Pièce n°5 : manuscrit saisi au 46 avenue Pasteur (Courbevoie)

 

 

 

 

 

 

 

Je déteste écrire ce journal intime. Mon cher Christophe... habitant au... né le... Qu’as-tu fait de toi ces derniers temps ?

La vie au jour le jour, comme elle va. Quelle misère !

On s’arrête, on « prend de la distance », on se demande aussi dans quelle mesure on se met à mentir. On se dit que l’on n’est pas vraiment dupe. Et c’est encore de la complaisance.

Les sillons dans une terre que l’égotisme condamne à la stérilité masturbatoire se creusent, charrient de la boue, s’approfondissent en tranchées. Ossements, morceaux d’habitudes, débris de rêveries moisies, bouts de métaux et munitions qui peuvent encore exploser. On risque sa peau pour peu de chose. Et les lignes n’avancent pas, se rejoignent mais clôturent le champ : en face, là-bas, ou bien de tout autre côté, ou bien tout près, l’ennemi, l’autre moi-même. On ne voit pas très bien, il y a de la brume, ou l’on ne sait quelles nuées toxiques.

Au prétexte de se trouver seul à parler voilà qu’on parle avec soi-même, sans en finir. Et de quoi vais-je rendre compte ? Des jours ? Des nuits ? De « ma » nuit ? Faut-il que j’aie des comptes à rendre ? Et quand arrive-t-on au bout ?

 

Mais au prix de cette masturbation, mesquine, humiliante, voici que me pousserait un utérus et que grossirait la poche amniotique où le monstre se conçoit, et prépare sa délivrance. A moins qu’il n’ait l’intention de rester en moi, dans mon corps, ou plus exactement dans ce corps qui, a priori, ne m’appartient que très partiellement ; pour mélanger ses fluides organiques aux miens, pour étendre partout les fibres de ses muscles, les fils de ses nerfs, les liens de ses tendons entre ces muscles, ce réseau de nerfs et ces tendons qui sont censés être les miens et que je ne vois que de loin, de là-haut, de l’extérieur, depuis la vigie du crâne, fort mal éclairée.

Je peux évidemment inciser, ouvrir et mieux me connaître. Mais cette prison, ce piège, sont bien verrouillés : si tu tentes une franche sortie, mon ami, tu n’y survivras pas.

 

« Mon journal intime », examen clinique de ma solitude… Non, puisqu’on n’est pas du tout seul, on ne sait pas qui siège là-dedans au juste, ça grouille de partout, ça s’appelle de différents noms, et ça reste même caché dans la pénombre. Examen clinique de l’incurable maladie, du syndrome : de n’être jamais soi-même. Naître jamais soi-même…

Devenir dingue, dans cette cellule… Devenir fou comme ce type qui est sorti hier de l’immeuble en face en courant, poursuivi pas trois types en blouses blanches, et un couple de vieux, et sans doute ce qui doit être sa femme.

Pas revu depuis. Ils ont dû le coincer et l’embarquer.

 

N’empêche : on appelle cela vivre seul.

- Il y a quelqu’un ?

- Mais oui… Et quel qu’il soit, c’est toujours toi-même.

Ce qui confirme la thèse initialement posée : le journal intime n’a pour digne fin que son autodestruction rapide, à moins de ne pas pouvoir guérir, en dépit de cet épanchement trivial, de cette déjection incontinente, de ce lavement, de cette saignée à la pointe du stylo.

 

Alors ? Tu as quelque chose à dire ? Non… Et toi ? Une belle petite page encore vierge comme toi, tu dois sûrement cacher sous ta candeur et sous tes lignes prudes un volcan tout prêt à s’ouvrir et laisser déborder sa lave.

 

« Il est certain qu’il faut voyager. » Je suis allé au marcher Marceau ce matin. Quand je n’arrive plus à écrire, je marche. On a l’impression d’avancer. Mais à qui t’adresses-tu encore une fois ?

Décidons de ne pas nous adresser la parole – je ne te connais plus !

 

A petits pas, un filet à provisions de couleur indéterminable pendu au bras, la tête baissée, ses yeux fous qui, de temps en temps, espionnent par-dessous des sourcils se hissant soudain vers le front, la bouche qui remue perpétuellement et laisse échapper parfois les bribes inintelligibles, les onomatopées, les soupirs préoccupés ou les ricanements contenus d'une effrayante conversation solitaire. Il parcourt alors toutes les allées entre les étales, mais une seule fois chacune, et, parfois, brusquement, s'arrête ici, s'arrête là, demande alors ce qu'il veut avec une voix nasillarde, en quelques mots saccadés, tendant et ouvrant tout grand son filet, fouillant nerveusement dans son porte-monnaie, puis repart aussitôt sans autre politesse.

