de Barbara, ses hanches bougeant sous mes mains, ses cuisses dénudées par ses irrésistibles mini-jupe avec lesquelles elle n’hésitait pas à se pencher sans pudeur dans les lieux publics et laissant voir aux regards du tout-venant ses petites culottes de dentelles blanches.

Elle avait la candeur vraie des femmes qui font l’amour en plein air.

Quand mon désir se trouvait entravé par un contexte qui ne pouvait pas lui être adéquate, il pouvait devenir si violent que l’on se réfugiait au plus vite dans quelque recoin, dans quelque pièce d’un appartement d’une de ses amies, dans quelque chambre d’hôtel, afin de se jeter l’un sur l’autre. J’entends encore les coups sur la porte et les protestations des invités qui s’impatientaient à l’entrée de chez une de nos relations ne pouvant même pas entrer dans son appartement. Elle était à quatre pattes devant moi sur le tapis du salon, les fesses en l’air et la culotte baissée. Nous étions en pleine geste épique. Hors de question de nous déranger. On ne transige pas avec ça.

« Bon ! ça va, on a compris, on vous attend au café ! »

 

Une de ses anciennes maîtresses, qui souvent caressait encore sans gêne devant moi son arrogant derrière, avait une fois soulevé sa jupe de soie pour voir ce qu’elle portait dessous et s’était écriée : « Ah ! Eh bien ! Dis donc ! Je comprends pourquoi ton mec n’en peut plus ! »

 

Nous étions ivres du mensonge d’amour que l’on s’offrait à l’unisson, de l’illusion dont nous aimions profiter autant l’un que l’autre. Nous étions parfaitement complices. On ne pouvait pas dire que l’on s’aimait : on aimait à deux.

Une petite musique ne cessait pas de tourner entre nous, nous enlaçait, rythmait nos vagabondages, nos jeux, nos affolements, nos ébats dont l’accomplissement si évident, si naturel, et si fréquent, relevait de la chorégraphie, de l’interprétation musicale. Toutes les positions de nos corps qui démultipliaient nos réjouissances s’enchaînaient, se suivaient comme sous la dictée, sans avoir à lire la partition. Heureuse conjonction. Heureux hasard.

Quelque chose venait là entre nous pour se montrer en pleine lumière. On nous donnait le droit d’ouvrir l’habit de la vie terne pour en exhiber une chair nue. Tant de rues, d’avenues, de boulevards, de places, de quais, de chemins, de sentiers parcourus où nous nous sommes embrassés ! Notre amour, un drôle d’amour pas vraiment à nous, était tout extérieur. Un amour du dehors. Boulevard du Montparnasse, dans le rythme incompréhensible des trajectoires dispersées de la foule, entre les petites vieilles du quartier nous souriant en tirant leurs cabas, entre les affairés qui se pressaient en jetant un regard sur nous deux enlacés, subrepticement, pour voler un peu d’air frais, apercevoir un rayon de soleil, Camille qui s’arrête devant moi, monte sur un plot de ciment du trottoir en travaux, telle une victoire qui offre à mes bras sa taille. La fenêtre ouverte dans son appartement, en colocation avec un gentil pédéraste avec une houppette, qui dansait sur de la house music, aimait bien Dalida et se faisait plaquer tous les mois (il avait donc coché toute les cases), la fenêtre grande ouverte sur la longue rue Pasteur, et le tapis juste devant où l’on faisait l’amour, les yeux souvent levés vers le ciel bleu où flottaient les ronds petits nuages parisiens. La maison de ses parents tout ouverte sur son jardin surréaliste où parmi les herbes folles, les fleurs énormes et les plantes en plastique brillaient au soleil un bidet en émail rempli de verroterie, un guéridon avec une cloche de verre sur une statuette obscène écaillée, plusieurs grosses pièces détachées métalliques d’origines imprécises.

 

Les pelouses du campus de Nanterre, son corps chaud étendu sur l’herbe, sa robe noire moulante à petits boutons de roses verts et rouges qui l’habillait juste assez pour être tolérablement impudique, ses cuisses exhibées, ses hanches et la cambrure de son dos, la générosité de ses seins, se dessinant avec une précision qui la faisait facilement envisager nue sans que cela paraisse pour autant étonnant. Dans les rues les hommes toutefois se retournaient pour la regarder. Notre médecin de famille, après l’avoir vue pour la première fois, dit un soir à ma mère, qui s’empressa de me le rapporter que cette fille était tout à fait du genre de celles « qui aiment l’amour ».

Je n’ai d’abord pas eu d’elle d’autres souvenirs que ceux de l’évasion, de l’exploration en quête de surprises, de la sortie.

J’aimais cette folie. J’aimais ce poème vivant devenant possible.

Je rêvais d’elle dans une maison où un arbre pousserait au centre du salon, des liserons s’enrouleraient autour de tous les tuyaux et robinets de la salle de bain, un ruisseau (comme celui du château d’Iseult) coulerait dans une véranda envahie de fleurs exotiques, et des motifs végétaux seraient partout présents dans les meubles, la vaisselle, les bibelots… Je me souviens que nous avions un service à café en forme de pommes, des cache-pots aux reliefs de fruits, et qu’elle portait toujours des vêtements aux motifs floraux. Elle changeait tous les boutons pour coudre ceux dont sa mère faisait collection (une collection que sa mère vendit pour une somme étonnante), afin qu’ils soient fidèles à ses propres goûts.

Famille hors du commun qui me rassurait, car elle me prouvait que le conformisme étriqué et générateur d’angoisses viscérales n’était pas une fatalité. Son père était un ancien prof de philo qui parcourait le pays dans un combi Volkswagen orange aménagé en camping-car, fumait des cigarillos et parlait avec une liberté encore inouïe pour moi. Il vivait sous le même toi que la mère, alors qu’ils étaient pourtant divorcés. La sœur de Camille, sa cadette, était une gentille idiote parfaitement inculte qui travaillait dans un salon de coiffure et fréquentait un grand imbécile musclé, joueur de rugby, à l’accent landais très marqué. Ils vivaient à Mont-de-Marsan, ville culturellement dévastée par quelques viols dans les ruelles. Le devise de ces dignes représentants d’une armée française que personne ne nous envie ? « Une bonne bite, une bonne bière, une bonne guerre ». On notera l’effort poétique des sonorités.

Cette présence virile avait motivé chez Camille ses premières amours lesbiennes. Un fait semble-t-il fréquent dans les villes de garnisons où les officiers eux-mêmes sont à peine plus évolués que leurs trouffions.

 

On m’avait prévenu qu’elle était un peu « dingue », que les autres s’étaient épuisés à la cadrer, à l’entourer, à la garder… Comment ne pas être séduit ? Comment aurais-je pu refuser son amour qui s’était offert par ce sourire absolument gratuit et ingénu qu’elle m’adressait en me regardant dans les yeux, sans même me connaître ? Comment ne pas aimer une femme qui ose vous aimer aussi clairement sans aucune crainte, sans aucune condition ?

 

Grande pièce lumineuse, appartement au rez-de-chaussée, les fenêtres ouvertes, Bordeaux. Une cage à oiseaux sans fond nous décide à tourner un petit film surréaliste, avec une petite caméra Super 8 que j’emmenais toujours avec moi. On la voyait la tête dans la cage, comme une sorte de casque médiéval. Elle est fortement maquillée, avec un rouge à lèvres sanglant. Elle ouvre la petite porte de la cage qui est placée devant sa bouche, et elle fait sortir de sa bouche une petite rose rouge coupée juste à la corole. Sans doute se produisait-il d’autres événements bouleversants par la suite, mais je n’en retrouve rien dans ma mémoire. Peut-être encore aujourd’hui a-t-elle conservé les deux bobines de plastique vert autour desquelles s’enroulaient ces quelques mètres de d’images vivantes. Dans les quelques bouts de pellicule que j’ai récupérés et numérisés se trouve une séquence très courte, sans rapport avec ces saynètes fantaisistes : quelques vues résiduelles d’une prairie en Irlande, dans la brume, une combe dans la lande, avec des moutons et l’océan noir et sans fond coupant la surface d’herbe verte et ocre. Puis, un ruisseau d’eau glaciale, sur lequel elle se penche, où elle plonge les mains pour asperger ses seins nus et poussant des cris brefs et stridents.

 

Opalescence verte, pâte de verre, traversée par la lumière de l’été, de toutes ces feuilles au sommet des arbres que l’on regarde depuis la pelouse sur laquelle on s’est allongé, au milieu du parc de la Malmaison, à quelques minutes du studio où nous habitions. J’aurais voulu qu’elle fût étendue toute nue, là, sur l’herbe, comme je venais de la contempler étendue au soleil, sur le tapis devant le divan. Non pas que je fantasmais, mais avec elle je découvrais le plaisir irréductible et unique de voir la vérité des corps concrets, je me trouvais devant la réalité matérielle du fruit ouvert, une réalité indemne de toutes nos anxieuses hypothèses, de tous nos dépits malhonnêtes d’un Esprit qui croit pouvoir se défaire de tout.

L’immense respiration de l’air dans les frondaisons, l’immense respiration au sein de laquelle nous nous balancions lentement comme des anémones entre les coraux, nous était si bienfaisante qu’elle me fait encore du bien en ce moment même.

Elle s’était plus tard offerte toute nue sur une plage un soir, non loin de Perpignan, allongée sur sa robe noire qui portait sur le devant, tout du long, de gros boutons en forme de fleur, sur sa robe qu’elle avait donc ouverte et qui s’étalait autour d’elle comme un nénuphar, et lorsque nous avions alors fait l’amour, j’avais soudain ressenti, vu dans son regard une satisfaction mélangée, quelque chose qui amenuisait, polluait, empêchait la jouissance qui dure au-delà de l’immédiat, qui trahissait un double fond là où seul devait s’épandre (dans le bruit des vagues) : Camille avait tenu à réaliser un fantasme.

Nuit bleutée d’été sur le divan, devant la fenêtre grande ouverte du salon de notre deux pièces, donnant avec une rêveuse hauteur sur la rue tranquille du vieux Nanterre, les arbres alignés aux feuillages traversés par la lueur orange des réverbères, comme une écume de soleil couchant restée accrochée entre les façades.

Nuit noire tout étoilée, à cette même fenêtre, grande ouverte, les yeux de Pascale hypnotisant les miens, le satin de ses lèvres entre ses cheveux dont la blondeur irradiait avec un tain étrange… « Je croyais respirer le parfum de ton sang ».

Je me réveille en sursaut en pleine nuit, tenaillé par l’angoisse comme un insecte entre des pinces, je me réveille en pleine nuit, tout suintant de sueurs froides. « Que fait cette fille près de moi, dans mon lit ? », « Qui est-elle au juste ? », « Ce n’est pas celle-là qui devrait se trouver là, dans mon lit, près de moi. » Je me lève, c’est la nuit totale, c’est la nuit tellement présente, depuis l’horizon au-dessus des réverbères jusque dans la pièce toute éteinte et silencieuse, le radeau de la nuit sans attache aucune… mal de mer. J’ouvre la fenêtre, j’allume un Meccarillos. Je respire. J’irais bientôt me recoucher et tout oublier. Je ne pouvais pas me demander alors pourquoi la présence de cette fille, de telle ou telle femme, dans mon lit, dans ma nuit, exigeait une définitive et nécessaire signification.

 

 

J’ai observé en détail à la lueur du petit matin le visage de Camille qui dormait encore, comme le visage de Pascale, de la même manière, cinq ans plus tard : ces traits qui, à l’évidence, manquent de grâce, qui ne dessinent rien de significatif, comme un croquis délaissé par un artiste amateur, et cette moiteur de la peau, ce teint blême, ces stigmates de fatigue… tout cela n’est qu’une chose, de la chose, de la matière, de la masse. Une illusion d’optique - maintenue par quoi dans mon cerveau ? - m’avait rendu captif, avait réduit ma perception aux images cristallisées nécessaires à l’amour.

Mais les matinées avec Camille, quand on se levait vers onze heures, n’étaient pas encore celles avec Pascale : la fenêtre entrouverte, les petits sablés trempés dans le café, et le café dans des tasses en forme de pommes jaunes… Comme dans des paroles de chansons entendues dix ans plus tard. Vivons-nous rien d’exceptionnel ? L’exception, c’est la solitude d’avoir vécu cela soi-même, cette solitude qu’on ne peut échanger avec celle d’aucune autre personne.

Ces matinées où l’on se croit si heureux, parce qu’en fait l’on est simplement jeunes.

Et ces matins de sommeils rompus, où deux têtes d’enterrement se font face et bouffent les rats morts de leur impasse d’amour abandonnée. On tue sans cesse tous ces rats, m   ais on est dépassés, surmenés, submergés. On ne pourra plus longtemps séquestrer nos deux fantômes qu’on brime, qu’on humilie, qu’on attache et torture ; dès que nos doigts les touchent, leur peau si fragile se déchire. On va les laisser partir, les laisser s’enfuir dans nos souvenirs. Mais pas question que chacun de nous deux dépérisse aux yeux de l’autre ; il faut que tout cela finisse. Se détruire pour ressusciter ? Comment faire ? De quelle évocation du cycle cosmique ?

On se dira bientôt avec réconfort « Rien ne nous contraint plus à rester ici. Nous n’avons rien à faire ici. »

Mais de l’ombre au cœur, elle, nous reste et cache à jamais l’avorton céleste qui surgit parfois avec toutes ses griffes hérissées, toutes ses dents de rancœur pour nous blesser encore. On le calme, on passe peut-être tout le clair de notre temps à calmer sa rage inutile.

Noirceur.

Rouvre vite les fenêtres de l’appartement du vieux Nanterre.

Tu as gardé quelques photographies ; car on avait pris des photos de notre intérieur. Nous avions sans aucun doute le sentiment d’avoir créé le lieu parfaitement voué à notre satisfaction. Nous ne l’avions pas fabriqué : il provenait de lui-même, de l’Immanence, il procédait par lui-même à sa création, parce que tout se mettait ainsi en place avec la clarté immédiate d’une équation réussie et que les hasards des furetages dans les magasins révélaient le parcours dessiné… le parcours destiné… le dessein…

On fixait les images, on les avait agencées, colorées, éclairées, on avait tout disposé, chaque plan du décor. Le haut vase blanc posé sur le carrelage brillant, gris, le transat avec sa toile beige où écrire la poésie, en fixant à travers la fenêtre les vertiges, les magnétismes, les anamorphoses fugitives des galaxies sémantiques, et tous les livres classés dans les bibliothèques, et le bureau, table de salle à manger en verre fumé et pieds tubulaires d’acier, comme dans les années 70, ce bureau en alcôve sous la mansarde où j’allais m’asseoir, où j’entrais, où je disparaissais dans la capsule de ma sphère mentale, et la moquette marron, où s’allonger avec le chat, et le petit divan-lit vert à grosses fleurs blanches, où faire et refaire l’amour… Les deux chaises et la petite table ronde de jardin, en acier et lamelles de bois, pour le coin cuisine, le tout peint en blanc. Et dessus, les deux tasses jaunes évasées, arrondies, en forme de pommes, et leurs anses vertes en forme de petites feuilles.

On ne pouvait se déplacer, ni faire même un geste, ni même poser notre regard, ni même s’arrêter, ni faire de pause, sans s’inscrire à coup sûr dans la complète illustration de notre vie, l’ensemble des séquences d’un même film, de notre récit, dont l’ensemble des chapitres pouvait se relire sans fin, mais selon des combinaisons limitées. Les portes, la manière de les ouvrir, de les franchir, de les refermer, et les fenêtres, mais aussi les portes des placards, les tiroirs… enfin même toutes les attitudes de l’un envers l’autre, notre chorégraphie, jusqu’à nos désirs et leurs assouvissements.

De tout ce que nous devions être nous tenions entre nos mains les outils parfaitement maîtrisés.

Nos déplacements suivaient inévitablement le tracé de l’espace que l’on s’était alloué (moyennant un bail 3/6/9, comme si le temps n’allait pas compter) ; ils ne pouvaient ni ne devaient donc sortir de cette carte mentale de plus en plus précise, mais bientôt sans plus aucune retouche. On se complaisait à ce rituel. La répétition, l’exactitude, la certitude : notre couple ne laissait pas de doute possible. On entrait dans l’immuable. Nous étions l’un et l’autre rangés entre les meubles, avec eux, et avec tous les objets, que je pouvais énumérer dans leur totalité et en les situant exactement. Est-ce qu’on se déplaçait ou bien est-ce que nous étions déplacés par les rouages et les ressorts de cette boîte tenant à la fois de l’automate et de l’horloge ? On s’inquiétait parfois, mais on se rassurait facilement : les habitudes des gens seuls relevaient bien plus du sordide et de la petite misère, et puis, les lois de la physique excluent tout débat, toute contradiction. On savourait notre fatalité comme une œuvre achevée. Nos cœurs comme des précipités de couleurs, se cristallisaient – puis alors tout allait s’arrêter, demeurer là. La mort nous devenait proche, à peine voilée, familière : extase de s’être en effet trouvés ?

Mais les matins, de plus en plus souvent, je me levais déjà exaspéré, avec au cœur une langueur atroce qui me donnait la nausée. Je ne pouvais en parler, les mots ne voulant pas sortir. Sans doute ces mots s’accumulaient-ils comme la vase au fond d’une eau morte : il s’en dégageait une puanteur de décomposition, une de ces humeurs que décrivait la médecine de Galien, embrouillant, ankylosant ma conscience. Je passais la journée à faire diversion, à noyer cette misère, pour ne pas en comprendre la nature et l’origine, dans l’ennui confus des tâches ordinaires. Et ne voulant pas accorder trop d’importance à ce malaise, à cette gêne, je vouais toute mon énergie à des engagements me submergeant, à des obligations toujours plus nombreuses, à des actes et des opérations mentales répétitives, à de stériles préoccupations. Je travaillais. Un rythme mécanique s’appropriait ma volonté, la remplaçait par de la fatalité. Il valait mieux me rendre malade par l’excès de ce régime, que prendre le risque de laisser à découvert le vrai mal.

Mais la maladie, même retorse, finit toujours par dire la vérité. Les plaintes chroniques sur tout et rien, l’extrême fatigue, les crises de neurasthénie, le dérèglement inflammatoire des viscères, tout cela n’échappait pas aux mains, aux tentacules du démon qui survivait encore dans le simulacre qui le tenait enfermé. Vint le temps des insomnies. Quand on ne dort plus, le mensonge du lendemain n’opère plus.

Je ne pouvais plus louvoyer, ignorer, nier ; je ne pouvais plus bouger, esquiver, fuir ;  Je ne me reconnaissais plus dans cet intérieur, de chair et de choses, qui pourrissait. Les fenêtres de l’appartement, même ouvertes, n’étaient plus que des trompe-l’œil. Que faisais-je là, dans ce piège mécanique, cette boîte à musique ? Les articulations de notre couple grinçaient, se sclérosaient, souffraient d’arthrose. Bientôt la paralysie : et rien à faire, je ne pouvais m’arrêter là, à ça. Ou bien je risquais l’infection généralisée, peut-être la folie, à force de résister, ou bien il fallait tranquillement oublier, m’oublier, couper les nerfs. Et probablement portais-je en moi la source, le germe, l’anomalie qui provoquait cette mauvaise évolution, qui n’était pas imputable à une loi de fatale désaffection. L’accouplement de nos deux êtres aurait dû sans doute me satisfaire de naturels épanchements, naturelles familiarités, naturels automatismes, mais il m’apparaissait, notamment à la lumière crue des insomnies, une monstruosité de moins en moins supportable. Tout devenait faux et de plus en plus petit. On ne pouvait distinguer la complicité de l’habitude.

 

Et si l’inconcevable, l’imprévisible, survenait ? Que se passerait-il ?

Il le fallait.

 

Dans les cycles de séries chiffrées qui s’enchaînaient, je surprenais des flottements, des espaces flous, des interruptions, je trouvais des mots posés là et qui résistaient, s’imposaient durant de longs moments, disparaissant et surgissant à nouveau.

Entre les mouvements de l’orchestre mécanique, les modulations et les répétitions de sa partition se déroulant sans surprise, s’échappaient dans l’air confiné des accords inhabituels, des combinaisons de sensations, d’images, comme des vers de poésie libre au revers de la régulière prosodie du quotidien.

Pour que l’imprévisible survienne efficacement, il fallait que ce soit l’inconcevable, autrement dit un crime.

Le parfum d’Isabelle a soudain surgi entre les rayons d’une vétuste supérette, dans ce genre de lieux où me semble disparaître l’existence humaine. L’intensité de l’impression, sans aucun doute peu proportionnelle à la quantité réelle des molécules répandues dans l’air, m’a enjoint de suivre la trace : effluve irrésistible où mon instinct procédait instantanément à l’identification d’une signature de l’âme et d’une empreinte sexuelle. A la vue de l’inconnue qui détenait ainsi une partie du code source détenu par l’original, la révélation que je n’avais jamais cessé de désirer Isabelle se dévoilait avec autant de brutalité et d’obscénité que si cette femme avait été une sorcière relevant sa jupe et m’exhibant les lèvres coralines et luisantes de mon ancienne amante.

