Journal de travail                                du 5 août au ...

pour... [Sans doute prévoyait-il de mettre à cet endroit le titre]

 

 

 

[Écrit en dessous dans une autre couleur - plus tard ?] : refuge? échappatoire, fuite... enfermement, cellule. Faire en sorte que les horizons se succèdent sans bouger.

 

 

 

Regarder ailleurs, faire semblant de ne pas savoir, comme si de rien n'était - comme si l'on ne s'y attendait pas. Et ces mots pour le moment craintifs se croiront protégés, couvés dans un endroit secret. Ils seront tentés de proliférer, rien ne les en empêchant, dans ce vase clos, à l'écart de mes yeux, même si je les tourne adroitement, vicieusement, dans tous les recoins vers l'intérieur. Ils n'hésiteront plus à faire leur travail, leur sale travail d'attouchements, jusqu'aux actes féconds... Le petit lutin - la Fameuse instance psychotique de l'écrivain [psychopathe - raturé : psychopattes de mon araignée au plafond] : comment est-ce possible ? ça s'est fait malgré moi, en mon absence, je n'y suis pour rien, peut-être même contre moi, eh oui! que voulez-vous ?! c'est ça le génie, ce divorce d'avec soi-même, ce mélange d'amour et de haine envers son art, envers son instrument de travail... les lecteurs raffolent de ce genre d'aveu - C'est pas moi, c'est lui ! Lui ! Le petit lutin au sourire énigmatique et qui garde toujours un œil fermé, un clin d'œil perpétuel de complicité [dans la marge : un personnage figé de livre pour enfants, de publicité pour des jouets, un nain de jardin malicieux] - Le fourbe ! Alors qu'on regarde ailleurs - que l'on fait semblant, il savoure d'avance l'effet de sa surprise, le diable sortira de la boîte - Attention le petit oiseau va sortir, pas un geste !

 

[Il est difficile d'estimer le temps qui a pu s'écouler entre des parties séparées par un blanc, et, souvent, un trait court]

 

Se promener, le nez en l'air, d'un air dégagé - toute cette aisance demande en vérité tant d'effort... vaine peine. La parole me presse, elle veut venir, ici, jusqu'à nous, posséder son cours, le lit où s'écouler - elle veut "être" enfin - c'est à l'intérieur qu'elle chuchote, qu'elle ânonne seulement encore... et décidément quelque chose la gêne, un embarras dont il faut l'extraire - il faudrait des tenailles, c'est à l'ombre, dans les coins de mes murs, qu'elle se rassemble péniblement, qu'elle cherche haleine, qu'elle cherche corps. Il faut veiller sur elle, elle pourrait oublier de respirer, comme un nouveau-né ; il faut l'aider, souffler un peu dessus, faire rougeoyer les braises - peut-être que je m'appesantis trop, je l'écrase entre mes tentacules anxieux, sous les plis adipeux et les remous que provoquent, dans le bain où elle essaie de croître, mes revirements [raturé : constants] et angoissés.

 

L'air devient sensiblement plus épais. La porte reste fermée depuis tous ces jours-ci. Seulement le téléphone, par le bout duquel ils arrivent encore à m'accrocher - en se sentant la fibre d'une intuition qu'on ne tromperait pas – à croire que malgré mes démentis, j'accumule en un beau plâtre encore mou des entassements de phrases bien alignées dont ils pourront - impatients, prêts à bondir comme des chiens sur la première exclusivité [raturé : sales hyènes] – s’emparer pour décorer leurs étagères.

Ne peut-elle pas comprendre que sa façon d'insister dans ce genre de procès de mes décisions est aussi insupportable que la pression qu'on inflige à un organe blessé, un choc sur une plaie encore fragile, ou un même bruit répété à l'oreille d'un cerveau migraineux ? Que peut-elle [illisible :voir ?] de cette génération enfouie et opiniâtre, comme l'avancée d'un glacier - comme [un blanc], lorsqu'elle s'est à ce point complu dans ses raisonnements, lorsqu'elle peut à loisir enfermer dans ses cubes transparents, légers, maniables, réguliers, tout ce qu'elle discerne - une construction aux règles simples qui défient le doute... avec tant de facilité - mais finalement elle ne peut tirer de tout ça que des traces mal calquées en surface, des simulacres - pas même quelques échantillons.

Je n'ai pas à supporter cette torture, cette brutalité, cette tyrannie - comme si je pouvais moi-même passer outre, parce qu'au fond "cela n'est pas très grave" - négligence de grosses mains qui tordent des cous de poulets et d'hommes avec la même ferme certitude du geste bien entraîné à la besogne... Cette bonne conscience du travail bien fait... le bon ouvrier et son bon outil... Comme cet homme au sous-développement remarquablement mis à profit, rendu digeste, investi dans l'éternelle et très enrichissante épargne de nos confidences médiatiques, prétendant avoir "fait l'amour", l'avoir administré, livré, distribué, à plusieurs centaines de femmes au cours de sa vie (la répétition du rat dans sa roue - abandonner cette image -) [un blanc], en parlant avec le sourire d'un concurrent de fêtes bavaroises se vantant d'avoir le plus vite englouti dans sa panse des kilos de saucisses, des litres de bières, d'avoir plongé son membre dans le plus grand nombre de fentes, ou d'un champion de foire, de concours agricoles... j'ai débité 1000 côtelettes... j'ai beaucoup voyagé... la vie je connais, les femmes ça me connaît... « Je baise, donc j’écris ».

 

*

 

Et moi, pour le moment, immobile - une si longue durée qui échappe aux mesures de l’horloge - plus une seule montre, ni rien qui ait un rapport avec la mesure du temps ne fonctionne plus ici. L'heure, élément dispersé dans les reflets d'un vaste voile froissé, dans ses plis multiples et moi flottant, je suis perdu parmi eux, dans ce [mot illisible] du jour et de la nuit. J'ouvre la fenêtre de l'entrée chaque matin au lever, je la referme dès qu'il y a trop d'air en mouvement dans le bureau - sur la table, autour des feuilles compressées en piles sous ces livres qui ne m'intéressent plus (qui forcément quelque jour n'intéresseront plus personne) [dans la marge : être dès à présent l'homme fatalement disparu, à ce point disparu qu'il n'aura jamais été] sous les statuettes, sous les cailloux, la carafe d'eau, les verres, les cendriers, les pipes, droites, courbes, longues, courtes, de bois plus ou moins rouge, les blagues à tabacs - énumération... après chaque phrase indiquer peut-être les figures réalisées. Attention, une figure peut en cacher une autre, surtout celles à très grande vitesse. L'énumération est plutôt lente, un long convoi de marchandises diverses, toutes à des prix finalement quelconques, un convoi lent et monotone, les essieux culbutant les jointures des rails avec une fréquence régulière et lassante.

 

*

 

Elle ne m'appelait plus, finalement. Et je l'ai appelée. J'ai fait preuve d'une adresse exemplaire pour m'expliquer, pour rendre tout cela raisonnable, préférable, provisoire mais nécessaire, tout à fait endurable - bénéfique.

 

*

 

                Chère Stéphanie,

 

 

                Je suis [raturé : "tout à fait"] satisfait de voir que grâce à vous, qui suivez toujours à la lettre mes recommandations - vous êtes bien encore celle qui me comprend le mieux et qui m'est la plus fidèle – on ne me fait plus subir aucune tentative de forcer mon silence et mon isolement. Vous pouvez leur dire, à Jean-François en particulier, qu'ici tout va bien, que le travail avance, qu'il finira bien par en sortir quelque chose - j'espère qu'ils n'ont aucun problème... de toutes façons la collection pendant ces quelques mois ne requiert pas vraiment mon intervention.

     A bientôt,

     Affectueusement - chaleureusement, obsessionnellement, sexuellement... malheureusement - Et puis merde ! Elle n'a pas besoin de lettre après tout - je ne suis qu'un gamin, un sale petit collégien, qui ne pense qu’à ce que cachent ses petites copines sous leurs jupes, pour contrer avec une bonne raison, un fantasme qui l'excuserait même - le pauvre petit, il est perturbé, c'est de son âge que voulez-vous ! - contrer la mauvaise conscience de tous ses devoirs inaccomplis, donner raison à sa paresse, pour oublier ses problèmes de règles de trois, de conversions, ou de conjugaisons - si loin de pouvoir répondre aux enjeux d'une vie trop réelle à son goût. Trop bavard, inattentif, ne travaille bien que lorsque ça lui chante, lunatique.

Et si la parole venait à manquer ? - Peut-être un certain nombre, un certain volume de parole, et un beau jour, l'épuisement des ressources, le tarissement... plus que le fantôme, la vapeur d'un [un blanc] et l'écoulement boueux de ce journal de bord, et puis cette boue dessèchera, se craquellera, s'effritera en poussière - le bateau s'en va à la dérive, maintenant que l'on a perdu la boussole, le sextant... On mourra de faim, rongé par les rats - toute proche, l'île que l'on cherchait.

 

 

Mais que d'énergie investie dans cette paresse ! - Et cette peur...

 

Cela dit mes frères et sœurs, je ne suis pas mort au combat comme un con en première ligne avec la fleur au fusil qu’on peut directement poser sur sa tombe, cela dit, je ne me suis par éloigné pour rien, et vous je vous donne raison (bien que cela me coûte !) : le bouquin bouclé ! On peut ouvrir la bouteille de rhum ! Une fois au port le marin a droit de se cuiter ! Rhume pour tout le monde, la tournée du Capitaine !

Ah mais bon, oui... entre deux verres et les petits fours, je les vois déjà qui s’approchent : mais, enfin, bon, tu ne nieras pas, toi, sur qui on peut compter, toi l’homme sérieux, tu ne peux pas nier ; ce n’est pas ce qu’on appelle « un roman ».

Ça y est... On l’aura dit. Tu ne vas quand même pas te remettre à la poésie ?!

 

J’ai bien fait d’ouvrir je journal... de bord. Je préfère à « intime ».

 

Après tout, ces pages m'écoutent, attentivement, patiemment - j'ai toute leur science, tout leur dévouement à mon service. Il suffit de me recueillir auprès d'elles, de caresser leurs flancs - voilà, docteur : je n'y arrive pas. Expliquez-moi, cela devrait être instinctif, on peut certainement y remédier - une simple explication sans mot couvert qui me libère de mes inhibitions - mais l'exhibitionnisme me laisse froid, ne parvient pas à me convaincre, ou m'inspire pitié, comme lorsque je vois un acteur très mauvais qui insiste à poursuivre son numéro... je confonds tout, c'est bien ça : il faut être plus subtil, si j'en suis au point où l'abandon d'un extrême me porte à un autre extrême, c'est que je me suis mal placé, je me suis mal engagé pour progresser. Ces pages m'écoutent, il faut les laisser imprimer l'inaudible parole qui s'écoule de moi, dont j'ai le cours au creux d'un lit dissimulé de l'esprit [autre variante écrite à côté : « du lit des régions obscures du cerveau »].

 

*

 

Enfermés ici tous les deux - seul à seul.

Mais je ne le presse pas, qu'il prenne son temps, qu'il mûrisse lentement si cela est nécessaire !

Personne ne peut venir nous déranger - depuis longtemps je les ai tous justement et injustement bannis - et moi-même, je ne le regarde pas fixement, je ne me tiens pas trop près de lui, je laisse de l'air autour de lui ; une promiscuité qui est devenue familière mais sans contrainte. Et puis, au fur et à mesure, j'entendrai mieux son murmure, je comprendrai mieux ce qu'il attend de moi - et je lui donnerai ma main, lui donnerai tout le reste (à lui) (à elle). Non, ce n'est pas une séquestration... plutôt les fameux et si subtils "préliminaires", bientôt les premières douleurs... ne pas se lancer dans ces divagations, ces spéculations sur le sexe des livres, la gestation, la délivrance, l’accouchement... Premières contraction, perte des eaux... - ou sur leur intelligence. Certaines images sont trop tentantes pour être honnêtes.

Et quelle honnêteté ? C'est nourrissant d'être une crapule, en y mettant les formes [une rature indéchiffrable]. Ces bons littérateurs, ces habiles pourlécheurs de fesses, tous plus libres penseurs les uns que les autres, ces bien-pensants (comme si le fait de n'être dégoûté par rien, aucune fumisterie, aucune escroquerie, ce talent de vieux rat pouvant torcher tous les trous du cul sans vomir, leur garantissait un indiscutable génie - tous à chercher les garanties qui économisent de la conscience et devenir une valeur sûre de ce marché mal organisé - la littérature est victime d'un immense complot, elle disparaît sous cette usurpation), ils ne nous apprennent décidément plus rien, traitant la littérature comme l'orfèvrerie charcutière taillée dans leur grosse malice de collégiens attardé, vicieux, frustrés, et vite et mal vieillis, s'ennuyant mortellement et immortalisant leur ennui dans des épanchements vaseux et sado-maso, se bousculant aux portillons des émissions télévisées où on les écoutera déblatérer longuement et à prix d'or de consternantes banalités - et autour d'eux les yeux s'écarquillent d'admiration. Et cette conscience aussi, qu'après tout, pour faire marcher le commerce, les grands hommes disparaissant, il faut bien prendre soin de gonfler comme des grenouilles les "petits" qui ressortent de terre - écrasés auparavant sous des pas plus vastes - et en prenant soin aussi de cultiver dans cette pratique toutes les apparences d'une véritable avancée : l'événement, l'insolite, l'exclusivité, l'absurdité, l'exception, la démesure.

Ils travaillent contre la littérature, et je ne suis pas sûr d'être hors de cause. On se serre les coudes... même, et peut-être surtout, dans les provocations d'anarchistes de salon.

Nous pouvons estimer que les destructions salutaires des poncifs et des modèles ont à la fois contribué à libérer la littérature et à la faire disparaître. Je vois peu de différence entre un surréaliste, disons un avant-gardiste et aujourd’hui un marchand de manuels de cuisine. Le livre des recettes est sans doute la forme la plus aboutie de la littérature libérée d’elle-même. On a eu aussi, nous littéraires, nos Andy Warhol auxquels nous devons le bénéfice d’un art aussi populaire qu’inexistant. Du populisme de snobinards combinards sous acides. Tout cela n’aura strictement rien changé au deal : la culture pour le peuple et l’autre, celle de ceux-qui-savent. J’admets toutefois la nouveauté d’une classe nouvelle d’artistes : ceux qui vivent de l’art « populaire », l’art pour les masses, et en partage aussi le mauvais goût et la vanité marchande. Bourgeoisie triomphante, qui arrive à tout racheter et revendre.

Mon pauvre vieux : tu es un bourgeois de droite revenu de la bourgeoisie et de la droite, pour être passer à gauche (acte fort de conscience, certes) mais qui constate qu’en effet « le gauchisme » tient ses promesses de crétinerie et de mensonge. Dommage que tu ne sois pas en Italie. On te comprendrait peut-être mieux.

 

*

 

Leur compagnie ne me manque pas, j'aurais pu m'en passer beaucoup plus tôt - tous un maquillage différent, leurs traits bien imprimés dans la pâte caricaturale que les années ont durcie - tenus dans cette satisfaction de soi qui naît finalement en désespoir de cause (d'aucune cause...) la conscience de leur médiocrité évoluant - c'est là leur maturité - en une sorte de stratégie de légitimation, de contentement et d'anoblissement - une idéologie quelconque, ou encore mieux la vanité de toute idéologie, plus pratique, plus immédiate, plus séduisante, servant alors à écarter les jugements indésirables, à opposer par ce mérite d'une pragmatique "petit-bourgeois", "petit-maître", leur stérilité inépuisable aux maniaques de la "valeur". Ils sont tellement heureux, au fond, d'avoir enfin pris racine. Ils ont enfin pris le pouvoir, renversé les rôles : croire vraiment à ce qu'on s'est fait croire, le faire partager à la communauté crédule et friande du spectacle de la réussite qui lui est interdite - s'aidant par là même à accepter la fatalité, la nécessité de l’injustice...

 

*

 

Le culte… la culture de leur personnalité "artiste" est à ce point poussée qu'ils en deviennent des hommes à figure animale... fins de branches dans l'arbre de Darwin, qui ne donneront plus aucune autre pousse. Une adolescence arrêtée dans son cours et dans laquelle est venue se planter la vieillesse d'une expérience, d'une maîtrise des "ficelles du métier". J'y allais aussi de ma propre démonstration, et je l'ai finalement toujours regretté... mea culpa !

Pourquoi irai-je encore trouver tous ces singes puants ? Pourquoi ne pas disparaître ? On parlera de coup publicitaire, d'enlèvement, de faux enlèvement, de passion fatale et torride, de suicide, de longue maladie, de rencontre extra-terrestre... Fantômes grotesques qui s'accrochent aux dépouilles des fameux « génies » morts depuis longtemps. Ils en mangeraient, dans l'espoir d'ingurgiter quelque protéine d'esprit qui leur fait cruellement défaut et pour être bien sûrs que rien n'en ressuscitera plus. Ceux-là sont tous morts en effet, on les remercie d'avoir vécu : on va pouvoir merdre tranquille, on va pouvoir rester entre "honnêtes" commerçants.