J’ai suivi cet homme, alors qu’il peut passer facilement inaperçu. Ce sont sans doute les signes de son intense agitation mentale qui ont attiré mon attention. Cette étonnante conversation aux signes multiples, avec lui-même et probablement avec toutes sortes d’interlocuteurs imaginaires… Vit-il seul ? Ou bien fait-il subir à quelque vieille épouse flétrie de fatigue sa bruyante folie ordinaire ?

Cela pouvait fort bien ne présenter aucun intérêt. Mais je ne tiens pas à réfléchir sur les raisons d’avoir suivi ce petit personnage. Pas question que je m’examine.

 

Après avoir fait le tour du marché, dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, entre la petite rue Marceau qu’il a remontée, et la grande rue Marceau qu’il a descendue, nous sommes entrés à gauche, dans une rue perpendiculaire. Le petit homme portait son sac de la main gauche et saisissait de temps à autre sa pipe brûle-gueule de la main droite, non par le foyer, sans doute très chaud, mais par le tuyau, entre le pouce et l’index. Les frêles nuées de tabac que l’air poussait parfois vers moi mêlaient à la prune (un arôme assez courant) un relent un peu dérangeant de clou de girofle, ou même de camphre. J’ai maintenu une distance d’environ une vingtaine de mètres. Il ne s’est jamais retourné.

J’ai pu assez longuement examiner son visage sous les guirlandes d’ampoules parcourant les toitures amovibles du marché. Traits fins, réguliers, si ce n’est l’arcade du sourcil gauche plus ample et haut. Peau ridée, donnant à estimer un âge d’au moins soixante-dix, mais pas encore beaucoup plus. Une peau pour autant très fine, qui ne semble pas flasque (même au niveau du cou) : les nervures gravées par l’usure sont bien symétriques de part et d’autre de l’axe du nez, droit et franc. Menton plat et joues un peu creuses rasés rigoureusement. Des yeux noirs, une chevelure filasse, d’un gris éteint, étonnamment longue, jusqu’aux épaules, et désordonnée.

L’allure de sa démarche n’était pas marquée par la pesante et maladroite lenteur à laquelle je m’attendais. Un pas solide et sûr.

Un bus lâchant quelques passagers sur le trottoir devant l’arrêt Blondel le fit traverser. À cette hauteur, des familles endimanchées bavardaient avec animation devant une Maison du Royaume, qui ressemblait à un banal pavillon. Cinquante mètres plus loin, en face, derrière un alignement de barrières de sécurité en plastique jaune pâle, le long bâtiment en briques d’une école maternelle, avec un seul étage, reproduisant à l’identique l’alternance monotone des larges baies vitrées aux montants noirs, rutilantes, apparemment toutes neuves, du rez-de-chaussée. Mais on remarque une exception à la géométrie rectiligne de l’ensemble : une plus grande fenêtre, descendant plus bas vers le sol, à quatre vitres, chacune marquée d’un gros point rouge. De très jeunes enfants attroupés, avec des vêtements multicolores, tapaient des poings contre la paroi transparente. Il n’y prêta aucune attention, et, de fait, on ne percevait aucun bruit produit par ces gestes désespérés, dans la confuse rumeur de la ville.

Au bout de cette rue, il s’arrête net. Il suspend son filet par son anse au coin d’une des barrières métalliques devant protéger les piétons. Il lève le pied droit vers l’arrière et en même temps il vient taper plusieurs fois le foyer de sa pipe sur le talon de sa chaussure : quelques miettes noires tombent au sol. Il sort de sa poche gauche un petit opinel qu’il déplie et il racle la paroi du foyer. Je peux entendre de là où je me tiens la lame gratter les aspérités de charbon. Puis il range l’outil pour en sortir un autre : une tige de fer qu’il prend soin de rendre bien droite. Il s’en sert ensuite comme d’un goupillon pour nettoyer le tuyau de la pipe. La tige est assez solide et assez souple à la fois pour cet usage. Puis il souffle vigoureusement pour évacuer les impuretés.

