Pièce n°1 : appartement inoccupé au 4 rue Sainte-Geneviève (Courbevoie)

 

 

Un choc sur le palier, comme celui d'un corps très lourd, ou même d’une dalle de pierre, fit trembler le plancher de l’appartement ; puis on entendit un éboulement, dans les escaliers. Réveillé en sursaut de sa méditation, d'abord stupéfait, immobile, il se leva.

Il ouvrit la porte : des objets sombres, des boulets terreux, roulaient entre ses pieds. Des pommes de terre. Il leva les yeux : Madame Barbarin, la vieille du 5ème, était là-haut, sur le palier supérieur - sa crasse la rendait toute grise dans la lumière pâle du matin. Elle baragouinait, en écumant un peu à la commissure des lèvres, en regardant les provisions éparpillées sur les marches ; d'autres choses tombées entre les barreaux de la rampe, déboulaient encore aux paliers inférieurs. Le fond de son sac avait crevé.

Il la regarda. : elle ne bougeait pas, les bras pendants, l’œil hébété ; tordue et ridée comme une coloquinte. Et tout ce bruit répandu là, qui avait démoli d'un coup la voûte, la chape de silence qu'il avait si patiemment cimentée au-dessus de sa tête.

Il baissa les yeux : à ses pieds se trouvait un gros fer à repasser, absurde sur le palier ; comme si l'on eût voulu s'en servir pour repasser le tapis cramoisi des marches et qu'on l'avait oublié là, témoin surréaliste. Il sourit, elle prit cela pour une amabilité, il dut l'aider à tout rassembler. Elle revint de son appartement avec un panier, descendit les escaliers ; ses genoux, ou l’on ne sait quoi, craquaient. Chaque mouvement qu'il faisait pour se baisser et se relever augmentait la vitesse et la pression du sang dans les veines de son cerveau. Il serait aussitôt rentré, si le piège ne s'était pas si vite refermé sur lui.

Bientôt allait se soulever la tempête d'une intolérable migraine, c'était certain, on l'entendait sourdre.

Ils entassaient en vrac artichauts, pommes de terre, poireaux, et par-dessus un paquet blanc qui avait perdu sur les marches deux crottins, qu'elle aime secs et qui étaient en promotion et que le jeune vendeur, parce qu'il est plus gentil que les autres, lui avait mis tout exprès de côté, et puis encore un paquet, rose fluorescent, de boucherie, avec des inscriptions bleues dans le style gothique et les prix inscrits au gros feutre, et qui avait laissé filer une flasque cervelle d'agneau, sanguinolente, étalée comme une méduse morte, là dans la poussière d'une plinthe. Elle la laverait soigneusement, espérait ne pas avoir à jeter comme ça la nourriture. Il voyait tout cela, entendait tout cela dans les moindres détails, rien ne lui échappait, il ne pouvait rien éviter, pas une parcelle de tout ce fatras, qu'il aurait voulu rendre indistinct dans son empressement ; mais rien ne l'épargnait. Il avait si loin quitté ce monde ; absolument rien ne comptait, et tout était à ce point réel...

Alors qu'il enfonçait le fer à repasser dans le panier, par-dessus les tomates qu'il écrabouillait, elle répétait encore tout l'événement, dans ses moindres détails, sans rien changer. C'était trop fort pour elle, il fallait répéter jusqu'à faire passer la chose, pratiquer la saignée autant de fois que nécessaire. Il était à genoux à côté d'elle, il aurait suffi de peu d'effort, de quelques secondes seulement, il l'étranglait sans que personne ne pût percevoir le moindre bruit, sans un cri, sans la moindre lutte, une mort silencieuse. En bas, la porte du porche grinça et se referma avec fracas. On venait. Des pas déjà qui grimpaient. Il fallait à tout prix éviter... À peine eût-il fini la besogne qu'il rentra chez lui, contenant mal un mouvement de rage, claquant la porte. "De rien Madame, c'est tout naturel ! Oui, bonne journée !"

L'oreille collée à la paroi, il l'écouta remonter et refermer derrière elle.

Il allait bien falloir trois aspirines.

Il n'en restait qu'une. Il ne tiendrait pas la journée. Et c'était dimanche. Il ouvrit la fenêtre de la cuisine, à genoux sur l'évier, penché en avant... la pharmacie était fermée. Il n'aurait pas le courage d'aller voir sur la vitrine l'adresse de celle qui était de garde et encore moins aurait-il la force de s'y rendre. Il redescendit. La fenêtre résistait ; il força ; les grincements des gonds rouillés lui limèrent les dents. Il dut donner des coups de poing pour l'enfoncer. Pour la moindre petite chose c'était toujours des complications. Il resta un temps immobile. Il cherchait au fond des poumons une issue, comme un rat dans une cage, un dégagement, là où sa respiration s'apaiserait... Il fixa des yeux le bout de son chausson contre la plinthe, il rendit son regard flou. Il fit sauter dans ses yeux ce ressort qui permet de glisser un peu hors des choses et de rester en suspens dans le flou, comme une barque enchâsse sa coque dans le sable.

Il revint à son bureau.

Une table de cuisine en formica, couverte de liasses, de boîtes inutiles, de cendres de cigarettes, d'un pot à crayons avec des ciseaux, d'un coupe-papier et d'un sous-main qui consistait en une pièce de buvard scotchée... Il ignorait tout de cette vanité des rituels de l'écrivain n'admettant d'avoir aucune idée de génie sans avoir en main son stylo-plume luxueux en forme d'obus, avec un sous-main en cuir usé, usé dès l'origine, sur un papier de telle marque, sur un bureau d'antiquaire ou, mieux, hérité d’un aïeux qui a produit des mémoires, un traité de cosmologie, d’héraldique ou de géologie. Il se souvint d'un ami, devenu journaliste, qui, le jour où il avait décidé d'écrire son premier roman, s'était équipé de tous ces ustensiles qui font l'auteur, n'attendant plus que le photographe timide qui viendrait éterniser sa pause en tenue de Prix Goncourt, devant son pan de bibliothèque, sa tête posée sur sa main gauche, le majeur sur la joue et l’index sur le menton. Eût-il décidé de se lancer dans le jardinage, il ne se serait pas équipé avec moins de sérieux et d'assurance... De cette assurance qui vient si facilement à ceux-là... Le roman fut écrit, publié, primé, on oublia le roman, on retint le prix et il trouva une place importante dans un journal, pour avoir contribué au tour d'un rouage de plus dans la grande machine.