 

 

 

Dans une des chambres de la grande maison de Saint-Estève, la petite fenêtre ouverte sur les ruelles circulaires du bourg laisse voler le rideau à l’extérieur comme vole un drap blanc qui sèche sur les fils tendus entre les façades. Un étroit et droit couloir abstrait de lumière traverse l’espace un peu brumeux de la pièce, le long de notre lit et jusqu’au fond, peignant comme une porte en trompe-l’œil sur le mur du fond. Camille parle dans son sommeil. Ce que j’entends et me fait entrouvrir les yeux est d’abord brouillé par l’enchevêtrement d’ondes qui se déchire dans le tissu du rêve qui me tenait, et entre les filins qui se dissolvent je ne saisis que des bribes de phrases, des morceaux de mots, mais lorsque je suis tout à fait éveillé, je me rends compte que les phrases, les mots, et même les sons ne s’ordonnent pas, se conforment pas à une construction compréhensible : alors que j’essayais en vain de comprendre cette verbigération, j’aurais dû prendre des notes. Elle se lève, marche tranquillement droit devant elle et s’assoit sur une des chaises de paille qui entourent la table. Il semble qu’elle mène une conversation ; mais avec qui ? Elle est dans son rêve, ou dans le mien, ou bien je suis dans le sien. J’ai eu l’envie de me lever, de me placer devant elle, d’entrer dans cette scène qui se jouait devant moi. Encore dans cette hésitation, je la vis revenir vers le lit. Elle se recoucha tranquillement.

 

 

 

Nous avions séjourné, le temps d’un été, dans un chalet dans le massif du Morvan, en pleine forêt, près d’un lac. Tout premier lieu m’ayant offert le décor d’une de mes nouvelles. Le logement était un duplex. Il me semble que je dormais au niveau de la mezzanine.  Je me suis réveillé une nuit en entendant parler quelqu’un. Je n’ai pas reconnu la voix. Je tendais l’oreille avec une profonde anxiété. Puis, lorsque cette voix s’est tue, j’ai reconnu une seconde voix, celle de ma mère. Elle posait des questions, et l’autre voix répondait, mais lentement, sans faire de phrases tout à fait construites. « Et qu’est-ce qui te manque ? » - « Mes enfants… Mes enfants me manquant… » - « Salaud. » Puis plus rien.

Ma mère interrogeait mon père pendant son sommeil.

On ne peut nier les souffrances que cette femme a subi, et que je subissais indirectement, à cause de cette première épouse dont l’acharnement à l’encontre de mon père relevait de la cruauté la plus ignoble, mais ma mère, néanmoins, volait à mon père la substance d’âme de cet homme près duquel j’ai vécu mon enfance sans l’avoir pour autant jamais vraiment connu.

 

 

 

Nous parcourons, traversons, partageons, organisons, signalisons l’espace ordinaire de notre vie entourés d’ombres qui semblent nous sourire, nous ouvrir leurs bras, nous frôler, nous murmurer des paroles dont nous n’entendons que des bribes mais dont les accents intrigants nous semblent pourtant familiers, comme ce que nous aurions pensé ou dit un jour mais dont n’avons retenu que peu de chose dans notre souvenir ; nous sommes  croisés par nos innombrables effusions fantomatiques, au détour, au revers, au hasard des mouvements de nos avatars autorisés, les mieux policés, conformés, aisément nommés, étiquetés. Dès qu’on laisse les nuits déborder, les jours ne pas tout à fait s’éteindre en sommeil, dès que le désir distend le vêtement, l’entrouvre, le déchire, le rend transparent, et montre la chair nue, dès que la jouissance confond le temps, les espaces, dès que surgissent, foisonnent, s’entrelacent et s’étendent nos êtres-divers, dès que nos corps, tous les corps, et nos sens et les chimères s’appellent, se suscitent, se joignent, alors nous voilà émerveillés, enivrés, emportés… Pourquoi ne faut-il pas aller plus loin ? Pourquoi s’empêcher ?

Nous n’étions pas alors clos, enclavés, encastrés dans le mécanisme qui appauvrit nos êtres de plus en plus seuls et démunis. Mais nous prenions déjà conscience qu’une lutte avait commencé et qu’elle serait sans merci pour oser une liberté, une existence en plusieurs vies possibles et imprévisibles, sans que cette liberté soit corrompue, dénaturée ou humiliée, déniée.

Orée, entaille, seuil.

Le temps encore à notre loisir, au gré de notre vagabondage, nous laissait trouver puis suivre les pistes du sourcier, ne pouvait encore nous aveugler, nous enfermer, nous retenir éloigné des seuils que l’on peut dévoiler. S’écoulait du profond et béant vagin de Camille une source magnifiquement abondante et parfois même des averses soudaines jaillissaient, arrosaient mon visage ; à ciel ouvert, devant la nudité de l’océan démesuré, comme fou, au milieu des landes rases d’Irlande où paissaient les moutons, au bord d’une falaise, Camille debout et penchée sur un rocher noir, les jambes écartées, m’avait offert sa croupe dont j’empoignais la rondeur pour la baiser toute femelle : « baise-moi, oui, baise-moi ici » ; et toutes sortes d’entailles du monde, toutes les orées, sans interdit, avaient le goût et la pulpe du fruit tranché, elles dessinaient le relief surréel des vrais (chemins, cartes, cosmiques), là, ce vieux car fonçant sur des chemins à ras de précipices, là, ce train que je prenais pour Perpignan et qui perçait droit l’air lumineux au milieu de la mer, là, la fenêtre ouverte, et qui s’ouvre encore et encore après l’avoir ouverte, sur les rues sans fin des errances et des aventures où ne disparaît jamais l’extraordinaire, même au plus simple accès, au plus simple geste, au plus simple regard,  et là encore, les hautes arches de la forêt aux portails ouverts qui rejettent à leurs pieds toute l’indignité et la corruption de l’humain cancer…

 

On se frayait un chemin dans la foule qui parcourait les couloirs et grimpait aux escalators menant au grand sous-sol de la Défense, depuis la sortie de la Ligne A, tous empressés, comme pour fuir un danger, comme des rats fuyant une inondation. J’attachais mon regard à la taille de Camille pour avancer comme avec les yeux fermés. On parvenait à un entresol sans autre lumière que celle des néons suspendus par des filins métalliques au plafond de béton recouvert de flocage gris et noirâtre : au pied de deux escaliers mécaniques, raides et souvent en panne, un bistro avec des petites tables rondes placées là sur une surface de carrelages crasseux que l’on ne pouvait pas vraiment appeler une terrasse, puisque tout cela était enfermé et, de l’autre côté, un magasin dont l’entrée, la devanture couverte de plantes artificielles amoncelées, ne laissaient voir qu’une petite partie. Avant la dernière ascension vers le jour, on s’attardait toujours entre les étales et les étagères de ce capharnaüm qu’elle inspectait intégralement. On ressortait souvent avec un vase, un cache-pot, quelques tasses, verres ou assiettes, toute espèce d’objet utilitaire du moment qu’il ait de formes végétales. Enfin alors nous pouvions remonter à l’air libre.

 

 

 

La Défense, désertée vers la fin du jour. Aux pieds des tours, entre les volumes rectilignes ou courbes de béton, d’acier, de verre, entre ces bacs de fleurs, ces îlots d’arbustes, ces arbres émergeant de la pierre, sur les passerelles, dans les escaliers, dans ces rues étroites, ces petites places, j’étais un évadé dont on a perdu toute trace, et les trompe-l’œil, les jeux de reflets, les simulacres s’étaient repliés, avaient disparu, jusqu’au petit matin. Je me laisse glisser sur les pentes incurvées qui me font quitter au soleil couchant cette île étrange d’édifices abandonnés, pour descendre dans le crépuscule des immenses étendues à la lisière des murs de Paris, horizon secret qui atteint le bout du monde, suspendu sur l’abîme. Je passe sous un pont très bas et obscur, sous une route. Puis on marche alors sur le sable d’une allée, on est dans grand un parc, circulaire et vallonné. J’en atteints le centre, près d’un plan d’eau parsemé de joncs. Je m’arrête, je me retourne : je regarde la lune éclatante au-dessus des arbres noirs.

 

 

Camille avait un jour décidé de prendre un boulot, contre mon avis, alors que nous étions étudiants en Licence à Paris X : il me tenait extrêmement à cœur de la voir toujours libre et disposée à tous ses enthousiasmes, toutes ses envies spontanées, et aussi ses velléités artistiques. Notre désaccord sur le sujet tournait au drame, à un affolement acerbe qui laissait envisager une séparation imminente. Je voyais dans sa résolution une trahison, je me trouvais soudain confronté à une dégradation humiliante, une compromission sale et dérisoire qui n’avait rien à faire dans le couple que nous formions. Un corps étranger, une infection, une tumeur que Camille avait laissé s’introduire et qui s’apprêtait à se développer, à nous intoxiquer, à nous ronger. Hors de moi, après une dispute qui l’avait faite partir brusquement de notre flânerie habituelle sur le parvis de la Défense, je suis entré dans une des galeries de boutiquiers, j’ai saisi un téléphone placé contre un pilier et j’ai alors appelé ma mère. Je lui relatai les faits, lui exposai les arguments confrontés, je la prenais à témoin : comment en effet ne pas s’en remettre à mes principes ?

L’idée était pure, l’émotion absolue, l’intention vertueuse.

A quelle extrémité d’exigence esthétique, d’ambition intellectuelle, de virile bohème, et en même temps d’inexplicable inconscience, d’inconcevable naïveté, de confondante idiotie n’étais-je pas rendu ?

Je ne pouvais imaginer que l’on ne puisse pas, à force d’engagement dans une existence faite comme une œuvre d’art, éviter radicalement les obligations des destins besogneux et stériles des gens ordinaires, des « autres », de ces gens-là - que j’aimais regarder, entendre, sentir passer autour de moi, et qui même m’instruisaient, pour autant qu’ils me restaient étrangers, pour autant que rien ne pouvait me contraindre à les fréquenter, à attendre quelque chose d’eux. C’était beau, sublime, parfois sauvage et mystique, et c’était stupide, ridicule, voué aux pires châtiments.

Ce qui me mettait dans cette rage furieuse relevait de la plus obscure peur, du présage encore invisible, du pressentiment encore muet : avertissement de ma propre défaite annoncée. Ce que Camille commettait, j’allais devoir m’y plier moi-même et plus tard y sacrifier presque toute ma nature et toutes les années de formation de mon âme, cette âme dont on m’enjoindrait de laisser la vie pourrir dans l’ombre, dont on me ferait accroire l’inexistence, à moins qu’elle ne fût vendue aux rituels d’une religion.

Et je ne trouvai rien de mieux que d’alerter ma mère pour qu’un témoin atteste de mon désarroi et en constate même la juste violence, le supérieur et complexe enjeu. La dernière personne à laquelle il fallait m’adresser.

Elle n’a presque rien répondu : ébahie, atterrée. Je marquais un coup de plus contre moi-même. J’entérinais le verdict, j’alourdissais d’une faute supplémentaire (et pas des moindres) le réquisitoire qui m’était promis, je confirmais le scandale de ma déchéance de pseudo artiste ingrat et immature. Et comme circonstances aggravantes, à vouloir défendre cette liberté-là, si peu compréhensible, autant pour Camille que pour moi, persistait encore le contentieux au sujet d’une concubine en faveur de laquelle je refusais que soit demandée une participation financière, au loyer comme aux charges.

Pourtant, la lutte, très tôt devenue acerbe et serrée, entre les attentats de mes parents pour éjecter cette « maîtresse » et mes efforts opiniâtres pour la garder avec moi malgré tout, allait prendre fin ; mais je ne compris pas pourquoi : très simplement, Camille, avec ce boulot à mi-temps de surveillante, se mit à payer un tribut régulier.

Après les premières semaines de son installation à Nanterre avec moi, ma mère lui avait téléphoné pour lui déclarer qu’elle n’accepterait jamais que son fils vive avec une « folle » et pour la sommer de partir. Je la trouvai en pleurs le soir même. Et mon père, e me téléphoner alors que j’étais en vacances avec elle et ses parents, pour m’ordonner de quitter « ces gens », qui me manipulaient forcément : le père ancien professeur de philo, la mère d’origine gitane, tous deux dangereusement « gauchistes ». Mon père encore, lorsque je venais avec elle à la maison, qui multipliait les vexations, des plus mesquines aux plus grossières, l’accusant d’être une petite profiteuse venue d’une famille de parasites. Plusieurs fois nous avons dû partir précipitamment pour fuir cette atmosphère délétère.

Mais tout cela disparut. Je crus avoir remporté une victoire avec Camille, et pour elle, alors qu’elle s’était tout simplement adaptée à ce qui s’imposait, par pragmatisme, pour elle-même, et sans doute par amour, pour continuer avec moi : quitter la vie d’étudiante, renoncer aux ambitions d’artiste, se conformer aux habitudes de la petite bourgeoisie, trouver au plus vite un emploi après une maîtrise obtenue de justesse et qui ne lui servirait à rien, un emploi stable aisément accessible avec une licence et lui permettant de se complaire dans ses croyances en l’humaine générosité. Elle devint institutrice.

Rien de cela ne fut pour moi objet de mépris. Mais dès qu’elle prit ce poste de surveillante, nous ne percevions plus alors le monde de la même manière, dans une même dimension. Nous ne pouvions même plus vraiment parler ensemble. Quand elle revenait de ces journées au lycée, elle allait aussitôt se coucher, parfois sans même se relever pour manger le soir. Elle passait souvent tout le week-end dans cette léthargie. Au point que je lui demandais de voir un médecin.

Un bouleversement métabolique semblait se produire en elle, et en même temps je ne pouvais tolérer cette neurasthénie, seulement rompue par ses considérations mièvres et maternelles sur tel ou tel élève dont je n‘avais rigoureusement rien à faire, cet amollissement qui envahissait le temps comme l’espace et me menaçait.

 

Ma réaction disproportionnée, injuste, irrationnelle, infantile, à cette décision anodine de prendre un petit boulot, était bien le signe d’existence d’une étrange liberté, viscéralement enracinée en moi et donnant sa substance vitale à tout ce qui me constitue.

Or, seule cette liberté permettait la présence secrète et l’errance gratuite au monde, cette liberté scandaleuse du poète ; mais il apparaît qu’elle se réalisait d’autant mieux et purement que c’était à la dépense et aux dépens des parents dont elle requérait la mort symbolique, intellectuelle et affective. Quoi qu’il en fût, un juste prix, un juste revers des mensonges dont ils ont failli m’aveugler irréversiblement, de la névrose et des angoisses que leur vie conjugale incompréhensible a générées dans mon être au point de les rendre presque endogènes, se nourrissant de moi-même. Il fallait consommer la séparation d’esprit, de corps et de biens. Je n’avais rien à voir avec leur folie. Il fallait une espèce de catharsis. Et en même temps, surtout par le retard pris sur la séparation de biens, cette purification s’est accomplie sur leurs moyens : je leur devais donc ce qui me permettait de les quitter. 

Une liberté qu’il a fallu toutefois payer longtemps, expier.

 

Et comme si une guerre était survenue et avait duré plus de dix ans : j’ai perdu le chemin, je me suis perdu tout à fait, je me suis ignoré, méconnu, « annulé ».

 

 

« Les Imperméables »

1993 – La Sorbonne.

 

Feuillet 1. Souvenirs.

La « retraite »… je n’en garde que les souvenirs des jeux, des courses dans une forêt que je ne saurais même plus situer dans la région dont je suis pourtant natif. En y réfléchissant, en me concentrant, malgré tout, certains détails me reviennent : les temps de méditation, de prière collective. Je tâchai avec de sincères efforts d’accomplir ce travail en bon écolier. En somme, là encore, je m’efforçais de me concentrer comme sur un problème d’algèbre. En bon écolier. Et, comme dans un second reflet de miroir, je m’efforçais de correspondre avec conformité à l’idée que je m’étais construite de moi-même sur l’échafaudage déjà préparé, lâchement. Mais en deçà de l’enfant appliqué à son exercice de prière, je pressens qu’il devait être terriblement seul, si inquiet, désemparé – au bord de l’abîme qu’on lui dissimulait.

 

Voir un personnage toujours miné par le sens de la culpabilité et cela en relation toujours avec la peur de la mort : pourquoi mériter la mort ?

Miné par l’horreur de l’inhumain.

Suicide ? Vivre encore, c’est faire partie de ceux qui veulent rester (enfouis ?). C’est être complice.

Sens du péché. Expériences sexuelles sans bornes. Recherche de l’âme sœur. 

 

Feuillet 2. La secte.

Dans un monde enfin consommé : plus une illusion possible, tout se neutralise : un seul mouvement possible : la destruction, dont l’absurde. Dieu ? Même pas un mensonge possible, ni même une vérité.

Leur secte : les démocraties paralysées ne pourront jamais réagir.

L’absence de tout repère morale, la logique de l’offre et de la demande qui supplée la logique des critères moraux.

 

Tout homme seul avec une arme finit par se servir de cette arme et se tuer, au titre de cette logique selon laquelle l’homme franchit le seuil de l’inhumain vers la seule réponse sûre qu’il ait, la destruction.

Hâtons la fin.

 

Premier cahier.

I

Bifurcation.

 

Il lui arrivait en effet de se sentir ridicule dans cet imper dont il remarquait alors tous les moindres défauts, les minuscules taches devenues indélébiles malgré les lavages successifs, les infimes auréoles, d’origines indéterminables – peut-être de l’encre, de l’huile, un quelconque solvant que l’on peut utiliser au bureau – qui lui paraissaient aussi évidente que de grosses gouttes d’eau crachées là par une violente averse. Il partait quelques instants dans une rêverie, dont il se rendit assez tôt compte de l’incongruité, sur des pluies d’étrange composition chimique, ou indélébiles. Toutes les marques d’usure pouvaient, devaient être visibles de tous ceux qui l’entouraient, pas seulement au bureau, ni seulement à la cantine, où il l’enlevait le plus rapidement possible pour le pendre au perroquet d’inox, mais aussi dans la rue, au bistrot, dans le train, dans la gare, les couloirs du métro, les wagons du métro où tant de regards soupçonneux se posaient sur lui.

Les bouts du col qui se cornent, l’extrémité des manches élimée par le frottement des poignets, la ceinture qui se tirbouchonnait toujours et aux perforations de la laquelle il manque un des rivets dorés, l’ourlet du bas décousu sur près de trois centimètres, et par endroits le tissu légèrement, mais très visiblement, râpé.

Autant de marques qui devaient s’expliquer sans difficulté par un manque de soin, une insensibilité chronique à la qualité protocolaire de sa tenue qui doit justement afficher le sérieux de sa profession. Une négligence trahissant à la fois un mode de vie qui inspirera la réprobation, voire une forme de dégoût, spécialement chez un homme seul, à son âge, ou chez un homme marié dont l’épouse est insuffisante, sans doute beaucoup plus jeune que lui, ou un homme divorcé, pire encore, veuf, bref, un homme dont la petite misère, repoussante, nauséabonde peut se lire sur ces marques de laisser-aller.

Le sérieux, la rigueur de sa profession... certainement, et pourtant peu reluisante. Et tous ces signes trahissent la tentative de se donner l’allure d’un employé de rang supérieur au sien, ce qui aussi louable pour l’effort que ridicule pour la vanité et le manque de moyens réels, ou bien, et cela ne vaut guère plus d’indulgence, trahissent un manque de conscience assez grave pour risquer de passer pour moins respectable qu’il ne l’est en vérité. Mais les observateurs tout extérieurs ne pouvaient probablement pas concevoir son appartenance réelle responsable relativement assez haut placé sur l’échelle, de directeur d’un service tout à fait important dans l’entreprise, et dont la compétence était unanimement reconnue. Sinon, ils en viendraient alors à conclure qu’il se négligeait un peu pour ne pas satisfaire à la vanité de se montrer hautain par la perfection de sa tenue quotidienne.

Singulièrement, l’idée que l’on pouvait se tromper sur sa personne, ne pas deviner son rôle professionnel véritable, sa force de caractère, son autorité, lui inspirait une certaine satisfaction.

En même temps, d’un certain point de vue, il fallait bien avouer qu’il n’était pas grand-chose. Ce jugement ne lui serait jamais venu à l’esprit encore quelques semaines auparavant. Il ne se rappelait aucun événement pendant ses dernières vacances pouvant l’expliquer. Mais c’était indéniable : la place qu’il tenait dans la Grande Entreprise où il œuvrait depuis presque neuf ans, et même aussi sa place au sein de sa famille, devenaient des sujets que sa pensée abordait de manière surprenante, avec une sorte de vertige, léger mais gênant.

Il lui fallait de plus en plus d’effort, répéter toujours plus souvent les adages si familiers, ceux du bon sens, de la logique facile et vérifiée de l’homme raisonnable, et qui sait voir loin, qui sait où il va, et que tout le monde lui reconnaissait : ses collègues, ses supérieurs, sa femme, ses amis, ses parents aussi.

Un courant d’air glacial le fit sursauter : les portes du train venaient de s’ouvrir. Hommes et femmes serrés les uns contre les autres entrèrent, agitant leurs parapluies refermés et trempés, trépignaient, s’accrochaient aux tubes d’acier, aux rebords des sièges. Des geôliers invisibles semblaient les tenir avec des chaînes et les entraver avec des boulets. Simon observait leurs poignets, leurs nuques. Surprendrait-il quelques chiffres tatoués ?

Il se sentit à nouveau oppressé, à l’étroit dans son imper. Il ne parvenait pas à s’expliquer ni à combattre ces exagérations qui soulevaient en lui de fortes émotions dont il craignait de montrer des signes sur son visage, dans son regard. Mais non, aucun d’eux ne pouvait soupçonner en lui de tels tourments ; même ses proches, son épouse, ses enfants. Il se produisait toutefois quelque chose, et qui progressait, se renforçait, malgré lui, sans pouvoir être localisé, dans l’obscurité. Il avait beau revoir les scènes, les plans, les enchaînements, regarder de plus près, regarder de plus loin, revoir l’ensemble des faits et geste de la vie, il ne décelait aucun indice, aucune image cachée dans la pellicule déjà déroulée mille fois. Mais ces idées noires, jamais connues jusqu’alors, s’imposaient, lui en faisait chercher l’origine. Parfois, il en arrivait à prendre peur, se rappelant les symptômes de la dépression qu’il avait pu observer autour de lui : un ami, perdu de vue, sa sœur, maintenant partie en Amérique du Sud et que sa femme considérait folle – lui-même, partagé entre une affection parfois extrême, au goût d’ultime sentiment tel qu’on en (fabrique)... dans la perspective soudaine d’une mort proche, et une incompréhension (irréductible) – ou encore dans ces émissions télévisées mélangeant médecine, psychologie, exhibitionnisme... et qu’il regrettait toujours d’avoir suivies... il détestait la télévision, plus que jamais.