 

*

 

Où est-il ? A-t-il son siège parmi nos crânes ? Un fantôme qui, dans les égarements de tant de déceptions et de dégoûts, me trompe, peut-être depuis toujours. Peut-être me conduit-il aux dernières extrémités, la dernière case du jeu, la dernière cellule du labyrinthe où attendent le billot et la hache... Je dirai "Voilà, nous y sommes, nous touchons le fond"... tout cela n'était qu'un traquenard (profonde réflexion - l'habitude de réfléchir sans beaucoup d'attache avec ce qui réellement est en jeu, et il n'y a plus rien en jeu, plus rien enfin qui vaille la peine de répondre de quoi que ce soit - l'exercice poussé de l'intellect semble avoir pour fin la maîtrise économique des "raccourcis définitifs de la pensée"). Ils n'ont pas tort, je suis "vieux jeu", je suis trop sensible.

 

Mais il ne s'agit pas de cela... c'est ce que le Mot demande - pas "les mots", seulement des mots des mots... Ce n'est pas ce que nous cherchons à en faire pour notre compte, notre épargne bedonnante [dans la marge : "quoi faire des mots, dans quelle mesure sont-ils "faits", "que font-ils ?"] Cette petite société de plus en plus restreinte, déconnectée, tend à fonder, pour légitimer ses privilèges, son inconséquence infantile, la crasse qui la nourrit comme le dernier usage possible de l’esprit... tout est falsifié.

 

Les conflits, outrés, loin d'ouvertures nouvelles crevant cet horizon réduit, le poussant outre mais (même fond de vanité) (impuissance) (la prostitution est une forme d'impuissance) [un blanc] et cette aisance amusée de jouer d'une cruauté, ordurière ou "fine", d'enfant vicelard pendant que des êtres sont réellement anéantis, torturés, abîmés près de nous et sous nos soupirs d'apitoiement, le public remplit les cinémas pour voir se défoncer, s'entretuer et se déchirer [un blanc].

 

*

 

Plus jeune, je croyais encore en la possibilité - en la nécessité d'une révolution et même d'une Terreur dans la République paresseuse des Lettres... À quoi bon ? On sera vite achetés par qui fournit les armes. Je pensais (je pensais...) qu'il était encore temps pour la littérature de s'inventer, d'inventer l'homme délivré de ses aliénations... mais nous-mêmes étant devenus prostitués... la recette où l'on dose à point les ingrédients attendus au menu pour des lecteurs ruminants.

 

Et après tout je n'ai pas à donner de raison pour décliner mon invitation ; toutes ces émissions télévisées sont truquées - pour tomber sur ces confrères, ces charlatans (dont je peux bien faire partie) que je devrais apprécier pour le simple fait que nous serions tous d'un même monde, ou pour ne trouver décidément rien à leur dire - comment peut-on trouver encore de la force pour discourir sur aussi peu de sens ? - ou me retrouver encore en face d'un provocateur cherchant à satisfaire le besoin irrépressible de faire des numéros de bravoure. On n'en ri jamais assez méchamment, je suis un tendre finalement. Mais si nous continuons ainsi, dans notre tout petit monde des lettres, celles-ci n'intéresseront plus que les âges critiques où l'humain tombe dans le monstrueusement [un blanc] : les pubères et les vieillards aigris, ou bien ceux qui s'emmerdent... et bientôt seulement ceux qui écrivent, s'écrivent les uns aux autres. Et au bout de cette route, peut-être qu'il se passera à nouveau quelque chose ; mais j'en doute.

 

*

 

Écrire mais ne pas être écrivain. Déjà dit, déjà fait.

 

 

Je l'ai remarqué, je l'ai vu à temps - Il commençait à s'endormir, il commençait à se laisser estomper, à glisser dans un brouillard où je ne l'aurais jamais rattrapé. Il faudra être plus vigilant. Mais parfois - non, très souvent - peut-être constamment et depuis longtemps, tout en me le cachant par intermittence - je me demande s'il faut vraiment continuer à y croire, si je peux encore y croire assez pour persévérer... voie sans aucune issue ? Encore une fois cette chère vie s'avère n'être qu'une vaste escroquerie... j'en connais le prix à payer. La saleté dérisoire quand on meurt, le prix à payer pour s'être pris au piège d'avoir cru vivre vraiment. Une sinistre plaisanterie.

 

Ne pas être finalement trop sensible à la portée du geste : faire de l'art les yeux fermés, et admirer ce qu'on peut en dire... sinon tout ça conduit certainement au repli, à l'attente qui s'écoute et s'abîme dans son écoute... Est-ce qu'il s'agit alors simplement d'une question de dosage, de ciblage, de tempérance ? Mais où trouver le mètre de ce dosage ? Voilà sans doute le fantôme...

 

Je me sens de moins en moins [ratures] concerné [ce mot est souligné d'une autre couleur].

Et que m'a donc apporté ce confort, ce « milieu » ?

Ce raté de Ravène-Challier toujours inévitable même pour voir N*** - bien plus heureux où tu es maintenant ! tu as eu raison de partir, je n'aurais jamais eu ce courage, assez pour quitter ce milieu et pas assez pour aller dans un autre, le pli est pris, l'empreinte enfoncée, on ne peut plus s'en débarrasser qu'en coupant le membre atteint, mais on éliminerait des organes vitaux... tout cela pourrait finir très mal ( ou enfin très bien au contraire ) - Ravène-Challier ce vieux clown, ce mime de l’écrivain, mais qui n’écrit pas.

Ravène-Challier est un produit dense, un gros ver sur le cadavre d'une Allégorie rondelette de la Littérature que nous dépeçons, maintenant que ses bourrelets de chair trop longtemps tripotés sont morts.

Et j’ai bien raison de me mettre dans le lot : en effet, te crois-tu passé outre, en-dehors de la mêlée ?!

Tout a menti au moins assez longtemps pour qu'aucune direction ne puisse faire sens... tout gain est volé par un autre et est le vol d'un autre... rien ne recèle... Tu philosophes encore de bon train. Tu avances des interrogations susceptibles de n'épargner personne, ni toi-même, et, pire, tu avances des réponses ?

 

Je hais ceux qui cultivent l'esprit pratique, qui pensent pratique, qui dérangent pratique, rêvent pratique, baisent pratique, jouissent pratique, ne croient en rien qui ne soit pratique pour leur besoin, essentiellement celui de se sentir investis d'un quelconque pouvoir qui ne vaut que s'il est jalousé.

 

*

 

J'en suis là... je l'observe un moment : j'écris quoi où et à qui et descendant de quoi de qui et d'où ?

 

 

Donnez-moi enfin un autre corps... moins contraint... je suis si fatigué. Je ne me trouve plus de place.

Au sujet des mots, tu es intarissable.

 

*

 

Tes efforts sont louables, ce serait injuste de ne pas le reconnaître, et aussi aurais-tu persévérer dans la poésie si le combat ne t’avait paru évidemment trop rude, trop voué à la solitude, trop exposé, destiné à une petite misère dont on ne sort jamais. Rappelle-toi cet homme sur lequel tu tombais parfois sur le boulevard Saint-Germain, qui se tenait à l’angle de la rue de l’École de Médecine, le long du haut bâtiment grisâtre, aux immenses fenêtres obscures, et qui sortait de son vieux sac d’école en cuir tout usé des exemplaires de ses œuvres poétiques pour les vendre aux passants, parce qu’il refusait de les confier aux éditeurs sans scrupules et trop heureux de lui voler son génie.

Qui pourrait t’en vouloir ? Qui pourrait prendre le risque d’un tel sort ? Mais le poète demeure là dans sa cellule, dans une des pièces de tes sous-sols. Tu le gardes en vie, tu ne peux pas faire autrement. Tu viens le voir, certains soirs, ou certains après-midis mélancoliques. Tu lui donnes à peine de quoi s’alimenter et s’assurer une hygiène suffisante. Il ne cherche plus à s’évader : il a compris, il a admis. Disons plutôt qu’il aurait trop peur de sortir au grand jour. Certes, tu mets des anxiolytiques et des sédatifs dans son écuelle, mais n’es-tu pas en vérité poète, enchaîné à cette peur qui est encore la tienne ?

 

Il le fallait bien... Tout le monde le disait... Et surtout celles qui en échange de laissaient à loisir accès à leur cul ; tu sais bien, cette autre sorte de bandit manchot qu’est le sexe. Tu n’as pourtant pas pu, même pas voulu, emmurer, renier, effacer toutes les traces ; alors te voilà portant toutes ces créatures dans cette anonyme vie de lâche conformisme. Comme c’est lourd ! Mortifère.

 

Conciliation ? Je te le concède. Inévitable, prudente, intelligente. Mais jusqu’où ? Trop d’êtres possibles tournent prisonniers en toi, torturés par ta faute, interrogés avec les ustensiles de tes propres angoisses, asservis par toi-même, et pour être sortis maquillés, avec les répliques apprises, les rôles distribués. Le grand travail de transmutation, de révélation, d’exploration. Mais, vois-tu, je te suis dans cette belle entreprise. Et même je te précède...

Je te connais si bien, je ne te quitte jamais, pas un instant. Si tu te sens libre, fort, voire talentueux, voire inspiré, ou chanceux, c’est parce que je t’y autorise.

 

Je t’avais un peu perdu de vue, je l’avoue.

Je t’ai trouvé dans cet appartement un peu miteux, tout entouré d’habitants d’une néfaste mesquinerie, et avec un singulier appareillage de radiesthésie : un stylo et une page blanche. Non seulement je t’ai donc suivi, mais j’ai creusé devant toi, j’ai placé la lampe au bout ton bras pour avancer. Ce que j’aime avec les mots, c’est l’espoir qu’ils vous donnent, qu’ils te donnent. Et te voilà en train de remuer tout ça, de te faufiler dans les interstices, de te glisser dans les passages furtivement ouverts, en explorateur intrépide... Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu. Non, pas Dieu. On ne sait pas. On touche à de l’innombrable, ce qui se crée, prend forme, se transforme, je ne le nie pas. On entre quelque part, là au bout du mot, dans du tout qui part de rien, dans de la chose dont on ne sait quoi faite, un peu comme la matrice qu’elles ont au fond de leur vagin, et ça promet, ça en promet, des mots en veux-tu en voilà, des passages secrets, du Grand Œuvre, des flammes prométhéennes, de la dimension parallèle ou de toute autre configuration, et on avance...

Et tu ouvres une porte qui te ramènes d’où tu es parti. Dommage !

Et quels que soient les mots, je n’ai pas eu connaissance, jusqu’à nouvel ordre (ordre du monde, ordre de l’univers, et de la grammaire...) qu’il vous soit possible, mortels humains (et quand bien même seriez-vous immortels, la belle affaire !), d’aller là-bas, jusqu’où les mots vous semblent pouvoir mener. Je te retrouve toujours là où je t’avais laissé : tes mots dans tes poches comme des petits cailloux ramassés par un gain, sur tes pages, dans ton crâne, bref, où tu veux... Je te retrouve dans ta solitude, avec tous tes semblables, invraisemblables, dans vos incurables impuissance et corruption : vanité, arbitraire, marchandage, mensonge Tous ces mots sans cesse vous infligent la démonstration de votre artifice.

 

Aussi ne t’ai-je pas perdu de vue longtemps. J’ai pu être quelque peu inquiété, dérouté ; de bonne guerre dans notre jeu, tout à ton honneur – mais de l’espoir de me voler je ne sais quel pouvoir des mots à celui de changer l’Homme avec ça, restons sérieux, mon ami : les mots, dont vous ne finissez d’user, d’abuser, entre ce qu’ils veulent dire et ce qu’ils pourraient dire au-delà, nous n’avons pas affaire aux vrais mots : ceux-là ne sont pas pour les Hommes. On vous laisse de quoi vous mettre un peu au parfum, mais rien de vous sauve du mutisme de vos signes.

Ou bien alors, sois poète, puis tais-toi, et meure.

 

Noyé dans ta baignoire, entré dans le silence révélateur du son mystérieux et tout puissant des vrais mots, submergé, disparu, happé dans l’océan primal de ma fiction à laquelle rien n’échappe, sans frontières, dans les méandres de tes fictions où peut-être tu mens pour mieux dire vrai, où tu crois en tous cas garder la maîtrise du jeu. Je t’ai entraîné là où tu ne savais plus, j’ai lacé entre tes mailles les nœuds de mes nasses. Je suis autant ton ennemi que ton complice. N’oublie pas que je te connais, moi.

 

Dans le fond des eaux (j’apprécie cet élément fondamental de la vie), le liquide où te voilà nageant, regardant les sapins bordant le lac, le liquide où, comme dans le genre des vieilles légendes, une semence échappée des Enfers était venue féconder la matrice de cette jeune paysanne dont la vulve entrouverte (puisqu’une femme n’est jamais fermée) faisait onduler sa toison avec la grâce d’une algue accrochée à une coquille d’huître, lors d’une baignade innocente et estivale, avec son simiesque mari. Et mon avatar était ensuite sorti du ventre docile de cette femelle, tant besognée que personne n’eût pu savoir l’origine du surnommé Raboug. Le diable incarné. Il n’est de plus efficace maléfice que celui d’une créature qui impose à l’Homme la pitoyable image de la souffrance, de l’injustice, de la « fatalité de la chair » pour vous en imposer la culpabilité. Impossible de résister au malaise ; toutes les charités, toutes les pitiés, ou toutes distances d’un dégoût policé n’y suffisent pas : l’empathie vous guette et trouve toujours une faille par où entrer en vous. Et le piège se referme : le parasite, qui connaît bien la maison, viens vous visiter de fond en comble et sème le poison qui fera pousser les tumeurs d’un malaise dont vous comprenez qu’il ne se guérit pas : on est peu de chose... on est donc ça... et là-dedans dans ce corps... peut-on vraiment bouger ?

Le jeu peut alors commencer : la machine infernale à laquelle tu es incorporé vous donne votre vraie naissance, celle dont on meurt vraiment. Plus rien ne s’offre à ton expérience, à ta vie, sans y porter la trahison qui se propage partout.

J’avais pu contempler ton premier projet : le héros (l’artiste !) prenant sur lui la culpabilité d’un meurtre qu’il n’a pas commis, parce qu’il se juge coupable d’un simple accident dont son étourderie est seule cause, provoquée par l’irrésistible cochonne de la famille... Il voit là-bas, au bord du lac, entre les sapins, la fille presque nue qui lui fait signe de venir, il quitte alors le pauvre petit monstre qui dort dans la barque du pêcheur, et alors que l’artiste se régale entre les cuisses de la généreuse et innocente putain, un poisson mord à l’hameçon, tire la ligne, le pitoyable créature difforme se réveille en sursaut, s’affole, s’agite, et tombe dans l’eau noire. Masi où est donc la fillette ? La pure enfant venue du fond de tes souvenirs, peut-être en partie inventés.

C’est encore moi qui t’ai permis de ne pas en rester à cette espèce de fable exemplaire, cette mièvre représentation de patronage catholique, avec cet aumônier qui venait dialoguer dans la pénombre de la cellule (l’image tellement attendue du confessionnal) pour le sauver, lui donner l’absolution... le sacrifice nous sauve... On s’est vite délesté de cet « homme de Dieu », bon débarras, tu étais d’accord : allez, par-dessus bord, dans l’eau... Il ne sait pas nager, son élément, c’est les cieux, l’y voilà envolé. Moi, la mort, je connais bien. Mon avatar, encore fœtal, n’est pas arrivé dans une place vide. Il allait devoir partager le nid avec un œuf déjà gros. Pas question...

Il en est ainsi. Le petit oiseau est tombé. Toute la place dorénavant suffisante pour un complet et confortable développement. Sélection qu’on va dire naturelle. Et tu n’étais pas près d’oublier ça. Emblème d’une efficacité imparable : par sa beauté, son mystère, son lien profond avec les complications sans fins de l’amour, de la mort et du sexe. Admets que je ne pouvais pas laisser passer une telle occasion. Un fantôme, ça vous regarde, ça meurt sans fin devant vous, et ça ne disparaît jamais, ça reparaît à tout moment ici ou là, sur un visage, un paysage, l’esquisse d’un songe... Et quand tu as tenté de brouiller les pistes, je l’ai vite retrouvée, ta sœur impossible. Mais j’y viendrai plus loin.

 

Ton cher Mathias n’avait plus le beau rôle, mais c’est avec plus de vérité sur toi-même qu’il a sombré dans la folie. Je sais, j’y étais, bien sûr. Lorsque le retour définitif de la folie sur son esprit, après le « tragique événement », l’a conduit à l’Institut du docteur Grangier, mon influence a facilement migré du personnage typique du pauvre idiot difforme (souviens-toi, cet autre Raboug sortant de la piscine, avec les infirmières aux petits soins), vers les méninges de Mathias, dont l’horlogerie mentale promettait de rester close à jamais. Si tu veux participer au mouvement cosmique des destins, des astres et y embarquer avec tant d’efforts ta folie des signes, c’est le mouvement perpétuel de ta solitude où tu t’enfermes, dans le monde merveilleux et désespéré de tes illusions. Tu vois, il m’arrive d’être franc et je te parle avec bienveillance.