Lui, il écrivait sur un papier quelconque, avec des stylos à billes bon marché et sur n'importe quelle table. Mais il avait essentiellement besoin de calme autour de lui, essentiellement. La difficulté du travail dans lequel il était trop loin lancé pour pouvoir rebrousser chemin, revenir à la rive sans se noyer d'épuisement, requérait toujours plus de tranquillité.

Il était assis, à l'écoute.

Et dans le silence, là dans sa pensée, sous quelque jour, transparaîtraient les mots secrets comme par l'effet d'une flamme au-dessus de laquelle on oblique un papier où l'on a écrit à l’encre sympathique. Il étendit les jambes, leva la tête... Le bout de son pied butta sur quelque chose qui roula sur les lattes du parquet : une pomme de terre alla disparaître sous le buffet en face. Trois autres étaient encore sous sa table...

 

 

 

 

Il fallait redoubler de vigilance. Il fallait être plus réceptif encore. Tourner son esprit dans toutes les positions, comme, pour un sourd, le pavillon d'un cornet qui cherche au milieu des bruits quelque voix encore indistincte, comme un micro à la recherche de la conversation secrète à surprendre derrière le mur d'une chambre, comme un stéthoscope sur la cage thoracique où bat quelque part au fond un cœur... Mais il ne touchait rien de solide... rien de cette chose-là dont il faut s'expurger... cette chose qui veut qu'on l'ait écrite, qu'on l'ait dite comme elle devait l'être, et qui lui tenaillait l'estomac, ou le cœur, on ne sait quoi au juste... cet organe que les rayons X ne voient pas entre nos entrailles, et qui se contracte pourtant, dans ces moments-là, du fond d'une poche obscure, cachée là où la lumière est absorbée, et qui semble tendre sa racine douloureuse du sexe jusqu'entre les poumons.

L'oppression, l'obsession de ce qu'il fallait dire devenait le cauchemar d'une autre écriture, d'une écriture qu'il n'avait pas encore, et cette main qui savait écrire ainsi n'était pas encore la sienne ; il ne savait pas où la trouver entre cet amas de chair, de membres et de ventricules dont il était fait et où le délire de cette recherche fouillait, en silence, entre de petits cadavres de la mémoire.

Il prit le stylo en main ; il posa la pointe sur le papier.

 

Ce fut comme ces espèces de coups de théâtre tragi-comiques, de ceux qui épinglent l'insecte humain sur la table des dieux qui rigolent : alors qu'il avait posé la bille du stylo sur le tissu de fibres chlorées et avait pressenti, entrevu, alors que déjà il entendait : la voix… la petite voix, le murmure… Ce fut bientôt un vrombissement, puis une vibration continue qu'il sentit sous ses pieds... puis un crissement, comme celui d'une petite roue qui tourne vite. Cela venait d'en bas. On s'appliquait à percer un trou dans un mur. Il lâcha le stylo, qui roula puis tomba par terre.

Il allait se faire du café. Le bruit s'interrompit. Il versa la poudre noire dans l'entonnoir quand le bruit reprit. Les murs de l'immeuble, il en avait fait l'expérience en emménageant, résistaient aux perçages. Il regardait les gouttes remplir le récipient. Il aimait ce moment où sort la vapeur et gargouille l'eau bouillante. La perceuse persévérait ; une fraise forant l'émail d'une dent et qui résonne dans tout le crâne. À la première gorgée de café, ce fut un remuement nauséeux qui répondit, du fond de son estomac, et lui donna comme un tour de clef dans la gorge. Il éteignit la cafetière.

Ses chaussures, son blouson, il claqua la porte ; il était dehors.

 

 

 

Les rues étaient désertes : Dimanche. Son carnet et un stylo dans la poche, il marchait vers La Défense. Il fallait éviter de chercher trop tôt autour de lui, dans les interstices inattendus d'une rangée de maisons, dans le détour d'un coin de rue, dans les décalages arythmiques d'un escalier, dans une fausse ombre, la source toute fraîche d'idée, le détail qui l'éclairerait soudain, le bond d'une phrase qui ferait enfin mettre le pas sur le terrain à conquérir... Simplement le plaisir de respirer dehors, dans la vaste érosion, l'évaporation indéfinie de tout bruit. Comme il l'aimait, cette sensation d'être là, bien réel ! Les pieds sur terre, les talons des chaussures cognant le trottoir avec une parfaite mesure, excitant un plaisir singulier dans les muscles de sa mâchoire, comme le suscite le fait de presser un peu des doigts la pâte moelleuse et bien cuite d'une génoise. Et l'odeur des murs froids et de la poussière urbaine. Pourtant, tout portait en soi une sorte de lointain, une sorte d'écho... Rien n'était tout à fait là, présent... Les choses ne pouvaient se compléter, même sous sa main le métal des rampes d'escaliers.

Ce ciel absolument blanc était sans aucun doute constitué de nuages, mais aucune ligne de ces nuages n'était quelque part visible, il pouvait tout aussi bien être parfaitement limpide, comme le ciel bleu - mais blanc. Et, au lieu de s'y heurter comme sur une neige gelée, au lieu de glisser dessus comme sur du verglas les yeux plongent dans un vide sans fond, sans frontière, si bien que toute couleur s'y désagrège aussitôt. Une blancheur faite de l'épaisseur de l'infini toujours plus loin évidée. Le bleu que l'on connaît n'est qu'un lavis, une toile de fond tendue avec des masses rampantes de nuages en trompe-l’œil projetées par quelque astucieux système.

Il avait déjà trop chaud sous ses vêtements, se sentait tout moite. L'ascension des escaliers raidissait ses jambes ; il montait encore et elles se pétrifieraient complètement, et dans un dernier élan dont il aurait la dernière force, elles se briseraient, et la partie détachée de son corps, à mi-cuisse, ou peut-être plus haut, au niveau des reins, vacillerait aussitôt en avant, tomberait, roulerait, dégringolerait les marches jusqu'au trottoir, en bas, devant les terrasses des cafés, sous les yeux dégoûtés des touristes et des parisiens paressant. Il arriva au sommet hors d'haleine, les poumons troués d'une cavité profonde où l'air aspiré disparaissait, dans un gouffre qui tiraillait son ventre, l'ulcérait à lui en donner la nausée. Il s'appuya à la grille basse d’un square. Contre le rebord du trottoir, dans le caniveau, un pigeon écrasé...