Cet affolement ne durait pas longtemps. Tout en ignorant (la raison essentielle) l’objet de ces troubles, se vérifiait en lui très aisément et curieusement sans nuance la certitude de ne pas être atteinte de cette « maladie ». Il ne régressait pas, ne s’égarait pas ; cette sensibilité de plus en plus pointue, à tant de choses auparavant imperceptibles, inconscientes, normales, lui semblait plutôt relever d’une (heureuse) aspiration impatiente, mais impossible à déterminer. Cet inconnu l’inquiétait, tout en lui donnant à connaître, paradoxalement, un goût bienfaisant de soulagement, de liberté secrète. Et c’était aussi sous la protection, l’auspice, d’une aisance de la même espèce qu’il se refusait à l’idée de changer d’imper.

En fin de compte, il lui était devenu tout à fait idéal. Aucune raison de s’en séparer, bien qu’il en eût les moyens et, surtout, l’exigence habituelle, jusqu’alors, de porter des vêtements impeccables. Ils ne devaient pas pour autant, lui et surtout son épouse, dramatiser la situation : cet imper lui donnait une allure tout à fait honorable. De plus, indubitablement, avec sa veste sombre, ses pantalons de flanelle, ses chemises à petites rayures verticales bleues, grises ou parfois lilas sur fond blanc, ses cravates unies, il ne dépareillait pas au milieu des quartiers des affaires à Saint-Lazare et Opéra.

 

 

(…)

 

 

- Je ne suis pas encore prête pour te suivre, mon amour. Attends-moi… dix ans, le temps que ma fille au moins soit majeure. Mais est-ce que tu me resteras fidèle ?

- Il me semble que toi-même, tu n’es pas seule… moi, je vais rester comme ça, à attendre ?

- Mais moi, ce n’est pas pareil, c’est mon mari, le père de mes enfants. Et puis vous, vous n'êtes pas vraiment un couple.

- Ça fait plus de dix ans que tu le trompes avec moi, et que tu le lui fais savoir, en plus.

- Mais, si vraiment, si tu n’y arrives pas… Je comprends que tu te sentes seul. Je veux bien que tu te trouves une fille, si ça peut aider. Et ça me coûte cher de te dire ça…

- Ah ? Bon… Dix ans…

 

 

Rueil-Malmaison

1992

 

Dans le studio, surplombant les jardins, ce matin, il fait déjà très chaud. La baie vitrée est grande ouverte sur le balcon. Camille vaque à ses occupations, toute nue. J’aime tant ce naturel. Mais est-ce bien « naturel » de rester nue toute la journée, au grand air, au risque de quelque voyeur ou voyeuse dans un des autres appartements, dont la situation permet au moins une vue d’angle sur nous ?

Mais c’est sans doute encore mieux ainsi.

La regardant à loisir, j’écris, juste vêtu de mon peignoir orange, assis sur le clic-clac, avec une petite machine-à-écrire mécanique, une Olivetti portative, orange aussi, la pièce Les Figures, commencée le matin et achevée le soir. La vélocité ne démontrant pas le trait de génie, mais la délivrance d'un désir longtemps contenu et que je n'avais pas encore soupçonné. Comme pour L'Alliance, sorte de drame claudélien, mais passé par une espèce d'épuration brechtienne (de quoi faire dans le monstrueux), l'écriture ne rencontra aucune entrave de doute ou de perfectionnisme maniaque. Mais toutefois, autant la première œuvre fut l'objet de nombreuses réécritures, de 1996 jusqu'en 2007, autant celle-ci ne nécessita aucune modification, à part quelques sonorités que la scène a révélées fâcheuses.

Je sortais juste de la création téméraire et finalement abandonnée de L'Alliance, sous nommée « Miracle en 5 actes ».

Le Théâtre Universitaire de Nanterre, assez malencontreusement, mais inévitablement, appelé le « TUN » (avec les multiples jeux de mots médiocres afférents), avait pesé lourdement sur la capacité à monter une telle œuvre qui, à tout bien considérer, résiste peut-être à la scène plus qu'elle ne s'y destine. Un groupe de quelques étudiants faisaient passer leur jeunesse en jouant les artistes, l'un en « rasta blanc » à la l'énorme tignasse filasse rousse, marronnasse, jaunâtre, surmontée d'un petit bonnet de laine aux couleurs de la Jamaïque, l'autre en chemise blanche, longue mèche noire sur la joue droite, foulard en soie, un troisième énergumène en perfecto et tiags, barbe maintenue arrêtée à quelques jours. C'était les trois leaders, les trois mentors du théâtre « universitaire », quand celui-ci ne pouvait plus se dire « théâtre populaire », ni « d'avant-garde », ni de quoi que ce fût d'autre. Ils créaient une pièce par an, généralement un Molière rhabillé en complet-veston, un inévitable En attendant Godot, joué avec empressement. J'eus la chance de voir Pour oui ou pour un non pas trop mal singé. La salle était comble. C'était au temps où...

Et ils programmaient cet ambitieux événement dans un Festival de Théâtre Universitaire accueillant toutes sortes d'entreprises déployant un éventail de genres allant de Bernanos, en tuniques simili-antiques, à Brecht, avec des pancartes et du nu. L'Alliance était parmi tout ce vacarme la pièce étiquetée « création » : seule pièce dont le texte avait été « écrit ». Scènes de longueurs intenables, distribution déraisonnablement pléthorique, interprétation et tonalité d'une insoluble complexité. L'équipe de la mise-en-scène tenait elle-même de l'incongruité, dont seul le hasard est capable : la costumière, Sabine (très mignonne, avec la rose ou sans), aidée de deux étudiantes dont je ne sais plus les noms et que je n'ai jamais vues, s'échinait à rassembler et même confectionner une garde-robe d'un hétéroclisme de plus en plus inquiétant ; le régisseur, un personnage salace, bedonnant et dégarni, tout droit sorti d'un Fellini, employé principalement plutôt dans les boîtes de Pigalle que par Fellini, tentait de comprendre une feuille de feux d'une scandaleuse subtilité pour finalement la réduire aux quelques projos et jellies poussiéreux qu'on nous avaient entassés dans une malle ; des machinos dont on nous promettais la venue et que l'on a jamais vu arriver ; et enfin, une assistante, la fameuse « assistante » sans laquelle je n'ai jamais pu travailler. Son prénom ne laissait de m'interroger sur la motivation linguistique des noms propres : pourquoi pas Marianne, ou même Mariane ? Non, Marie-Anne. Une jeune fille tout à fait aimable, consciencieuse, et d'une naïveté qui a bien failli la conduire au suicide ! Ses avis avaient de quoi me faire rebondir sur mes idées et m'en démêler, ses notes avaient l'avantage d'être lisibles alors que je n'arrive pas toujours à me relire, mais elle était harcelée tous les soirs au téléphone par les comédiens qui lui confiaient tout ce qu'ils n'osaient visiblement pas me dire : susceptibilités mégalomaniaques, interrogations sans fin (Et il faut faire comment ? Et il faut le dire comment ? Et que pense-t-il de mon jeu ? Est-ce qu'il déteste ? Et va-t-il enfin virer machin ou machine qui est insupportable ? Au bout d'un mois elle m'a appelé en pleurs : j'étais éberlué par la sauvagerie que peut déclencher le travail scénique.

Pour cette raison, dès les auditions pour Les Figures, pièce hautement dangereuse pour la psychologie de l'acteur, j'ai pris toutes les précautions possibles, avec mon peu de maturité, pour choisir des personnes assez « professionnelles » pour à la fois prendre les risques de la souplesse et garder la maîtrise personnelle de leur art. Et ce fut malgré tout une création plutôt orageuse.

En tout état de cause, sur L'Alliance, tout ce petit monde ne parvenait évidemment pas à se réunir avec assez de régularité et de cohérence, me forçant à revoir interminablement le calendrier et à travailler des scènes sans jamais avoir devant moi tous les comédiens nécessaires. Je me réveillais en sursaut en pleine nuit, trempé de sueurs froides, avec devant les yeux une espèce de gouffre ténébreux où tout allait sans nul doute couler à pic, avec évidemment le capitaine restant sur le bateau...

« Quelle noirceur ! » Cette exclamation d'un des personnages me semblait de plus en plus un terrible présage. D'autant qu'elle avait déclenché une des plus graves crises lors des répétitions. L'étudiant comédien velléitaire qui devait la porter sur scène ne disposait aucunement de l'intelligence nécessaire pour l'interpréter en compensant l'inexpérience de son âge par au moins quelque raisonnement subtil. On a dû y passer deux après-midis et le résultat me fit prévoir de couper le texte.

Trois incidents me poussèrent finalement à en finir avec cette folie : une des comédiennes m'avait invité chez elle, son homme étant parti quelques jours je ne sais où en Belgique, et quand je regardai, accrochées au mur du salon, des photos d'elle nue et qu'elle me tendit un verre de Gin-Tonic, je pris vite congé. Ensuite, celle qui avait le rôle principal, et qui d'ailleurs, j'avoue, ne me laissait pas insensible, me proposa vers neuf heures du soir de venir chez elle, c'est-à-dire dans l'appartement de ses parents (absents, bien entendu), à Neuilly, pour « répéter »... En l'écoutant au téléphone, je regardais Camille qui lisait en tenue d'Eve sur le divan. Je refusai. Elle m'en tint rigueur depuis lors et s'opposa à toutes mes indications. Enfin, à l'occasion d'une pause, je lâchai dans la conversation l'aveu de mon goût prononcé pour les jupes, les bas et la lingerie fine comme célébration de la féminité et du désir. A la répétition suivante, la petite Poslaniec, à peine installée, s'assit sur une table et remontant ses jambes pour poser son menton sur ses genoux, me montra sans aucune pudeur qu'elle avait mis des bas sous sa jupe. Je sais fort bien que sur la scène le travail libère et intensifie certaines pulsions, ce qui est nécessaire, mais clairement le travail devenait pour ces créatures un défouloir dangereux qui aurait fini par me détruire aussitôt que ma gentille assistante-infirmière aurait craché son dernier râle.

Je déclarai donc forfait et annulai la programmation.

La dissolution fut sanglante.

-Tu nous jettes comme des merdes, tout ça parce que tu ne sais pas diriger des comédiens !

-Encore aurait-il fallu que je trouvasse de vrais comédiens, et je n'en avais pas les moyens.

Donc, on s'est quitté en mauvais terme, sans aucune classe, comme certains couples.

L'ambition de la pièce fut ainsi jour après jour dévorée par les miasmes, traîtres assassinats, et chaos shakespeariens qui se jouaient pendant les répétitions. L'Alliance était tombée dans le drame de sa propre défaite.

Quant au Festival universitaire, il permettait surtout d'obtenir des subventions, dont la destination n'a jamais pu être tout à fait éclaircie. Pour ma part, l'attribution fut dérisoire au regard de la grosse machine que devenait ce «Miracle » qui tourna assez vite au Jugement Dernier. 

L'AG de lancement, bondée et enfumée, où les candidatures des « jeunes créateurs » devaient s'exprimer, encouragées par la voix feignante du leader (le « rasta blanc »), pataugeait dans un amateurisme complaisant, un faux détachement envers les tentations du snobisme, et un brouhaha de conversations d'une imbécilité rare qui mettaient mal à l'aise, pour peu qu'on ait vraiment suivi des études de Lettres, et qu'on se soit vraiment informé des réflexions de Barthes, Brecht, Vitez, Stanilavski, etc.

J'ai pu toutefois faire ce qu'on appelle « quelques belles rencontres », notamment celle d'un certain Yurgos, ou Iorgos, sympathique, simple et pragmatique, plus âgé que les autres et qui avait déjà eu l'expérience de quelques films documentaires pour la télévision grecque – disait-il. Il avait eu en tous les cas la lucidité de monter une pièce courte, avec trois comédiens, trois projecteurs, deux chaises et une table.

 

Le texte est là devant vous. Rien ne vous en échappe, puisque vous l'avez écrit. Les personnages se sont animés dans le rêve éveillé de votre théâtre d'idées. Un ensemble de visions qui se présentent au fur et à mesure de l'écriture, de la lecture... Mais, si l'on veut en préciser puis développer sans rupture le déroulement, et l'on ne peut pas manquer de le vouloir, inévitablement, alors un trouble, un désordre un peu inquiétant, désagréable, à mesure que le champ de vision s’étend, fait surgir, se multiplier et s’approfondir des obscurités. Entre les dialogues, les gestes, les postures, on entrevoit des prolongements qui ne s’accordent pas, des traits de caractères et des motivations qui rendent perplexes. Et l’intrigue, ou simplement le déroulement, le choix des situations, deviennent des objets que l’œil recommence à examiner, à peser, à démonter, jusqu’à ce que vous envisagiez de vous être abusé entièrement, de vous être fourvoyé dans une construction sans plus de solidité et de perfection qu’un piètre échafaudage. Tout le texte se perfore de manques, d’insuffisances entres lesquelles certains développements ne sont que des excroissances inutiles. On se retrouve bientôt entre les multiples tentacules et organes difformes d’une création monstrueuse. 

Après les sueurs froides de quelques mauvaises nuits d’insomnie, on comprend que c’est là le signe : on ne doit pas revenir sur l’ouvrage. La mise en scène (ce que les crétins appellent « la mise en espace ») va rendre possible un travail d’ajustements où la conception stylistique et celle de l’intrigue ne produisent pas de mauvaises combinaisons. Sauf à écrire du théâtre à lire (un tout autre langage), c’est la création scénique (recréation – mais pas trop !) qui sauve le texte encore maladroit, peu éduqué, de sa fragilité, sa vulnérabilité, sa perméabilité intellectuelles natives.

Il est alors urgent de commencer.

 

 

 

« Correspondances »

 

La teinte oranger, qui domine tout du long Les Figures, doit sans aucun doute beaucoup à la couleur de mon peignoir et de la machine à écrire. On ne doit pas négliger l'influence du sensible, cette influence immédiate et très circonstancielle, et la portée de ces petites choses qui semblent dénuées de signification.

Un son parfois, mais surtout une musique, peuvent faire surgir une vision. Et il arrive donc assez naturellement que toute une scène, voire toute une pièce, s’élabore avec une musique, comme par un processus de développement photographique : le blow up scénographique d’une musique ; soit un décor, soit une gestuelle, un personnage, ou toute une action, ou encore même tout l’ensemble. Par exemple, dans Les Figures : le final a été composé avec une séquence du troisième mouvement de Quadrivium de Bruno Maderna. Le choix n’a pas été fait a posteriori, pour illustrer. Et les personnages, dans ce dénouement, qui est à la fois une fin et une ouverture, qui est une délivrance, une « évidence » (ce qui se manifeste, vient à nos yeux), ces personnages se parlent en passant progressivement dans une composition musicale, en utilisant eux-mêmes des instruments (des percussions), et la musique prolonge, développe l’idée : condensation à un acte devenu pur et simple, la musique est une porte sonore qui s’ouvre, les personnages, quittant la complexité de leur statut théâtral, sortent du plateau, sortent d’eux-mêmes, échappent au théâtre en échappant en même temps à la question de la fiction. On obtient avec l’association de la musique et du geste des effets sensibles qui nous dispensent d’un dialogue et qui offrent au texte de théâtre les dimensions d’une composition / invention tout à fait à part entière.

Les comédiens se trouvent confrontés à une épreuve qui peut s’avérer très déroutante pour eux, voire incongrue : ils doivent changer le langage (un peu usé) de la « construction du personnage » ; il leur faut exécuter une sorte de partition à la fois musicale, gestuelle, dialogique et d’actes mentaux dans un ensemble dont la construction et la réactivation à chaque représentation sont périlleuses, délicates et épuisantes. De tels moments, pour ce que j’ai pu moi-même expérimenté, ne peuvent être placés qu’à la fin, ou, à la rigueur, au début – avec un effet de détente par la suite. Cela dit, il serait intéressant d’écrire un texte théâtral comme on composerait une sorte d’opéra, mais pas avec un livret à interpréter : il ne faut pas tomber dans de l’opéra, de l’opérette, dans du théâtre musical, du « ballet » ou l’on ne sait quoi d’autre. Il s’agirait de rester précisément dans une nature de théâtre bien à part.

On peut penser que la musique renforce le statut rituel du théâtre. Mais il ne faut pas commettre l’erreur de croire qu’il s’agit là d’une immobilisation, d’un « tableau », d’une disposition emblématique, cérémoniale où s’arrête le drame. Et la musique n’est pas un costume de plus, un décor, dans ce que ceux-ci peuvent malheureusement avoir parfois de superficiel. Autre exemple : le projet de Ciel Ouvert n’a été conçu qu’à partir d’une musique, encore celle de Bruno Maderna, Quadrivium VIII. Ce morceau est un immense épanchement sonore d’une douzaine de minutes : une dispersion, une expansion à partir d’un instant, et cet instant n’est pas une explosion, mais un point qui soudain s’étend comme une expansion stellaire. A mesure que l’expansion se développe et dure, Maderna est parvenu à produire à la fois les impressions d’immensité, de puissance et d’évaporation, jusqu’à l’inaudible, jusqu’au silence, un vrai point d’orgue infini. Il se passe quelque chose de très étonnant et troublant quand on écoute cette musique où l’unité s’associe paradoxalement avec l’atomisation, la dématérialisation. La parenté avec Atmosphères ou Lontano de Ligeti est assez claire, mais si le concept est commun, la texture est radicalement différente. La scène montre un homme traversant des vitres aux multiples reflets, partant du fond de scène, étroit, s’élargissant de plus en plus vers le public. Il avance et en même temps il dérive, il est balloté par les chocs de personnages qui le bousculent en traversant l’espace transversalement. Il arrive jusqu’à nous mais comme déchiré. Une mise en scène tellement difficile à réaliser que je n’ai pas insisté, laissant plusieurs scènes sans les avoir réunies.

La musique concomitante à l’écriture du théâtre rejoint la tendance à composer le texte selon des effets de modulations : trouver l’association pertinente du son (de la sonorité), de l’énergie (rythme, diction), du sens allant et venant entre profondeurs et surfaces (vibration charnelle et ressort intellectuel). Si l’on a tort de figer le jeu par un excès de texte, un « art du dire » qui met en scène une cérémonie du verbe, qui recouvre de feuilles d’or les choses et les personnages, les pétrifie, on a tort aussi gravement de jeter le texte dans les ébats et les défoulement d’un jeu qui se vautre dans cette mauvaise blague qu’est « la mise en espace ».

Le théâtre est un art trop sérieux pour être mis entre les mains d’élèves de collèges ou de lycées (ces machins insoutenables bricolés avec le prof de Français, avec les décors du prof d’arts plats, les inventions du prof de musique et la complicité d’une compagnie qui est obligé d’en passer par ça pour vivre : à pleurer !). Et on devrait interdire le théâtre joué autrement que par de bons comédiens. Il faut avouer que lorsqu’un art est menacé par la concurrence d’autres, nouveaux, il a tendance soit à se figer encore plus macabrement soit à se rabaisser dans la vulgarité de l’ordinaire (théâtre pour vaincre la timidité et rencontrer des gens, théâtre pour se sociabiliser, pour remotiver les cancres des écoles, théâtre pour savoir parler à son patron et à ses collègues…) Il nous faut une police de l’art, enfin ! On brûle les mauvais spectacles et leurs mauvais acteurs, on met en prison les enseignants qui se mêlent de théâtre avec des gosses.

 

Parmi les œuvres qui me semblent tout à fait nauséabondes : Esther et Athalie. Racine s’est compromis au dernier degré.

 

On sent de nos jours, depuis peut-être les années 80, un retour au manque de respect envers Molière.

 

Comment peut-on passer à côté de cette beauté du texte « vocalisé » : ce que je cherchais dans la création de L’Alliance, avec mes petits moyens de dramaturge de vingt ans avec les petits moyens du théâtre au-dessus des amateurs et jamais professionnel, relevait de cette espèce de chant, mais qui ne tombe ni dans l’aria ni dans le récitatif, quelque chose qui soit bel et bien de la tessiture de voix, du timbre, et  aussi de la fibre. On pourrait craindre que la conduite soit trop délicate sur ce trop étroit chemin entre le chant et la parler, mais là se met justement à compter essentiellement 

 

J’aurais dû comprendre justement que c’était là l’horizon prometteur : mieux qu’amateur, mais jamais « professionnel ». Il faut souder vos comédiens, qu’ils ne puissent plus vous quitter : trouver tout ce que vous pourrez, mais sans vous, ils doivent avoir peur de disparaître.

 

Trop de comédiens ne pensent pas réellement à ce qu’ils disent sur la scène et pensent d’abord à « faire du théâtre » (ou bien à je ne sais quoi d’autre de leur vie : et leur, on s’en fout) : il est peu contestable que le théâtre n’a plus connu d’évolution (et encore moins de révolution) depuis le théâtre populaire. On patauge dans une confusion informe mélangeant le sketch, le clip publicitaire, l’émission télé et les vieilles manies du théâtre de boulevard. Et toujours cette exaspérante façon de gueuler le texte ! On peut pourtant trouver « le » ton qui à la fois crée le style et fait entendre de la fibre vivante. Toute la beauté du théâtre réside dans cette ambiguïté réussie de l’artifice et du vrai. Et pas besoin de provocation, de gros effets ni de vulgarité.