 

J’ai parfois eu quelque difficulté à te suivre, j’en tire la satisfaction de te voir pourvu encore d’assez de ressources. Mais tu ne pouvais croire que je manquerais de quoi m’emparer des formes, des corps et des esprits à mon gré. Le double de ton double : je veux parler ici d’Arnaud, et plus exactement de son double, c’est-à-dire moi.

Encore une tentative louable et relativement réussie de brouiller les pistes, mon ami. Toutefois, lequel des deux Arnaud reste envie ? Ah ! William Wilson, es-tu avec nous ? Un coup pour « oui », deux coups pour « non ».

Et là encore je t’ai sauvé la mise : Arnaud, si j’ai pris le rôle de son double, c’est vraiment pour qu’il se sauve, je lui ai, avec toute ma clémence, laissé la vie, une vie ; parce qu’elle pouvait encore être utile. Mais note bien à quel point sa fin ne pouvait être que la disparition (même à ses propres yeux). Tout en rechignant aux concessions (puisqu’il ne les refuse pas radicalement – est-ce possible ?), il en prend sur lui la douloureuse contrainte et l’impuissance à la vaincre : ce qui m’a donné matière à lui faire suivre le chemin de son évasion. N’avais-tu pas vu comme il a dérivé ? Il ne peut plus écrire... Je lui indique alors l’issue, je le libère, je n’ai qu’à me placer dans les entrelignes de tes propres phrases (si tant est qu’elles soient vraiment à toi, de toi). L’idée du double est de moi, plus encore, c’est moi. Tu ne pourrais te passer de ma présence. Une belle complicité...

Pourquoi te poursuivre là où te libères ? Mais, tu ne pourrais te délivrer sans toi-même disparaître. À moins que tu n’écrives plus. Ne faut-il pas tout envisager ?

Arnaud emporté dans l’amnésie. Doit-on. Crier victoire ? Mais nous aimons toi et moi le hasard, pour la beauté du geste, et parce que le récit continue toujours. J’ai lu entre tes lignes, et de là, il ne restait plus qu’à faire valoir ce que tu refusais de laisser advenir : si Aranud disparaît, c’est parce qu’il faut faire disparaître en réalité Isabelle mais que tu ne peux t’y résoudre. Pour écrire, il faut savoir aller jusqu’à tuer l’autre s’il entrave la réalisation de l’œuvre – de quelque qualité qu’elle puisse se prévaloir. Isabelle et Agnès. Deux sœurs. Je n’ai pas été dupe de ton petit stratagème. Et pourquoi me priver du plaisir de l’intrigue ? J’ai donc fait prendre à Agnès le bus où se trouvait Arnaud, Arnaud ressorti des replis de tes tumeurs de la mémoire et de ton irréductible manque affectif. Tu me dois tout sur ce coup-là. Arnaud voudrait sauver ces femmes, sincèrement, je dirais même dire « authentiquement », si je pense aussi à toi, on n’en doute pas ; Arnaud, qui croit sauver les femmes qui en auraient besoin, qui auraient besoin de lui : Agnès assassinée par ce fou furieux qui n’a pas pu tuer l’autre, Isabelle, qui tue les femmes qu’il aime parce qu’il ne peut pas les sauver de ce qu’il leur invente lui-même pour pouvoir les aimer. Trop compliqué ? Trop humain...

C’est bien ce fou, lui, toi, que nous avons suivi dans les rues, qui voudrait que les femmes soient celle qu’il voudrait -être lui-même : nous ne parlons pas de perversion, mais juste de cette folie de vouloir te recréer en participant à je ne sais quelle création de l’Autre !

Ton problème avec les femmes (quel homme n’a pas de problème avec les femmes ? La femme est un problème. Et quelle femme, de même, etc.), ton problème avec les femmes (nous en parlons d’homme à homme, là, un verre sur le comptoir), c’est que les aime trop. Et de voir à quel point tu les aimes, ça les fait mouiller, sans conteste. Tu leur trouves une telle « beauté », une telle puissance qu’elles adhèrent corps et âme à cet orgasme permanent - comme on dirait « révolution permanente », et qu’évidemment, elles s’y perdent et deviennent un peu folles. Tu ouvres donc en elle la boîte de Pandore de la folie qui réside en elle. Je te comprends, mon frère... Comment supporter ensuite l’indémêlable mélange de torts et de raison, d’artifice et de sincérité, d’innocence et de culpabilité dans ce qui en retombe, se corrompt, se défait pièce par pièce ? Si cela peut te consoler, le phénomène ne t’est pas exclusif. Disons que tu as l’art de le rendre fort intéressant et mortifère.

Mais trêve de sermon.

 

Agnès et Isabelle n’ont rien appris et acquis de meilleur que les seuls talents devant servir leur égocentrisme tyrannique, cet égocentrisme qui somme l’autre de répondre à leur tyrannique besoin, et dès qu’elle s’en rendent compte, elles n’hésitent pas, elles, à nuire, empoisonner, ligoter, ronger ton cerveau, te laisser pourrir, te laisser seul : Mathias, abandonné à sa folie, après mon passage (serviteur), Bastien, qui en « perd la vie de son vivant » (j’avoue que là, je me suis bien défoulé avec tes anciennes illusions religieuses), et enfin Claude dont la solitude n’aura pas plus de solution qu’on ne peut faire se relever les morts de leurs tombes. Aurait-il suffi de l’écrire ?

Mais je vais te rassurer : ta chère sœur disparue n’a jamais existé que dans ton cœur malade. Par contre, ce qui ne te lâchera jamais, j’en prends soin, c’est l’Ange Obscur près de toi, rien que pour toi, pour te faire mal, te faire mal à force d’attendre sa soudaine illumination, enfin... dans on ne sait quel corps.

Toujours à point nommé est venu le moment où j’ai fait basculer l’espoir, l’attente, le manque si sincère qu’il ne permet pas de comprendre que rien ne l’exauce, vers l’inutile, l’illusoire, le vide. Souviens-toi, par exemple, lorsque Nathalie est morte, on n’a même pas daigné accorder à Claude l’autorisation de partager un peu le deuil avec sa famille. C’est que « chez ces gens-là, monsieur... »

 

Si Claude arrivait trop tard (et devait-il arriver à quelque chose ?), il ne fallait en aucun cas la rencontre de Bastien et Nathalie dans le train : elle partant pour quelques jours de repos à la campagne, et lui repartant de Montlieu, définitivement détaché d’Agnès. Leur rencontre eut relié de manière trop proche des protagonistes que je préférais laisser incapables d’une vue d’ensemble. Et cet homme, sorti de l’expérience de la maison-reliquaire, capable de nous parler d’âme et de transcendance comme dans un roman russe... Non, pas question ! Dieu sait de quoi il eût été capable pour sainte poétesse ? Alors, comme je disposais alors de toutes mes entrées dans des lieux que je connais aussi bien que toi, et comme tu m’encourageais en écrivant (en l’ignorant, admettons), à prendre des rôles, des traits physiques, des mots et des noms, c’est en voyageur anonyme que je me suis rendu à l’hôtel du « Caïman bleu », pour attendre ton retour et m’habiller en contrôleur. Je t’ai demandé ton billet, le tien seulement : Bastien en fut intrigué... Pour déjà détenir un objet de lui, un objet dont l’emblématique avait assez de clarté (utilisé pour voyager, se transporter) avant de le revoir sur une route, sa voiture accidentée. J’en reparlerai. J’ai sans difficulté convaincu Nathalie, assise à quelques mètres, qui avait l’air si affaiblie, de me suivre afin de lui trouver une place plus tranquille, une boisson rafraîchissante et pour peut-être contacter un de ses proches... Je l’ai enfermée dans les toilettes. Il n’a pas fallu très longtemps pour qu’elle s’évanouisse et tombe dans le coma.

Ce virage vers les intrigues policières t’a donné l’occasion de lancer quelques adversaires contre moi et fut aussi la cause ultime de ta perte. Et nous nous sommes retrouvés toi et moi face à face...

Les moyens, et les très bonnes raisons, n’ont pas manqué pour que Christophe puisse, au titre même de cette fonction symbolique attribuée par le biais son nom (tu n’as pas fait dans la subtilité !), sauver et être sauvé. Ce psychiatre dont la renommée seule peut expliquer qu’il dirige un si monumental Institut, où je me suis beaucoup plu. Échec avec ce pitoyable Henri et ses souris, encore échec avec Mathias et sa fillette fantôme, toujours l’échec avec lui-même et son ignoble épouse, cette Anne-Sophie, ancienne couventine anachronique s’étiolant dans la névrose depuis son mariage et jusqu’à la tombe. Mais, malgré tout, résistante. Sa sœur, déjà très affectée par la maladie, ne t’avait-elle pas dit que cette vaniteuse, capricieuse et allumeuse valait bien moins qu’elle ? De quoi t’apprendre, et tu avais grand besoin, qu’il y a quelque chose de pourri et cynique dans ce très bas monde.

Toujours est-il que Christophe n’a pu échapper au mal qui partout se propage, prospère et se raconte. Je ne suis pas peu fier des destins conjugués pour le pire avec tes parangons prêts à explorer plus loin encore les folies humaines pour en extraire... quoi ? De la vérité ? Sur quoi ? Sur qui ? Toi ? Moi peut-être...

 

Je me sens bien dans ta vie. Je veux dire : les démons sont plutôt à l’aise dans ta vie.

 

*

 

Il n'est pas une partie de moi-même (moi est-il même ?) qui ne lui appartienne, je suis tenu en éveil parce que j'attends qu'il fasse vibrer sa corde vocale, n'importe quel premier signe... je ne me plains pas de cette dépendance.

 

Autocritique...

Devant son œil géant, incommensurable, tu es à nu, cela te regarde même à travers toi, ton acte, tes confessions d'auto-humiliation... tu es encore nécessaire sans aucun doute, mais tu n'es pas le maître ici... Regardez bien ce pitre déshabillé ! Regardez comme cette machine bien huilée, bien astiquée de "grand inspiré" qu'il s'était mis comme carapace est à présent désarticulée, fendue de tous côtés ! Quelle pitié !

 

 

Dans cette pièce, comme une serre, il ne faut pas trop renouveler l'air, il faut rester à l'abri de toute lumière directe, sous ce feuillage de rideaux et de tentures... derrière cette écorce lourde, dans ce tronc... chaude couche pour l'accouplement... pas un accouplement, plutôt une assimilation de mon corps... Je m'endors, je me lève, près de cette liasse blanche, ces lamelles tendres qui ressemblent à des strates de champignons... Je tourne autour... m'approche, regarde, touche et décortique ses plis... puis je les rassemble à nouveau... Je ne suis pas l'horticulteur... Je suis déjà dans son monde, pas une plante encore, un état entre l'homme et la plante : peut-être un insecte. Je surveille sa fermentation, je la surveille naturellement, parce que ma vraie nature tient aussi de la sienne, parce que ma propre subsistance tient à l'hermétisme de l'atmosphère que notre présence commune sécrète... sorte de vapeur... substantielle, une sudation... Moi-même, j'exhale une odeur de carton humide... notre odeur... Les préliminaires ont débuté par une période d'exaspération mutuelle... ses premières pages, ses [ratures indéchiffrables], puis déchiquetées jusqu'à une chair qui m'a paru plus blanche encore, plus vierge... une sorte de muqueuse... C'est pour cette raison, à cause de cette intimité où elle veut bien me découvrir son corps (la raison en est d'abord incompréhensible), c'est dans cet appel irrépressible à notre copulation - au sens le plus accompli qui n'aura jamais pu se vérifier - qu'elle, cette Liasse [nom de cette plante ?] a requis de moi cette nudité - cette crudité... Elle me voit ainsi tout entier, son corps se faisant alors plus précis, à mesure... ce regard me montrant à moi, venant de moi et vouant sa destination à notre enracinement mutuel... cette exhibition, cette obscénité poussée par l'attente, l'excitation, puis la force musculaire d'une impatience... force qu'elle commande. Je suis devenu le piston de ce ventricule qui s'est formé ici...

Il fallait que cela se montre, à soi-même, par le branle de ce ressort... l'incompressible circulation, notre mouvement, cet entraînement de notre être répétant son spasme délicieux et douloureux... parce que je suis tenu à sa source... je suis déjà incorporé... je me déplace parmi les plis d'un air résistant, ses plis, ceux de son expansion, je ne me déplace pas en vérité, je demeure dans cette poche que notre communion creuse et remplit lentement de sa blancheur, de son énigme qui m'a mis à nu, qui greffe, et tend à soi, dans soi, mes organes - [ reprenant sans aucun doute ce qui précédait , la description d'un " spasme délicieux et douloureux ] ma respiration gonflant, la sienne non loin de moi, les braises pulmonaires, la suffocation et enfin le crachat scorieux ; le soulagement qui semble me rendre la respiration jointe à la sienne toujours plus vive... mes bras, mes mains, mes jambes... tout devenu des articulations dont sa texture, envahissante et impatiente, maîtrise et dirige l'impulsion... vers elle, assimilant, comme à sa propre croissance - intermédiaire - l'excrétion dont notre face à face me commande le don ; assimilant toute charge de désir qui aurait pu me faire glisser ailleurs , jusqu'à la porte, l'escalier, la rue... et le spasme s'est répété toujours avec plus de fréquence et de brutalité...

De la stérilité ? Ces épanchements n'ont pas été inspirés par l'absence d'un autre corps, qui aurait pu venir combler, remplacer - usurper - l'empreinte, le creusement, de son Corps , bien plus intense que tout autre... plutôt une forme produite par ce Corps, cette plante, plutôt une sorte de succube ainsi émané, précipité dans le flottement, l'épaississement d'une charge nerveuse... l'alanguissement... l'exaspération... puis après la brûlure ainsi provoquée, recueillie dans un moment extrême de mon désœuvrement son apparition totale presque imminente, un instant possible, et finalement suppurante, liquéfiée, évanescente, évaporée... et dévoile à nouveau le cœur auquel j'en étais arrivé à croire offrir en vérité mon expurgation...

Ce désespoir de fécondation... et ce fantôme, ce trompe-l'œil érodant avec sa venue, sa réverbération, l'amplification de son corps à la mesure de ce gouffre de pages, de virginité, de manque - de frustration - cette nuée friable érodant dans sa vague dure, écumante, puis dissipée, mon impatience... m'ayant dans la répétition, puis la lassitude, l'indifférence à moi-même, puisé, bu, épuré... neutralisé enfin... l'identité et l'exigence de mon corps me sont apparues sous leur véritable jour : une option hasardée, une forme facultative dont il aurait été - je ne sais ni où ni quand ni pourquoi... peut-être sais-je à peine comment, malgré moi - trop hâtivement fait cas, auxquelles il aurait été fait suite avec trop de scrupule et trop d'attachement [ nous ajoutons ce qui est écrit en marge plus haut, afin de rendre plus simple à lire une phrase déjà longue et fragmentée : qui s'est d'abord manifestée par mon [ un blanc ] et même mon humiliation pour ce gouffre dont sont scellés ici les bords, les lèvres, la bouche, entre ces murs, à ce coin de table, entre ces pans de bibliothèque - comme ces portes invisibles qu'on imagine, qu'on pressent, ouvertes à quelque endroit dérobé et donnant sur une autre dimension de l'espace et du temps, évidemment moins contraignante ].

 

*

 

Je n'aurais pu soupçonné, sans pour autant résister à son commencement et à son entretien, que ce (traitement), cette espèce de nouvelle puberté, cette forme d'aliénation jubilatoire, et de paresse, allaient consommer ces réserves de force, finalement encombrantes, rompre en moi cette tautologie qui réside en chacun de nous - ce "je suis ce que je suis", ce "je n'ai d'être qu'être" - et pouvaient ainsi me délivrer de toute exigence, de toute urgence et de toute destination sexuelle... et me faire quitter le monde du "genre". Livre est du genre neutre. Et tout cela dont je peux faire à présent un tel rapport, outrepassé, a mené plus loin l'œuvre d'imbibation [sic, pour "imbibition"] des matières en présence, ici conduites à ce seuil d'absence qui en constitue toujours les vastes plans, l'environnement, l'apesanteur... leurs frontières s'étant chevauchées déjà loin.

 

*

 

Le 9 octobre

 

Je n'ai plus besoin d'aucun mouvement... d'aucune stimulation. Jamais écrire ne m'a paru plus inutile, trahi, trompé, usurpé, dévié, prostitué, ridiculisé par tous... Le Livre est muet, mais parfois je sens, je ne vois même pas - pas d'hallucination - je sens, comme on sent bouger son ventre parmi nos organes internes, comme on sent stationner et en même temps se dérober notre pensée... je sens de lui, de cela... comme une bouche articulée... s'esquisser une espèce de sourire, un élargissement, un assouplissement... qui fait éclore dans un soupir, non pas d'achèvement, mais d'écoulement, la palpitation d'un ruisseau jusque-là retenu.