Et quand il poussa la portière, dont il observa en détail, sans aucune raison, comme pour s'assurer d'en pouvoir conserver le souvenir photographique, l'écusson circulaire signalant l'interdiction aux chiens "même tenus en laisse", il eut l'impression soudaine, inexplicablement, dérangeante, que ce n'était pas lui qui faisait ce geste et qui avançait là... et si ce n'était pas lui, où pouvait-il bien être à ce moment ?

Son cœur allait éclater, comme le pigeon écrasé, se répandre en vomissures de sang dans ses entrailles... Pour se rattraper il regarda sa montre, mit les mains dans ses poches, saisit le crayon dans l'une et le calepin dans l'autre. Il était revenu à lui, mais d'un seul coup, épuisé, comme si, dans le bref moment de ce malaise, il s'était écoulé des heures.

Le banc qu'il venait retrouver était occupé. Il fallait descendre d'un palier et s'emparer d'une autre place qui fût aussi bien isolée. Il passa successivement devant cinq bancs sans qu'aucun n’eût pu lui convenir. Et quand il s'assit enfin, bien que son corps fût tout à fait posé, immobile, il se sentit accablé de son propre poids encore une fois, puis encore et encore... Il s'enfonçait en lui-même, dans un mouvement décomposé à la manière des tableaux de Duchamp, où chaque fois des doubles de lui-même venaient s'asseoir sur lui pour l'écraser. Il ferma les yeux, afficha son indifférence, se rendant aussi froid, ténu et raide que possible, sans aspérités auxquelles ces doubles se tiendraient. Il les ignorait, rendant les parois de son corps parfaitement lisses, glissantes ; il les laissait tomber autour de lui, se briser en morceaux minuscules parmi les gravillons du chemin, à ses pieds. Il délestait ainsi son être de tous ces sacs de sable qui s'étaient modelés à son image.

 

 

Assis là depuis plus d'une heure, son accès de peur à l'entrée du square l'avait d'emblée pris au piège, l'avait acculé, poussé dans le fossé creusé pour lui, et maintenant, là au fond, il regardait sa montre. Et depuis, rien ne s'était laissé venir à lui comme il l'avait tant souhaité, comme il en avait pourtant pressenti la disposition : il attendait, regardait sa montre, comme lorsqu'on n'arrive pas à s'endormir, et l'attente ainsi comptée avait barré la voie, rayé l'espace, obstrué tous les passages de ses sens. Sur son carnet, il n'avait écrit que quelques mots sans fondement, ces mots que l'on écrit en désespoir de cause, pour ne pas s'avouer vaincu, ne pas rester désoeuvré et absurde, pour faire quelques signes avenants, montrer qu'après tout c'est très simple (juste quelques fractions de secondes et quelques traits agiles sur un carnet), pour engager cette conversation avec soi-même, avec cet autre-là par la bouche de qui viennent les réponses attendues, pour montrer l'exemple, pour que cet autre veuille bien suivre, veuille bien faire passer, transmettre, dans ce bouche-à-oreille qu'on promet de tenir secret ; promesse faite à une ombre, au coin d'un buisson, dans un square enclavé entre des tours de verres et de béton, le matin d'un dimanche d'automne...

Et rien n'était arrivé.

Il avait eu beau tendre l'oreille – et dès qu'il se tendait ainsi une foule nombreuse de choses diverses et amalgamées suivait le mouvement, comme tirée de ses intestins, toute collante et l'encombrant, le dégoûtant, l'empêchant par son vacarme et son agitation de distinguer quoi que ce fût venant de l'extérieur, de l'autre côté de la frontière, de la jalousie, de la grille du confessionnal où l'autre parlait sûrement déjà et dont il manquait tout, toutes les idées, toutes les suggestions, tous les conseils d'ami...

Il se sentait coupable, sale, de quelque chose d'indéfinissable mais d'énorme, comme d'un vice incurable, une infection chronique dont on ne peut guère que vider régulièrement le pus mais qui toujours regonfle. Il ne pouvait recevoir cela pour l'attente de quoi il souffrait pourtant le martyre et se savait un véritable mérite, une nature très justement adéquate. Était-ce vouloir saisir le temps, nu, à l'état pur ? Le surprendre au détour d'un lapsus, aussi net qu'on le capte dans la rapidité d'un réflexe, mais pas du tout fugitif : d'un seul coup ouvert comme le seuil stable d'une porte ? Mais aussitôt qu'il croyait s'en être rapproché, il se trouvait courir après quelque chose de très agité, suivant des courbes, des vrilles, des dessins tortueux d’un insecte stupide. Cherchant à se reprendre, à tendre un large filet pour assurer la capture, tâchant de prendre un peu de recul pour cela, tout en se tenant sur le qui-vive, il se trouvait entouré de tout un essaim de ces insectes. Il ne savait pas par quelle fausse manœuvre, par quelle maladresse, par quel traître détour il avait dévoilé et laissé sortir un tel déferlement où il se perdait à présent.

Des amas toujours changeants, s'échangeant leurs flots de souvenirs, confondant leurs natures et leurs origines, passaient devant ses yeux, déstabilisaient son esprit et s’en emparaient, le soumettaient à de multiples mutations et confusions des sens, des images et des idées. Hypertrophies irrationnelles, éruptions de tumeurs malignes, mélange polymère de toutes sortes de matières… Son cerveau devenait un monstre en cage, sans qu'il ne pût rien arrêter, dénombrer, identifier, toutes le formes se succédant, se superposant, se contaminant, se perdant. Une collection d'objets qu'il connaissait déjà, dont il sentait que chacun avait quelque idée, quelque sens, quelque indication à lui fournir mais qui bougeaient trop, préféraient ne pas quitter le soulèvement général avec lequel ils faisaient corps, à tel point que seulement semblait leur importer de faire monter l'émotion, s'emballer le cœur, se dépenser l'être dans une vaine combustion.