Des exemples de jeu plus pertinent, de ton « juste » et en même temps de vibration à la fois charnelle et intellectuelle ? Le Misanthrope par Podalydes, l’inoubliable Soulier de Satin par Vitez. Le plaisir de bout en bout, et aucune fausse note ni aucun flottement malvenu. Tout est là : le corps érotique (et aussi qui vous fait peur tant il est présent et pourtant « hors-sol »), le verbe magnifié, poésie, et sans avoir quitté les nerfs et les viscères pour autant, et la mise en scène pour que les êtres sur scènes se parlent et agissent entre eux sans donner l’impression que l’on fait attention au spectateur (« N’oublie pas le spectateur ! » Oui, c’est entendu. Mais, pour ce que tu veux incarner, au contraire ! « Oublie-le, il ne sait pas qui tu es. C’est à toi de décider. »), et le « décor », qui n’est pas un décor mais un espace-chose, pas même un espace, plutôt une géométrie, un tracé dont on voit la simple intention mais qui n’empiète pas du tout sur le personnage. Le théâtre, c’est «de la parole et un être à travers lequel la parole agit, c’est un espace tracé (templum) pour un temps d’hypnose.

La plupart du temps tout manque à l’appel : les textes, le travail d’acteur, la mise en scène. Il faudrait passer outre, et aussi outre l’avant-gardisme…  Je peux faire de l’inouï en costume historique et sans gueuler ou me rouler par terre.

 

Dans la première moitié des années 90, un théâtre hybride rigoureux, pointu, approfondi, pouvait émerger. J’ai vite compris que les spectateurs n’opposent pas une résistance aussi obtuse que celle des directeurs de salles et producteurs de spectacles. Ce sont eux d’abord qui travaillent contre la créativité, pour s’assurer la rentabilité de leur commerce, et aussi leurs petites routines, leur petite philosophie à la fois cynique et lâche sur ce que doit être l’art... Il ne faut pas leur en vouloir ? Si, et sans concession : on ne se mêle pas de donner des leçons de commerce aux artistes. « On ne fait pas du théâtre quand on n’a pas d’argent », m’avait par exemple lancé cette vieille tantouze de directeur de La Mare au Diable, alors qu’il passait l’aspirateur dans la salle du bar, en pantoufles roses et peignoir argenté, vers onze heures du matin, et pendant que le régisseur nettoyait les gradins en trouvant ça et là des capotes usagées laissées après le dernier « spectacle privé » de la nuit. Voir cette vieille chose répugnante me faire une leçon de philosophie complétait le tableau des milieux éditoriaux et « artistiques » où nos aspirations sont enlisées, rabaissées, perverties dans l’embourgeoisement mercantile de clans et de familles corrompus. Et dans tout cela règne cette farce « philosophique » de la dure loi de la vie, la dure loi de la vie d’artiste, tout ce salmigondis inepte et mensonger de cynisme et de fumisterie dissimulant mal un échec humain resté indigeste, un pourrissement d’avorton mort dans le ventre de sa traînée de mère, un goût de pourri qui reste sur l’estomac et vous donne la nausée.

Ce vieux clown d’une scandaleuse prétention, comme tant d’autres sous-espèces de la Grande Singerie « artiste », accueillait les jeunes créations, les jeunes troupes, comme il se doit, en fin de matinée, pour leur piquer du fric en leur louant la salle à des tarifs d’escroc (et payables en liquide), réservait la soirée à quelques cabotins parisiens qui faisaient du Guitry pour un public gériatrique, et faisait salle comble en nuitée pour les spectacles « privés ».

 

Après avoir voulu, dans L’Alliance, explorer et éprouver les questions de l’acte symbolique, avec des personnages assez clairement instrumentalisés, j’avais besoin, avec Les Figures, de m’amuser à déconstruire les personnages. Or, ce démontage de « l’androïde théâtral » m’a dévoilé des dimensions d’ambiguïté et de paradoxe entre l’artifice et l’humain bien au-delà du jeu de transgression lancé au départ.

 

 

À vingt-trois ans, je me doutais que je n’allais pas révolutionner le théâtre, et je savais aussi que la révolution avait déjà eu lieu depuis longtemps : partout l’Art s’était renié mille fois, avait traversé sa mort, connu ses résurrections, pour finalement revenir à sa place, la place de l’inconfort entre les ressorts qui sont les mêmes depuis la nuit des temps : le Moi (ou « la question de l’Autre », ce qui revient un peu au même), l’Inspiration et l’impératif de recette. D’entre ces trois (supercheries) sortent quelques moments purs, quelques hasards heureux, quelques inventions fugitives. Ce qui se produit sur scène parvient encore à échapper à tout compromis petit bourgeois.

 

On pouvait assister à La Maison de la Poésie (lieu qui ne peut exister que dans une capitale), à des créations alliant musique, chant, voix, jeu d’acteur. Mais je ne me souviens pas d’avoir aussi entendu un texte original (ou « circonstanciel ») avec un texte de répertoire. Sans doute par crainte de paraître prétentieux… et pourtant, partout la prétention ne montrait aucune gêne.

 

Se frotter avec ses propres inventions aux « grands textes », voilà qui répond à une honorable conception de la création artistique.

 

 

Je me souviens d’avoir répété, comme une devise : « En dépit de toutes vos corruptions et toute votre mesquinerie, je reste pur, quoi qu’il arrive. L’Art et l’Amour, la Liberté, rien d’autre ne vaut la peine qu’on vive. Je jure de ne vivre que pour cela.» Le voyage dévie, la nef merveilleuse est piratée, on se voit détourné vers des ports de sordides commerces, la haute mer n’est plus marécage.

Pourquoi ai-je si stupidement cru que les Femmes portaient en elles quelque chose de supérieure à la corruption ? Parce que ma mère m’avait porté ? Prétentieux, meurs donc en Enfer !

 

Quoi qu’il soit, j’ai pu observer lucidement les effets de la moindre concession, le déclin (chaque pas, et l’univers qui se réduit, les couloirs, les salles vides… toujours marcher, ne pas s’arrêter, pour aller trouver la vallée des bienheureux – écrire pour marcher encore, encore rester debout, avancer, même le pas lourd du marcheur épuisé, même pour dormir debout, ne pas céder, ne pas tomber)

 

Lorsque la Maison de la Poésie mettait en scène de œuvres hybrides (comme par exemple L’Histoire du Soldat ou Renard de Stravinsky, ou des lectures de Rilke par cet excellent Jacques Bonnaffé – je vois quelques images, soudain, du très significatif et séduisant film « Escalier C »), les petites scènes parisiennes avaient bien du mal encore à prendre dans leurs programmations de jeunes créations promettant d’aller encore plus loin dans l’expérience des arts affranchis, des arts dévergondés, en un mot « décadents ».

L’aventure de Parole veillée, que j’avais eu le besoin de produire pour rendre hommage à Béatrice Douvre (la sœur de cette odieuse Aude de Vaublanc), m’a ouvert les plus étonnants, mystérieux et délicieux paysages de poésie – et quand je dit « poésie », je dis « de la poésie », pas « la » poésie. Les arts mélangés, débauchés, sont un retour orgiaque à la pureté première et sauvage du poétique, c’est-à-dire de la « création » - π ο ι ́ η σ ι ς

Rien ne fut accompli sans que n’intervînt une exigence providentielle : je laissais passer de l’illisible au lisible sans que je pusse en garder rien pour moi. Le sacrifice, qui est aussi le moment de chaque représentation, a consisté pleinement dans cet acte de captation d’une matière pour l’offrir en s’y donnant soi-même et sans rien obtenir en salaire quelconque, même pas la récompense d’être compris. Aussi, jamais le vide que j’éprouvais d’habitude après chaque dernière n’a été aussi douloureux qu’à la fin de ce spectacle : trois représentations seulement. Et l’intensité de ce que les lecteurs, les comédiens et les musiciens vivaient sur scène ne permettait pas davantage.

Deux musiciens : une flûtiste, Karine B., amie de ma première épouse, Pascale, et un guitariste, percussionniste, Rémi, jouant beaucoup d’instruments mais qui s’était spécialisé dans l’art de saz. Ils étaient mariés ; vivaient dans une petite et charmante maison, un peu bohème, étroite et haute, en banlieue sud. Karine semblait me considérer avec méfiance. Toutefois, nous avons pu travailler plusieurs fois dans une des salles Saint-Roch de manière extraordinairement complice, immédiatement, et sans la moindre espèce d’ambiguïté (Quand il était question d’éventualité sexuelle, Pascale désignait toujours cela sous le terme ambiguïté : je trouvais cette expression drôle, car puérile.)

Il fallait qu’elle joue des transitions entre certains vers des poèmes et entre certains poèmes de Béatrice et de moi-même (puisque j’osais enfin marier ma parole à celle de Béatrice). Je ne savais pas si elle allait comprendre la seule manière avec laquelle je pouvais procéder : de l’émotion (soit charnelle, soir intellectuelle) au dessin, du dessin au son. Mais heureusement, ce langage nous fut commun, et sa culture assez étendue pour traduire le signe en son. Quant à la teinte (le timbre, la tonalité), elle proposait, éveillait sous ses petits coups et ses tremblements d’archet les nuances de profondeurs et d’accents, et j’écoutais comme un sourcier sent dans ses mains les vibrations du bâton, et dès que je reconnaissais la phrase attendue, je lui faisais signe d’arrêter. On revenait en arrière, à la fois pressement et précautionneusement… « Oui… », « Là ! », « Non, pas là… », « Reviens… », « Avant… », « Non, après… », « Oui, c’est ça. », « Voilà. »

Et elle notait.

Les mesures ainsi crées auraient pu sans aucun doute permettre, après Parole Veillée, le projet d’une composition plus ample, et de genre hybride. Mais il arrive trop souvent qu’on laisse échapper l’opportunité d’une œuvre prometteuse, d’une œuvre qui pourtant nous attend, en raison de contraintes que l’on s’impose à soi-même – parce que l’on ne sait pas encore que l’on peut se détacher de tout, à tout moment.

 

Seul importait l’événement et ses éventuelles significations : il fallait que tous les modes d’une interprétation du texte soient réalisés – ou plutôt évoqués, proposées, disponibles. Ainsi, Jean Orizet*, Gabrielle Althen* lisant en première partie un choix de leurs textes, assis à une table de bistro sur la scène, avec des transitions musicales courtes au violon, d’un style assez convenu, par volonté de tact, de distance respectueuse. La musique ne devait pas créer de jeu avec leurs voix.

Le rayon de soleil de fin d’après-midi s’estompe, disparaît et laisse la scène dans la nuit. Pierre Nossiom se plaçait de manière inaperçue, à l’autre extrémité, côté cour. Habillé en noir pour cette entrée, mais pas question qu’il fût en deuil par la suite : chaque poème dit, prononcé, (par la voix), faisait franchir un seuil de plus vers un événement qui devait s’inscrire dans le présent même, sans la mise à distance d’une interprétation. La cérémonie ne devait surtout pas confiner à l’hommage mortuaire, se figer dans un marbre de monument funéraire. Être dans le vivant, et pourtant bel et bien dans un recueillement, une « veille » : le poème qui reluit dans la voix, comme la braise, s’avère seul en vie, s’avère de la vie seule, qui est là en apesanteur. Phénomène d’accrétion dans l’air et qui va produire le temps de son déroulement, à notre discrétion, ce petit orage, ce paysage climatique.

 

Nous étions dans délicate situation où la voix donne vie mais sans que l’interprète ne s’accapare tout à fait le texte : nous avions beaucoup travaillé sur ce sens de la mesure, vers par vers, mots pas mots, entre l’intonation émotive et la distance. Quant à ces insupportables expressions qui sentent la pédagogie : « mise en espace », « mise en voix », il fallait aussi s’éloigner de cette manière de vouloir « faire des effets », faire genre « mise en espace et mise en voix ». Peu des gestes et peu de déplacements, tous nécessaires, mais avec une sobriété qui ne veut pas dire « on fait du minimalisme », « on fait du Planchon » (j’avais pour cette raison pris en horreur le gris sur scène). Puisque tout devait être signifiant, puisque tout cela en vint rapidement à le réclamer, il fallait établir un rituel : en venir à des actions et des énonciations simples, où se produisaient des échos entre ce-qui-est-là-en-train-de-se-faire et le fond des âges, entre l’offrande, le don et le secret d’une intimité où la mort et la vie peuvent dialoguer quelques instants. Le théâtre comme poésie, pleinement dans le champ sémantique et l’étymologie du mot « poésie ». Le chant (ode et lyrisme) se subordonnait à ce principe et nous devions empêcher les débordements de sentiments, tout comme l’on devait s’interdire la monotonie, ou cette emphase littéraire ridicule qui me donne des sueurs d’angoisses et la nausée. De là, comment établit-on un rituel ? Et surtout, sans un dieu qui prostitue la poésie.

J’avais déjà esquissé un scénario et une scénographie avec Béatrice, en juin, peu de temps avant son évanouissement dans les airs. Nous avions pensé à joindre nos textes avec de la musique. Je pensais à un quatuor à cordes, mais elle à une guitare. Elle avait une conception très désuète d’une telle lecture, façon patronage. Elle fréquentait beaucoup je ne sais plus quelles sœurs d’un couvent non loin de Paris, si je me souviens bien. Mais elle finit par me confier les choix scéniques pour se consacrer, quant à elle, à la délicate sélection et combinaison des textes. Lors de notre dernière entrevue, à une terrasse de café dans le 14e, elle m’a lu un poème qui faisait de moi un portrait – où je ne me reconnus pas, puis elle me confia un paquet assez considérable de manuscrits. Elle posa aussi sur la table, à mon attention, un cahier de ses vers les plus récents, que je refusai de prendre. Je crois que ce fut par superstition. Pascale m’annonça son décès quinze jours plus tard, au téléphone. J’habitais alors Colombes. Et il est évident que ma réaction l’inquiéta, autant qu’elle avait été déstabilisée par l’imbroglio, bref et dérisoire, entre Aude et moi. J’avais été facilement séduit et manipulé par la jeune sœur, égocentrique, arrogante, mais surtout lâche et conventionnelle, et j’avais ensuite découvert Béatrice, celle que véritablement je reconnus, pour finalement la perdre au bout de quelques mois.

La création de Parole veillée s’imposait. Ce qui prit une année.

Le premier texte interprété par Pierre, L’Enfance double, évoquait initialement le manque mystérieux de cette sœur que dans mon enfance et mon adolescence j’avais l’intime conviction d’avoir « perdue ». La rencontre de Béatrice avait très tôt ranimé ce souvenir ténébreux, cette mémoire des limbes, et constituait plus qu’un écho : une réponse. La voix devait instaurer le recueillement nécessaire à l’entrée rapide dans un univers intime qu’on ouvre juste le temps de l’acte rituel. Les lumières, la mise en place des deux musiciens (Karine à la flûte et Rémi avec le Saz), l’entrée d’Angela pour les textes de Béatrice, traçaient et érigeaient la voute du temple sonore et visuel – le temple au sens primitif du terme : l’espace où doit se produire l’événement incantatoire, divinatoire, hallucinatoire. Paroles murmurées du premier texte, ponctuées de silences, dans une attente, jusqu’à un appel qui reste en suspens. En l’absence de réponse, la musique énonce une première fois le thème de l’Épitaphe de Seikolos*, qui par la suite, avec les reprises, les variations, et les contrepoints composés avec la flûtiste, construit l’édifice, à proprement dit le théâtre.

Angela en avant-scène, au centre. Les musiciens sur le fond bleu nuit, lueur lunaire légère. Chaque poème de Béatrice est isolé du suivant par les variations du thème de Seikolos. Le saz, méditatif et profond, la flûte hypnotique et incisive. La structure de l’ensemble présentait entre deux seuils (entrée : mon Enfance double / sortie : Dehors, aveuglément, de Béatrice), douze poèmes de Béatrice dans une première moitié de la durée, puis douze autres poèmes alternant les deux voix (Pierre et Angela) : on entrait donc dans le lieu de la convocation, puis l’on entendait la poésie de Béatrice. J’ai peut-être eu tort de choisir un homme pour mes textes et une femme pour ceux de Béatrice. On limitait trop le langage poétique à sa source biologique. Mais je répondais au désir de former au moins symboliquement cette union qui m’avait échappée. Et les pièces choisies montraient assez leur démarche d’intime confession et leurs douleurs d’âme et de cœur pour assumer ce choix scénique pouvant paraître désuet.

Au cours de la première série de textes, après la première moitié, Angela devait s’accroupir devant un creuset de fonte et allumer un feu pour consumer de l’encens. L’affaire connut de longues négociations avec le directeur du lieu et aussi avec mes deux comédiens : « Moi, je ne mets pas le feu à un théâtre. » Angela ne pouvait accomplit ce geste sans trembler ni jeter l’allumette sans une totale absence de discernement dans le réceptacle au centre duquel on avait placé le petit monticule d’encens.

 

- Et si je tousse ? Si j’ai une réaction allergique ?

- Tout va bien se passer. Tu n’avais pas senti le roulis au Bateau Théâtre, je t’ai vu engloutir une bouteille entière d’Euphon pour garder ta voix… Je sais que tu es solide ! Tu n’as qu’à prendre un antihistaminique avant.

- Ça me fait dormir.

- Ce qu’il faut surtout, c’est que ça s’allume ! Et c’est pas gagné si tu jettes l’allumette. Ce sont des allumettes longues pour te laisser le temps. Il est hors de question d’en craquer plus d’une si l’on ne veut pas être ridicule ! Ce n’est pas un feu de bivouac pour faire griller des saucisses !

- J’ai peur du feu. Je ne sais pas si tu te rends compte : sur un plateau de théâtre.

- Tu ne vas pas aussi me faire le coup de vert ou je ne sais quoi d’autre !

- Alors, je veux aussi un briquet, si l’allumette ne brûle pas.

- Seulement si elle ne brûle pas… Et puis non : tu ne vas pas louper le craquage d’une allumette pour ensuite te saisir d’un briquet, du genre « à la guerre comme à la guerre ». Pourquoi pas un chalumeau !

- Alors, avec le briquet j’allume l’allumette.

- Mais, tu as peur du feu ou tu as peur que le feu ne prenne pas ? !

- …

- Tu as peur des deux. Tout va bien se passer.

Et tout sa passa très bien. On avait l’extincteur en vue à l’orée des coulisses.

Mais j’avoue avoir été inquiet que l’encens qui se propageait dans la salle ne déclenchât des toux irrépressibles, et une quelconque alarme. Le régisseur me rassura : « On n’a pas de détecteur de fumée ici. T’inquiète pas… » Il fallut doser la bonne quantité d’encens le jour de filage.

 

J’avais initialement prévu de prendre quelques poèmes de Bonnefoy. Béatrice avait plusieurs fois fréquenté sa maison et elle ne cachait pas l’influence du grand homme sur son lexique, son esthétique de l’implicite et de l’eccéité. Je passais par le Mercure de France et je reçus un bout de papier où avec une écriture négligée le bonhomme refusait que sa poésie soit mêlée à des la gestuelle. Je m’étonnai de l’approche réductrice qu’il avait de l’acte scénique et ne témoignait d’aucune réflexion sur le statut rituel et lyrique de la poésie, pensant sûrement à une espèce de jonglerie. Comment ignorer dans l’acte théâtral l’antique fondement rituel où geste, scénographie, texte, voix, musique et même chant s’associent ? On ne pouvait pas me prêter ce genre d’ambition, à moi, petit théâtreux d’arrière-cour parisienne sans recommandation, sans parrainage.

 

Geste d’origine

 

À la source un cri

Tremble

 

Une image n’est plus

 

La chair avait pris

Le pas sur l’ange

 

 

Béatrice Douvre

L’effroi, l’enfance (1989)

 

 

 

Après toute dernière représentation, c’est l’abîme, une solitude sans remède. Comme le sevrage brutal d’une drogue. On croit mourir.

Je rejoignais la Seine, je longeais les arbres près du Pont-Neuf et sur l’île de la Cité, avec leurs feuillages criblés de rayons lumineux. Je déambulais plusieurs heures, le temps nécessaire à l’épuisement et au mal de tête pour m’empêcher de sentir cette amertume-là. 

 

 

 

Parc de Saint-Cloud.

1993

 

Toujours la vaste forêt m’accueille en elle, se laissant tout à fait voir et entendre, dans son enivrante et pure exubérance, comme dans ses replis les plus secrets, si l’on ne dit rien, si l’on marche avec précaution, si l’on passe comme une ombre, si l’on ne prend pas une forêt pour un circuit sportif, un terrain de jeu, de chasse, d’abattage. L’Homme n’est absolument pas le jardiner de la nature : son ignorance crasseuse, sa prétention prédatrice et sa mesquinerie en font une espèce nuisible, non pas à une seule autre espèce, mais à toutes.

J’aime assez l’idée de villes et de campagnes strictement circonscrites entourées d’une nature absolument sauvage et libre.

 

Les premières journées d’azur où planent seulement quelques minuscules nuages rondelets au-dessus de Paris, quand le Printemps, ce mois instable, capricieux, qui fait craindre le meilleur comme le pire, s’apaise et laisse dans l’atmosphère se lever une chaleur plus franche, mais encore un peu légère, contenue dans une durée qu’on trouve trop brève entre le matin et le soir, c’est toute la ville qui nous appelle à sortir.

 

La grande allée d’entrée du parc de Saint-Cloud, toute bordée de très hauts arbres, me faisait passer le seuil d’une cité édénique, une invention monumentale et végétale née de la ville elle-même et non pas des simples plans d’ingénieurs et d’artistes qui n’ont été que des esprits que la ville empruntait, cette grande allée parcourue jusqu’à la première terrasse m’ouvrait une de ces âmes dont Paris se couronne, une île formée de lieux innombrables comme des rêves qui ne cessent de se créer, se métamorphoser, s’évanouir et revenir, une île de nostalgies mystérieuses jouant avec le temps, le dénouant, le renouant, le dispersant ou le condensant soudain, une île d’effluves envoûtants, de visions ténébreuses ou lumineuses.