Pour lui je n'ai plus de mot à ma portée, mais je sais maintenant - comme cette certitude immanente et sans preuve du malade qui se sait atteint et peut mesurer intuitivement, sans erreur, la prolifération microbienne - je sais qu'entre sa présence et la mienne des fibres se sont jointes, dans la croissance, la poussée, d'un même tissu, d'une même fatalité d'existence... Quelle présence prolonge l'autre ? Il n'y a rien visiblement... je me sens bien autrement situé... je pense au fait que ces contours, ces densités autour de moi... et à commencer par mes contours et mes multiples densités, siégeant dans une complexion à la fois [soit "commune" soit "connue", écriture difficilement lisible - il faut savoir en outre que le début de cette phrase demande une suite qui ne viendra pas, perdue sans doute dans le fil de la digression] compacte et foncièrement hétéroclite, fragile et en équilibre... pas assez pour durer aussi puissamment et longtemps que la production d'une idée, une simple idée spontanée d'immortalité... des membranes résistantes, écrasantes mais qu'on peut briser pourtant, qui peuvent se briser jusqu'en des particules infimes...

L'impression de ne pas être vraiment vivant comme je le présuppose instinctivement... un vertige qui demeure en moi depuis l'enfance... lorsque certaines angoisses sont venues par hasard, par une brèche ouverte dans le cerveau millénaire et est tombée sous mes yeux d'enfant renfermé, alors qu'elle devait passer inaperçue, demeurer une face cachée dans ma révolution, autour de l'illusion de mon existence... je me suis souvent imaginé mon crâne abritant une cervelle en forme de globe en apesanteur, et tournant comme une planète. On croit que son diamètre est réduit, mais une face cachée soustrait à notre entendement et à notre perception très limités quelque seuil d'une dimension plus vaste et qui n'est pas touchée, concernée par la frontière osseuse du crâne et l'air autour la compressant... Ces questions, pendant l'adolescence, m'ont fait vaciller parfois dans l'espace et le temps fantastiques de la schizophrénie...

Tous ces cloisonnements, dont on arrive à aimer le contact, la caresse et même la douleur ; ce qui nous permet sans doute de ne pas trop désespérer, de ne plus en chercher l'ouverture - ces cloisonnements nous circonscrivent, nous réservent dans une zone, une soustraction du monde total. Nos sens, nos membres en scellent fermement les rivets, contre l'effusion, le débordement d'une pensée [série de ratures, on peut reconnaître "âme", "idée", "esprit", à la suite ; ce qui laisse penser qu'il ne pouvait trouver le terme lui convenant] qui sera toujours trop naïve, trop enthousiaste (même dans la dérision, [souligné] dans sa dérision).

 

*

 

Je ne vois pas où tout cela me mènera. Je ne le vois pas encore peut-être... Lui faut-il toutes ces questions ? Faudrait-il atteindre une quelconque réponse, la bonne réponse ? Et lui suis-je suffisant ? Et pourquoi son attente- son appel - provoque-t-il, passe-t-il par ces interrogations ? Sans doute mon sujet tiendra-t-il de cette sorte d'enjeu - voilà qui ne promet pas un franc succès commercial ; ces réminiscences d'une Quête de l'absolu ne me fatigueraient donc pas encore assez ? Et les revoici ces mêmes spéculations - il est des professions malheureusement jamais établies : spéculateur de toutes choses, métaphysiciens, songeur de l'éternité - Que veux-tu faire quand tu seras grand ? "Je veux être savant fou"... - A présent il n'est plus l'heure d'en douter : la question du sujet, cette question du « Quoi dire », ce « Quoi » qui se compose, se saisit, rassemble tous ses membres au sein d'un brouillard qui se dissipe peu à peu, ce « Quoi » touche non pas seulement à quelque chose qui me tiendrait à cœur... cela s'exige de soi, cela me précède et connaît tout déjà de son exemplarité... il touche à ma condition... mais je me sens seulement toléré.

 

*

 

Des heures et des heures de pénible paresse. C'est exaspérant. Il doit ( il... ceci que je ne connais pas encore et qu'il faut découvrir, comprendre... à quoi il faut faire place et tout donner, ma propre place peut-être... ), il doit tout attendre de moi... et je n'ai de cesse de vouloir que cela vienne sans moi, et pour le moment mon jeu de miroir qui m'a fait me loger ainsi comme dans une "face cachée" malgré moi - malgré lui, ce jeu m'a bousculé, m'a poussé dans un (trou) (fosse) (qui disperse).

Ou plutôt non, je n'ai jamais été à ce point au cœur de la recherche.

Je m'applique - je suis appliqué à une constante fouille - et pour ce faire, pour cerner, dégager de la poussière, des sédiments inutiles et innombrables - même s'il faut aussi entamer dans ma chair - son plan, ses fondements, il faut plonger dans la terre, n'être plus possesseur de la source de son être - et d'ailleurs cette source est-elle en ma possession ? A peine une concession.

 

*

 

ce même jour

 

Il ne faut pas se relâcher : comment se fait-il qu'une matière comme la pensée, par une partie d'elle qui est la pensée, s'ignore elle-même, s'interroge ?

 

 

Aussi, en fait, je n'ignore rien de ce livre. C'est une simple question de temps...

 

 

Je ne reconnais rien ici qui soit de la parole de mon Livre. Peut-être me suis-je trop dévoué à lui, ai-je trop donné de moi, de mon corps, à son absence, à son manque excessivement vorace, pour pouvoir m'interroger à son sujet.

 

 

*               *

 

Jamais si bien enfermé et jamais une telle expansion... diffus, dispersé, suspendu - en péril. De cet élan qui fait aller d'instant en instant, de cette source qui se reporte toujours... Il m'est devenu impossible - par moi seul - de prendre en charge et de dévoiler une configuration durable. Je ne pense plus que par cet étrange cerveau qui s'est planté là, qui a poussé dans cette boîte où je suis contenu, où j'ai ma place... qui avait toujours été ici sous les voiles du quotidien creux de son invisibilité gestative. J’aurais dû être alchimiste, une "science poétique" qu'on n'aurait pas dû délaisser.

Toutes ces œuvres innombrables tombent sur nous comme des pierres de l'immense ombre d'un mur cosmique (j'ai souvent rêvé, enfant, d'un univers composé comme un mille-feuilles et que nos mains, nos regards plus ou moins habiles pénétrants - éplucheraient ; tirant du visible familier des toiles nouvelles, encore inaperçues et [qui ] seront à nouveau déchirées - ces poèmes d'adolescent où je pensais que le ciel, tout le visible, n'était qu'une toile de fond à crever ) – « j'eus un rêve, le mur des siècles m'est apparu. »

 

 

Il a donc toujours été ici. Il avait depuis toujours ici son empreinte logée, encastrée dans cette pièce, d'abord transparente et traversable puis résistante - l'air s'est épaissi, alourdi, dénaturé - invasion d'une infection lente et sûre...

Lui obéir, l'écouter, devenir sa résonance, être le pavillon de cette oreille monstrueuse. J'ai ces feuilles pour y parvenir, ces tympans sensibles à la moindre vibration... Éduquer mon attention à ce qui pourrait surgir. Et que dit-il ? Que dis-tu ? Je ne crois plus à un "creux de la vague", à l'ennui, la perte de l'inspiration.

 

*

 

Je dois d'abord renoncer à être écrivain... tout élan dans cet abîme que Livre crée autour de Soi en ce moment, dans mon bureau. Que dis-tu ? Je sais déjà que ta venue, ta croissance, ton obscurité, exigent ce qu'il y a de plus extrêmement dense dans celui qui voudrait te donner sa main pour que tu t'écrives, pour que tu parles enfin... Écriture tellement elle-même que [un blanc] avec elle la naissance des choses... cette naissance qu'on ne perçoit en fait jamais en aucun point... Je suis l'outil de cette chirurgie - son objet aussi - qui touche aux liens de la molécule à la forme, de la masse à son image volatilisable dans les regards - il a au fond, en deçà des pages rassemblées, ce tas dérisoire de chiffons compressés, une mâchoire qui mord les fibres de l'obscure génération de ce qui est là et qui ne cesse d'aller vers ce qui n'est pas encore, ce qui n'est pas fini et possède une irréductible résistance au rien [dans la marge et dans une autre couleur : "le rien, l'absolument rien, nie ce qui est déjà, il ne peut être et c'est pourquoi cela est le rien... trouver une histoire sur ce sujet"]. Je doute que tout ça mène au Livre.

 

 

De quelle étape est-il la forme ? De quel temps de la Grande Métamorphose ?

J'ai toujours été trop terre-à-terre finalement, confiant et limité à la fois en ce qui concerne la tangibilité des choses... et de la pensée avec... voilà sans aucun doute la source de mes anxiétés, mes contradictions névropathes. Son fruit - son fruit, s'annonçant, soupesant chaque fois plus sa chair, se préparant, se faisant désirer tel qu'il est... tel qu'il est à venir : vers cette coïncidence où l'absence n'aura plus son intervalle vacant entre les choses... L'inquiétude aussi m'aura enfin transformé. "Enfin" parce que j'ai toujours désiré ce détachement de toute image d'intellectuel, d'écrivain... Rester dans le secret, ne pas avoir de visage...

Ces tâtonnements ne mènent peut-être pas à un objet fini, que je puisse sans trop de peine contenir entier dans la balance de mon cerveau... Où est-ce que je dois le trouver ? Dans quel lieu qui le porte ? La gravité de ces spéculations explore, exhume des poussières, l'abord d'un corps vaste, un corps interminable... qui semble toujours augmenter... Qu'en pensez-vous professeur ? Approcherions-nous du centre de la Terre ? Ne s'agit-il pas des empreintes du monstre que nous cherchions ? Un corps qui aura dépassé les frontières de ma narration - tu ne peux plus le cacher - dont les jalons, les rivets, ne tiennent qu'une partie infime de l'Objet, la surface réduite où je les ai plantés pour m'accrocher, m'introduire comme je peux... - il me faudrait le décrire, mais je ne serais plus en train d'écrire, cela serait déjà là, je décrirais autre chose qu'un livre - armature trop vivante pour être réellement emprisonnée, empaquetée - tracée dans les lignes de mes propres mots - aucune comparaison avec les travaux précédents.

 

 

Ce Corps interminable, je l'ai vu - il est vraiment interminable, c'est un enchevêtrement chevalin et félin à la fois de muscles puissants et noirs qui s'étendent loin et supportent la flamme bleue aérienne au front de sa tête... M'échapperait-il ? Peut-être pourrais-je m'accoupler avec... puisqu'à présent l'image de son organe sexuel ambivalent, alternatif, devient plus claire... Non, mon sexe m'est devenu définitivement un appendice ridicule. Le regarder, le toucher n'entraîne aucune espèce de réaction.

 

 

 

Il s'agit de moi et de bien plus que cela... pas même cette notion quantitative du "plus que moi" qui serait une mesure de l'œuvre : ne vois-tu pas qu'il en veut à ta vie ? Tu le croyais proche de toi, au plus près de toi pour te délivrer un peu du poids... le poids du "même" dans "moi-même"...

Où écris-tu ? Comment n'as-tu pas compris plus tôt ? Il te demande d'en avoir fini avec toi-même - tu l'as toujours empêché de parler, il fallait que ça en arrive là - avec ton besoin incoercible de raconter ta vie, tes moindres intimités que tu exhibes fièrement, ta sale tendance.

 

*

 

Il me demande de m'abandonner, il me demande toutes mes forces auparavant concentrées sur l'expression circulaire du moi-chéri, auquel je donnais en plus, pour l'alibi, une allure de monstre génial contre quoi je ne pouvais rien... Il aime tant se donner en spectacle et j'aime tant m'avouer trahi, dépassé, dénudé par une main cachée dans l'ombre, une main secrète - et j'aime tellement me voir être déshabillé ainsi sans m'en croire responsable - il me fait faire toutes ces choses dégoûtantes malgré moi, je suis un être malheureusement déchiré... en vérité j'adore me voir ainsi être violé, pour un peu je me baiserais moi-même... mais qui a dit "moi-même" ? Le Livre qui pousse en ce moment entre les interstices de ma carapace fêlée est plus fort que tout ça... que ce petit jeu pornographique et onaniste de l'auteur double-tourmenté-maudit… personne n'y a jamais cru.

 

*

 

Les Mots à présent sont trop mêlés [un blanc] à cette membrane palpitante de ton esprit. Il faudrait les saisir dans ce vol qu'ils bandent au sein de tes idées, alors qu'ils sont encore dans leur course libre, même pas encore des mots, les saisir sans les attacher au texte comme des volatiles pris à la patte... Ces lignes de mots, autant d'ailes coupées, de bouts de chairs qui ne constitueront jamais un corps...

Sans doute en serai-je un jour à voir des mots leur face cachée... non, même pas cachée - ce qui voudrait dire que leur face visible est encore là accrochée... il faut que l'erreur à leur sujet soit complète... Mais les pages sont bien blanches, n'est-ce pas ? Ou est-ce moi qui ne les vois pas ? Comment expliquer ce remuement prégnant et me parcourant ? Plutôt le Mot encore suspendu, encore dans sa pleine disposition... dire, prendre possession de sa voix organique par lui seul exhumée... extirpée de ma gorge et hors de ma gorge... le Mot avant qu'il ne s'emprisonne lui-même... non pas seulement un mot en puissance... plutôt un mot connu avant d'être connu, avant que ne soit mobilisée toute cette machinerie (machination) de la connaissance...

Je ne veux pas d'une simple promesse.

Peut-être qu'en effet son écriture n'est pas l'aboutissement de son phénomène, mais son éclipse, sa ruine [dans la marge "l'échec, obsédé par l'échec"] - et que touche-t-elle ? Celui qui est le porteur organique de cette voix.

Tu penserais presque que le Mot arrivé sur le papier est une défaite... la défaite d'une tentative dont en fait l'esprit ne peut contenir la dimension, supporter l'élan, maîtriser la patience. Écrire et ne pas avoir "l'envie égoïste"... tous ces embryons enchaînés, cet emboîtement laborieux, si peu fidèle à l'intention originelle, si peu adaptée à l'intuition... l'intuition... ces mots arrivés jusqu'à toi sont invalides, des restes, des corps démolis... tu ne peux plus te permettre de leur faire dire n'importe quoi... ils sont essoufflés, presque déjà morts... laisse-les donc en finir !

 

*

 

Je ne le pourrais plus... sans aucun doute ai-je trop demandé... tête ravagée de longues migraines de plusieurs jours maintenant.

 

*

 

Cette paranoïa où l'on se trouve plongé malgré soi dès que l'on a écrit ! On en vient à croire que si l'on ne dénonce pas de nos livres, sans aucun scrupule - comme il se doit en ce domaine - le tort d'exister, c'est parce que l'on a encore un peu pitié de nous et qu'un vaste complot nous tient dans l'ignorance.

Si on dit du bien de mes bouquins, rien à faire, j'ai l'impression qu'on se paie ma tête... ou ce qu'il en reste. Et être publié n'est en rien rassurant...

Ceux qui jugent la valeur, la qualité du travail de l'écrivain - les mieux placés dans tout cela - ne peuvent s'empêcher d'user d'un ton et de préceptes pontifiants, comme un bon père qui parle à un gamin qu'il faut éduquer : « si tu veux continuer dans cette voie... » Je les admire, je les envie, ils semblent détenir, caché au fond d'eux-mêmes, un modèle de la bonne littérature lisible et promise à l'éternité... Je m'égare... Il faut assumer sa vanité et s'en faire une bonne conscience de commerçant. Je me demande si l'on n'écrit pas que pour leur rendre ce service... pour servir des objets à leur prescience. Et maintenant qu'on te lit - malgré tout - tu ne veux même pas te venger ? À partir du moment où l'on décèle l'empreinte d'une écriture au travers des mots, il est si aisé de toujours y voir et dénoncer là justement le défaut, une habitude fâcheuse dont il faudrait à l'auteur l'honnête hygiène de se débarrasser. On te fait toujours payer ce que tu es…

 

*

 

Où sont-ils ces mots ? Où sont-ils ? Parfois des visages, des figures qui surgissent et ont déjà fui dans quelque recoin entre le regard et les murs, le plafond, le plancher, les pieds du bureau, les niches de la bibliothèque, les rideaux... Je n'ai pourtant rien bu (puisque j'en suis à l'eau et aux pâtes), pas d'alcool qui me ferait voir ces rampants au pelage noir, aux reflets violets qui parfois n'échappent pas à mon attention... Peut-être plutôt la fatigue.