C'était alors l'énervement contre lui-même, incapable de se dépêtrer, puis la colère, l'envie d'en venir au couteau, et, finalement, une dérisoire, une honteuse impuissance, une lassitude qui lui donnait envie de pleurer. Seulement du bruit, toujours du bruit. Le ciel n'avait pour lui que ces ombres trompeuses à laisser paraître, grossir, rouler sur lui pour l'emporter et finalement le ramener, le rejeter toujours sur le même bord, sur le même banc de square, contre le ciment de ce parapet, blessé, esquinté, douloureusement sensible à tous les bruits qui l'environnaient, de plus en plus nombreux. Il n'avait maintenant aucun espoir de reprendre la bonne voie ; il n'aurait plus su dire de quoi au juste il s'agissait. Il s'en rendit compte : même s’il était là un dimanche, un brouhaha permanent de circulation, une rumeur invincible, peut-être moins forte qu'à l'habitude mais toujours impossible à faire taire, résonnait dans toute la ville, comme une machinerie du fond d'une gigantesque soute, l'écho perpétuel d'un mauvais rêve, un rêve de guerre que l'on n'arrive pas à oublier, une vieille maladie qui ne nous quittera plus jamais. Et contre ce bruit démesuré, à la fois lointain et de plus en plus proche, envoyant tout près exploser quelques scories - cette mitrailleuse d'une mobylette qui perfora en contrebas la rue, pour la rendre encore plus creuse et froide, et ce grincement de poussette qui venait vers lui... Contre cette monstruosité qui refaisait surface, qui allait toucher bientôt ses pieds, seulement le vide et sans fin le vide, ce ciel qui accablait les yeux, qui les désorbitait... Maintenant ce ciel était double, à double fond : alternativement une surface glaciaire tout à fait hermétique, très proche des arbres, et un vide sans limite, inconcevable, impossible. Tout cela, le jardin, la ville, ce temps, lui-même, devenaient impossibles. Il eut peur soudain que la blancheur ne l'effaçât d'un seul coup, d'un seul souffle d'air.

Il attendrait de voir tomber sur son bureau les idées, comme attirées par la lampe, se cognant à elle et s'immobilisant sur la feuille de papier - il n'aurait plus qu'à les épingler. Il se leva et rentra chez lui.

 

 

 

Une fois la porte refermée, fallait-il suivre un chemin particulier plutôt qu'un autre et qu'il exécute dans le seul ordre qui fût valable, selon un rituel fixé, l'ensemble des gestes qui précéderaient et amèneraient à l'écriture des mots justes ? Cette idée était fantaisiste mais elle avait agi sur lui. Il était comme nu, débarrassé même de la chair, la tête ouverte à la lumière crue d'un local aussi net, bien carré et vide que la cellule toute blanche et aseptisée, chaude et pure, d'un hôpital ; seul, face à la seule chose qui fût à faire, dans la droite réalité qui met l'ouvrier devant sa machine.

Il ne fallait rien remuer, ne rien bousculer dans les coulisses que son cerveau cachait en sous-sol, empêchant que quelque chose ne vienne faire intrusion, ne vienne là bruyamment au milieu encombrer le passage. Il n'y avait rien à craindre, toutes ces choses étaient loin maintenant. L'envie de se laver les mains lui sembla parfaitement convenir à ce qu'il était nécessaire de faire pour que tout se passe bien. Les mains sous l'eau, il sentait son esprit se purifier, se dégager enfin de tout l'inutile... Une tension véritablement musculaire, comme celle d'un homme en équilibre sur un radeau, tenait dans sa tête une sorte d'estrade donnant sur un horizon clair, blanc, où l'air était parfaitement propice à la floraison des précieux murmures auxquels son oreille s'éduquait. Mais des lames du parquet produisirent un son qui lui fit peur. Le radeau, fragile encore, sur lequel chaque pas était mesuré, extrêmement prudent, venait de craquer, de laisser voir entre les éclats de bois d'une fissure, un petit bouillon marneux, chuintant, clapotant, s'écoulant. Il allait tourner le robinet, croyant dans ce petit geste couper net l'importune distraction. Mais il songea juste à cet instant qu'il allait peut-être tout au contraire ouvrir encore plus la brèche... et l'eau, l'écume sale, tout cela coulerait encore plus, sans retenue. C'était tout bonnement ridicule d'en venir à de telles idées !

Il passa les doigts autour du vieil instrument cruciforme en laiton et le fit pivoter. Les deux tuyaux verticaux le long du mur, au-dessus du bac de l'évier, se mirent à trembler, avec un terrible ronronnement, puis des coups qui semblaient portés par un esprit frappeur dans les entrailles du mur, et un sifflement, un hululement d'âme torturée en enfer. Il en eut la respiration coupée : cela n'allait-il donc jamais cesser ? Comme on pouvait s'y attendre, le radeau se fendait de partout, se démantelait, et des torrents d'eau, de boue, rugissant, répandaient l'ignoble inondation. Il courut se rasseoir, de chaque côté ses mains s'accrochèrent à la table, il ferma les yeux, son visage tout crispé, plissé, comme celui d'un homme recroquevillé qui attend dans son abri, pétrifié dans son horrible statue de peur, qu'une bombe vienne le broyer.

 

 

 

Pourquoi s'énerver ainsi ? Comme c'était bien sûr prévisible, le bruit avait cessé, il n'y avait pas lieu d'être pris d'une telle panique. Ce n'était vraiment rien, juste une vieille tuyauterie. Tout rentrait dans l'ordre. Il s'était affolé. Il s'était exagéré les faits, il avait en grande partie tout imaginé : rien finalement n'avait bougé, tout était là, inchangé, immuable, calme, silencieux.

Il regarda sa montre : encore une heure de perdue, rien n'était venu. Et toujours, tout près, pourtant, quelque chose attendait, un fauve en arrêt, attendait de pouvoir bondir, rapide, précis, magique. Il pointa le stylo sur le petit papier de brouillon qu'il avait l'habitude de placer à droite de tous ses manuscrits, pour poser là en chantier les phrases les plus complexes à monter, ou pour entreposer les mots dont il savait qu'il aurait besoin mais dont la venue ne trouvait pas encore la juste circonstance. On n'imagine pas à quel point il faut se tuer d'efforts pour provoquer cette circonstance, pour écouter... Peut-on dire quand tout cela a commencé ? À partir de quand et de quoi ? À quel âge cela lui a pris ? On pourrait tout aussi bien dire que tout avait commencé dès qu'il avait appris à écrire, à parler, non, dès qu'il avait entendu dans le ventre de sa mère les échos sourds d'une langue inconnue, d'une chose étrange dont il apprenait d'instinct la divination, tout le sens caché, cette parole de Dieu sans encore le visage ni la signification des hommes, ce qu'est le monde depuis l'autre côté de la paroi de chair. Non, tout n'avait seulement commencé qu'à l'heure indue de son premier petit poème d'amourette. Mais là encore ce n'était rien puisque tous les adolescents alignent des vers insanes de cette sorte, sans suite. Il fallait en revenir au moment où il avait lui-même pu se dire "écrivain"... et se le dire ce n'était rien encore, puisque tant d'écrivains ne sont finalement auteurs que de bien peu de choses sinon de la répétition de cette même thèse-là : je suis écrivain puisque j'écris comme un écrivain, n'est-ce pas ? Et tout cela ne servait à rien. Peut-être cela n'avait-il donc jamais commencé.