Je rejoignais, dans la fraîcheur matinale qui allait bientôt se replier dans les recoins, les ombres, les creux, les bosquets les plus denses, une modeste place circulaire, une sorte de petit temple sans toit et dont les colonnes alternaient la pierre et les ifs, pour m’assoir sur des bancs, le temps d’allumer un puissant et généreux Robusto cubain, à la cape sombre et un peu luisante comme du cuir, et le laisser dévoiler le préambule du poème de saveurs qu’il allait m’interpréter, ne confier qu’à moi. Alors je pouvais commencer le voyage, aussi familier que nouveau. 

Nous nous étions allongés dans les hautes herbes, les graminées dorées, qui se berçaient lentement dans le vent très doux du début de l’été, nous nous regardions ensemble le ciel et aussi les poudreuses et scintillantes émanations de pollens, d’abeilles, de minuscules papillons blancs. Sous mes mains, la rondeur mignonne de tes seins lisses, tendres et chauds.

Sur la fin de l’après-midi, nous marchions à la lisière des sous-bois, comme deux fantômes amoureux d’une de ces poésies hugoliennes ou lamartiniennes que je pouvais encore apprécier à cette époque-là.

Plus tard, quand nous ne pouvions plus rêver ensemble, ces lieux me devinrent interdits. Je n’y suis pas retourné depuis plus de vingt-cinq ans.

J’irai pour moi seul.

 

 

« Quand on fait du théâtre, mon petit Monsieur, il faut d’abord avoir de l’argent. »

1993-1999

 

La vocation d’actrice d’Angela ne faisait guère de doute, aux yeux de beaucoup, et pourtant elle manquait encore d’un affranchissement, de la prise de conscience (inévitablement brutale) d’inhibitions que sa formation s’avérait ne pas lui avoir permis de percevoir assez pour en vouloir le dépassement. On ne pouvait s’étonner que l’atelier de Jean-Laurent Cochet manquât d’une démarche psychique et physique suffisante pour que la jeune femme de vingt ans s’affranchisse de ses propres rôles sociaux et familiaux, de ses représentations d’elles-mêmes héritées de son enfance. Angéla jouait assez bien : elle avait assez de souplesse et de volonté pour entrer dans les complexes dimensions des « personnages » que je lui ai donnés. Elle avait la voix, la beauté, le charme et la présence des premiers rôles, sans conteste. Elle offrait aussi l’avantage d’une carnation idéale pour les lumières, avec un minimum de maquillage nécessaire. Privilège de sa jeunesse, mais pas seulement.

On la voyait réceptive aux exigences, prête à suivre le cheminement des expériences de la fiction qui traverse l’acteur jusqu’à le défenestrer de toute convention de la réalité. Mais quels que fussent les chemins empruntés, il arrivait toujours un moment où elle s’arrêtait, alors qu’il manquait les derniers pas les plus importants. Les plus importants pour ne pas être simplement une bonne comédienne, mais une artiste.

Intellectuellement, aucun souci. Et Dieu sait si beaucoup d’acteurs et d’actrices ont peu d’intelligence et de culture ! Et j’eusse préféré que l’affranchissement eût été dans ce domaine. Angela ne jouait pas avec tout son corps. Elle jouait comme une vierge qui sait bien se masturber, voire plus, mais elle n’était pas « femme ».

Je parle ici du temps où il existait des hommes et des femmes – ce qui, n’en déplaisent aux intellectualoïdes psychotiques du sexe, permettait des performances interprétatives de nos jours inconnues. Pour un peu se rendre compte des enjeux auxquels il fait ici allusion, il est très conseillé de voir le film Esther Kahn de Desplechin.

Plus sérieusement, on ne dira jamais assez que l’art de la comédie est physique, qu’il est même inséparable de la sexualité. Car il faut que l’humain se retrouvant sur la scène soit entier, intégralement sacrifié dans l’interprétation (que celle-ci soit de nature brechtienne ou stanislavskienne ne change rien à la radicalité de l’engagement).

J’avais employé divers moyens, usé de divers stratagèmes : non pour qu’elle se rende compte du problème, mais pour qu’elle avoue qu’elle s’en rendait compte. Sans aucun doute l’empêchement venait du cadre familial. Et lorsqu’elle laissé tomber la carrière, elle s’est retranchée dans un des rôles de la convention sociale, de « la vie ». Et de mon côté, je n’ai pas non plus été assez loin. J’avais choisi l’écriture et renonçais à mettre en scène. Mais encore aurait-il fallu qu’Angela et moi soyons amants. On en fut très près, mais ni l’un ni l’autre n’y crut suffisamment.

Lorsque que l’équipe de la Tournée des Poètes s’étaient réunis dans le minable village de l’Oise où je commençais la carrière peu enviable d’enseignant, pour filmer quelques scènes de notre spectacle avec le concours d’une classe 4e SAS-arts et audiovisuel, je m’étais retrouvé dans le sous-sol du Bar Bleu où l’on allait tourner, pour aider Angela à fixer son porte-jarretelles... On peut sourire de cette situation ! Notre ami et fidèle comédien Pierre Nossiom nous « laissa seuls ». Amusant moment où en un instant l’on peut décider de l’avenir : à genoux entre ses jambes, finissant de fixer ce qu’elle aurait bien évidemment pu fixer elle-même, j’ai regardé le joli triangle de sa petite culotte de coton blanc et elle s’est très légèrement penchée vers moi. On a échangé un bref regard : « À toi de décider, Monsieur le metteur-en-scène. »

Le théâtre est un métier fort complet !

J’ai fait retomber sa robe et je me suis levé. Un baiser tendre et chaste sur sa nuque : « Allez ! On n’est pas en avance. Au boulot ! »

Je me suis rappelé alors le jour où, à Paris, elle m’avait fait venir pour l’aider à quitter son mec, une espèce de freluquet à barbiche (il y en avait déjà en ce temps-là) qui manquait d’une nounou et voulait qu’elle arrêtât de fréquenter ce milieu corrompu du spectacle (« On croit rêver ! Au XXe siècle ! » me disais-je...) Je devais lui servir de garde du corps. Le théâtre est un métier fort complet. Je suis entré dans ce petit appartement à l’atmosphère fade, le jeune homme dans le salon, Angela devant moi me conduisant à la chambre. « Bien. Je pense, Monsieur, que le mieux pour nous tous est que les choses se passent dans le calme. » J’avais déjà fait usage de ce flegme, que seules certaines expériences ou éducations procurent, quand j’étais venu au-devant du père d’une de mes maîtresse à Tours, jeune fille préservait sa virginité mais pas ce qui pouvait tout autour lui procurer de fantaisistes et fiévreux plaisirs (elle rougissait beaucoup), devant ce père, haut fonctionnaire de province, qui voulait voir sa fille : « Ah... Enchanté Monsieur. Votre fille n’est pas visible dans l’immédiat, mais elle s’apprête et je lui dirai bien sûr de venir vous voir au plus vite. » Il fut décontenancé, mais clairement satisfait de ma démarche chevaleresque ! Je fus invité à dîner quelques jours après : voyons de plus près ce jeune homme prêt à défendre la vertu de notre fille aux yeux du monde... Mais (et heureusement pour moi) ils furent déçus : j’eus le mauvais goût inquiétant de me déclarer satisfait de vivre éloigné de mes parents, pour apprendre à vivre par moi-même – certes, par moi-même, mais avec leur argent : c’est sûrement ce qui les a outrés. Cette ingratitude !

Mais l’art, comme la liberté, ça exige l’ingratitude, sans quoi il est vite acheté, et à bas prix.

 

 

On ne demande pas au personnage sur scène de vivre, mais d’exister. Aussi, la matière vivante du comédien, par le travail sur son propre imaginaire, ses propres fantasmes et complexités (voire complexes), est vouée à mettre en œuvre une « psychose heureuse ». Car exister, c’est créer, c’est ne pas vivre si ce n’est en se créant, et le pronom réflexif de cette dernière expression porte tout l’enjeu psychique d’un travail d’acteur, travail si éprouvant pour sa psychologie, et même sa santé physiologique. Quelque chose qui peut effrayer.

Le bonheur de mettre en scène est d’abord de nature tout à fait physique et concrète : l’isolement réconfortant, chaud, presque fœtal, dans la salle. Pour peu qu’on joue dans un vrai théâtre et pas dans une salle « polyvalente », « communale », avec un écho et l’aspect cosy d’une caserne ou d’un dortoir d’un autre siècle, avec du carrelage beige, de chaises en plastique moulé, des néons au plafond, ce genre de bâtiment pour les lotos, les Miss choucroute, les concerts des écoles de musique de villages.

Dans le silence, les velours, dans une atmosphère rassurante qui sent un peu la mercerie, assis là sur un des fauteuils, au centre, on voudrait ne plus ressortir ; et le temps a tendance à devenir imperceptible ; il faut y prendre garde. Mais le degré d’épuisement des comédiens peut servir à mesurer la durée. Horloge biologique de la répétition.

À un moment du calendrier (si ardu à établir), il se produit un flottement, une suspension de la progression : un moment d’angoisse très spécifique, entre un travail qui pourrait ne jamais finir et la certitude que les constructions édifiées vont demeurer. Il arrive en effet que l’expérience théâtrale, ce qu’on pourrait appeler la « recherche », l’exploration, s’empare de l’œuvre non pas pour la créer (ou recréer : un texte théâtral se recrée toujours) mais pour y puiser les motifs d’une expédition qu’on est tenté de ne jamais finir.

Ce moment critique est simultanément celui de la « prise en matière » des personnages, de tout ce qui constitue le jeu tel qu’il doit être. On attend, par l’expérience, d’être convaincu soi-même que la pièce existe. Parfois, le manque de plan et de réflexions préalables peut nous enliser, puis tout paralyser : il ne reste debout que quelques échafaudages et des morceaux d’édifice sortant du sable. Ce fut l’échec de L’Alliance.

Et toutefois, trop de préparation en amont peut tout autant bloquer le travail ou le faire partir en tous sens. La réussite des Figures a sans aucun doute tenu à la formulation claire de deux ou trois principes, à la vision du petit monde qu’il fallait construire, et aussi à la marge de liberté laissée à toute la partie forcément encore inconnue, problématique, inattendue du travail sur scène. La tonalité d’un faux-surjoué, qui représentait le choix le plus risqué, devait s’appuyer sur toute l’intrigue d’une psychologie qui n’arrive pas à se réaliser autant dans les personnages que dans l’acteur. Une fois cette situation étrange précisément perçue par les comédiens, cela devenait un vrai bonheur. Mais j’ai négligé la qualité de jeu des « faux spectateurs intervenants », cette sorte de résidu dérisoire d’un chœur grec déchu, tout envenimé de cynisme et de cruauté infantile.

Ce défaut tenait à ce qui finalement m’a conduit sept ans plus tard à laisser la mise en scène pour ne me consacrer qu’à l’écriture : l’argent.

Une distribution plus professionnelle pour ces petits rôles aurait coûté trop cher. Les autres se suffisaient déjà de peu, mais cela montait à des sommes considérables pour moi. Pour persévérer dans la mise en scène, il eût été inévitable d’engager la troupe dans un schéma ordinaire : un lieu, quelques subventions sur des spectacles politiquement corrects (ce que j’appelle des « prestations » : les scolaires, le répertoire, le troisième âge, les soirées des salles communales), un atelier ouvert à toutes sortes de gens (les uns pour se soigner de leur timidité, d’autres pour se faire de amis ou des conquêtes, d’autres encore un peu au hasard, parce que c’était ça ou un sport)... et, une vraie création par an. Mais personne n’avait envie de ça. Et nous avions tous tort.

Quand on aime assez un art pour faire reconnaître aux autres ce qu’on lui apporte, ce qu’on en fait, il faut en passer par le pire, au risque, certes, d’y perdre l’art lui-même. Beaucoup ne se sont pas relever de l’écœurement dont on doit payer cela, sont tombés dans des égouts, en sont réellement « morts ».

Le directeur d’une petite troupe, « entrepreneur de spectacles », metteur-en-scène, auteur, parfois aussi comédien, se voit vite submergé par mille contraintes, pressions, délais, rivalités, formalités, adversités ; il en perd tout repos, se réveille en pleine nuit étreints par des crises d’angoisse et des sueurs froides dont il mouille son lit, et il se jette sur des anxiolytiques avalés avec du Gin, de la Vodka, ou je ne sais quoi d’autre – mais rarement avec une camomille. Ce n’est pas votre art que ce monde cherche à évaluer, mais votre capacité à être aussi corrompu, hypocrite, barbare qu’elle pour exercer votre « talent ».

On dira bien sûr qu’il y a trop d’artistes, et fort talentueux, même, et qu’il faut bien que notre monde soit organisé en vertu de la loi du plus... talentueux ? Peut-être... du plus retors aussi. Parfois du plus salaud, soyons clairs. Que faudrait-il ? Cent fois plus de spectateurs ? Cent fois plus d’argent ? Cent plus de théâtres ? Ou bien au contraire limiter le nombre des artistes par des écoles nationales en-dehors desquels rien de possible ? On peut admettre qu’il n’y ait pas de solution... Mais plus difficilement qu’un peu plus d’humanité ne soit pas possible dans ce métier, comme dans tant d’autres. La SGDL n’y suffit pas, malgré les louables intentions. Ni ces fondations qui financent des spectacles qui sont en réalité déjà « clés en main », ni ces fonds qui tombent sur des créations déjà dans le circuit.

En tout état de cause, la complexité de tout ce foutoir m’a finalement lassé : cette comédienne qui me fait venir chez elle, dans cet appartement sur les murs duquel s’exposaient de grandes photos d’elle à poil et qui me proposait un Gin-Fizz en me parlant de son mec photographe parti pour trois jours ; cette autre qui me sollicitait pour répéter son rôle dans L’Alliance vers 21 heures, chez elle, à Neuilly, c’est-à-dire chez ses parents, justement absents pour la nuit ; et celle-là qui pendant les répétitions s’arrangeait pour que je voie ses bas et les attaches de son porte-jarretelles (tout ça parce que j’avais eu le malheur la veille de faire un plaidoyer sur les valeurs traditionnelles de la féminité par les bas) - je croyais quoi ? Être apprécié pour mon « talent » ? Et de quoi donc me plaignais-je ? Pourquoi ne pas avoir répondu à l’invitation, à l’appel, à l’ordre d’érection ? Le théâtre, c’est la vie, et vice versa... Plus prétentieux que tous les autres avec mon éthique ! Une éthique de quoi ?

Je trouve que ça vaudrait la peine d’inventer en effet la Machine à remonter le temps, pour sauter les nanas qu’on a eu la stupidité de dédaigner.

Mais lassé aussi, dépité par ces comédiens et comédiennes, coincés dans leurs appartements parisiens exigus, dont la vie quotidienne sentait la misère et l’amertume, qui vieillissaient beaucoup plus vite que les autres (parce que les acteurs sont comme atteints d’une progéria qui leur est réservée), qui n’hésitent pas à dénoncer les mauvais acteurs sans pouvoir dissimuler leur propre médiocrité - l’un d’eux, un soir qu’il m’avait invité à dîner d’un ignoble steak aux petits pois et d’un vin aigre, dans son grand appartement sans meuble, mais dont chaque mur portait une esquisse originale d’un artiste hors de prix, m’avait ainsi prévenu, alors qu’à 21 ans je commençais la distribution de rôles de L’Alliance : « N’écoute pas les comédiens. Ils te diront tous qu’ils sont excellents. »

Fatigué de perdre un temps précieux avec d’interminables formalités, avec l’incompétence et la vanité des directeurs de théâtres qui n’allaient même pas voir les spectacles qu’ils programmaient, hormis ceux de leurs amis, qui flottent entre deux eaux sales, celle de l’escroquerie et celle de la prostitution. Je revois encore cette vielle, maigre en grande tantouze du bateau-théâtre de la Mare au Diable, passant l’aspirateur sur la moquette du bar, en chaussons turquoise, dans une robe de chambre brodée de petites étoiles argentées, et venant m’engueuler parce que j’ai trois jours de retard pour le paiement de la salle : « Quand on fait du théâtre, mon petit Monsieur, il faut d’abord avoir de l’argent. » Je me suis demandé de quoi cet homme osait donc parler. De « théâtre » ? Et pourtant, il avait bien sûr raison. Lui, il pouvait en parler.

Avec sa programmation très classique des petites salles privées : matinées pour les scolaires, première soirée pour les créations plus originales au public aléatoire, la soirée pour des Guitry. Mais, comme nous l’avait raconté le régisseur (de passage), plutôt content de bosser sur ma pièce (« C’est quand même plus intéressant. Je t’assure, c’est pas mal du tout ! »), il y avait les « nuits » avec des spectacles de chochottes, de blacks et d’asiatiques nus et huilés... Il retrouvait des préservatifs usagers sous des sièges.

Du moment qu’on avait une salle bien placée où jouer (quai de Conti, Palais de la Monnaie), ce pittoresque des pièces pour les gosses, puis pour les vieux et enfin pour les travelos ne gênaient pas, mais ça restait ce qu’il y avait de plus rentable pour le propriétaire. Des valeurs sûres.

Faire tourner Les Figures promettait d’être une entreprise très rude quoique suffisamment viable ; mais déjà l’écriture, la mise-en-scène, m’intéressaient beaucoup plus que la direction de troupe. L’expérience d’une création devait assez vite laisser place à une autre aventure. Lorsque les rôles de Geist et Ingen ne purent plus être assurés par nos « deux suisses », pressés de se faire de l’argent dans un contrat de revue pour casinos, j’ai préféré passer à autre chose, malgré les possibilités et les appuis.

 

Sans doute l’évolution de mon travail de mise en scène, selon des choix en grande partie aveugles, a-t-elle confirmé progressivement, au risque de m’avoir confronté à des changements que je subissais douloureusement comme des trahisons, des déceptions, ou des échecs, son exacte place : non pas celle de l’ensemble, ni celle de l’essentiel, mais celle d’une partie, d’une des ramifications de cette sorte d’arbre (de cette forêt mythique aux racines millénaires : Littérature) où tout de moi s’incorpore, et dont l’impérieux besoin, l’ordre sans appel d’exister, est l’écriture. Mettre en scène s’est avéré chaque année une des dimensions du travail exploratoire et matériel de l’écriture. 

Mais loin des effets immédiats, des réponses du public directement perçues lors d’une représentation, très loin de cet événement de partage, l’écriture, on le sait bien, est un tel chemin de solitude ! Et dans un temps aux multiples plans toujours en mouvement.

Il y a quelque chose du vagabond, du pirate, du fou. Il ne s’agit pas de vaincre la solitude. La première victoire de l’écrivain, c’est sa solitude. S’il ne sait pas en être digne, il a perdu le seul combat qui vaille récompense et dignité.

 

Comment pouvait donc s’appeler cette si charmante fille qui allait incarner Aurore dans L’Alliance ? Je l’ai pourtant vue presque chaque jour pendant des mois. Je n’ai pas connu beaucoup de tentation aussi grande alors que je ne vivais pas « libre » (comme on dit). Je crois bien que c’était Sophie. Mais vraiment pas sûr. Une mignonne brune aux yeux bleus avec un visage d’ange. Je pensais en la regardant à ces actrices anglaises des années 40 à 60 qui avaient fortement contribué à la création de mon idéal féminin pendant mon adolescence.

Toujours est-il que Sophie (ce sera son nom) avait un réel talent. Tout compte fait, personne ne pouvait interpréter cette pièce injouable, comme il allait devenir assez vite impossible de la réaliser techniquement. À moins d’y investir beaucoup d’argent pour obéir à l’inflexibilité du rêve dont je ne parvenais pas à m’extraire (décors, costumes, lumières, musique). Et à moins d’opter pour un jeu complètement étrange (lunaire) et qui eût été sifflé.

Un réel talent. Et seulement en arrivant à l’abandon du projet je commençai à comprendre que cette jeune-fille de Neuilly avait obtenu de sa famille de pouvoir se marier avec une « artiste », pourvu qu’il fût assez sérieux pour en faire un commerce honorable et rentable. De fait, après que je n’avais pas donné suite à son invitation de venir « répéter » chez elle (et sans nul doute pour passer ensuite à de l’improvisation dans sa chambre), en l’absence (opportune) de ses parents, elle m’apprit, quelques mois plus tard, qu’elle avait rencontré un photographe avec qui elle songeait à se marier. L’abandon de L’Alliance ne l’avait donc pas beaucoup émue dans la mesure où elle ne cherchait pas d’autre rôle à jouer que celui de la fille à marier, mais à laquelle on donnait une liberté qui sans doute consacrait la sincère affection que ses parents devaient lui porter. Mais, parfois, dans un sens contraire, lorsque la fille, la cadette, n’a sur elle aucune pression, car aucune exigence de réussite, parce qu’au moins un frère, lui, avait satisfait à l’honneur de la famille (genre élève à Saint-Cyr), cette jeune fille bénéficier d’une liberté qui se confond avec l’indifférence. La famille est une affaire de placements – et dans tous les domaines de la nature humaine.

Quoi qu’il en fût, elle me donna mon premier grand frisson de théâtre : j’ai vu et entendu le personnage d’Aurore prendre vie. Un effet comparable à celui d’un coup de foudre. Et en même temps mille questions possibles sur l’existence des personnages...

 

Sans nul doute avec Les Figures, l’année suivante, le vrai travail a-t-il débuté. Et entre l’écriture dans le studio de Rueil-Malmaison, sur l’Olivetti orange, et la première au bateau de la Mare au Diable, j’avais connu et quitté Camille.