 

 

Les mots... ce terme convient à présent seulement à défaut d'un autre possible (le mot impossible des mots), convention portée à l'extrémité de sa faiblesse, de la fragilité de son enveloppe - terme qui nous ment... les mots font toujours diversion, c'est dans ce dessein qu'ils s'unissent - Ces mots sont-ils déjà ici ? L'ont-ils toujours été, devant être à présent dévoilés, dénudés ? Mais tout est déjà à nu ici, mes organes saisis, touchés à vif et ce grand corps larvaire à l'âme forte comme une haleine d'animal. Non, ils ne sont pas encore ici... Je suis moi-même dénudé, transformé pour en devenir le muscle, l'organe de puisement, la sonde - mais je ne les tiendrai jamais avec moi-même, je ne pourrai jamais les voir. Je suis docile... je ne sens presque plus les écorchures de cette mutation... Les mots font toujours mentir n'est-ce pas ? Ceux qui cherchent à venir sont autrement monstrueux, je le sens - comme on sent avec fascination et dégoût excroître la tumeur sous la chair.

 

Je ne suis plus mâle, je ne suis pas (plus ?) femelle. J'écris et le rôle - à jamais humilié (j'expie) - de l'écrivain n'est plus maintenant qu'une peau morte que j'ai quittée. Il faut qu'il y ait là le sens d'un progrès où ce qui précède était mensonge et s'affaisse sous le corps véritable qui va conquérir sa présence. Pourquoi ne pas avoir été droit au but et avoir tout de suite fait le jour sur la vérité ? Voilà une autre de tes vieilles questions favorites ! Pourquoi faudrait-il tout ce parcours de manques, d'erreurs et d'avortements avant d'arriver... mais c'est qu'on n'arrive pas !

Mais c'est à moi - à Lui - à mon regard, ce regard qui est logé dans mon crâne comme la loupe dans le tube astronomique - et où sont donc ces astres ? - à moi qui suis un des organes sensoriels de cet être - c'est à moi, ce regard, de servir de source, plutôt de canal à cette source... plutôt une radiesthésie - mon cœur qui balance est le pendule... autour de cette source... mais elle est déjà bien ouverte, déjà elle s'est démultipliée en plusieurs suintements, et tous ces alluvions qui ont condensé l'air, se poursuivent, joignent leurs membres, formant tissu. Un tissu qui touche les pierres de ce square de l'autre côté de la rue, ces feuilles qui s'agitent - sa propre flore - l'écorce de cet arbre, le grincement des marches dans les escaliers de l'immeuble, l'essoufflement de ce passant...

 

*

 

Décidément, j'aurai dû être alchimiste. Mais cette science n'a malheureusement plus cours. S'agirait-il donc d'un poème ? Pour que ces mots soient si difficilement admissibles... si profonds dans les mystères de la génétique... et cette exigence... cette attente douloureuse, ce danger... toujours rêvé d'un "don" autrement plus profond que ce plaisir, ce devoir du "bien écrit", du "bien pensé"... Un plaisir dont on enseigne la science et la bonne conscience... la photo de l'écrivain à son bureau, avec son gros stylo, devant sa lourde bibliothèque et les doigts de sa main qui tiennent sa joue dans une pause démodée, ses yeux pochés de couche-tard, ses yeux de boxeur, de marathonien au souffle coupé sous le martèlement d'un cœur décroché... alors que la course est finie depuis bien longtemps... ce n'est pas l'écriture qui aura coûté le plus (je peux témoigner ! j'y étais !) mais les heures, les jours et les nuits passés à digérer l'adversité et à la combattre dans les innombrables entrevues, entretiens, rencontres, alliances, recommandations téléphonées, écrites, glissées à l'oreille, contrats tacites de dépendances et de docilité démentie sans même plus aucune conviction à la face du public... tout ce travail qui consiste à se séparer de son écriture pour pouvoir être publiable.

 

Perte désespérante de tout contact aisé avec autrui... l'habitude prise très tôt de ne pouvoir travailler qu'à l'écart...

 

*

 

Non, ce n'est pas un poème... D'ailleurs, as-tu jamais su recueillir cette sorte de mots-là ? Tu as rêvé d'un "don" plus essentiel, d'un mot enfin suspendu un peu au-delà de lui-même - inaccessible à tous ces chieurs - délivré de lui-même, de sa condition - mais cette condition te tient incurablement à cœur, et le poème n'était finalement jamais là - juste des traces défaites, parcellaires de son passage parmi nous... tu peux y croire aussi, à la loi des séries, aux images obsessionnelles : L'oubli, L'astre nu, Le sommeil volé, L'imposture,

Mais ce qui restait sur les pages, ces reliefs-là n'étaient plus que des squelettes, la chair et l'âme avaient glissé et couru librement hors de leur cage - plus agiles que nous, marcheurs empêtrés, penseurs encore attardés dans la préhistoire des champs de l'esprit et des sens - tu n'étais pas à la hauteur, ce qui n'a pas changé... c'en est fait de ton cas... liquidation de tes ambitions, ces caprices qu'un dilettante élève par prétention paresseuse à la hauteur d'un Sens. Livre n'est pas dupe, ça ne lui suffit pas... il veut bien plus...

 

*

 

Il me serait à présent impossible de concevoir un quelconque plan, un quelconque projet d'œuvre à composer... impossible sans que cela ne paraisse incongru, malvenu, sans pertinence... faux - le Livre qui aspire à venir demande d'être plus réel que ça, la nourriture que tu lui donnes est bien trop pauvre, il rechigne, il rumine péniblement et n'en gagne aucune force, pas assez pour se tenir debout, grandir...

 

... il faut tenir bon le plus longtemps possible, au moins pour assister encore conscient à ses premiers instants, ce visage naissant entre tes entrailles, hors d'elles, dans l'ombre où se finit ton enveloppe scellée, ce visage te fera face et tu seras tout entier dans sa connaissance, tout entier tu seras enfin connu, ce sera ta mort, puisqu'on n'en connaît jamais autant qu'au moment de sa mort. Pas sûr…

 

Te rends-tu compte à quel point tu es un homme que ses paroles ridiculisent et annulent ?!

 

*

 

le 17 nov.

 

Ce journal - ce carnet de bord - il était nécessaire de l'ouvrir, puisque ma gorge se nouait, il fallait opérer, il fallait pratiquer cette percée directement au fond de la trachée... Lorsqu'on retirera tout cet appareil, tu pourras reprendre à loisir la maîtrise instinctive de ta respiration ?

 

 

La diversité des instincts raréfiée, je suis tout attente - ma présence m'est toutefois encore douloureuse (sur le parquet, sur le fauteuil, les poignées de portes et les robinets à tourner, la chasse d'eau à tirer...) je suis encore souillé de trop d'agitations, de manipulations humaines. Je ne crois pas au bien-fondé de cette liberté qui nous est problématiquement imposée.

 

Difficile d'expliquer ma relation à cet objet que je me dispose à laisser naître aussi loin qu'il est permis par les lois physiques et mentales... plus loin que nous. Il nous a jugés, notre cause est perdue - immense poids d'indignité, paresse millénaire à vouloir y remédier - la paresse peut être industrieuse et ingénieuse - nous avions eu tout le temps de ne pas en rester à cette préhistoire... petits monstres se mordant la queue...

 

*

 

23 décembre

 

Je demeure depuis longtemps immobile, je suis calme - du fond a remonté le long des parois du puits vertigineux où je suis creusé, l'eau marneuse, excrémentielle - du fond où je suis béant, l'humanité obscurément multiple et absurde, grouillement ulcérant, nauséeux, grouillement qui a coulé de ma bouche, que je peux prononcer... Depuis si longtemps notre saleté s'est accumulée, elle déborde, elle atteint chacun de nous comme autant de conduits d'égouts... Tous corps esclaves, pièges de la fatalité corporelle - ressortent par moi toutes ces fautes qu'ils ont tous rejetées, qui ont glissé sur leur cervelle engraissée de bonne conscience [dans la marge :  justice toujours très "personnelle"] Mes mains me font encore mal d'avoir tant étranglé, d'avoir serré si longtemps le fouet, ma bouche sent encore le goût ferreux du sang... jouir de l'avilissement en toute impunité, y joindre même, y conjuguer, l'art d'une démagogie libertaire et humanitariste - tant de déviations, de manipulations, de contradictions, de mauvaise foi... pour finalement toujours servir la (continuation) (perdurer) (entretien) d'une même "aliénation". Ce plaisir, je le connais, il se dévoile, il me parle - innombrables et anonymes confessions (aveux) - je le connais et j'en ai aussi fait le ressort de mon succès (culture-médias, nouvel opium du peuple). Ils sont tous les putes et les souteneurs de cet immense bordel de la Culture ! On sait par où vous tenir, cher public...

 

*

 

Dans notre nuit, dans l'ombre grasse étouffante luit un taureau, essoufflé et la langue sanglante dépasse mollement de sa gueule...

Puis ses côtes déployées dans un bond, pour s'échapper du couloir clôturé, deviennent celles d'un colosse humain...

Il est blessé de toutes parts sous les piques des barbelés et les morsures d'insectes acharnés sur sa figure, et eux-mêmes ont un visage humain, ils passent leur langue rose sur leurs lèvres souriantes - je me souviens du goût de la chair humaine filandreuse, et des nuées d'oiseaux qui ont planté leurs becs dans les entrailles des victimes empalées sur les pieux au bas de la citadelle muette, et la peau craquelée, gondolée, fumante, puante de cet homme que tu as regardé, sans faire un seul geste, sans trouver nulle part en toi la raison de faire un geste, que tu as regardé brûler, le visage, le crâne, tout le corps martelé sous les coups des pierres que toi aussi tu as lancé sur lui, et tes doigts s'enfonçant dans les orbites des enfants pour en tirer les globes de leurs yeux et rire de leur balancement idiot au bout de leur fil organique - et le balancement de tous ces pendus, sous les yeux indénombrables de ces armées, futures victimes et futurs meurtriers - le spectacle réjouissant de ce masque arraché de leur vie intolérablement libre, et ces ongles retournés que tu as arrachés avec dextérité et lenteur des mains de tes prisonniers dont tu admirais l'endurance inutile, les longues tranches coupées sur leurs côtes, leurs joues, leurs seins, leurs cuisses que d'autres enchaînés mangeaient - tu mangeras ta fille, tu mangeras ton frère - cette satisfaction de les tromper, de jouir de leur absurde condition d'homme, en croyant toi-même y échapper - et tous les enfants que tu as livrés aux viols de ces riches et honorés amateurs qui tenaient leurs épaules en les pénétrant de souillure, tu n'as jamais entendu leurs cris, leurs pleurs, et puis leur effroyable silence, tu n'as jamais fixé l'obscurité morte dans leurs yeux, pourtant je croise dans le clignement incontrôlable de mes yeux la terreur de leur œil de noyé,  et maintenant je les entends toujours comme du vent de chair qui se déchire.

Tu te rappelles cette théorie supposant que certains fous doivent leur peur démente à une ouïe anormalement aiguë qui perçoit les voix des morts torturés qui continuent à crier - tu entasses les déportés, tu contamines les cobayes

[Dans la marge : faire en sorte que tous ces prisonniers de leur vie acceptent et s'infligent eux-mêmes les avilissements qu'ils auraient refusés qu'on leur imposent - chef de rayon au supermarché de l'aliénation et de la dégueulasserie ]

Tu mélanges et greffes les corps, tu engrosses les vierges d'inséminations monstrueuses, tu nages dans les entrelacements, la mêlée de tous ces corps donnés à leur immédiate proximité, leurs attouchements multiples, leur consommation indistincte, les instincts accrochés, croisés, mécanisés de ces corps qui se collent et se démembrent en même temps, ce grand foutre de troupeaux où tu as regardé - peut-être l'as-tu toi-même touchée, poussée - être jetée cette vierge, peut-être ta propre fille (je n'ai pas de fille), ta femme (je n'en ai pas non plus), ta sœur (je suis fils unique - mais quelle importance ? Quelle différence ?), tu l'as regardée être jetée parmi eux, parmi nous, aussitôt assaillie par tous, toutes ces mains attrapant son corps auquel on jouit de la voir enchaînée, toutes ces lèvres la barbouillant, se soudant à elle, manipulée, pratiquée... dans cette grosse mastication de sexes qui s'expérimentent - sans vouloir rien découvrir d'autre que ce qui les en satisfait, et l'excitation instinctive de ton sexe parmi les leurs, sans pouvoir répondre, voir, réagir, choisir... tout cela appartient au même corps, à tous les corps - l'âme enfin dépossédée, disqualifiée, cet état de fait, qui s'impose, qui va de soi...

La scène ne te déplaisait pas complètement, cette masse de corps amaigris, ces squelettes enveloppés d'une toile fine de chair, leurs yeux inhabités, hypnotisés, sous le joug mécanique de journées toutes identiques, des rationnements, de leur isolement, hors des hommes, les hommes qui n'étaient plus leurs semblables, et eux-mêmes tous identiques - tu te souviens de leur nombre puisqu'ils étaient numérotés - et tes bras fatigués sous le poids des masses de cadavres, tes doigts douloureux à force d'arracher leurs dents, et ta jubilation devant les œuvres de tes dépeçages, l'invention sans borne des tortures... sans borne...

Immense indigestion... je ne sais pas s'il y aura une fin possible à un tel sentiment (conviction) de vanité. Nous avons échoué, définitivement échoué... des sauvages à bord de machines... des singes qui imitent la pensée... des criminels aux mains propres... définitivement enfermés dans nos lâches contradictions... voilà que je recommence à philosopher... à "moraliser"... ça ne passera pas la censure.

 

*  

 

Les visions ont cessé... je suis tout à fait calme, léger, comme après une indigestion purgative... ne s'étend qu'une immense vanité silencieuse... mon souvenir des hommes est sans certitude... je ne veux plus de cette communauté d'existence... je n'avais jamais eu confiance en elle... Je crois posséder à nouveau une certaine lucidité, pouvoir jouir d'une certaine faculté plus aiguë à présenter à mes sens les objets du monde, et ceux qui délimitent ma situation présente - nous ne sommes qu'une certaine tranche, une certaine circonscription très limitée du monde qui se manifeste infiniment, et je sens qu'on a fait le tour, il n'y a plus rien à en tirer, on pourrait se couper un bras, écraser le crâne de son prochain, bouffer ses excréments sans rien sentir qui vaille la peine de s'y opposer. Mais de tout ça, je tire une véritable paix. Tous ces épanchements ne pouvaient être la matière attendue... c'est toujours ce nettoyage de ta (notre) (la) pauvre prétention humaine, pauvre et mensongère, fausse, lâche, prétention qui s'assoit sur un Droit, l'abolition de toutes ces tentatives, échouées d'une éthique finalement toujours dérangeante... Il n'y a rien à craindre, ce journal est destiné au feu... immolation de la dernière tache avant l'écriture du Livre.

 

*  

 

Toujours eu en horreur cette gymnastique du spectateur, du lecteur qui, pour le temps d'un film, d'un jeu du cirque, d'un livre et de son souvenir extensible, disponible à loisir, à sa discrétion [Dans la marge : lecteur je te hais, et les éditeurs, complices de toutes tes faiblesses, de tous tes vices et tes superstitions - tu en deviendrais fasciste ! De toutes façons, la dissimulation, la déviation a tout contaminé ; pour être il suffit de dire pour être pourri] Assez joué ! Assez menti ! Il n'y a pas de catharsis...

 

 

Comment te situer ? Où tendre l'oreille ? Je sens pourtant que Tu te manifestes déjà en plusieurs lieux... C'est comme une lointaine rumeur... Faut-il trouver, cerner cet endroit, ce site, dans ce qui me serre au ventre, dans ce qui se comprime dans ma tête ? [Dans la marge  : l'homme peut ne pas apparaître... libre à lui de croire ou de ne pas croire à son apparition, libre à lui de ne pas se suffire de sa présence, de son poids physique pour se dire apparu, libre à lui de ne pas estimer la mesure, le péril, le choix contre sa disparition. Et plus loin : Ce sport de creuser l'homme pour l'y enterrer, de le faire "fonctionner" : l'egocyclisme. ]

 

 

Plus d'heure, plus d'arrêt imposable au temps, plus de sommation, plus d'expansion à d'autres que je puisse appeler mes semblables, plus de visages, plus de sexes - aise, disposition - taire l'essaim encore, nœud d'interférences.

 

*

 

le 12 janvier

 

Ce matin - ce matin (la tête doucement enfiévrée comme sous des ailes chaudes, balancement calme d'une voile sur une mer immobile, le ciel penché sur un coin d'ombre, une fissure, un suintement...), j'ai tendu l'oreille, j'ai réduit au silence tout le bruit intérieur de ce qui est en mouvement dans ma carcasse... et même ces mots que mon écriture ne peut pas prononcer de ma pensée sonore... Ta voix est encore lointaine. Je discerne à peine. Mais, sans plus aucun doute, tu as dégagé ta parole, elle s'écoule, si je savais où Tu es, je baiserais ta source qui bruisse - mais je ne suis pas de taille, je peux à peine témoigner, je discerne à peine... un filet d'eau entre des épines, des vertèbres rocailleuses - [ raturé  : je pensais] je croyais que c'était ici devenu un désert, plus je m'approchais et plus Tu t'éloignais... ou bien ma taille était-elle en train de diminuer... et tout glissait : un écoulement de sablier, mais les grains ne tombent pas dans une bulle de verre symétrique, ils s'évanouissent dans un gouffre sans fond. Mais sous la chaleur crue, cette forte exhalaison de plante au soleil, ton filet de voix...