Mais là, pour la première fois depuis qu'il avait écrit, devant lui, et cela au moins faisait date, démarquait d'une ligne un avant et un après, la page blanche était vraiment blanche. Elle était opaque, lourde, résistante : une entité, une chose avec sa masse, sa surface, sa luminosité, quelque chose de pur où il n'était peut-être pas possible d'écrire, comme une pierre si dure que rien ne peut s'y graver, y inscrire quoi que ce soit, comme de la glace qui tout de suite reformerait intact son miroir lisse. Ou bien au contraire, c'était une matière sans relief, plane, mais molle, une sorte de colle qui ne sécherait jamais et qui tout de suite se refermerait uniformément et ferait disparaître les creux, les empreintes, les signes que des doigts auraient voulu y marquer.

Il regardait fixement le rectangle tout plein de blancheur.

Il savait que quelque chose se produirait, mais seulement dans l'observance minutieuse des seules conditions le permettant ; à commencer par le silence, un certain silence. Il attendait... Il ne trouverait rien à y ajouter - et peut-être était-ce justement cette parfaite condition propice où, dans ce moment, tout paraît simple, d'une simplicité qui rend tout imperceptible : la pièce, là où il était, avec tous ses meubles, rassemblés là sans aucun souci de goût ni encore moins d'opulence, et dont les emplacements si familiers se perdraient, seraient distants de nombreux et variables creux obscurs, comme dans la somnolence, le démantèlement de l'espace avec celui du temps... et aussi son propre corps, assis à ce bureau - qui pouvait fort bien aussi être dans son dos, ou étrangement distordu de l'extérieur, à ses pieds, jusqu'à un lobe du cerveau... Il s'oublierait alors, s'épanouirait alors dans la vraie vie qui est de ne pas en avoir, dans le flux d'une énergie à la fois continuelle et alternative, comme une mort traversée qui se répète à chaque moment au point qu'aucun instant semble n'avoir passé encore. La page ne se tourne pas, elle se démultiplie en autant de feuilles noircies dans un intervalle qui échappe irréversiblement au temps. Lorsque tout est si juste que l'on n'a plus à savoir ce que l'on écrit. Mais c'était s'écouter d'autant, se fourvoyer encore que de croire justement en saisir le moment d'en être saisi.

Comme sortant d'un faux sommeil vain en s'apercevant, insomniaque, que l'on ne dort toujours pas, toute sa personne, à partir du stylo dans sa main inerte, depuis la pointe sur la fibre du papier, se reconstitua soudain entièrement. Il se voyait. Il se voyait si bien qu'il eut l'impression que ses yeux scrutateurs découvraient qu'on les avait cloués là sur une carcasse d'homme.

On avait quelque part allumé un poste de radio, grésillant entre deux fréquences qui se perturbaient l'une l'autre. C'était le voisin d'à-côté : il venait de rentrer, comme tous les soirs. Par sadisme, par sa grossièreté de sale engeance qui compte bien imposer sa prolifération sur la Terre, il mettait progressivement sa radio toujours plus fort. D'un bond il fut près du mur, colla son oreille ; c'était comme un ventre, un ventre possédé, habité par la Bête, l'Ennemi : borborygmes, grincements, coups, ricanements, couinements, crachats, blasphèmes... dans la chaleur, l'épaisseur intestine du mur. Tout cela témoignait de l'activité opiniâtre de tous les locataires, de tous ces immondes parasites qui rongent, copulent et défèquent sans arrêt et à grands bruits. Opiniâtreté usante, concertée... son voisin le premier, qui allumait aussi sa radio en pleine nuit : vice odieux ou rite obscur.

Ils étaient tous là autour de lui à le cerner, à le presser dans leur bruit, mâchant, tirant entre leurs dents ses tripes, aspirant et vidant son cœur comme un œuf cru.

 

 

 

Il venait de se rasseoir à sa table et avait posé la main sur le stylo, mais il regardait le mur. Il se voyait là-bas, trépignant devant cette paroi, tapant dessus des deux poings, comme un prisonnier dans une action inutile, un défoulement dérisoire. Cela devait avoir l'air si ridicule vu de sa fenêtre, vu du plafond, vu d'en haut.

Mais que lui importait ce que son imagination créait comme monstres et laissait sortir de sa basse fosse ? Le poste de radio n'avait-il pas, après tout, fini par se taire ? On en serait venu à croire que ce bruit venait du mur lui-même.

Il saisit le stylo ; cette petite intuition animiste spontanée semblait l'avoir inspiré, lui avoir glissé subrepticement un billet secret à décoder sans plus attendre. Mais il n'avait pas pensé à remettre le capuchon du stylo avant de s'être levé pour taper contre le mur, la plume était sèche. Il secoua plusieurs fois pour qu'une goutte d'encre tombe sur le buvard... Rien. Il dévissa. La cartouche était vide ; et la veinule de la plume sûrement bouchée par un caillot d'encre. Il fallait se lever à nouveau et aller fouiller dans le tiroir du bahut.

Lorsqu'il revint s'asseoir devant la pile de feuillets, lorsqu'il enfonça le petit tube de plastique, lorsqu'il revissa le stylo, une nouvelle bataille était engagée, un nouvel assaut, une nouvelle agression contre lui, contre ses pauvres forces, ses pauvres moyens, sa bonne volonté, sa fidèle obéissance, la persévérante abnégation à laquelle il donnait tout, toute son attention, toute sa sincérité... Il bondit, plus brutalement encore que la précédente fois, se jeta sur la poignée de la fenêtre, comme s'il étouffait et cherchait de l'air, ouvrit tout grand et se pencha si loin en avant qu'on l'aurait cru prêt à se jeter dans le vide : "C'est bientôt fini ce boucan ! Qu'est-ce que vous foutez là ?! C'est pas une cour de récréation ici ! " Les enfants, rentrés comme d'habitude de l'école à cette heure, se turent d'un seul coup. Puis ricanèrent. Il menaça de descendre, proféra des horreurs ; il les aurait éventrés dans une rage de sang, de sang et de cris, pour donner à la terre le silence éternel.