Elle avait toutefois répondu à l’invitation à cette Première : « Comme d’habitude, il a fallu que tu en fasses trop ! » fut sa seule remarque. Sa présence en même temps que Pascale laissait redouter quelques tensions. Mais tout se passa dans la cordialité coutumière des femmes en ces circonstances : rapides politesses hautaines. 

 

Avec la troupe nous avions connu des aléas dont on se souvient par la suite avec amusement. Mais je n’ai rien oublié non plus de l’extrême tension nerveuse dans laquelle on vit pendant toute la durée de création et de tournée d’un spectacle. La première surprise fut de taille. Alors que j’avais versé une avance conséquente à l’équipe (plutôt interlope) de la péniche La Folie-Méricourt, je vins la veille de la première répétition pour discuter de la conduite-lumière (la feuille de feux). Arrivé au bas de la gare d’Orsay, sur le quai, plus de bateau, disparu !

Il m’a fallu beaucoup de temps pour retrouver ce « directeur » de salle véreux et lui donner rendez-vous dans un troquet pour lui faire recracher l’argent qu’il me devait. Je me suis étonné du récit parfaitement inutile qu’il me fit sur la raison de sa faillite. Il avait dû vendre au plus vite, alors qu’il s’enorgueillissait d’aller monter sa nouvelle (et dernière) création à Avignon... en bateau.

Avignon !

Des troupes se ruinaient pour aller à Avignon, EN Avignon, fut-ce pour jouer en partageant avec des rats l’exiguïté d’une arrière-cour dégueulasse, en vociférant du « théâtre-de-rue » dans un square de camés et de punks-à-chiens, en faisant du comique dans un garage puant loué à prix d’or. Cette énorme pagaille du Festival d’Avignon, qui attire autant d’ivrognes vomissant et pissant sur les trottoirs que d’artistes (l’hybridation des deux espèces étant possible). 

Surtout, ne pas « faire Avignon » ! Ce que j’en avais connu comme spectateur m’avait assez dégouté pour ne pas embarquer une troupe dans ce marasme.

On se sentait fort bien dans notre Paris.

Après la disparition de la péniche on trouva refuge sur la bateau-théâtre de La Mare au Diable. Les conditions étaient moins intéressantes, mais il fallait jouer sans tarder, tout le monde était prêt.

L’ambiance exécrable des filages (encore avec une assistante qui en eut plusieurs crises de nerfs) ne me permettait pas de dormir plus de trois ou quatre heures par nuit. Mais toute la machine mise route devait avancer quoi qu’il pût survenir. Elle avançait d’elle-même, malgré nous. Les « deux suisses » ne cessaient de provoquer Angela en multipliant les farces de potaches et les blagues salaces, les « figurants » ne se trouvaient jamais là au complet, mais, plus grave, le très régisseur était remplacé pour la Première et la suivante par un stagiaire... Je jure n’avoir jamais encore vu à l’œuvre un individu aussi stupide et inapte au métier. Impossible de lui faire suivre la chronologie, écrite, expliquée, répétée. Ou bien il ne savait pas lire une feuille de feux, ou bien il oubliait ce qu’il devait faire entre le moment de la lecture des consignes et le moment d’accomplir celles-ci. Il mettait en danger tout le spectacle et jamais ne parvint à un filage complètement correct : erreurs de projecteurs, contretemps, bande son mal utilisée... Il faut dire que cette espèce de pouilleux malingre puait l’herbe et avait sans nul doute les neurones à moitié grillés. Après avoir échappé à quelques tentatives de strangulation de la part du régisseur en titre, il fournit quelques efforts de concentration ; mais je dus rester à côté de lui dans la cabine pour gérer le son pendant la seconde représentation. Malheureusement, encore un peu confiant et optimiste envers ma propre espèce, je passai la Première comme il se doit : au fond des gradins, pour tout voir et sentir. Mais dès la cinquième minutes cet abruti commis une bourde qui me fit bondir et rester debout entre la régie et la porte de la salle : alors que la musique d’ouverture accompagnait la mise en lumière progressive et qu’on découvrait Angela assis sur son vieux fauteuil au milieu des cartons, la bande son ne fut pas coupée à temps et on entendit quelques mots des paroles en play-back préparées pour un autre personnage venant bien plus tard. Les spectateurs, comme l’on était au début, ne s’en formalisèrent pas (rien encore n’était à comprendre dans le jeu) ; et Angela avait bien assez d’expérience pour ne jamais laisser perturber son rôle, le bateau eût-il pris l’eau. Alors que nous avions dégagé la scène, tout le décor entreposé sur le quai, et qu’on attendait la camionnette en buvant un coup au bar du théâtre (même pas une tournée offerte par cette vieille tata de directeur), le spectacle suivant avait commencé depuis un bon moment quand on vit sortir furieux l’auteur-metteur qui jura à la grande tafiole décatie gominée habillée en costard années 40 avec un œillet rouge : « Je vais le tuer ce merdeux ! Un noir, ce con vient de me faire un noir complet ! » On avait donc eu de la chance.

 

(...)

 

Si j’avais évité l’étape des auditions pour Parole veillée (Pierre et Angela, valeurs sûres, et les musiciens, parmi mes relations, sans aucune défaillance possible), elle avait pris un tour épique et tragi-comique pour La Tournée des Poètes.

Angela et Pierre m’étaient acquis, le troisième rôle fut assez vite pourvu. Mais il me fallait quatre bons musiciens (batteur versé dans le jazz, une guitare, un violon et une clarinette). J’ai eu l’occasion d’entendre dans « nos » salles Saint-Roch d’excellentes. Notamment un virtuose (et inventif !) qui nous gratifia d’une séance de presque une heure de saxophones basse et soprano (nous précisant qu’il jouait aussi de l’alto, de la flûte... et aussi sûrement du pipo aztèque). Le type même du musicien « trop bon » pour se limiter à un répertoire d’un spectacle plutôt « cabaret » rive gauche. Il avait sans doute besoin de se faire des cachetons, mais il aurait pris forcément trop d’ascendant sur les autres. Je m’explique mal toutefois ma réaction : il pouvait fort bien assurer tous les styles. Et j’aurais par la suite pu envisager avec lui d’autres genres de créations.

Parfois le choix de nos projets limite notre perception, notre sens de l’opportunité.

Mais cette concentration sur quelques principes établis évite aussi d’engager des artistes peut-être talentueux mais humainement infects : et à mon sens, le talent n’a pas à excuser la connerie et le sale caractère. Une certaine intelligence de toute la personne est requise pour le travail sur scène. Or, le plus difficile fut de recruter un chanteur. Je finis par en engager un sous la pression du calendrier. Après le cabotin qui s’est pointé plus d’une demi-heure en retard et qui s’est mis à enchaîner son répertoire sans l’avoir fait connaître au moins la veille, accumulant les interruptions, les syncopes inattendues, les reprises sans crier gare pour essouffler l’accompagnement, et qui est reparti après s’être fait offrir une bière en me disant « Tes musiciens sont pas au niveau, tu ferais bien d’en changer. » ; après quelques voix éraillées et même carrément fausses ; il ne restait plus qu’une assez bonne recrue mais dont la déficience cervicale et culturelle allait malheureusement se révéler après la signature et  poser de gros problèmes ! Comme peut-on en effet chanter du texte (Vian, Bassiak, Brel, Gainsbourg, Nougaro) quand on ne peut pas en comprend presque un quart ? Je dus faire de l’explication, voire de la traduction. Et nous n’avions pas assez de temps pour ça. Comme nous n’avions pas tout le loisir de palier les deux petits défauts dont il me fit la confidence après quelques répétitions : sa gêne pour « jouer » le texte des chansons devant le

- Tu sais, je suis chanteur, mais pas acteur. Mais je ne demande qu’à apprendre.

- Tu es gentil, Claude, mais on n’est pas dans un atelier-théâtre. J’ai une gueule à faire ce genre de choses ? Tu suivras toutes la répettes avec les comédiens, mais je n’ai pas le temps d’en faire plus.

Voilà pour le premier handicap. Le second sema la panique parmi nous tous. Il avait la mémoire qui flanche. J’ai dû scotcher les textes sur divers coins de murs, sur des colonnades, dans l’ordre de ses déplacements. Je le voyais ainsi jeter des coups d’œil hors public sur ces balises qui nous sauvaient du naufrage – pourtant on ne jouait plus sur des bateaux.

« Olivier, il faut absolument changer de chanteur si on doit faire une tournée. » Là encore, même phénomène de ma part : alors que j’avais trouvé deux lieux pour reprendre un mois plus tard, je n’ai pas pris soin d’entretenir l’engagement de la troupe ni de passer de nouvelles auditions. On tenait clairement quelque chose de facile à placer, améliorable, modulable... et sans trop de besoins en subventions.

 

Les subventions !

J’ai passé plus de temps et gâché une scandaleuse quantité d’énergie pour remplir dossiers après dossiers afin de décrocher n’eut été qu’un petit chèque de 500 balles. Mais je comprenais qu’en aucun cas l’engorgement de l’activité théâtrale sur Paris d’une part, et la logique de la politique culturelle institutionnelle (Communes, Département, Région, Ministère) d’autre part, ne favorisait la chance du plus grand nombre possible de spectacles pourtant viables et bien reçus par le public. Ce fut la petite société de mon père qui seul m’attribua une subvention pour Les Figures. Je croyais par-là rendre mes demandes plus crédibles. Aussi, après Parole veillée n’ai-je même plus tenté de faire dans la production et la promotion. On ne peut alors persévérer sans se mettre au moins dans le circuit d’une ou plusieurs communes, pour du divertissement, dans le circuit du scolaire, dans celui du politiquement correct (l’art devant servir l’idéologie dominante).

Et je m’entêtais dans une malheureuse inaccointance entre l’envie de créer et l’idéologie dominante : celle d’une avant-garde de bon aloi où il faut au moins une fois une comédien ou une comédienne à poil sur scène, où il faut une forte référence classique mais dans un texte abscons ; celle du spectacle « engagé » (genre œuvre courageuse et parfois dérangeante, à partir des lettres poignantes laissées par un trans-sexuel saoudien suicidé qui voulait adopter un enfant autiste serbe, ou quelque chose sur la conditions des femmes – ça marche toujours, ou un show de handicapés, ou une intrigue sur l’avenir de la planète et les gestes bio dont le style s’apparente fortement avec celui des saynètes instructives qu’on jouait devant les gamins pour se laver les dents, ou devant les troufions pour les empêcher de choper la chtouille aux mains des frangines, etc.) Ensuite, selon les communes, et votre plan d’installation dans telle ou telle zone, vous adaptez bien évidemment, bien naturellement, bien forcément votre créativité au marché culturel de proximité : soit du slam, soit du quatuor à cordes... Les excellentes « Conférences gesticulées » de Franck Lepage offrent à ce sujet une démonstration sans concession.

L’art au service des devoirs du citoyens ? Il entre alors dans une détermination qui le précède. Rien là de nouveau, voire même une régression. On ne va pas changer le monde, certes ! Faut-il encore sauver ce qui n’a plus même de nom, de figure ? Fait-il encore sauver ce qui se nourrit de sa pourriture et aime ça ? Nous sommes censés être pour quelque chose dans le monde tel qu’il est et devient, mais ce « nous », on ne sait plus très bien qui cela peut être. On sait bien, même Molière (surtout Molière) ! Il faut donc bien que l’art se sauve lui-même d’abord pour qu’il représente la moindre des issues contre le déterminisme habituel des oppresseurs. Un certain degré d’embourgeoisement mercantile (qu’il soit dans un marché strictement privé ou dans une institution sous patente politique à prétention « citoyenne ») aboutit à la lobotomie de l’artiste, à une récupération de la créativité par le « civisme ». Et l’on ne s’étonnera pas que des enseignants soient assez naïfs (mais aussi imbus de la prétention de « former l’avenir du genre humain ») pour croire à ces fadaises et apporter leur concours à la corruption des arts par des « méthodes », des « grilles de compétences » qui puent encore la normalité peu éloignée des académismes rétrogrades du 19e siècle.

 

L’emprise d’une immense corruption, d’une infinie complication, sur la valeur et même la pure et toute simple envie de créer quelque chose m’a épuisé.

Même avec quelques talents pour les mondanités, je préférais de plus en plus les mettre en œuvre dans des contextes idiots, ailleurs que dans les festivals ou les cocktails du Lutetia : salles des petits cafés bondés, couloirs et cafétérias des facultés, hybrides soirées entre bourgeoisie et noblesse. Et c’est moins facile, mais plus utile, qu’entre cabotins des milieux éditoriâtres, théâtrâtres, picturâtres... Vous me direz : mais, là, point de concurrence où vous officiiez ! Et je vous répondrai : il n’y pas de vraie concurrence entre gens qui se ressemblent autant, alors que j’avançais en terrain étranger et hostile.

Il m’a été bien plus agréable de parler littérature et même écriture avec de jeunes golden boys des écoles d’ingénieurs, ou avec des jeunes filles catholiques prêtes pour le Bal des Débutantes, ou avec des grand-mères dont les aïeux ont colonisé de l’africain ou fendu des crânes anglais à coups de glaives pendant la Guerre de Cent ans. Là, ça vaut la peine. L’art, pour être encore un art, doit être là où l’on ne l’attend pas. Et notamment au cœur même de ce qui tend à mettre en doute son essence. Alors que dans les milieux « artistes », quoi qu’il arrive, quoi qu’on dise, quelque verre que l’on s’envoie à la figure, quelle que soient les maîtresses qu’on se dispute (et qui passent entre toutes les mains), on vit des mêmes mensonges. En somme j’appréciais davantage de débattre sur « la condition du poète » avec un bourgeois qui parle « honnêtement » bénéfices qu’avec un poète.

J’ai préféré agir dans une mesure plus réduite, pour être davantage sûr d’agir selon mes besoins éthiques et esthétiques. Et la première des morales nécessaires consistait à travailler pour l’art sans en attendre d’autre récompense que l’œuvre faite. C’est une rigueur plus dure à vivre qu’on ne le croit. Dans la stricte ligne bourgeoise, on a construit tout un faux sens et toute une perverse servilité sur la notion de « talent » avec la nécessaire « reconnaissance publique » (toujours une affaire de marchandage). Comme il le faudrait pour les sports, la politique, les églises, il faudrait que l’art ne puisse rapporter aucune fortune. Là, on serait sûr de la dose d’engagement.

 

Le vrai combat ? Lutter pour arracher à cette vie du temps pour écrire.

 

 

Toutes ces inventions partagées pour créer ces spectacles, et au cours de toutes ces répétitions, ont pu me confirmer l’intuition à laquelle l’écriture de la poésie m’avait invité à croire : il existe tout un monde sensible très spécifique de la pensée. La pensée mêlée au sensible non seulement pour évoquer, convoquer ou provoquer le sensible, mais pour être elle-même une forme sensible. On ne peut réduire non plus cette pensée sensible à la forme (verbale ou scripturale). Dans l’atmosphère d’expansion et alternativement de concrétion des songes poétiques, les mots surgissent et tombent sur le papier non par hasard, et pas davantage par l’effort consciencieux de dire, mais par les impressions inconnues, informes mais intenses, intrigantes, insistantes que la gratuite et silencieuse disposition de l’esprit laisse advenir, laisse arriver comme une rosée, comme une ondée brumeuse. Et puis, cela disparaît, et on regarde ce que les mots portent avec eux, là, sur ce papier : il faut alors une extrême prudence pour que la syntaxe soit bel et bien un développement et non pas une cage, une comptable redistribution dans les cases de la syntaxe normative, scolaire.

La composition de Satellites a sans doute constitué l’expérience de cette nature la plus complète et la plus poussée, mais tellement épuisante que je ne peux pas espérer revivre ça un jour.

 

 

 

« Correspondances »

1982

 

Sans doute la marque du premier « grand amour », d’autant plus intensément quand cet amour n’est pas « consommé », mais dans l’attente, voire dans la distance contrainte : le visage de l’aimée, sa silhouette, sa démarche, tout autre détail dont la mémoire garde les images toujours émouvantes, mais aussi les petites sensations comme la tessiture de la voix brièvement entendue, la chaleur d’un effleurement fugitif entouré encore pendant quelques instants par la persistance d’un parfum dans l’air... tout s’associe, se superpose à de ce que l’on perçoit et vit au cours des journées. Ce n’est pas que l’on voie partout celle qu’on aime ; c’est plutôt une sorte d’immanence (assez proche d’un panthéisme naïf). Notre manière de percevoir et de ressentir devient l’aventure de quelque chose qui se crée. Tous nos sens participent à une composition que l’on découvre, puis qui devient familière, où la présence de l’aimée réside en toutes sortes de nuances : une ou plusieurs couleurs dont s’enrichit la lumière, des nuances de saveurs dans l’air comme un souvenir très ancien, des inflexions sonores qui attirent vers certaines musiques, certains instruments, pour qu’en surgissent justement un agrément tout singulier. Il en fut ainsi de Sylvie : pourpre (puisque la Sylvie de Nerval cueille des « digitales pourpres »), l’ocre fauve (ses cheveux), la lumière du soleil quand il est bas et vue entre les arbres ou les façades des maisons, l’ambre, le violoncelle ou le violon alto (surtout dans les Suites et Sonates de Bach, dans le quatuor à cordes de Ravel, dans certains quatuors de Shostakovitch), la cannelle et l’iris. Sylvie... le premier amour. Fille inaccessible en Terminale, quand je n’étais qu’un petit imbécile romantique et indiscipliné de Seconde. Fille de notaire à Sully-sur-Loire appartenant à une bourgeoisie de province totalement vénale et verrouillée. Et sans doute la verrais-je comme elle était, à ses 17 ans, mais moi avec mes 50 ans, la trouverais-je d’une insipidité et d’un conventionnel désastreux.

Plus abordable, elle n’eût pas été la source d’une telle poésie et d’un tel imaginaire qui la sublimaient. Et sans doute peu de cette existence fertile pouvait venir d’elle-même ; non que sa personne fût insuffisante, je n’en savais rien : toute la beauté de ces amours-là relève de la distance entre l’expérience réelle de ce que l’aimée peut être et l’expérience de ce qu’elle inspire et qui la rend justement exceptionnelle à nos sens. On ne parle pas ici de manière simpliste de l’abîme entre le rêve et la réalité, cette sorte d’opposition qui, lorsqu’on en mobilise la notion, empêche de discerner les nuances et le mélange du rêve et de la réalité (les deux, car c’est ce que veut et peut l’amour : « All or nothing at all »). Que l’aimée fasse rêver – et bien entendu fantasmer, désirer... voilà qui nous est indispensable (on aime alors autant une personne qu’on aime aussi l’amour). Mais depuis le « premier amour » (surtout quand il est platonique – il faut avoir connu ça ! Ça rend à la fois imaginatif, exalté, et humble, et mélancolique aussi...) jusqu’à l’éventuelle « chance » d’une vie à deux sans amertumes, sans soupçons, le chemin est accidenté, heurté, trompeur, pour qu’enfin l’on puisse trouver le rêve réellement produit réciproquement par l’un et l’autre sans que les réalités d’une vie conventionnelle et l’inévitable ordinaire n’en fassent banalement un arrangement où l’on confond l’harmonie et l’organisation. En somme, l’amour est à la fois nature et création, besoin de rêves et besoin de vérité, exigence de certitudes et plaisir des combats contre l’adversité. Peu importe Stendhal et sa « cristallisation », ce concept tellement empreint d’idéalisme vieillot, puéril, idiot, et qui fabrique une idée au service de la récupération bourgeoise de l’amour : on dirait que seule compte le moment de tomber amoureux et de séduire, et après... plus personne sur le pont pour raconter où peut aller le navire. Et la bourgeoisie, avec sa lâche philosophie pragmatique, vient nous faire la leçon : l’amour est une invention de jeunesse, un idéal de jeunesse, et « il faut bien que jeunesse se passe ». Et elle remplace alors vite l’amour par la rentabilisation à deux des intérêts : l’amour devient un « partenariat », une entreprise (encore et toujours les avatars de la même obsession de boutiquier : rentabiliser). Et de dénigrer les intraitables de l’amour, ces adolescents attardés !

Plus on dit que l’amour est une chose impossible, plus c’est donner raison aux rentiers de la vie conjugale. Décidément, je n’aime pas Stendhal. Ce que je pardonne à Montaigne, naïf dans son écriture personnelle d’homme de son siècle, je ne le peux pardonner à un homme du 19e siècle qui en fin de compte exploite le malheur de l’idéalisation en cédant au mesquin cynisme bourgeois et à la dégénérescente stérilité aristocratique qui se trouvent ainsi confortés. Si la désillusion est esthétiquement fertile, philosophiquement salutaire, elle ne peut tout à fait confondre le littéraire et le sentiment vécu : j’ai souvent soupçonné de la part de nombreux littéraires une atrophie des sentiments, une aigre infirmité du cœur et une puérile perversité érotique 

Est-ce un tort, au sens d’une source de déconvenues, de mensonges et de malheurs, mais je ne peux trouver une nature identique à l’amour dont nous avons l’expérience et à l’amour sujet littéraire. Et cette distinction permet diverses articulations entre l’analyse, l’invention et le vécu. Mais quoi qu’il en soit, je préfère mille fois l’amour concret le plus ordinaire à l’amour littéraire le plus intelligent ou exalté au possible. Disons plutôt que je ne les mets pas en concurrence. Jean Dubuffet, dans L’Homme du commun à l’ouvrage : « Un homme réclame une compagne, on lui amène la momie de Thaïs. La plus attachante fille que l’Égypte connut, lui dit-on. Ce n’est pas son affaire, c’est une fille vivante qu’il aime mieux (la Bonne, par exemple). »

Ainsi en va-t-il de l’érotisme : célébration du désir dans la mesure même où les objets convoités sont à la fois interdits et pourtant préhensibles, cachés mais pas assez pour être inaperçus (« là où le vêtement baille », comme l’évoquait Barthes), où le désir dessine sur le corps ce qui souligne la forme excitante, où les moments d’abandons et de possessions inventent leurs scénarios. Ce que l’on trouve dans l’art, c’est ainsi le jouet dont s’empare notre désir, notre amour. Et l’on se posera aussi la question de l’artifice et du vrai en amour comme en art. L’erreur de renier l’art comme artifice (l’érotisme comme simple stimulant) et l’erreur d’attendre de l’art qu’il nous donne le vrai. Mais peut-on s’aimer comme singe et guenon ?