 

... je l'ai vu sortir, du cœur de Ta racine, la saison de ce bourgeon enfin à terme remplit la chambre, tu peux laisser venir cette semence... dans un sentier insoupçonné qui permet d'entrer dans le treillage épais, qui s'élargit, il avait commencé par dévoiler sa perspective... il cogne et ouvre sur mon propre fond la fenêtre...

Tu t'en souviens, vieux bouc écervelé ! Il connaît toutes tes heures, il lit en toi depuis toujours... tout ça il l'a déjà lu : tes premières interrogations de gosse trop émotif et nerveux... le "pourquoi moi ?" et "pourquoi ce monde entièrement enfermé dans cette camisole de chair ?", "n'y a-t-il pas quelque part une issue, une faille dans cette sphère si bien hermétique ?"...

Il se souvient avec toi, de cette irréparable séparation de la communauté des autres - un vrai petit romantique pur et dur !... Cet éloignement qu'il a fallu camoufler, combler de mensonges conciliants... mais ton immense indifférence, l'impossible remuement d'aucune force pour "adhérer"... rien n'étant plus assez humain pour te répondre... et puis les mots qu'il t'a fallu retrouver pour tenter de les rejoindre, ces mots qui ne seront plus jamais familiers... tes mains qui forcent les épines pour atteindre des cœurs par devers eux, pour saisir ce qui ne peut l'être que par surprise... cette lutte contre ce vol organisé de notre vie... tes coups portés à tous ces étaux serrés, à tous ces mensonges, toutes ces défigurations...

Il connaît ça de toi plus profondément que toi-même : tout est faussé, tu as milité sans au fond avoir jamais la moindre confiance, ces bribes d'âmes récoltées ne sont que des restes dégoûtants d'embryons avortés... et de là où tu parles, de là où tu accuses, de là où tu te tiens, ce que tu donnes à voir inspire immédiatement, immanquablement un ressentiment jaloux... toi-même te sens coupable... tu t'accuses toi-même... contre ce dont tu sais l'avenir inévitable... tous trafiquants de la pensée... la mystification sera totale... mais tu gardes dans l'ombre ta victoire -ton silence - sur tous ces fonctionnaires et pitres de l'écriture... comme ce pittoresque Fongière qui ne sort plus que des journaux intimes, ou ces espèces de romans, ces mélanges astucieux d'érudition, de questionnement vain - et ça, tu sais de quoi tu parles ! - Il expose fièrement, en grand héros débridé - avatar pourrissant du libertinage crapuleux - une avant-garde sulfureuse d'attardés des pissotières d'écoles obnubilés par leur quéquette.

Raclure de fond de tiroirs, de fond de tripes, le Journal est bien la dernière ressource pour écrire ; et ça attire le lecteur parce qu'il pourra fréquenter la littérature sans faire l'effort d'en avoir à lire vraiment. Mon pauvre Fongière, quelle idée t'es encore passée par le gland qui te sert de tête pour m'envoyer cet exemplaire de tes nouvelles prouesses ? Provocation ? Ou bien je ne sais quel mirage d'une confrérie littéraire qui permettrait de vaincre les rancœurs... Ah ! S'ils savaient, en fait, nous nous tapons tous sur le derrière (déjà que dans notre milieu puant le renfermé on se tape tous les mêmes femelles à tour de rôle, et certains en groupe), en vérité, on les a bien eus ! On est au-dessus de ça (ou très au-dessous).

Décidément, Fongière, tu excelles dans la culture de ta pauvreté - tu es en cela le champion, le meilleur représentant de notre triste fin de l'Histoire, tu vas bientôt atteindre là une sorte d'ascèse... et je ne me révolte plus... on ne pouvait qu'en arriver là... C'est même plutôt un tour de force, autant d'exhibition et autant de gâchis... Mais que faut-il espérer de plus ? Le cœur humain - on n'ose plus dire l'âme (voilà bien un symptôme très éloquent, ce moment où le fond des mots est délaissé, englué, dans les formes que l'on s'est vite chargé de démoder, lorsque l'on ne tire plus qu'ennui et rire nauséeux de tous les débats humains terriblement vieillis - suis-je tout simplement d'un autre âge, révolu ? - non plutôt du dernier âge avant ce chaos sans âge), ce cœur humain, il vaut mieux glisser dessus et retomber entre les fesses. Peu m'importe, mon cher Fongière, le nombre de femelles de tous âges passées sur ton lit se faire élargir en savourant le fin plaisir d'être par-delà le bien et le mal... tout ce jeu m'a depuis longtemps lassé... je n'ai pas à te répondre que tu te fous le doigt dans l'œil en te croyant un libérateur... c'est fini tout ça... mais tu n'y crois même pas... En un sens tu es un naïf ! Premier de tous les égocyclistes !

Tout débat serait inutile... je connais déjà les réponses, les accusations, les dénigrements auxquels je m'exposerais... Tu voudrais que je réponde, que j'y touche... c'est peut-être même la Maison qui t'a conseillé... c'est qu'ils doivent commencer à s'inquiéter sérieusement... je dépasse les bornes... ça ne colle plus avec les calendriers... il se croit tout permis... alors qu'il nous doit tout... Mais ta philosophie d'enfonceur de portes ouvertes ne me fait ni chaud ni froid. C'est trop tard. Tu l'ignores encore... ou non, tu le sais pertinemment, alors tu n'as rien à perdre... J'admire toutefois ta santé, ta ferveur à perdre ton temps - mais c'est cent pour cent vendable - et je salue bien bas cet exploit d'être à la fois prodigue et stérile... il ne suffit pas de culbuter pour être un homme... il y a des incontinences qui relèvent d'une sinistre impuissance... mais je parlerais à un sourd...

 

*

 

Les petites misères de ma condition de [un blanc] ne T'intéressent pas. J'ai pu croire que derrière ces questions, Ta question était celle de mon souvenir, que c'était de moi dont il aurait finalement pu s'agir.

 

 

Une fois pour toute, je ne suis pas en une quelconque proportion, la matière destinée... Si tu réfléchis, si tu lui apportes tout ce que tu peux recéler en toi, ce n'est pas pour que le Livre le rumine et le recrache sur ses pages... Tu es consommé depuis longtemps, tu ne lui sers plus que de branche à laquelle il appuie son embryon. Sa matière est générée sous d'autres tropiques que ceux de tes souvenirs, de tes drames et tes petites haines. C'est à une autre échelle... Tu ne peux embrasser sa face, ni la voir dans son entier, jamais... Tu as servi de ressort au déclenchement de son expansion, celle-ci possède pour-soi tous les balanciers de son entraînement, bientôt tu ne seras plus qu'un échafaudage qui va s'effondrer... Tu n'auras plus de regard sur aucune chose.

 

 

Vois ! Lis comme je voudrais pouvoir Te lire enfin, comment je signe l'acte de mes sacrifices et de mes mortifications ! Tu verras mon visage rigide comme un masque de terre séchée, les taches de mon sang et de mon sperme sur les murs et sur les draps, et les reliefs immondes de mon état de bête dénuée de sens...

 

*

 

28 janvier

 

Je dois le signaler à mon souvenir lorsque je relirai ce carnet de bord - peut-être au cas même où je deviendrais définitivement cinglé : plusieurs heures de sommeil dans ta chambre puante et dévastée, à ton réveil, la fatigue est encore extrême... mais enfin, une amorce sur la première page de la pile... Livre semble s'être tu et te laisser murmurer. Aurais-tu trouvé une issue ? - l'odeur de la merde t'inspire, tu voudrais tellement sortir de cet égout - entre le suicide et la croix - je reconnais, je crois avoir reconnu entre les mots une issue pour la parole, entre les mots un espace épargné des mots - et il n'est plus temps de renoncer... c'est exactement lorsqu'on n’a plus le choix : il faut y arriver ou en finir. Pour réussir, être sûr d'être dans ce qui vaut vraiment la peine d'être écrit, il faut être à cette limite de la précarité, à cette menace de la nullité...  Mais sache qu'actuellement "auteur" ne signifie plus rien pour toi... il y a tant de choses qui ne signifient rien... mais on a un choix à faire, quoi qu'ils en pensent.

 

*

 

2 février

 

Décidément, le sort contre toi ! Impossible de remettre la main sur l'amorce du 28 dernier ! Après avoir redonné à cette pièce l'allure d'une habitation d'être civilisé, tu reprendras ton travail... je finirai bien par tomber dessus.

 

 

Tâche de remuer ta cervelle et de retrouver ce que tu avais écrit ! Si au moins tu t'en souvenais !

 

 

C'est à devenir fou de rage ! Piètre écrivain celui qui perd toujours les feuilles où il retient sa pensée - déjà bien difficile à sortir indemne du doute. Il vaut mieux prendre une journée de repos, lire, poser ton regard sur quelques tableaux... Tu dois t'organiser... être plus attentif.

 

 

Cette fois tu as retrouvé ton écriture à sa place ! Mais tu ne te souvenais même pas d'avoir pondu ces phrases - exceptionnelles d'ailleurs - tu n'es pas un débutant, tu peux en juger sans modestie - on tient le bon bout ! Écrirais-tu en état d'hypnose ?! Serais-tu somnambule ! Voilà qui te rappelle un classique du genre...

 

 

Il faut avouer, mon petit André, que tu es resté perplexe plusieurs heures en te relisant ce matin ! Cette fois tu te souviens parfaitement de ce que tu avais écrit, de ce qu'il t'a semblé avoir écrit : rien à voir avec ces paragraphes d'une toute autre valeur... bien supérieurs... tu ne te souviens que du plus mauvais de toi-même et refoules tes récritures ? Il serait temps de sortir de chez toi et de te faire observer par l'œil symptomatique d'un docteur, peut-être même d'un psychanalyste... déjà tu es tenté... pour rendre à présent explicable ce "passage à vide"... déjà des mots savants accourent à ton aide, pour épingler tous les morceaux épars, tous les monstres capturés dans les vitrines. Mais tu as retrouvé ton calme - celui qu'on dit "légendaire", celui qui te fait si souvent, si prévisiblement "égal à toi-même", toi qui as toujours si bien caché tes revirements, tes tas de serpents et de rats qui grouillent dans ton crâne et dans ton ventre. Par fierté ? Par pudeur ? Par lâcheté ? Tout ça est tellement mêlé, tu l'as laissé tomber comme un paquet de nœuds. Tu en conclus : il se peut que tu aies en effet des absences. Et après tout, tu peux en tirer profit - nouvel agrément de l'écriture que celui de se découvrir l'auteur malgré soi, contre soi. Réjouissons-nous, en tous les cas, de ne plus perdre les épreuves.

 

 

Les phases de tes états seconds sont de plus en plus rapprochées, à en croire le seul témoignage possible, la seule empreinte de ce qui peut s'être produit : le manuscrit. Il y a deux heures à peine tu sembles avoir écrit ces phrases que tu ne reconnais absolument pas. Et tu espères - j'espère - pouvoir toujours te rappeler que tu as noté sur ce carnet tous ces événements...

Tu as cherché une parole dégagée de ta contrainte charnelle, de ta pauvre ambition d'homme. Et tu te demandes à présent qui peut ainsi écrire à ton insu (c'est difficilement imaginable) Cela ne peut venir que de toi-même, logé dans ton propre lieu - même si la place s'est réduite. Quel peut bien être ce visage caché ? Cette main qui agit dans ton ombre... dans cet endroit sans doute que tes yeux ne parviennent pas à apercevoir, puisque nous ne nous voyons pas entièrement jusqu'où va notre être ... impossible de faire la transparence, toi qui pensais être débarrassé de tout l'inutile... "Regarder ailleurs, faire semblant de ne rien savoir...", c'était donc ce détachement, cet écart à présent irréductible, ce lieu dans toi inappropriable, irrécupérable, cette liberté concédée à "l'autre" qui n'attendait que cette occasion pour t'interdire sa demeure, ta propre demeure et t'humilier, en venant s'offrir le luxe de te négliger, de ne pas te mettre dans la confidence, de te narguer, faire comme si effectivement tu n'y étais pas, comme si de rien n'était... c'est un jeu d'enfant pour lui.

 

 

On te trompe en effet, tu en as la preuve, la certitude, c'est indubitable - si tu peux encore posséder pour toi une certitude, c'est celle de ta lésion, de ta dégradation. On laisse dans ta mémoire des simulacres, pour t'occuper l'esprit à croire que tu maîtrises encore la situation, que tu peux encore en décider, et cela pour t'infliger ensuite le coup de ta désillusion - parce que c'est toi l'illusion, le simulacre, le faux... Il est, pour le moment, impossible de m'expliquer le mécanisme par lequel cela se produit, se conçoit, par-devers moi. Tous ces rouages me sont dissimulés... cette machine tourne et me mine clandestinement. Je n'ai pas d'accès à cette région dissidente.

Une guérison est peut-être possible, tu ne peux lui être tout à fait étranger. Un même corps le reliant à toi, tu peux encore fouiller, trouver ce qui vous enchaîne l'un à l'autre, comment se pourrait-il qu'il y ait une discontinuité dans tes tissus, un glissement si pervers dans une matière noire ? Puisqu'il agit sur toi, sur ta souveraineté, ton intégrité, que le Livre avait tout à fait épurées, son action nécessite un ressort, un appui conducteur, une transmission qu'il faudrait longer, suivre à tâtons jusqu'à lui. Mais au prix de quelles contorsions ? Pour arriver à lui, ne faudra-t-il pas passer, se noyer dans un oubli encore plus complet, sans retour ?

 

 

Après tout, ne l'as-tu pas cherché ? Tu rêvais d'un partage plus à vif - l'écriture vertigineuse et non plus cette surface trop fragile, toujours en défaut, un bricolage, une empreinte et non le pas - et voilà qui surgit donc par-devers toi ! À même... à même le sol, la chair, l'épaisseur, la source, la racine, à même la poussière infiniment qui continue l'être au-delà de ces sens... qui ne doute pas de concerner tout cela, parole qui dans sa place exclusive, sans appartenance mais qui n'est pas non plus tenue par ces bouées, ces ancrages, ces harpons - comme pour freiner et arrêter, flottant, un dirigeable - à l'écart, dans la marge [ un blanc  ] ...plus une parole dans l'effort abouti de sa station, de ses arcs-boutants mais soulevée dans un léger courant de l'air, finalement "désœuvrée".

 

 

Tu te demandes s'il ne vaudrait mieux pas s'appliquer à reprendre et [un blanc] ta première personne. Mais te protègera-t-elle ? Et puis cette fiction, ce crasseux mensonge d'un journal intime... « aujourd'hui, j'ai... » À qui parler en fait ? À cet homme qui le soir, après coup, revoit tout ce qu'il a vu et fait dans sa journée ? Je ne parle pas à cet homme... Toute la grossièreté du "je suis"... je sais bien ce que j'ai vu moi ! Pourquoi me le répéter, me le réfléchir, sinon pour cet autre, ce destinataire innombrable.... ma mégalomanie ? Ce "je" là ne m'aiderait pas, ne me sauverait pas. J'écris à moi-même dans ce temps qui est définitivement écoulé... Tu n'irais pas plus vite que lui. Cette urgence, cette stratégie, ne lui échapperaient pas, tu le sais parfaitement - ça, il te le fait savoir. Qu'envisager encore qu'il n'ait pas déjà su, lu, peut-être entièrement remanié ? Es-tu toi-même en un seul point caché à ses yeux ? As-tu encore quelque chose à ta discrétion ? Au moins cette destination de ta voix à toi-même... Et n'est-ce pas à lui-même qu'il se parle ?

 

 

Je t'appelle à mon secours. Je tends la main à qui je serai, là où je serai devenu. Ne t'éloigne pas ! Tu ne t'es pas délaissé, tu le savais déjà, ce qui t'arrive là-bas... Tu peux franchir, te franchir... les plis étouffants de cette durée... Ne lâche pas prise contre lui.

 

 

Contre cela qui se joue de toi mais qui ne semble pas encore profiter de concessions sur ce terrain-ci, tu lui es quelque part toujours infaillible. Ne pas justement se sentir le sujet de cette plaie, la faire se détacher, ne pas céder à cette tentation de se replier sur soi pour se protéger, ce retour à l'œuf... il me suivrait, il trouverait ainsi le chemin et me goberait cru.