Il se retourna, cherchant sur le parquet, vit une pomme de terre restée derrière le fauteuil, contre la plinthe. Il courut la prendre, revint à la fenêtre et le jeta. Ils étaient déjà partis. Plusieurs fenêtres commençaient à s'ouvrir ; il ferma précipitamment la sienne.

Pourquoi s'énerver ainsi ?

Il rejoignit sa chaise, passant devant le téléphone, il en débrancha la prise.

 

 

 

La nuit tombait. Les quatre façades de l'immeuble qui fermaient la cour intérieure s'enfonçaient dans la terre, comme un puits, dans une froideur de caveau, une épaisseur, une obscurité d'humus entremêlant des racines où courent des insectes, ondulent des larves, sommeillent des cocons noirs. Et il végétait maintenant depuis près de deux heures. Depuis le début de cette maudite journée, une de plus, rien n'était venu. Regardant l'horloge, ses yeux descendirent, lentement, comme quelque chose dans une suspension liquide, et tombèrent dans la vase... La tablette en marbre du bahut... Il se décrivit chaque objet posé dessus, en tâchant de n'en venir encore à aucun mot... juste au bord, juste avant l'arrivée des mots... leurs ombres à peine perceptibles, comme de vagues ailes fantomatiques bougeant là-bas sur la ligne de l'horizon brouillée par une chaleur de sable... Il crut le silence enfin ouvert, enfin tout autour de lui, construisant comme un immense château, où il se serait perdu, y demeurant sans être compté pour aucun habitant du lieu, à la fois ici et absent.

Il songeait… Mystérieusement, mystérieusement et pourtant familièrement, toutes les choses, pour nous apparaître, sont comme revenues de leur absence, d'un néant profond, leur néant et peut-être aussi le nôtre, imperceptible, où elles ont dû s'exterminer, s'absenter, pour pouvoir venir à nous, vibrantes, colorées, vraiment là. Il ne regardait donc dans chacun de ces objets que leur passé... C'est peut-être bien là toute la richesse, tout l'or que cette alchimie fait surgir et ferait même surgir d'un tas de boue, d'une motte d'excrément sur laquelle tremblent joyeusement les mouches d'or...

Capter cette parole des objets juste à l'instant primal de cet effacement et de ce retour vers le monde, vers eux-mêmes, vers nous qui devons prendre au vol leur désir d'être regardés, pour qu'ils existent. Une chasse d'eau rugit et fit couler un long dévoiement dans le conduit d'à côté. Sa pensée, cherchant à concevoir, fut mêlée dedans, emportée dans le courant. Ils étaient rentrés, là-haut. On entendait leur télévision...

Son ventre gargouillait, il fallait manger, même s’il n’avait pas faim. Il fallait que cesse ce bruit dont il était lui-même la cause, le lieu.

 

 

 

Maintenant, tous dormaient.

Et toutes ces consciences éteintes, toutes ces consciences, une mer qui s'abaisse et découvre soudain, surgissant, un roc noir mystérieux et luisant, le monstre dont on ne connaissait alors que les légendes, toutes ces consciences se retiraient enfin pour faire apparaître l’œil brillant, l’œil d'iode du jour agité. Il allait falloir ne pas bouger d'un cil. Le moindre mouvement, la moindre seconde de distraction, ferait s'échapper aussitôt l'animal, ce qui seulement venait de poindre à l'horizon de plus en plus indistinct, ténébreux.

Il était sûr que le compte à rebours était lancé et faisait reculer régulièrement le temps toujours plus ancien, bientôt anéanti. Et à mesure que le temps s'inversait, allait jusqu'à sa source, s'annulait, comme il fixait des yeux l'ampoule jaune de la lampe sur le bahut, l'ombre, d'abord remuante comme un bouillon d'écume noirâtre, gagnait tout l'espace et le détruisait. Il sentait sa gorge noyée, diluée, dissoute dans une immensité, un immense goût de désastre... qui a tué d'un coup de grâce l'homme sur Terre : l'écho, il l'avait entendu, mais sourd... lointain fracas d'apocalypse. Stupeur, suprême stupeur. Silence.

Il lui semblait avoir les yeux ouverts alors que le seuil de la mort avait été déjà franchi. Des mots bientôt, des mots bas des morts allaient venir et se rendre audibles malgré l'ablation de ses oreilles que les ténèbres au tranchant glacial lui avaient coupées... Du silence allait parler... Il reviendrait pour mourir, mais dans la majesté d'un sacrifice de l'humanité, son être humilié ayant pris sur lui un tel sacrifice pour rapporter le Verbe en personne... Il lâcherait de sa paume vidée de sang l'or fabuleux... Bientôt, pour un peu, il n'aurait pas été plus étonné que cela de se découvrir lévitant à deux mètres au-dessus de sa chaise, flottant devant sa fenêtre. Il eut envie de pleurer. Il avait des fourmis dans les jambes. Il n'avait rien écrit, c'était un fait.

Que lui avait-il manqué ? Peut-être juste une seconde encore. Tout n'avait pas suivi.

Il se leva pour aller aux toilettes.

Mais sa pensée demeurait toujours dans la veillée d'un mort dont on prédit qu'il parlera.

Dans le même instant où il se dressa, un craquement dans ses genoux... qui en provoqua un autre beaucoup plus fort sur le parquet... Sous ses pieds se déclencha tout un enchaînement vertébral de bruits osseux jusqu'à l'autre bout de la pièce, contre le radiateur. Il s'immobilisa, à moitié penché sur la table, dans une position tout à fait inconfortable : il allait réveiller tout l'immeuble. Et le bruit de tous l'ensevelirait. Oserait-il aller jusqu'aux toilettes et - impossible ! - tirer la chasse d'eau ? Il faudrait bien céder, passer le cap, se redresser tout à fait, se dégager de l'espace protégé entre la chaise et la table, espace qu'il était hors de question de modifier ; surtout qu'il faudrait alors faire glisser la chaise et donc la faire grincer. S'exposer au risque d'une nouvelle chaîne de craquements, encore plus bruyants... Et rien ne pouvait laisser prévoir quel réseau de mines allait éclater. Il courut d'un trait jusqu'à la porte des toilettes en collant ses mains sur les oreilles, comme un otage court devant les balles qui fusent et traversent l'espace, le poursuivent. Il ne tirerait pas la chasse.