On doit traverser l’épreuve de la réalité (des réalités), certes ; et, sans en percevoir tout, on prend position : ce que l’on veut que la réalité soit, et en même temps ce que l’on veut combattre dans l’illusion. En d’entre termes : ce que l’on demande à la réalité. Ce n’est pas une conciliation, un statu quo, ou cette « résilience » qui remplace hypocritement le mot « résignation », surtout pas, c’est une sorte de lutte permanente qui nous rend plus vivants : la matière vaut seulement d’être maîtrisée, les conventions valent seulement qu’on les mette à l’épreuve du doute et du feu (ce serait alors comme l’utopie d’un couple qui élabore ses propres lois au monde).

En quoi consiste donc ce curieux sentiment ? Il procède autant de la présence immédiate de l’aimée que dans la faculté d’expansion, de signification, d’association, de création, d’imagination en son absence comme en sa présence. L’idée ancienne d’un envoûtement ? Non, pas une emprise étrangère : une arborescence qui se crée, se développe, se situe au monde et s’en imprègne et ne s’y confond pas. Un « être », en somme. En mémoire me revient ici même l’emblème de l’arbre-source que j’avais si souvent esquissé au crayon ou au pinceau au cours de mon adolescence.

Si ce phénomène ne se produit pas mutuellement, c’est très rarement vivable ensuite, tout cet univers qui va empêcher que l’amour soit une réalité incarnée. Il faudrait qu’il se construise dans la relation elle-même, mais ça ne peut se faire qu’en luttant ensemble contre aliénations. Mais quelle patience faut-il pour en arriver là ! Quelle confiance ! Non pas de la présomption (même s’il en faut toujours un peu : présumés amoureux comme présumés coupables ou innocents). Ce qui nous rapporte à cette valeur en apparence désuète : l’honnêteté (avec soi-même, pour déjà se défaire des cordes qui enserrent notre ego, peurs et comptes à régler). Il faudrait passer par le psychanalyste pour chaque amour (et non pas le confesseur qui présuppose qu’on a commis une faute) : pour régler nos comptes avec notre passé, avec les autres, avec nous-mêmes.

Alors quoi ? La force d’un mystérieux « bonheur » d’être là l’un avec l’autre et qui suffit à la réalisation concertée (concertante) de l’ensemble d’une vie commune, de deux vies mêlées ? L’idéal ne suffit pas, le sexe non plus, les affinités non plus, l’intellect non plus... tout doit y être. Ou rien de tout cela, autre chose.

 

Tout savoir sur l’amour serait-il possible qu’il resterait encore à le vivre.

 

Il devenu sans doute très tôt embarrassant d’écrire sur l’amour sans tomber dans les banalités les plus rebattues, dans la fantaisie mièvre des courriers du cœur, dans le ridicule des Traités savants. Disons que dans les pages d’un ouvrage sans genre précis, « dé-généré », comme celui-ci, on peut s’offrir le loisir d’une causerie perspicace à ce sujet : mais l’amour n’est pas intelligent, il cumule toutes les imbécilités pour vous nouer puis vous décérébrer : superstitions, mensonges, instincts égoïstes... Et rien ne peut empêcher le revers de dépit et d’ironie qui me vient à la lecture de cette espèce de « philosophie » que j’ai improvisée.

 

Comme beaucoup d’adolescents, on commence à écrire à cause des filles, et pour elles. On comprend assez vite pourquoi l’amour mène à la poésie : entre réalité possible et effective la poésie nous fait découvrir que le mot recèle un pouvoir où l’on reconnaît toutes nos craintes et nos espoirs : espoir d’être aimé (et donc de pouvoir aimer), et peur de ne rien pouvoir faire contre la libre indifférence de l’autre. On est encore loin de savoir que la vraie question consiste à savoir aimer. Dans ces poèmes d’amour de notre jeunesse, dans ces affres du désir réprimé mêlé aux plus inouïes aspirations d’une communion platonique, ce sont les chants les plus anciens que l’on entend vibrer, ce sont les idylles pastorales, ce sont les chansons galantes, ces philtres de mélodies et de mots, dont on attendait que les sonorités et les effets sémantiques séduisent, charment, suscitent un désir irrépressible. Mais on s’aperçoit, après quelques désillusions et amertumes que les talismans de la galanterie littéraire répondaient bien davantage aux conventions, aux négociations du désir policé, aux intérêts et aux mensonges de la moralité plutôt qu’à l’intention réelle d’inventer un langage créant ou récréant l’amour.

Si la conviction, l’empathie, le désir qu’on voudrait produire chez l’être aimé s’avèrent beaucoup plus déterminés par les archétypes et les constructions égocentriques de chacun que par l’inspiration poétique considérée comme une espèce de preuve d’amour, et s’avèrent beaucoup plus subordonnés aux contextes, aux arrangements les plus concrets qui soient qu’aux inventions qui cherchent à en explorer les mystères, les dangers et saisir les subtilités, on découvre en même temps « l’alchimie du verbe », la mythologie des signes, la surréaliste beauté des mots, la seule beauté qui ne se fasse pas payer pour être dévoilée ; on ne veut alors plus écrire à quelqu’un, mais à tous, et la meilleure façon pour cela étant de n’écrire à personne.

Finalement la poésie profite des premières amours pour savoir à qui elle a affaire.

Puis, elle s’enfuit aussitôt pour les médiocres, ou bien elle reste et jette dehors le prétexte amoureux pour conduire à beaucoup mieux que cela : la poésie elle-même.

Erreur de trop penser à plaire avec les mots, et donc des mots qui n’en restent pas à des recettes de séductions rudimentaires : les « filles » ne pouvant entendre que les mots attendus, les mots-de-passe pour vérifier les garanties conformistes que l’on doit se montrer capable d’utiliser, mais surtout, pas trop de mots aux profondeurs et enjeux (...) En somme il s’agit de savoir leur parler plutôt que de savoir parler, ce qui n’est pas du tout mesuré de la même manière ni même placé au même endroit dans le cerveau.

Sachant qu’elles ne seraient pas à la hauteur de ce qu’elles semblent susciter chez les poètes, elles préfèrent le garçon plus conventionnel ou d’une plus rudimentaire virilité, et peu pourvu d’intelligence – le bad boy de l’adolescence, puis le gendre, puis, pas toujours beaucoup plus tard, l’amant, de préférence lui-même fortement ligoté par le mariage, afin d’éviter les dérèglements fâcheux d’un excès d’exaltation passionnelle.

 

J’ai souvenir de femmes dénonçant chez des poètes, ou d’autres artistes, comme une tare, le fait, assez fréquent, de ne pouvoir fréquenter, voire aimer, voire vénérer, que des putains (incluant bien sûr parmi elles toute femme artiste, à l’exception des femmes qui écrivent, semble-t-il) : ce sont tout simplement les seules femmes assez honnêtes pour afficher leurs tarifs (les autres faisant payer après, et au doigt mouillé – c’est bien le cas de le dire), ce sont tout simplement les seules femmes qui ne font pas semblant d’être anticonformistes car elles sont avant tout aux prises avec l’esclavage (le vrai) et connaissent la valeur de la liberté au lieu de la confondre avec l’égoïsme et le caprice, ce sont tout simplement les seules femmes, surtout avant la fameuse libération du sexe faible, qui ne soient pas d’insupportables petites bourgeoises qui relèvent leurs jupes si elles y trouvent aussi le luxe de la trahison – revanche sordide de leur asservissement conjugal, revanche qui ne les élève pas... ou pas plus haut que leurs fesses.

Et nous parlions du premier grand amour ?

 

 

La Fiancée de Passe-Muraille (rêve juvénile)

1985

 

Nous sommes presque tous les élèves du Lycée Saint-Charles réunis dans cette grande salle de théâtre. Dans le coin jardin de la scène est dressée une longue table, non pas pour un banquet mais derrière laquelle se tiennent assis, parfaitement immobiles, cinq hommes en petits costumes étriqués noirs. Sans doute s’agit-il de jurés. Ont-ils déjà parlé ou vont-ils le faire ? Tout le plateau, le mobilier, le fond, est couvert du même velours rouge que les rideaux de scène. Le moment paraît très solennel. Pas un bruit. Je sais que cette pièce que l’on joue expose l’exemple édifiant d’un Roi. Je dois changer de place, car je suis importuné par un comédien qui vient d’apparaître sur ma droite, très proche de moi, et qui tend et agite d’une main un long couteau d’un air menaçant tandis qu’il tient dans l’autre main un énorme calice d’or sur lequel est gravé la croix du Christ. Je vais vers les fonds des tribunes et m’installe dans un fauteuil se trouvant non loin de Juliette.

Tous les comédiens annoncent à l’unisson qu’ils vont interpréter un célèbre chant royaliste. Quelques élèves commencent avant eux. Le chœur s’amplifie rapidement, les comédiens sont tous debout pour chanter : scandale pour les uns, immense joie pour les autres. Je suis outré par cette tournure que prend le spectacle. Une fille devant moi se retourne et dénigre ma réaction. Je lui adresse la parole : « On chantait et cinq mille d’entre nous mouraient de faim. » Mais elle me rit au nez avec une insolence propre aux gens de sa naissance. Je réplique : « Tu as l’air singulièrement intelligente. On va régler ça tout à l’heure. » Tout dégénère soudain dans la plus grande confusion : de nombreux élèves s’attroupent et se serrent autour de nous. La fille commence à changer de visage.

 Juliette s’est levée, elle me rejoint mais l’autre l’agresse, lui prend des mains son parapluie et la frappe. Cris et bousculade. Juliette s’enfuit par une soudaine trouée dans la foule. Je lutte avec acharnement pour enfin récupérer le parapluie et je m’enfuis aussi, par la même porte ouverte qui donne sur le pied d’un grand escalier en arrondi où Juliette s’est assise. Elle ne me dit rien, épuisée, amorphe, les yeux mi-clos. Quelques personnes non loin de nous, dans le hall qui n’a pas été envahi par le public déchaîné que l’on entend même plus, parlent bas, semblent se concerter, sans doute sur son état de santé. Je la relève et la conduit vers la sortie du bâtiment. Dans une cour d’école, qui ne ressemble pas à celle de notre lycée, nous allons nous assoir sur un banc. Elle respire mieux et ouvre ses yeux noirs et brillants. « Tu n’as pas pris la lettre. » me dit-elle. Je me lève aussitôt et je fais quelques pas vers un préau : sur le sol se trouve en effet une enveloppe ouverte. Je la ramasse et lorsque je me retourne je vois Juliette debout, plus loin, vêtue d’un long manteau de fourrure sombre et épaisse, elle porte des lunettes noires, et elle résiste à quelques personnes qui l’entourent et la retiennent alors qu’elle s’agite de plus en plus, pousse des cris et semble proche de la crise de nerfs. Je montre la lettre et on la libère. Il se produit alors un phénomène dont l’extraordinaire plaisir me réveille : nous traversons le mur pour passer dans la rue.

 

 

 

Lettres d’amour et amour des lettres.

 

Genre de formule qui sévit chez les agrégés, et donc souvent dans ces études didactico-littératuralistes et pédagogiales dont les experts distingués vous dégouteraient de l’écriture littéraire si vous ne les regardiez pas avec le salvateur recul qui vous en donne une juste mesure, celle de la petitesse des technocrates : « Roman d’aventure, aventure du roman », « Langage de la folie, folie du langage », « Poétique de la poésie et poésie de la poétique » « Peur de mourir et mourir de la peur », etc. « Connerie de la vanité et vanité de la connerie »... Les mots offrent aussi en cadeau pour les imbéciles, une abondance tumorale d’infertile inspiration, ou plutôt transpiration.

 

L’acte d’aimer est un acte gratuit si l’on jette son dévolu sur une inconnue. Non qu’elle doive être tout à fait inabordable, mais toutefois suffisamment éloignée de vous pour que se réalise cet étrange identification de l’être aimé sans que rien ne vous conduise logiquement à cette personne, à part le hasard de l’avoir croisée, ou, mieux, aperçue fugitivement. Savoir si dans ce cas la cause revient plutôt à soi-même (un propre fantasme qui veut se réaliser), ou plutôt au seul effet d’une beauté visible, ou encore à un destin tout tracé, et autres superstitions de midinettes, cela ne vaut rien en regard de la beauté de l’intrigue et de l’étonnant enjeu qui soudain vous saisissent.

Comme pour le témoin d’un événement évidemment exceptionnel, agir devient impérieux, une injonction à rendre compte, héroïque et urgent devoir. Cette révélation lumineuse, dans le monotone quotidien, l’ordinaire insensibilité des instants qui s’oublient, ne peut demeurer ignorée par celle qui en fut la source, à tel moment, à tel endroit. Et à partir de là, la mission du messager (aux pieds juvéniles maladroits) envers celle qui ne doit plus ignorer la divinité de son visage, de tout son être !

L’enlèvement et la séquestration ? Le meurtre mystique ? Tout cela et rien de cela : ce qu’on a coutume d’appeler un « être » ne s’appartient plus, soudain, dans un instant d’illumination où le voilà devant nous, et il ne nous appartient pas davantage, mais il se dévoile, il s’illustre dans un destin requérant le sacre de cette sorte de Haute Fiction qui s’empare de lui corps et âme. Le seul acte de nature adéquate ? L’acte de langage, l’art de la formule : la missive. Poésie non pas galante, surtout pas pour séduire, exciter la curiosité, faire mouiller de vanité, mais une poésie fétichiste, démente, imbécile même, qui fait donc peur. Lettre poétique pour célébrer, beauté d’une cause perdue.

On pourrait y reconnaître aisément quelque psychopathologie plus ou moins sordide. Mais si l’on soignait toutes les folies, l’art disparaîtrait. L’être mystérieux et fécond de l’invention poétique supplantait d’emblée les attraits de ces jeunes filles et de ces femmes. J’ai fort heureusement pour moi appris à écrire avant que d’apprendre à aimer. C’est l’écriture qui m’a toujours sauvé des miasmes et des pièges amoureux.

Une maladie ? Laquelle ? Lui préférer l’art d’aimer ? L’amour n’est pas un art. C’est l’art qui se révèle seul digne d’amour, de vie et de mort. Le reste n’est que pouillerie et marchandage des ordinaires instincts : puérilité d’une espèce humaine dont les basses et prétentieuses valeurs du gain et du plaisir font avorter l’éventuel progrès de l’esprit.

Ces lettres, écrites et modifiées cent fois dans les fièvres des nuits d’insomnie (on ne peut pas dormir avant le dernier mot), comme ces insomnies des alchimistes au milieu de leurs chimères et des essences volatiles de leurs œuvres, arrivaient entre les mains de femmes inconnues (bien souvent plus âgées) ou de jeunes filles dont les fluctuations hormonales empêchaient toute faculté d’intelligence pour les événements de sauvage poésie.

Un certain nombre de créatures ont ainsi reçu, à Orléans, dans les années 80, quelques lettres ineptes qui leur attribuaient d’étranges pouvoirs surnaturels, énonçant avec une clarté de formules cabalistiques, les incantations d’un illuminé se jetant à leurs pieds divins.

C’était plutôt drôle et innocent, finalement ; mais ce fut toujours aussi exalté qu’absurde. Noblesse poétique oblige.

 

Remuons la poussière, tentons de faire un peu le jour sur les faits, et si possible en respectant une chronologie au plus juste. Et déjà, nous écartons les lettres/poèmes dont les intentions séductrices ne pouvant guère faire douter d’atteindre l’objet convoité.

Comme nous ne compterons pas les jolies poésies dictées par la Maîtresse pour la fête des mères, même si ma mère a toujours été la femme de mon premier mariage... J’ai donc été trois fois mariés, et non pas deux.

Un premier prénom: Sylvie. Là, comme l’on dit, il s’agit de celle du premier amour (quand nous ne sommes plus dans les amours enfantines), et dont on n’a presque rien oublié. Inaccessibilité garantie : devant passer son Bac alors que j’étais un petit de Seconde, fort turbulent et fréquentant, parallèlement aux « bonnes familles », les pires morveux enfants gâtés d’une bourgeoisie plutôt nomade, bougeant au gré des profits rapides et aux caprices des risques fiscaux ou même des courriers de tribunaux. Toutefois, mes dérèglements de cancre inventif trouvaient en cette fille de Notaire de Sully-sur-Loire, une divinité aux yeux noires, aux charmes discrets, mais dont les courbes et les avantages ne pouvaient être promises qu’à des mains déjà bien formées à la captation des gains et à la caresse des féconds placements juteux. Elle pensait vraisemblablement, pour ne pas défaillir aux principes de son rang, aux manières de concilier le bon choix d’un gendre et le bon droit intime mais prudent de ses plaisirs. Elle reçut quelques ardentes lettres d’un fou, que sa peste de petite sœur, Aude (non pas aux « bras blancs » mais plutôt à la cervelle de fiel), avait ensuite lu à deux de ses amies comme objet de subtile raillerie.

Mais auparavant... un autre prénom très 1960-80, Sophie. Et il me faut même distinguer celle-ci des trois autres du répertoire. Un peu d’ordre dans tout ça ! Cette mignonne brunette aux yeux clairs (‘faut dire, aussi !) avait produit sur moi l’effet dont la nature spécifique peut valoir une brève définition : une identification immédiate et visuelle, confirmée par une courbe singulière dans les gestes, un rythme et une légèreté de la démarche et une tessiture de la voix. Ces caractéristiques se retrouvent toujours, mais ce qu’il importe d’observer ici, c’est l’inscription instantanée de cette identité toute formelle dans un monde symbolique, et donc dans un enjeu poétique bien plus qu’amoureux ou érotique.

Aussi, dès l’été, la demoiselle reçoit une lettre ; au style plutôt simple, par souci de considérer les attentes probables d’une lectrice de 13 au 14 ans. Après tout, j’entrais tout de même en Seconde ; il me fallait m’adapter... Hormis cette distance apportant une des conditions nécessaires à la systématique difficulté, la banalité pourrait ne pas justifier qu’on revienne sur les faits qui ont suivi, mais l’anecdote vaut sans doute un petit arrêt si l’on s’en tient à la fois aux précisions conservés par la mémoire et à la pertinence du scénario. La lettre, contre mes pronostics, reçut un accueil favorable et je m’en rendis compte dans un contexte où ma réaction n’est pas sans signification symptomatique : quelques jours après la rentrée, dans la matinée, je découvre l’existence miraculeuse d’une certaine Sylvie, envoûtante fille de notaire de province, et tout me porte à en faire la bourgeoise divinité de mon amour inspiré. Revenant au lycée en début d’après-midi, je remonte la rue des Grands-Champs et je croise les Troisièmes qui repartent du réfectoire du lycée pour rejoindre le collège, rue Stanislas Julien. J’aperçois la susdite Sophie, avec son habituelle acolyte, venant droit sur moi. Les gestes et les pensées décisifs furent accomplis par les deux protagonistes en quelques secondes : elle murmura quelques paroles à son amie, puis à deux mètres de moi, elle laissa démonstrativement tomber une de ses boucles d’oreilles qu’elle venait de prendre dans ses mains. Le bijou tombe à mes pieds, son regard se jette sur le mien, et... je détourne mon regard, je fais un écart de quelques pas pour éviter les deux obstacles à mon ascension vers l’entrée du lycée : la boucle d’oreille et la fille. J’ai juste eu le temps de voir l’effet de mon inqualifiable comportement : dans le regard, la posture, l’immobilité de quelques instants, à la fois la stupeur, la déception, la colère. Elle se baisse et ramasse sa boucle, j’entre sous le porche.

Je venais de choisir la plus inaccessible des deux créatures. Et c’est précisément cette délibération que je prononçai en moi-même avec une étonnante rapidité : au nom de celle qui valait plus que toute autre, je ne devais pas céder à cette facilité.

Outre la combinaison d’idiotie, d’ignorance (certes compréhensible) de goujaterie et de fatuité dans mon attitude, se révèle assez clairement ici la nature de cette sorte d’amour chimérique dont les « lettres » s’inspiraient, devaient s’inspirer. Ajoutons à cela (même si l’on n’y reviendra que plus tard, sans doute, on ne sait quand,) un premier jalon de duplicité dans l’évolution de mes amours : se vouer avec fièvre à un amour poétique et regretter en même temps le sacrifice des amours accessibles qui furent pour cela sacrifiées. Il n’aurait pas fallu d’expertise psychanalytique pointue pour voir qu’à partir de ce moment (et sans doute avant cela, mais sous d’autres formes) un arrangement serait indispensable pour éviter la paralysie et serait également très délicat pour que toutes les parties défendant leurs intérêts n’y perdent pas trop ! Heureusement que nous ne percevons ni ne comprenons pas tout et vite en nous-mêmes, sans quoi, notre ne serait pas un roman.