 

 

Tu n'avais pas songé retranscrire ces bribes de phrases, ces paragraphes parfois entiers que tu gardes encore un temps en mémoire et que tu crois, à ton réveil - pas seulement au réveil de mes nuits mais aussi de ces passages obscurs dont je dois ressortir en croyant avoir écrit ce dont je me souviens - que tu crois retrouver sur cette pile de feuilles, où en effet des fibromes d'encre se sont accumulés, se sont enlacés, mais sans aucun lien avec ce qui reste pourtant imprimé en toi. Pourquoi ne pas en effet avoir jusqu'ici cru bon de le faire, avant de tout oublier ? Puisque le trouble qui suit la lecture du Livre, totalement différent de ce dont je me souviens avoir écrit, puisqu’alors tout ce que je me rappelais devoir lui correspondre est submergé et se perd finalement... Tenir donc deux manuscrits ? Ou trois en fait : celui-ci (ce carnet de bord), celui qui croît sous tes yeux et où tu ne reconnais pas ton empreinte, ni même ton écriture  - on dit que dans un état second on peut avoir une toute autre écriture - ni aucune emprunte saisissable - avec lequel tu ne tiens aucune relation d'auteur, et celui de ces résidus, ces ruines sans relation avec aucune construction plus vaste et cohérente - matière pauvre de cette incompréhensible mystification - et ce manuscrit-là en est-il un en vérité ? À tel point hors de ton corps, peut-être même délivré de lui, que c'est un autre corps qui t'affronte, impose sa propre figure. Ce que tu peux dire être tien, tu peux le lui opposer (difficile concurrence) mais est-ce que ce n'est pas encore Lui qui en modèle les reliefs, qui en décide la mémoire ? Où puis-je encore affirmer que je suis celui qui écrit ?

 

 

Pas étonnant que ces bouts, ces débris épars, ces pièces détachées que tu rassembles sur le troisième manuscrit te soient si familiers, si droitement enracinés dans ta mémoire : tu les avais déjà tous écrits ! Ce que tu revendiques depuis des jours et des jours sur le terrain qu'Il envahit, ce n'est qu'un corpus, un catalogue de citations, tu as passé tout ce temps à te citer en croyant reprendre possession de tes moyens... Une telle perversité doit-elle être imputable à ton inconscient malade ? Comment peut-on se tromper soi-même, nuire à soi-même en se laissant si peu de chance d'en comprendre quoi que ce soit ? Tu as pu tout retrouver... pas une phrase qui n'ait déjà été imprimée dans un de mes romans. Tous ces mots par l'écriture desquels tu sentais renaître ton pouvoir... tous empruntés pour la circonstance, sans t'avoir fait progresser d'un pouce... Tout cela n'était encore qu'un canular... il n'y a pas d'auteur, il n'y a pas de roman ! Et le Livre qui est chaque jour augment, je ne sais comment... On t'a vendu tes propres biens ! Pour t'écarter...

 

 

Le laisser au contraire agir... puisque ses mots sont [les] seuls qui soient véritablement écrits. Impossible pour le moment d'y cerner un plan... mais ce sont pourtant des mots plus justes que jamais... on plonge dans une matière dont on a peur de ne plus pouvoir s'extraire... un terrain à la fois inconnu et si changeant... on ne peut lire ces mots comme on a lu jusqu'ici... ils n'énoncent pas. Les corps - et leurs mystères - passent en eux.

 

 

Pourtant ta mémoire est encore excellente pour tout le reste : chaque phrase du troisième manuscrit t'a conduit, lentement mais sûrement, dans chaque volume de ta bibliothèque où elle avait été extraite... pas une ne manque... tout le manuscrit a été ainsi dispersé... C'est qu'Il l'a bien voulu... parce que cela n'empiète pas sur son terrain... Il t'a laissé en prendre conscience pour mieux assurer ta défaite, pour mieux continuer de miner tes quelques forces difficilement épargnées. Il n'y a que la causalité menant à son apparition qui demeure hermétique à tous mes sens, à toutes mes possibilités physiques... un détachement de plus en plus franc... un organe qui se détache.

 

*

 

20 février

 

Premier son d'une voix humaine depuis longtemps : la radio. Grande mode très suivie : on nous bombarde de mots en vrac sans liaison... zapping pour une pensée qui ne s’assumera plus... et débrouillez-vous avec ça... on déconstruit, on mélange, on triture ; en somme, on bricole... mais l'art de la Relation Publique fait passer tout ça pour ce qu'on voudra de subtil, décadent, profond, de notre temps etc. - il y a donc a priori un temps, et il faudra y coller... comment, après tant de siècles d'usage de l'esprit et de la parole peut-on encore en revenir à cette connerie ? Mais on s'amuse comme des petits fous ! Il a fallu lui couper le sifflet à cet oiseau de malheur ! Le silence, plus exigeant, plus enthousiasmant et prometteur. Quelques magazines au-dessus des boîtes aux lettres... encore une nouvelle starlette qui révolutionne la culture et les mœurs - sombre mélange - en faisant photographier à l'air sa paire de fesses, en relatant ses ébats avec son nouveau compagnon-pour-la-vie, blond végétarien ionisé, espèce floridienne de grande bite aux yeux bleu-de-mer-et-du-ciel... il est devenu à toute actrice, toute femme publique impossible de se montrer en photo et dans les circonstances les plus diverses et même incongrues autrement qu'en déshabillé... - plus haut degré, plus haut tarif et valeur dans l'échelle de la prostitution - cela va jusqu'à donner des résultats tout à fait ridicules... bientôt Madame Soleil obligée de se montrer en combinaison. C'est que les pauvres smicards et employés tyrannisés ont besoin de ça pour rêver et continuer à trimer comme des cons ! Les avis d'un comique des planches parisiennes sur l'état du monde aujourd'hui et du premier homme sur la Terre au premier homme sur la Lune... et bien sûr un étalage d'opinions déjà partagées par la plus grande masse du commun des mortels mêlées d'opinions naïves propres à une caste qui a depuis longtemps perdu la mesure des choses à l'aune d'une vie désespérément vaine de "besogneux" qui passent toute leur vie à ... mais tout le monde s'en fout... quelques cris d'alarme contre la décadence - réactions déphasées - et quelques cris d'alarme contre la remontée du puritanisme et de la censure qui menacent l'échangisme, la sodomie et le clip vidéo... quelques articles d'une intelligence plus incisive, perspicace et inaperçue... des recettes de cuisine, des tests pour mesurer son sex-appeal, mieux manger, mieux maigrir, mieux dormir, des astuces pour régler ses coïts sur les phases de la Lune... et bien sûr des statistiques... et bien sûr l'hygiène ! Tous, tout escrocs et boueux que nous sommes, veillons à notre santé et le monde est sauvé... la santé c'est l'avenir, l'avenir c'est la santé. Si vous vous posez des questions "démangeantes" sur l'humanité, pire, sur l'éthique, plus grave, sur les mœurs ou la vanité de votre petite vie... consultez un pharmacien, suivez la médecine douce, soignez-vous par les plantes, participez à un Téléthon... et pensez à vos oligo-éléments. Tu vois, tu constates que rien n'a changé et ce constat te renvoie ta bonne vieille image de clown triste.

 

 

Tu es enfin sorti dehors. Le bourg vieillot de cette banlieue chic, les rues désertes : dessous un ciel blanc où les sons te parviennent amortis, comme dans la neige... assourdis dans l'enveloppe d'un bien-être absolument muet du temps inutile. Rien de cette impression crainte de vulnérabilité, de délitement entre les murs, entre les passants... plutôt comme une sortie après une longue hospitalisation... un peu le tournis... et puis cette sérénité : personne ne me voit ; c'est enfin être et ne pas être. La ville est à la fois nouvelle et reconnue, réconfortante comme à l'abri d'une chambre... chaque rue l'allée d'un jardin secrètement privé... quelques passants, quelques visiteurs... même ces hommes qui creusaient bruyamment ces tranchées le long des maisons, on aurait dit qu'ils faisaient attention de ne pas faire de bruit. Même les gosses grimaçant et couinant qui s'entrechoquaient et rebondissaient à la sortie d'une école, même les grand-mères ratatinées, traînées par leur chien-bull merdeur qui ressemblent à des chauves-souris bouffies rampantes aux ailes coupées... plus aucun trouble, aucune scission.

 

 

Cette fois-ci, plus de doute ! Tu n'as pu être l'auteur, même détourné, hypnotisé, trompé, de ce qui a été écrit pendant ton absence... peut-être un intrus chez moi. J'ai regardé dans tous les recoins de cette baraque, dans toutes les pièces de cet hôtel particulier qui me coûte si cher et dont je n'occupe plus que deux pièces et l'entrée.

 

 

Il lui suffit tout simplement de se déplacer pendant que tu le cherches. Et comment a-t-il pu déjouer mon attention lorsque je restais ici ?

 

 

Tu es resté immobile, l'oreille attentive : craquements du parquet... naturels ou provoqués sous ses pas ?

 

 

Aujourd'hui, alors que de nouvelles pages ont été noircies à ton insu, sans qu'il ne se soit manifesté, sans même avoir voulu te faire peur, sans qu'il ait exprimé d'une façon ou d'une autre le besoin de ta présence... tu as crié après lui... seul, certainement, chez toi, puisqu'il ne répond pas. Ou bien a-t-il vraiment l'intention de te rendre fou. Une traditionnelle psychose d'écrivain... et qui va tuer qui ? Ou bien une banale histoire de fantôme.

 

 

Tu as tenté de Le recopier et il m'a été impossible de remettre la main sur ce travail. Tu les a recomptées, elles sont toutes là... tu as même vérifier par transparence... plus rien là où tu as écrit : tout s'est effacé... c'est Lui qui a tout effacé.

 

Je ne note plus aucune interférence ou absence dans ma mémoire : je me souviens parfaitement de ce que je peux écrire... plus de voiles d'encre crachés dans mon cerveau pour me tromper... pour qu'il s'écrive à mon insu... Il n'en a plus besoin, j'ai bel et bien perdu la partie... tout à fait écarté de son ouvrage sans cesse en progrès... et ma dernière tentative d'écrire à sa suite, ou de l'annoter en marge s'est soldé par un échec. Et ce qui me fait dire à présent que ce n'est pas grâce à une manipulation de ma mémoire mais par une action plus directe et incroyable, c'est que cela se passe sous mes yeux !

 

*

 

le 9 mars

 

Il me faut noter cela calmement. À présent tu regardes ton livre... et ce n'est d'ailleurs pas le tien. Peut-être que lorsque tu reliras ce cahier, ce sera dans une chambre d'asile psychiatrique. Mais épargnons-nous ces doutes... même si personne ne pourra jamais te croire... ou bien prendront-ils cela pour une aimable fiction... plains-toi ! Tu l'auras eu ton roman, ton dernier. Tout s'explique à présent, et devient définitivement inexplicable, il n'y a plus qu'à témoigner, en gardant tant qu'il est possible son sang-froid. Ce "roman"... ce "livre"... comment trouver un mot approprié à l'étendue, à la profondeur, l'insolite de cet objet - cet être ? Je peux le regarder qui s'écrit... en train de s'écrire... il ne prend plus aucune précaution pour m'écarter de son prodige... je suis sans aucun doute devenu tout à fait inoffensif. Ce livre... Livre... s'écrit bel et bien tout seul, de soi-même, de son propre élan, à partir de je ne sais quelle source de volonté, de je ne sais quelle matière inconnue, de je ne sais quelle source motrice, je ne sais quelle main cachée... il faudrait trouver les mots pour désigner fidèlement cette sorte de chose... parvenir à lier tout cela par des cordes, des amarres, des nœuds de la raison - mais je ne vois rien, rien autour de cette seule manifestation... ce ne peut-être une parfaite autonomie... c'est quelque chose qui pourrait tenir son énergie et sa matière de relations qui échappent à nos sens... qui touchent aux règles de l'univers plus directement et plus loin que nous ne pouvons le percevoir. J'ai cru à un rêve, une hallucination... rien que de très logique... mais c'est moi seulement qui suis logique, limité, pas Lui. Toujours de nouvelles pages se noircissent... et s'agit-il vraiment d'encre ? Plutôt une pigmentation... Je dois observer et en donner le témoignage, bien qu'il soit difficile de ne pas douter de ma santé mentale... et si je ne suis pas encore fou, je peux le devenir et perdre donc ce dernier retranchement de la propriété de mon esprit.

 

 

Une écriture sans rature, sans hésitation, une parole continue, sans scorie, sans grumeaux dans le cours de sa forme, une parole purement émergée - dont le corps n'admet aucune copie, comme les cailloux indénombrables qui n'ont jamais nulle part leur double... aurore suspendue, impossible à capturer - aucune représentation possible (dessiner un livre serait dérisoire, filmer inutile, relater sans espoir...) - oui, il s'agit plutôt d'une pigmentation... dont nos encres en vérité sont l'imitation... tous nos écrits, tous nos imprimés sont des falsifications.

 

*

 

le 12 mars

 

On ne peut couper - ses feuilles peuvent être détruites, d'autres reçoivent son flux... Non, elles ne le reçoivent pas, ce sont leurs fibres qui semblent plutôt révéler qu'elles en sont l'aine, la matière depuis toujours enceinte, jusqu'à présent muette, docilement, passivement vêtue, travestie de nos harnachements laborieux, nos colliers de rimes, de décorations de perles rhétoriques, d'ossements maladroitement taillés et reliés - jusqu'à présent soumise à notre usurpation stérile... je savais bien qu'écrire avait toujours été d'avance désespéré... voilà déjà comme première des vérités qui, à mon avis seront nombreuses à nous tomber dessus, l'origine réelle de notre impuissance à créer. Nous avons toujours forniqué, toujours joui et jamais vraiment enfanté.

 

*

 

le 15 mars

 

Je la regarde ainsi nue, effrayante, intouchable, obscène - cette âme filante, qui scintille : petites flammes nageant, s'allumant, comme ces oiseaux en haut des icônes, ces frises primitives dont on a laissé s'effriter, s'étioler, dessécher la peau, passer les teints solaires et lunaires - et nous sommes là, raccordant des ampoules électriques, ces lampions de bals tristes et l'électricité s'est aussi introduite dans les fils de notre pensée - blancheur pharmaceutique de nos pages, ces romans, ces poèmes symptomatiques, notices de drogues...

 

*

 

le 16 mars

 

Au point où cela en est, ce que je puis dire du Livre : pas un récit, plutôt une sorte d'immense démonstration, une équation... on essaie de s'en tenir aux mots et on se perd, les sens se démultiplient, on n'est plus très sûr d'avoir lu ce qu'on a compris... j'ai peur que le message dépasse l'intelligence humaine... pas une question de quotient intellectuel... mais une question de nature, d'espèce de notre pensée... Nous serions disqualifiés ? Un poème... un mètre sans étalon... une poésie plus que libre... souveraine... une sorte de formule infinie... sa place même conquise parmi les choses... et les mots, ses mots, dansent... on perdrait haleine à les suivre... on crèverait d'épuisement.

 

*

 

23 mars

 

Rendez-vous au café Saint-Just. Leurs visages retrouvés après une si longue absence. Sur le ton ludique, en tâchant surtout de ne pas m'exalter, je leur ai proposé d'imaginer toute cette histoire... les blasés ont trouvé ça blasant, les illuminés, les croyants tour à tour diabolique et divin, les athées réactionnaires, et comme les directeurs littéraires ont trouvé l'idée somme toute bonne, tous lui ont finalement trouvé au moins un intérêt digne. Béatrice a voulu savoir quand je commencerais, si je ne l'avais pas déjà fait... jamais ils ne pourraient me croire...

 

*

 

le 26 mars

 

Il n'y a plus de feuilles... cela s'est arrêté au bas de la dernière, au milieu d'une phrase... je reste enfermé... c'est fini.

 

*

 

le 30 mars

 

Sur les feuilles des ramettes que j'ai dépaquetées... il avait continué. Il faut en parler. Mais qui serait assez franc avec soi-même pour oser y croire ? Qui serait digne de confiance ? Hervé peut-être... assez discret... pas encore complètement pourri... plutôt ouvert au fantastique... moi-même je n'en reviens pas de devoir trouver quelqu'un de ce genre pour être cru... il faut aussi qu'il ne soit pas trop impressionnable... on verra. Je le fais venir ce soir, ou demain - pourvu que je ne sois pas non plus seul à voir ça... là, je finis en camisole !

 

 

Il regarde... il constate avec moi... ses yeux avec les miens suivent les volutes qui s'inscrivent, courent les uns aux autres... il ne dit plus un mot... je lui fais lire mon cahier... toujours en silence, il touche le Livre... passe sa main sur la surface des feuilles... il soupèse... puis il a pris soudain congé : "je t'appellerai".

 

*

 

6 avril

 

C'est moi-même qui ai téléphoné. Après plusieurs tentatives pour le joindre et recevant de sa femme, de sa fille, de sa bonne, pour seule réponse laconique et polie qu'il est absent et me rappellera dès que possible.