Il ressortit très lentement, referma la porte dont il avait heureusement graissé les gonds le matin même. Il mit, avec une extrême précaution, un pied devant l'autre. Il essayait de se faire le plus léger possible. Un grincement l'arrêta. Rien. Il prit une autre direction. À nouveau un grincement... Il appuya un peu le pied sur la latte voisine, pour vérifier la solidité de la planche, planche d'une passerelle surplombant l'abîme. Il décida de repérer et tracer sur un plan précis la topologie détaillée de tout son parquet, en notant par de petites croix les lieux des grincements, des craquements, des couinements... Il marquerait à la craie chaque latte à éviter, selon les angles d'attaque du pied. Il se mit aussitôt à la tâche, fastidieuse, mais qui était nécessaire et règlerait une fois pour toutes le problème de ses déplacements.

Vers trois heures du matin, il finit par s'effondrer sur le lit - un matelas de mousse à même le sol : le travail était terminé.

Sous le poids d'une crainte horrible, sa pensée s'effondra vite, dans le néant.

 

 

 

C'était devenu impossible. Il avait fallu creuser plus profond, s'enfoncer, ne plus revenir... Tous ces jours de lutte... Avaient-ils été inutiles ? L'envahisseur était en trop grand nombre, trop fort, trop bien organisé. Le tuer ? Le monstre, à peine la tête coupée, en faisait resurgir une autre de la plaie béante et sanglante, plus hideuse encore et qui, de ses bruits immondes et cruels, lui arrachait des bouts de chairs.

Une nuit sans dormir, à entendre le grincement d'une sorte de ferraille de torture, comme provenant d'une cave dont il avait en vain cherché la porte. C'étaient les voisins. Le châlit qui couine sans relâche, la grosse fille qui geint, le pénis qui racle le cuir... Il a bu et bu encore, pour au moins avoir quelque chose à vomir. Chaque couinement de cette chair s'enfonçant dans la nuit épaisse, nuit poisseuse, poisseuse comme un seau d'anguilles quand on y plonge les pieds, faisait remuer son squelette sous sa peau ; il avait peur qu'un os déboîté et tranchant ne transperce sa peau... On labourait son ventre à coup de pieu, son ventre toujours plus rempli de glaires... Il s'était levé, il avait frappé, tant qu'il en avait eu la force, contre le mur, mais des litres de sang coulaient entre ses jambes... Et les gerbes de bile éclaboussèrent le papier peint comme si le sperme de la bête mise en cage à côté de sa chambre pour le rendre fou ressortait maintenant par sa bouche.

 

 

Les boules Quies n'y avaient rien fait. Ce silence n'était pas ce qu'il fallait. Il fallait un vrai silence.

 

Les volets restaient fermés. Il avait calfeutré la porte avec des couvertures. Le petit grésillement de la lampe électrique lui provoquant des maux de tête, il écrivait à la lueur de deux bougies. Immobile, jusqu'à tomber de sommeil. Mais il était bientôt réveillé par de nouveaux bruits : le compteur ? Disjoncté. Il n'avait pas besoin d'électricité ; il laissait tout pourrir dans le frigo. La puanteur ne l'incommodait pas, mais glissait entre les jointures de la porte, malgré les couvertures, et stagnait sur le palier. On cognait souvent à sa porte - la sonnette ne fonctionnant plus. Les radiateurs ? Malgré le froid de la saison, il les avait fermés tous, car on les entendait parfois couler. L'eau ? Il l'avait fermée. Les voisins ? Les habituelles malveillances : une machine à laver mise en route en pleine nuit, une télévision ou une radio...

 

 

 

Les effluves nauséabonds gênaient toujours plus les locataires. Mais il ne fallait surtout pas se laisser distraire. Une concentration constante... Aller jusqu'au bout... Tout bascule, ils disparaissent tous, ils meurent tous... Et les beautés enfin luisantes, les mots qu'on ne peut pas écrire, après que toute parole aura disparu... En revenir juste assez en vie, juste assez de temps pour laisser sur le papier une trace, sur le papier griffé de sa main agitée par le réflexe pur sous la dictée divine. Il sentait son cœur de plus en plus fragile. Lorsqu'il en viendrait enfin à écrire, dire pour dire vraiment, son corps serait bientôt vidé, desséché et s'émietterait sûrement aussitôt après, en cendres.

 

 

 

Ils avaient crié derrière la porte.

Il était déjà si loin. Mais on le tirait, on le ramenait de force. Il était sorti sur le palier, pour en finir avec cette racaille. Sa tête, peut-être, les effraya. Sans doute était-il tout humide, froid, la peau attaquée par la moisissure des grands fonds terrestres, trouée, couverte de plaques mortes. Il ouvrit la bouche, n'entendit aucun son en sortir comme il n'entendait rien de ce que leurs bouches criaient, lorsqu'ils prirent alors tous la fuite.

C'était un piège, ils allaient tous lui retomber dessus, par en haut, rampant au plafond : il regarda en l'air, terrifié... Une sorte de grattement d'insecte, de termite qui s'approche, qui va sortir du plafond et va fondre sur lui... Il ne se trompait pas : ils allaient profiter de sa sortie. Et dès qu'ils verraient le trou qu'il avait creusé à leur insu dans la pièce de son petit appartement, ils le pousseraient dedans et auraient vite fait de le reboucher avec de la terre et des pierres, et ils recouvriraient sa tombe d'un tapis. Ils l'enseveliraient pour qu'il ne puisse jamais en revenir, ne jamais témoigner de quoi que ce soit, de ce qu'ils ont si bien rendu imperceptible, insoupçonnable sous leur vacarme, sous leur pullulation.

Combien de poètes sont ainsi partis dans les antres suffocants, risquant leur âme, leur santé mentale et physique, pour voler quelques paillettes d'or, quelques bribes de la terrible parole cosmique, quelques feuilles des tabacs hallucinogènes qui poussent à la crête des magmas de corps organiques, célestes et musicaux, et sont revenus pour trouver refermée sur eux la faille de terre qu'ils avaient dégagée de leurs ongles. On reste alors longtemps accroupi dans ce puits bouché, on crie, personne ne vient, les fruits cueillis pour tous les autres hommes pourrissent dans nos mains. Épuisé, on glisse alors dans les espaces bientôt irrespirables, la peau épluchée, l'âme délogée... fossile.