Une autre héroïne, Juliette P***, alors que les deux précédentes avaient disparu du mon horizon, eut aussi l’embarrassante faveur de devenir la Muse de ces amours de fou (observez la nuance avec « amour fou »). L’ensemble des ingrédients requis ne manquait pas à l’appel : carnation naturelle de porcelaine, longs cheveux noirs ondulés, régularité des traits, motif de la courbe généralisé à toute la personne, bouche de corail rose tendre et des yeux noirs. Et pour que la situation soit favorable : l’écart d’âge, cette fois-ci inversé, elle 13 ans et moi 17. On me dira : bien peu de distance ! Je répondrai : de mon temps, qui ne cesse d’acquérir l’honorabilité des choses antiques, les filles de treize ans que l’on côtoyait ne « sortaient » pas du tout. La lettre fut suivie d’une rencontre où tout ce que je lui exprimais, tout en étant sans doute flatteur, la plongea surtout dans une espèce de problème auquel elle sut seulement, et évidemment, répondre poliment, non sans une certaine écoute charitable, et auquel elle ne pouvait apporter aucune solution puisque d’emblée ce que je lui communiquais relevait d’une œuvre d’art toute faite, d’une petite saynète idyllique (picturale, musicale et poétique) où sa charmante personne, toute réelle qu’elle était, toute fantasque qu’elle eût été, ne pouvait s’adapter au rôle écrit pour elle – mais qui ça, « elle » ? Aussi, les jours passant, et voyant sa gêne, son inquiétude, je ne m’en approchai plus. Mais, quoiqu’il en soit, cette Juliette (fille cadette d’un médecin qui m’avait plusieurs fois vu en consultation), eut la délicatesse de ne rien trouver de pitoyable et ridicule dans une démarche que l’on pouvait aisément juger incongrue, voire malsaine.

La dernière petite folie du genre choisit pour se produire un moment qui n’eut rien d’anodin : l’oral de Français du baccalauréat. On a peine à croire parfois que notre existence ne soit pas une sorte de roman dont les chapitres signalent nettement leur achèvement et la transition vers un suivant, et non sans échos surgissant soudain à notre esprit au point que notre mémoire nous inquiète quelque peu. Je me suffirai de mentionner les éléments qui convergeaient vers les conditions favorables à l’effet déjà décrit ; dont, à présent que j’écris, la répétition me lasse autant qu’elle m’avait alors porté à vouloir quelque chose de plus. Une fort jolie (un élément)  rousse (un second), un prénom, Geneviève (et de trois !), une inconnue dans contexte impersonnel, peu pratique (couloirs des oraux du bac de Français). Mon meilleur ami, là par un heureux hasard, beaucoup plus sociable et beaucoup moins anxieux que moi, réussit à obtenir de la demoiselle un nom et même une adresse. J’en fus même un instant porté à me demander s’il n’avait pas d’abord joué la partie pour lui seul pour que l’effet soit aussi rapide.

Dernière lettre (restée sans réponse) et limite atteinte : ce qui sous-tendait ces gestes poétiques des amours chimériques (dont Nerval était un peu responsable) dévoilait de nouvelles dimensions, impliquait de plus complexes enjeux, et davantage de mes facultés. Et cela même à l’aube d’une période radicalement nouvelle : la liberté de ma vie d’étudiant.

J’avais distingué de plus en plus nettement la gratuité, sans concrète conséquence, de mon dévolu, et le besoin de poésie et de romanesque. Je ne cherchais pas « l’ivresse » quel que fût le « flacon », je ne cherchais pas non plus un simple prétexte à du narcissisme (qui se traduit peu par cette façon de s’exposer à la merci de l’autre), je cherchais à percevoir ce qui peut émaner des êtres comme malgré eux, voire sans eux ; ce qui produisait alors les intuitions, les mots, les formules, la phrase entre moi-même et le monde.

Voler des âmes avec une certaine forme d’amour, avec des mots et non pas avec des sortilèges, des envoutements et des pactes diaboliques... sujet possible de roman.

Sans conteste, j’étais sincèrement et irrationnellement amoureux, mais justement tout en suivant, peu consciemment, un chemin de signes, d’apparitions, de mystères qui n’avaient rien à voir avec une intrigue intéressée d’accouplement. Or, lorsque je bénéficiai soudain d’une grande liberté, l’année suivante, et avec les risques encourus (non sans une certain jouissance de l’imprévu et du défi), je pouvais ressentir, je peux me le rappeler à ce jour, mais sans en avoir alors une conception claire et formulable (heureusement), l’association, l’augmentation, l’articulation des ressorts passionnels et poétiques, contrairement à l’idée communément admise d’un passage du révolu vers le nouveau : un intérêt fort limité pour les habitudes et l’ordinaire qui rassurent souvent les couples, et les rendent même fiers, mais qui m’inquiétaient plutôt et m’écœuraient, une tendance à m’incendier le cœur très rapidement et violemment, de l’insensibilité en l’absence de contextes surprenants et qui fussent sources d’inspirations (quitte à créer moi-même, moi seul, ce contexte), et aussi, mais un peu plus tard, le devoir de combattre sans faillir l’effet désintégrateur du couple sur la matière intime, mais aussi étrange, et surtout vitale, qui est propice à l’inspiration.

 

L’accumulation de plans se combinant, s’attachant les uns aux autres, tout en faisant preuve d’une mobilité parfois imprévisible, semble, avec peu de doute, la cause des éprouvantes complications de la vie sentimentale ; de quoi conduire à de sombres tempêtes entre les femmes, les jouissances et les plus exigeantes aspirations qui ne quittent pas certains êtres, quoi qu’ils fassent comme compromis.

 

Puis vient un jour, ou « peut-être une nuit », le moment où l’amour se présente à la porte et vous déclare : « Fini de jouer ! Tu choisis ! C’est moi ou ça ». J’ai passé trente années à louvoyer sur le sujet... Car l’on ne quitte pas les amours poétiques, voire platoniques, pour emménager dans les amours prosaïques, voire érotiques, sans garder au moins des objets auxquels on tient. Il arrive même que l’on ne quitte jamais tout à fait aucune de nos amours vécues ou rêvées.

 

Le partage entre les formes d’amour et de désirs se négocie en chacun de nous avec plus ou moins de déterminisme, d’exigence et de lucidité. On en vient parfois à envier les amours simples (si simples que même l’amour y disparait sans faire de mal et de bruit), même fondées sur une communauté, une égalité, une immuabilité de l’idiotie.

 

L’amour est un terrain tellement propice à toutes les corruptions : les instincts, souvent déréglés car civilisés, et les mille formes du mensonge y trouvent leur plus complète et inventive complicité.

 

 

 

CASSANDRE

1974

 

(...)

 

 

 

 

 

CAMILLE

1992

 

Comme par reproduction de la dégradation chronologique de notre complicité, affluent à présent les souvenirs de tous ces intérieurs de l’ennui que le couple construit malgré, inévitablement, en dépit des moments de lucidité, des tentatives de diversion, d’évasion, pour se ressourcer, se retrouver. Peut-on s’évader à deux ? Et pour se retrouver… S’enfermer dans un autre lieu, ou même s’enfermer dehors, s’apercevoir que l’on reste coincé l’un avec l’autre, où que l’on aille. Le « couple »… Deux êtres ayant fait passer leurs mystères, l’instinctif goût de l’inconnu, l’imprévisible excitation que l’on sent à tout moment prête à la glorieuse bandaison et à la mouille incontinente, deux êtres alors rabaissés à cette mutuelle dépendance d’une mécanique de plus en plus lourde et grinçante, pour fabriquer de l’insignifiance, de la bonne conscience insipide, de l’intérêt calculé, bien pesé, du coït programmé, pour décorer la tombe des « rêves de jeunesse ». Le désœuvrement de quelques dimanches pluvieux, l’enfermement et la stérilité du quotidien qui nous immobilisent, l’un en face de l’autre, dans l’emprisonnement d’une mutuelle corrosion, physique et mentale. Elle constatait, comme Isabelle plus tard : « Notre amour change, il devient plus… un peu plus… Tu as remarqué ? ». – « Il meurt, c’est tout. »

Cet ordonnancement de la mémoire conserve donc l’empreinte de cette déchéance d’une expérience passée ; elle en parcourt à nouveau l’itinéraire. En effet, on retrouve le fil dans l’ordre des contusions, des traumatismes et des cicatrices que l’on a avait 

Mais cela commence dès le début, toujours - par quelques signes, que l’on remarque un instant et qui sont très vite oubliés, que l’on ne voit plus, alors que sans doute on serait à même de les percevoir si l’on était capable de les saisir, de les épingler et de les traduire. Puis ces signes se répètent, se font remarqués, s’imposent, prolifèrent, envahissent tout. C’est une maladie, un cancer. Gestes, paroles, manies, tournures d’esprit, contradictions, négligences, incompréhensions, mauvaise foi, disputes, trahisons. Et la guerre a commencé, on ne saurait plus savoir exactement quand, mais on ne peut plus en douter et cela ne connaît pas de remède.

Chacun dans une des deux pièces de l’appartement : elle dans la chambre, moi dans le salon (aussi bureau), cloîtrant avec tant de peine dans le silence nos cris de souffrance et de colère, de rancœur, dans l’atmosphère sépulcrale de l’hiver, sous le lassant bourdonnement de la pluie déversée sans interruption du ciel tout blanc, du ciel qui ne ressemble pas à un ciel mais à l’éternité des limbes. Nos deux êtres, qui nous dégoutaient eux-mêmes et d’eux-mêmes, pouvaient restés encerclés là pour toujours. L’ingratitude universelle et l’extinction sans salut de notre « amour » allaient nous réduire, nous vider, nous détruire enfin.

Nous n’avions plus à ce moment la force de poursuivre ce dialogue de sourd qui épuise le couple dans l’inutile compte des torts et des insuffisances sans cesse rejetés de l’un à l’autre, cette torture mutuelle qui accomplit la liquidation totale. On ne pouvait s’en prendre qu’à nous-mêmes, c’est ce que nous avions fait. Ensuite, le silence, le recueillement, puis les formalités de l’inhumation, le partage du maigre héritage.

Nos deux vies dorénavant s’excluaient l’une l’autre et ne pouvaient poursuivre leur chemin. Sans quoi, les concessions deviennent des privations, des amputations, des souffrances dont on ne peut tolérer l’injuste indignité. Mais je connais tant de couples qui vivent encore soudés parce qu’ils se sont rendus infirmes et dont les deux êtres sont devenus indispensables l’un à l’autre comme un sourd et un aveugle peuvent l’être.

 

Un jour, alors que nous habitions encore à Rueil, dans le grand studio (avant de ne plus que hanter, un jour, l’appartement du vieux Nanterre), une amie dont je n’ai jamais su l’identité (ou alors, sa mère… oui, sa mère) lui a téléphoné. Et Camille prononça à un moment donné ceci : « Oui, cette fois-ci, c’est sûr, c’est clair. » Ce qui a produit en moi un sentiment dont j’ai perçu la duplicité sans pour autant m’en inquiéter (jeunesse…) : excitation et satisfaction. L’excitation se suffit à elle-même et l’amour y trouve tout son compte, mais la satisfaction implique une forme de fierté, même d’orgueil, voire d’égoïsme, qui corrompt l’amour d’un objectif à atteindre, d’un projet, d’un plan dont les mesures sont dictées par l’ordre social comme familial. J’étais content de moi.

 

Faire l’amour comme on respire, tous les jours, et les nuits aussi, un peu partout… Là, on ne se pose plus de question. On écarte les voiles de la pudeur et des interdits civilisés parce qu’on sait très bien qu’ils sont le vêtement du désir, et parce que l’on a tout à y gagner.

Mais cette évidence du sexe, il faut à un certain nombre d’entre nous du temps pour nous apercevoir qu’elle est très souvent piégée : piteux arrangement avec notre solitude, alibi de l’égoïsme, exutoire, ou orgueil, vieux comptes à régler par contumace, besoin de pouvoir, chantage, et même, pour comble de fausseté, revers de la Vertu – « Constatez Messieurs, Mesdames, constatez Familles, constatez, hommes et femmes de bonnes mœurs et de raison : il y a outrage ! Il y a faute ! Ne me serais-je pas donnée, il m’aurait prise ! Et là, voyez son insolence de croire que tout lui dû ! – Mon petit ! tu t’es trop compromis pour avoir à présent des exigences ! Mon cul, oui, et dans tous les sens à ton gré, mais, tu as des papiers à signer. Tout n’est pas encore écrit, mais tu peux signer en toute confiance. Et si tu fais ta mauvaise tête, fais attention, il pourrait même être question d’amour, si tu n’es pas gentil garçon. »

 

Faire l’amour comme on respire… Mais est-ce aimer l’autre ? On comprend, un jour, que la question est caduque.

N’est-ce pas plutôt, alors, la seule jeunesse qui jouit d’elle-même ?

La jeunesse. Elle ne te refuse rien pour l’amour. Elle n’est pas ce qui fait exister l’amour.

 

 

Non. Pas d’évidence du sexe. Sans quoi, peut-on trouver cela excitant ?

 

 

 

 

"LA GIOVINEZZA. YOUTH."

 

Ce film de Paolo Sorrentino atteint sans aucun doute la beauté (La Grande Bellezza) dont il fait son sujet dramatique. Mais cette beauté, on voit l’œuvre la chercher, exposer notre humaine aspiration vers elle, sans pourtant parvenir à nous la faire nous-mêmes toucher. Nos sens sont trop intelligemment ordonnés par la construction relationnelle des personnages pour que de la préoccupation, visiblement poignante, de ceux-ci autour de la Grande Beauté – Nature et Art ensemble réalisés – captive nos sens et nous emporte. La seconde fois que j’ai regardé ce film, j’ai pu à la fois être davantage touché, saisi, et mieux cerner ce qui décidément empêche le sentiment en moi, ce qui résiste irréductiblement à mon adhésion, à mon accueil de l’émotion qui est montrée. L’esthétique du film joue contre le sentiment de la beauté qui devrait nous captiver. Sans doute le film ne résout-il pas cette insuffisance, cette douteuse perfection de l’art envers lesquelles ces personnages d’artistes vivent leur désillusion, leur rancœur, leur regret, leur vieillesse. Parce que la beauté ne saurait être qu’innée ? Sans raison ? Sans mérite ? Sans appel ? Sans pitié…

Mais l’on peut douter aussi que cette belle œuvre connaîtrait elle-même la déception artistique de l’émotion qu’elle met en scène et incarne dans les personnages. Le dénouement est assez clair : l’émotion doit être la quête de toute création artistique, et le compositeur, au prix du suicide de son ami (qui a fini son destin d’artiste et donc doit disparaître, mais en faisant frémir l’autre, son alter ego), accepte de rejouer, de refaire retentir, revivre et partager ses Chansons simples. L’œuvre est première à l’émotion, sans quoi l’émotion est avortée dans l’immédiateté de la jouissance. Mais le film démontre ce qu’il n’arrive pas à susciter par lui-même, par son image. Parfois le musique vient même au secours de cette image. En somme, on voit trop bien venir les « belles scènes », les « scènes fortes », et celles-ci sont trop longues, trop soulignées : la naïade, Miss Univers, qui marche dans la piscine, le moine bouddhiste qui lévite, les rôles féminins qui resurgissent devant le cinéaste halluciné... J’en viens à penser que Sorrentino doute trop de lui-même et souligne ce que la sobriété, là où justement les enjeux dramatiques et philosophiques sont déjà très forts et prégnants, devrait régner.

Pour émouvoir au cinéma, surtout quand l’intelligence est au rendez-vous, il ne faut pas trop mettre d’émotions sur l’écran. Le spectacle de l’émotion produit un artifice qui refroidit le spectateur, sauf s’il est vulgaire. Donc, Paolo Sorrentino cherche à toucher un trop large public, il a tort.

Seule la simplicité pourra le libérer de ces défaillances.

Cela dit, j’aime ses films pour la beauté et l’intelligence de leurs défauts.

 

 

 

Le petit démon de lucidité veillant toujours au fond de ma conscience incurablement inquiète savait que ce n’était pas vrai. « Ce que tu vois, là. Ce que tu fais là. Ce que vous échangez comme paroles. C’est ça ? C’est pour de vrai ? Soyons sérieux ! »

On ne se voulait pas de mal… Toutefois, en sommes-nous sûr ?

Quoi qu’il en soit, en fin de compte, l’Intelligence a repris ses droits, avec l’intention d’en découdre avec nous, notre illusion tranquille : non pas celle d’avoir découvert l’Amours, non pas celle de la « jeunesse » (celle qu’on dit qu’il faut qu’elle se passe), non, mais l’illusion d’avoir érigé une cité radieuse alors que c’était un mausolée.

Les perturbations se sont multipliées, aggravées, étendues. Des blocages de plusieurs jours. Chômage technique des couples fatigués. Plus vraiment de cœur à l’ouvrage. Et des nuits blanches… plus du tout occupées à baiser, mais dans l’immobilité, dans une espèce d’insomnie funèbre, pour veiller un malade, en regardant de temps en temps s’il respire encore.

Il m’a semblé qu’elle m’aimait autrement que je ne le croyais. Il m’a paru qu’elle m’aimait vraiment. J’allais me retrouver à découvert : la métamorphose avait échoué, nous ne formions pas cette espèce de chose unique, de chimère à laquelle on peut en effet croire un certain temps. La chimère devenait franchement laide, par moment tout à fait répugnante, et allant se décomposant jour après jour. Elle se nourrissait de nous davantage qu’elle ne nous offrait de quoi nous épanouir. Et ce mot « épanouir » renvoie à ces croyances ridicules, ces remèdes de bonnes-femmes, ces livres du genre « Réussir son couple », comme « La santé par la méditation et les légumes », ou « Comment faire jouir votre partenaire », tout ce bazar calamiteux qui ne déroge évidemment pas au même désespoir de vivre en couple autrement que par la contrainte, sous quelque forme qu’elle en vienne à s’instaurer.

On ne savait plus quoi faire. L’un comme l’autre, nous avions voulu y croire et nous y avions contribué l’un et l’autre sans s’être assez bien entendu : non par naïveté, ou par égoïsme, mais parce que cela ne peut pas 

Hasard, circonstances, besoin de s’offrir le luxe d’y croire, de réaliser son grand film. On est tellement beau, c’est tellement fort, on est sûrement filmé.

 

Mais les arbres tout le long de la rue, que je regardais depuis la fenêtre de notre mansarde, n’étaient pas des images. Pendant qu’ils faisaient luire leurs bruissants essaims de feuillage, comme l’écho et le scintillement transposés, recomposés, suspendus, d’une rivière dans la rue, j’étais le témoin exclusif, à cet instant, à cet endroit, de leur existence, et je savourais ce temps présent qui nous entrouvre trop brièvement l’éternité, tout en faisant durer le goût de bois, de cuir et de feuilles automnales de mon cigare dont la fumée flottait devant la fenêtre et allait se disperser plus loin dans l’air. Je savais pertinemment que certaines impressions ne peuvent se découvrir que dans la solitude.

À cette même fenêtre, fermée, juste devant les vitres, je me tenais debout, regardant au loin dans des brumes déchiquetées, à travers la pluie dégoulinant sur la surface transparente et froide, une vague éclaircie, à plusieurs kilomètres de l’appartement clos, silencieux, éteint, sépulture nous vidant le cœur goutte à goutte, cellule de prison nous effaçant l’âme du visage. De ces exaspérants, languissants, mornes dimanches blancs qui menacent de s’éterniser.

Camile s’était trouvé un boulot, elle rencontrait tous les jours là-bas, dans ces cours d’écoles, ces couloirs, dans ces escaliers, ces réfectoires, dans ces classes qui sentent la sueur et l’idiotie, des êtres tous géniaux dont les traits si touchants d’ordinaire et sincère humanité embourbaient mon esprit d’une écœurante angoisse. Une chose étrangère, volatile et invisible, mais dense comme une brume, lente et tentaculaire comme la fumée des cigarettes, et qui s’exhalait de son corps, qui contaminait notre vie jour après jour. Ses récits assommants du petit monde scolaire m’ont rappelé que lorsqu’on commence l’école on en rapporte d’abord des maladies.

À peine avait-elle fini son repas vers midi, ou bien son café vers seize heures, qu’elle allait s’effondrer sur le lit. Il lui arrivait de dormir ainsi jusqu’au lendemain matin. Elle se relevait parfois quelques minutes, vers dix-neuf heures, pour boire un café et allait vite se recoucher.

Même lorsqu’on faisait l’amour, elle devenait maladroite, embarrassée, incongrue, lourde.

 

C’était fini.

Isabelle revenait et rien ne pouvait plus empêcher cet événement. Pourtant, n’avais-je pas décidé de ne plus dépendre de cette sorte d’emprise passionnelle, irrationnelle, qui m’avait dévasté ? Et j’y ai pensé alors, je me souviens d’y avoir pensé.

On sent que l’on peut aller là-bas, dans cet inconnu, dans cette folie : on nous met l’arme dans les mains. Comment s’empêcher de s’en servir ? On veut cette exaltation, on veut voir jusqu’où ça mènera.

 

Il faudrait combattre le feu par le feu, la fièvre par la fièvre, et par l’alcool, qui nous brûle au juste degré pour en finir avec l’idée incisive de perfection fichée dans notre ventre – désespérante, toxique, mortelle. Mais peut-on s’éteindre ?

 

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LA GUERRE DES GENRES

 

(...)

 

NUITS

 

(...)

 

"KALEIDOSCOPE"

1992

 

(...)

 

PÉRIPLES AU BORD DU TEMPS

Orléans, 1982-1986

 

(...)

 

LETTRE À UNE INCONNUE

 

(...)

 

MON PETIT DICTIONNAIRE DES IDÉES REÇUES (1)

 

(...)

 

LA COMPAGNIE DES FEMMES

 

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IRLANDE

1990

 

(...)

 

L'AMOUR À PARIS (1)

 

(...)

 

"LA FABLE DU LOMBRIC OMBILICAL"

 

(...)

 

ARCHIVES DE LA SORBONNE

1993

 

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LE BUREAU, LA CAGE ET LA SOURIS

 

(...)

 

TERRAINS VAGUES

 

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Romain CARLUS

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