 

Il m'a finalement parlé... négligeant froidement l'événement dont il avait été témoin - le seul avec moi. Peut-être est-il jaloux de mon privilège, peut-être soupçonne-t-il un canular dont il ne m'aurait jamais cru capable à son encontre... Peut-être en vérité est-il terrorisé et se réfugie-t-il dans l'incrédulité... au point de vouloir passer outre, nier. Cette terreur lui provient peut-être d'un don pour l'appréhension des grandes catastrophes... peut-être en a-t-il plus compris que moi sur le sens de la venue du Livre.... il voit plus loin que moi. Mais quelle serait cette menace qui pèserait sur nous ?

 

*

 

le 17 mai

 

Il s'écrit sur tout le papier libre de la maison, où qu'il soit, quel qu'il soit... papier à lettre, enveloppes, pense-bête dans la cuisine, je l'ai même trouvé sur le papier hygiénique... je me torche avec des mouchoirs !

 

*

 

le 2 juin

 

J'ai mis cette maison sens dessus dessous pour collecter tous les papiers petits et grands, en feuilles, en rouleaux, en cahiers... pour les rassembler dans le salon du rez-de-chausée, c'est la pièce la plus vaste... mais il est impossible de retrouver l'ordre chronologique: on ne peut savoir à quel moment telle page a été écrite, avant ou après une autre... et le temps de chercher à reconstituer ce puzzle, et donc de lire au moins en survolant chaque page, il a continué de s'écrire dans un recoin encore inconnu... il semble donc ne même pas tenir à être lu... c'est ce qui commence à m'inquiéter très sérieusement. Mais je persévère dans cette tâche exténuante, je ne prends que cinq heures disciplinaires à m'occuper de moi-même pour dormir, manger et pisser. L'amoncellement est gigantesque, je ne pensais pas que mes murs pouvaient recéler autant de papier sous autant de formes.

 

*

 

le 24 juin

 

Plus une seule parcelle vierge... c'est donc terminé ? Et si je brûlais tout ça, ce serait sa fin...

 

*

 

le 27

 

Non... je suis en fin de compte allé à la papeterie générale et en ai fait ramener quarante kilos de feuilles blanches.

 

*

 

le 29

 

Aucune ligne ne s'est écrite...

Les pages restent désespérément blanches.

 

*

 

le 2 juillet

 

Il n'y avait pas de quoi brûler la maison... ni acheter autant de papier... Je viens d'apprendre qu'on a trouvé dans la papeterie de ma rue tout un stock de cahiers d'écolier, de papiers à dessin et de papiers-cadeaux... inscrits sur toute leur surface d'une écriture régulière et indélébile dont on ne parvient pas à expliquer l'origine...

 

*

 

le 17 juillet

 

Toute la papeterie est envahie, ruinée... Scandale ! Terreur ! La presse met tout le monde au courant du phénomène. Les spéculations vont bon train, on a d'abord accusé le pauvre commerçant... Et les tentatives nombreuses et en tous genres de désinfection se sont avérées inutiles. Ils ont tout essayé : même les sorciers de toute acabit, les exorcistes patentés, les chimistes les plus à même de trouver une solution... on a tenté de retrouver "son" écriture dans les fichiers de la police... je n'ai pas de casier judiciaire... et d'ailleurs, cette écriture appliquée, digne d'un bon élève, n'est pas la mienne... puis les graphologues... Est-ce Dieu ? Est-ce le diable ? Certains essaient d'invoquer cet Auteur surnaturel qui veut nous enseigner une connaissance suprême, d'autres entrent en contact avec Lui par les moyens à la portée de leur imagination ou de leur foi... déjà quelques fanatismes violents éclatent et rassemblent leurs foules... d'autres en volent des morceaux, en revendent... en brûlent publiquement... et les accusations se font entendre de toutes parts : la décadence, les musulmans, les américains, les fascistes, les communistes, les noirs, les blancs, les chinois, les martiens, les zombies...

 

*

 

le 3 septembre

 

Au jour où je reprends mon carnet de bord, le fléau a touché tout le pays... et on parle de plusieurs manifestations similaires dispersées dans d'autres pays... pourquoi d'abord la France, d'abord cette rue ? j'ai dû répondre à des enquêteurs venus chez moi. Mais je ne peux soupçonner Hervé d'une délation même voilée, je le sais sur ce point tout à fait intègre... Ils n'ont pas été satisfaits de mes explications... Ils pensent à un complot international... un groupe d'action révolutionnaire très puissant... Ils sont très bien informés de ma disparition du monde de l'édition, de ma claustration inexpliquée... d'autres qu’Hervé auront parlé.

 

*

 

le 19 décembre

 

Il s'écrit maintenant sur les livres, sur tous les documents déjà imprimés... effaçant et remplaçant simultanément par son écriture interminable... peut-être infinie... rien de ce qui était écrit ne demeure... ce qui oblige à un travail, une industrie de réimpression en masse... en vain... le papier à peine fabriqué est déjà contaminé avant d'arriver aux imprimeries. L'économie se paralyse, les billets de banque, les chèques sont inutilisables - il n'y a plus que la monnaie qui revête encore de la valeur, une valeur fantaisiste puisque les cours ont depuis longtemps perdu toute mesure maîtrisable, la panique s'est emparé des administrations... même plus de formulaires... plus rien.

 

*

 

le 3 janvier

 

On a cru un temps l'avoir enfin enrayé grâce aux ordinateurs qui, s'ils n'impriment pas, ont été encore épargnés. Mais Il ne semble pas s'attaquer seulement au support "concret"... mais à tout ce qui peut donner à voir de l'écriture... toute écriture est immanquablement, sans pitié remplacée par sa parole... toute surface destinée à recevoir l'écriture...

 

*

 

le 17 janvier

 

Des groupes et des classes de mnémotechnie ouvrent partout afin de tenir dans notre esprit ce qui disparaît définitivement de la surface du globe, mais il est impossible de vérifier les souvenirs très vite contradictoires de chacun - ces groupes se sont donc dispersés ; des armées de chercheurs ont tenté toutes sortes de décortications, d'explications et de remèdes... puis ont disparu dans l'oubli. D'autres se sont mis en tête de le lire entièrement, dans une course effrénée... La lutte est vaine, à mon avis... notre cas a été jugé depuis longtemps... cette épidémie n'épargnera pas une parcelle de signe, une parcelle de la trace de l'intelligence humaine. De toutes manières... tout cela n'était-il pas voué au néant ? Que cela vienne à disparaître avant que l'homme ait disparu lui-même ou bien après, quelle différence ? Évidemment, le plus intolérable c'est cette parole intarissable usurpatrice... mais n'était-ce pas nous plutôt qui étions les usurpateurs ? Notre temps est révolu. Et personne ne peut savoir que tout cela a commencé ici...

 

*

 

le 17 février

 

L'apaisement dure depuis donc juste un mois... Il semble avoir cessé toute activité... bien qu'il soit difficile de le vérifier avec exactitude, cet arrêt s'explique sans doute par l'absence de support encore vierge... les industries du papier songent même à reprendre leur production. Rien n'explique non plus pourquoi la pile sur laquelle j'ai commencé le journal reste épargnée.

 

*

 

le 23

 

C'était prévisible... les tonnes de papier neuf dernièrement fabriquées, dans un grand élan d'espoir qui a donné cours à toutes sortes de prédications politiques et religieuses exaltées, se sont vues être entièrement couvertes de La Parole en quelques heures. On a donc décidé de par le monde de cesser toute production de support propre à recevoir l'écriture et d'organiser la destruction systématique de tout support existant.

 

 

 

*

 

vers les 10-15 mars

 

Au moment même où nous y avions pensé... je me suis réveillé ce matin pour m'apercevoir que nous ne sommes pas au bout de nos surprises... dans quelle terreur cela ne va-t-il pas tous nous plonger ? Tous les murs de la maison sont imprimés, tous les meubles... tous les objets... il investit tout, voue tout à sa génération démesurée.

 

*

 

fin mars

 

Je suis sorti hier : c'est le chaos. S'il y a un inconscient collectif... c'est pour partager le sentiment d'être arrivés à la vérité de notre fin... toutes les dernières frontières par lesquelles on s'était encore efforcé de faire un choix pour notre destin sont tombées... et moi-même je ne trouverais rien à en dire et encore moins à en juger. Cette détresse universelle nous juge malgré nous : toutes les pratiques les plus immédiates et contraires, la démission des états politiques et juridiques secoués par des entreprises qui s'avèrent toujours fantaisistes, des tyrannies vite suicidaires et sans portée... déferlement inepte d'apitoiements, de violences, de mysticismes ultimes, punitifs et d'hystéries sexuelles sinistres... pillages, sectes nihilistes, milices, mouvements eschatologiques, corporatismes ésotériques et criminels, floraison, sans commune mesure, du commerce et des lieux de débauches souvent meurtrières... toute l'épaisseur de notre crasse naturelle, notre superstition indécrottable, notre angoisse charognard... le prodige de La Parole n'a pu que hâter l'aveu de l'artifice de notre progrès... Peut-être qu'en effet cette confiscation incompréhensible de notre droit à la parole, cette justice qui n'a sans doute même pas la bonté d'être divine ou la perversion d'être diabolique vient entièrement de nous-mêmes... apocalyptique tautologie. J'ai dû rentrer plus tôt que je ne voulais : il n'y a plus d'éclairage urbain à la tombée de la nuit et les rues ne sont pas sûres, on peut à tout moment être le témoin du pire ou en être la victime. Et en revenant sur mes pas, je me suis appuyé à un créneau, pour reprendre mon souffle d'avoir fui devant des ombres, j'ai regardé mes mains, éclairées par la lune, posées sur la pierre maculée de traînées brunes et lie de vin qui m'ont semblé du sang... retirant mes mains pour voir si elles n'étaient pas tachées, j'ai reconnu sur les anfractuosités crayeuses les traits droits, les arrondis, les espacements réguliers... les maillons de Son écriture.

 

*

 

début de l'été

 

Tout ce qui constitue les objets de notre monde... les masses dures et molles qui en maintiennent le support terrestre : bois, pierres, métaux etc. Sur toutes les formes... wagons de métros et tramways dont les griffouillis fluorescents et illisibles ont été ainsi remplacés par La Parole limpide et mystérieuse... voitures, grilles, vitrines, façades, portes, coques de navires, carlingues des avions, nos vêtements, couverts, bibelots... on ne peut faire l'inventaire... tout lui appartient. Ils l'ont presque oublié... ils vivent avec... dans l'angoisse périlleuse, irréversible défaitisme, où La Parole les a jetés corps et âmes perdus... se suçotant le nombril, fouillant à pleines mâchoires leurs entrailles de cadavres, pataugeant dans leur désintégration... Quelques chercheurs, élite qui n'est pas encore à quatre pattes mais pourtant aussi à la dérive, tentent de rassembler encore dans l'ordre (mais lequel ?) ce texte incommensurable, dont l'ambition totalisante n'est plus à démontrer.

 

 

Ce que l'on peut croire épargné est en vérité touché à une échelle invisible à l'œil nu... il n'y a pas de doute qu'Il touche toutes les couches immenses ou infimes... mais voilà qui fait se poser de cruciales et interminables questions sur la nature physique et de La Parole et du cosmos... nos sens restent limités, suivre son écriture ne les fait pas emprunter et arpenter des échelles pouvant les étendre plus loin... Il nous transforme, nous annule sans pourtant nous modifier.

 

 

Dépossédés de ce monde, de cette pensée même que l'on a si bien et au prix de tant d'efforts faits nôtres.

 

 

Il utilise toutes les langues... semble pouvoir les utiliser toutes... peut-être en viendra-t-il à en inventer. Léger redressement... heureusement que nos engouements, même funestes, s'usent... et qu'on semble malgré tout préférer le désœuvrement de cette usure à une solution finale. C'est là un des ressorts puissants...

 

 

Hier : premier cas recensé d'un être vivant contaminé par L'Écriture sur plusieurs membres du corps : deux doigts, la joue gauche, une cheville et la raie des fesses. Cette information retentissante concerne Madame Gomez, gardienne d'une résidence à Paris, encore une fois à proximité de chez moi. Impact sans précédent sur les foules déjà assommées... c'est la torpeur, l'attente, sans doute avant une panique furieuse dont j'ai peur que personne ne sorte sain et sauf.

 

Je laisse ma barbe pousser afin de mieux mesurer le temps qui passe.

 

 

 

Madame Gomez est toujours en observation à l'hôpital. Aucune trace d'encre sur les échantillons épidermiques prélevées (mais les loupes des microscopes sont si vite voilés par l'Écriture...). Cela semble incrusté dans la peau, à la fois observable et intouchable, inaccessible pour tous nos instruments. Une chose est sûre: cette Madame Gomez est imprimée sur toute la surface du corps, dans les tiges de ses cheveux et ses organes internes - on a dû la soustraire des mains du chirurgien prêt à la dépecer entièrement pour percer le mystère qui résiste à sa science.

 

*

 

automne

 

Une religion doctrinale triomphe dans le monde et a institué le culte officiel... on doit bientôt suivre les ordres inspirés à quelques nouveaux prêtres d'adopter une conduite qui correspondrait selon eux à la volonté de l'Écriture... on nous promet la dernière étape de l'apocalypse pour bientôt.

 

 

Nouveaux cas d'inscriptions incarnées... condition, âge, physionomie, race, conviction, indifférents.

 

 

Certains se sont suicidés en espérant mettre fin à l'épidémie ou pris d'un effroyable dégoût à la vue des lignes écrites sur leur chair. Bien entendu, cela ne l'arrête pas. On n'a pu non plus éviter de nombreux massacres, lapidations des personnes contaminées, encore minoritaires à ce jour. On parle de transmission sexuelle, tactile, orale, sanguine, parapsychologique...

 

*

 

début de l'hiver

 

Nous serons tous atteints. Parfois je me laisse planer dans le rêve de cette union, de cet immense poème qui nous joint les uns aux autres dans un seul être. Tentative concertée, face à une telle misère, de réorganiser une structure sociale dans plusieurs points du globe.

 

 

Tous sauf moi ? Serait-ce donc ainsi le retour à ma personne ? Une élection ? Un châtiment ? Va-t-on m'aduler ou me brûler vif ? J'ai dû m'exiler, me perdre dans ce pays. Ce voyage clandestin a été épuisant, on m'a reconnu en plusieurs lieux et j'ai échappé de justesse au lynchage... soit que je refusais de les guérir tous grâce au flux de mon immunité soit que mon exception me désignait comme l'auteur de ce chaos.

 

*

 

jours de neige

 

Partout lassitude, asexualité, aphasie, après une dernière tempête qui avait donné lieu à tous les excès : orgies spontanées, viols, massacres sadiques, suicides.

 

*

 

vent et pluie

 

Peut-on trouver Son écriture dans ces gouttelettes, dans la vapeur des nuages, dans l'air ? Il me semble que les questions que je posais... il y a finalement peu de temps, seulement quelques pages... son corps n'appartient ni à ce que nous jugions concret ni à ce que nous devinions abstrait... tout cela se trouve encore disqualifié.

 

À l'heure où j'écris, face à cet Océan du Nord que j'ai enfin atteint, je ne suis pas encore touché : je surveille tous les recoins de mon corps, avec mon petit miroir. J'ignore ici tout de ce qui peut se passer ailleurs. Tout cela est tellement consommé, fatal... mon rapport devient inutile, l'univers entier en contient seul la dimension et l'événement et la place que peut y remplir mon cahier est bientôt comblée. Je ne comprends toujours pas pourquoi Il a épargné ces pages, pourquoi Il leur a concédé cette petite place... je crois que mon écriture entre tout bonnement dans ses vues, lui servant de photo souvenir, de part de sa jeunesse et de sa naissance... A-t-il une mémoire ? Il n'est que mémoire. L'envie me prend de déchirer ces feuilles parfois... peut-être serait-il coupé à sa source... mais je ne le peux pas.

 

Je suis peut-être en effet l'être diabolique ou divin ou bêtement banal, pris au hasard, à l'origine de cette apocalypse - l'apocalypse depuis si longtemps prédite. Mais cela restera inexplicable... c'est bien là la suprématie, Sa suprématie....

 

Nous aurions tous eu encore beaucoup de découvertes et de beautés, de conquêtes, nous étions encore tellement pauvres.

 

*

 

apaisements et prémices du printemps

 

C'est certainement avec un long retard que la nouvelle m'est parvenue : les objets inscrits, les animaux, l'eau même, les hommes enfin, commencent a disparaître... nous disparaissons... c'est à peine imaginable l'expansion de cette disparition... nous disparaissons à présent... et je ne sais à quel état supérieur de réalité l'Écriture vient d'accéder par là. Je dois détruire ce cahier.

 

 

Ce matin : presque plus de place pour écrire - sur ma cuisse intérieure droite, son Écriture... Ses mots, les voici :

 

Romain CARLUS

AVERTISSEMENT

 

Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

Les deux images ci-dessous indiquent, respectviement :

"En travaux" : l'oeuvre est en cours de traitement avant d'être entièrement publiée

"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

Contenus déposés et protégés