 

 

Il fallait entendre, dans sa parfaite intégralité, à la limite des sens humains, au plus lointain bord de son corps et de son âme, le silence, ce silence-là... Puis, le corps juste tenu au dernier réflexe d'une dictée mystérieuse, écrire enfin, vider les dernières gouttes de sang avant de s'effondrer.

Il fit basculer son matelas sur sa longueur et le glissa tant bien que mal jusqu'à la porte, contre laquelle il l'a plaqué. Rien ne parvient plus du palier, pas plus de la fenêtre dont il a bouclé les volets et calfeutré tous les interstices des montants. La fantasque palpitation de la flamme... Les murs où les noirceurs et la lueur courent si vite qu'on ne voit plus là d'hermétiques parois tapissées de vieux jaune-marron mais plutôt quelque chose d'immatériel, un cocon de brumes profondément enfoui dans un néant d'ombre, entouré de lointains. Il s'est assis, immobilisé, fixé sur la chaise. Il écoute, s'emplit le cerveau du ténébreux silence qui coule dans ses oreilles... Il serait bientôt tout autant à l'intérieur qu'à l'extérieur, sans entrave, les sens abandonnés, éponge dans l'océan. Et alors allait venir dans un éclair d'orage sourd...

 

Mais il respirait mal. Un soubresaut le ramena encore une fois à son bord de table, le rejeta sur le bois collant et puant du parquet : il toussait. Il fallait qu'il se nettoie, qu'il se purge, se purifie, se châtie...

Il écouta mieux, encore mieux.

Déjà il replongeait dans le silence ; rien par bonheur ne venait plus de l'ancien monde. Il arrêta son regard sur les feuilles toutes vrillées, gondolées, craquelées, coupées, de la plante qu'il n'arrosait plus et qui, devenue jaune pisseux, se recroquevillait, se mangeait, tombait en poussière dans son pot de terreau sec. Les yeux fixes, hypnotisés, étrécissaient leur vue sur un infime point, un petit trou sur une des feuilles percées ; et tout autour l'ombre grouillait, s'épaississait, de plus en plus cotonneuse. Il perdait littéralement la vue de toute chose, les yeux tout écarquillés... Il était là mais nulle part, éveillé mais peut-être déjà mort. Il crut d'un seul coup que son cœur s'arrêtait... détaché des poumons... un creux vide à la place... et les poumons soudain remplis de terre... Il entendit... comme un chuchotement, un murmure derrière une cloison... une cloison fine... en papier japonais... un vrombissement, continu, plus net, une fine chaîne de sons... Il ne percevait pas encore assez bien... Quelque chose encore s'interposait et empêchait sa mémoire, pourtant disposée, purgée de tout, neuve, prête, d’imprimer les formes à peine distinctes...

Une mouche... Une mouche. Un insecte grésillait dans l'air, grésillait, ne s'arrêtait pas, grésillait à n'en plus finir... Il avait pris cette mouche pour le murmure qu'il croyait entendre enfin... Il l'avait prise pour... ce qu'il cherchait... Il ne savait plus trop... Que cherchait-il ? De quoi s'agissait-il ? Il se leva d'un bond, la chaise tomba. Il courait déjà dans toute la pièce à la poursuite de cet insecte qui filait dans l'air avec une infernale agilité, un véritable don d'ubiquité, disparaissant tout à coup et réapparaissant ailleurs.

Quand il la tua, il crut l'entendre encore... Il devait y en avoir une autre... Il transpirait, respirait difficilement, se sentit mal... Il se déshabilla complètement... Il respirait un peu mieux... Quelle heure pouvait-il être ? Que faisait-il ?

Le vrombissement de l'autre insecte grandissait... Il se jeta sur sa table, il saisit d'une main le coupe-papier qui était devant le sous-main... Il le brandit devant lui, dans le vide... les lèvres découvrant ses dents, la mâchoire ouverte... Sans plus desserrer la bouche, il souffla les bougies. De l'autre main, il prit la paire de ciseaux dans le pot à crayons.

Deux pieux de métal très froids s'enfoncèrent, un dans chaque oreille... Il crut entendre hurler, mais un liquide brûlant, comme expulsé d'une coquille, d'un abcès qu'on perce, coula dans sa gorge, dégoulina aussi sur ses joues... Il eut encore la conscience de retirer les dards de fer qu'il s'était plantés.

 

 

 

Aucun doute qu'il était éveillé... Il ne reconnaissait absolument aucune de ces choses autour de lui, mais avec l'idée effrayante qu'il devait pourtant les connaître. Il était là et tout ce qu'il savait, c'était qu'il était tout à fait perdu.

"La tête me tourne..."

Déferlement, vacuum incessant de pensées dans son crâne. Impossible d'arrêter ce brouhaha : du bruit, toujours du bruit. Et vouloir l'arrêter, c'était encore du bruit.

C'était à présent l'enfer. Ses mains couvertes de sang séché. La tête pressée dans un étau. Comment la fragile écorce osseuse de son crâne pouvait-elle encore résister à ce traitement, à ces coups de béliers butant de l'intérieur contre son front, contre ses tempes, à ce déluge tournoyant derrière ses yeux tout durs ?

 

Titubant, secoué de spasmes qui lui donnaient d'extrêmes nausées, il était parvenu à sa salle de bain. Il plongea dans l'eau tiède dont il avait rempli la baignoire en grelottant sur le rebord d'émail. Il glissa.

Sa tête disparut sous l'eau, les cheveux se déployant à la surface comme une corolle végétale... puis coulant à leur tour... Il ouvrit les yeux... Une blancheur, d'abord fantomatique, se condensait, rafraîchissante, à mesure que l'air lui manquait... Il fallut respirer... Il ouvrit la bouche, l'eau s'engouffra, le pétrifia...

Silence.

Puis une immense chose lointaine fit alors entendre un écho... Le battement régulier d'un coeur qui n'était pas le sien... Il aurait voulu transcrire... Mais il était déjà trop loin...

 

Romain CARLUS

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Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

Les deux images ci-dessous indiquent, respectviement :

"En travaux" : l'oeuvre est en cours de traitement avant d'être entièrement publiée

"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

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