Le long du trottoir d’en face, trois bâtiments hétéroclites, semblent étrangers à l’ensemble qui les entourent, enclavés là mais pourtant pas vraiment attachés. Ils produisent l’effet d’un navire ayant accosté. Ils sont juste amarrés au trottoir. À droite, comme se tenant au tube d’acier du très haut réverbère, une étroite maison élevée sur deux étages, d’une teinte de rouille, ne mesure pas plus de cinq mètres de large, avec de plain pied une porte à droite et, contre elle, à gauche, une fenêtre de trois hautes vitres rectangulaires encadrées de montants blancs vraisemblablement en métal. Le premier étage, d’une moindre hauteur, est ouvert au centre d’une fenêtre à seulement deux vitrages, et, au deuxième étage, présentant une façade encore plus étroite, une lucarne, une sorte d’œil de Cyclope carré, reflète le ciel. L’ensemble forme une tourelle rectangulaire dont les parties superposées porteraient différents types d’installations optiques aux fonctions spécifiques. Collées à sa gauche, quatre parties de volumes identiques, en enfilade sur environ quarante mètres : une section composée de tôle ondulée noire, sans aucune ouverture, puis trois corps de bâtiment très ressemblants, murs et montants de fenêtres peints en blanc, les fenêtres à l’étage et trois grandes portes de garage bleues et un peu rouillées : l’une à battants, avec du vitrage, l’autre coulissant sur un rail et la troisième s’enroulant vers le haut.

Il a repris son sac de la main gauche, sans avoir pour autant remis du tabac, tenant juste la pipe dans l’autre main – il fallait qu’elle refroidisse. Et il a traversé la croisée des deux rues, allant vers cette porte près du réverbère, mais il a poursuivi sur la droite. Nous avons pris la rue Timbaud, me ramenant donc davantage dans ma direction, jusqu’à un carrefour où prospère un joyaux du Maghreb parisien, le restaurant « Le Dattier », aux façades blanc ivoire décorées de tubes de néons en formes de palmiers (de « dattiers ») stylisés, aux fenêtres de l’étage coiffées de petits auvents noirs et rouges, couleurs identiques à celles du large auvent de la terrasse, mais avec les petites fautes de goût inévitables de ces lieux : deux parasols Miko et le mobilier extérieur en plastique. « Spécialités orientales, depuis 1978. » Et la marche se prolonge encore, tout droit.

Je suis toujours sous le charme de ces petites rues si paisibles de la banlieue, où l’on s’étonne de voir autant d’arbres et de jardins, où les maisons, soit de briques, soit en meulières, soit lissées d’un fin crépis blanc, et où les immeubles rarement construits ultérieurement aux années 50, toutes ces habitations aux apparences simples, un peu désuètes, coûtent de véritables fortunes.

Nous virons à gauche. Deux panneaux, chacun d’un côté de la rue, indiquent une église luthérienne par là-bas. Je vois passer sur un miroir convexe placé en hauteur, la silhouette sombre de l’inconnu que je suis. Et j’aperçois fugitivement aussi mon image. Ce qui m’a un peu gêné.

Mais lorsque j’ai regardé devant moi, il avait disparu. J’ai pressé le pas. Il avait traversé et je l’ai retrouvé marchant dans une de ces ruelles qu’ici l’on appelle « avenue » et dont l’accès est réservé aux riverains. Elle est bordée de pavillons rétro, tous en meulière, mais sans pour autant être identiques, avec, le plus souvent, un perron de quelques marches, une marquise en verre ou une avancée de toiture au-dessus de la porte, deux étages, parfois trois, montant de manière inégale, présentant plusieurs pignons, et des façades jaunâtres, égayées, en haut des fenêtres, par des linteaux en arc de briques, des frises en faïences luisantes aux motifs végétaux, ou simplement géométriques, en relief, de couleurs turquoise, émeraude et rose pâle.

La voie étant déserte, j’ai attendu que le distance nous séparant s’allonge davantage. Il ne s’est arrêté que tout au bout. Devant le haut portail d’une clôture tout à fait aveugle en métal dont la peinture verte est écaillée par la rouille. Le petit homme a rempli sa pipe et l’a rallumée avant même d’ouvrir le cadenas de l’épaisse chaîne qui redouble de protection le verrou du portail. Lorsqu’il a entrouvert, il s’est faufilé, mais j’ai pu apercevoir les feuillages foisonnants et les herbes folles d’un jardin sans aucun doute peu entretenu.

 

Le simple sentiment immédiat de vivre, à chaque instant, semble justifier de ne pas admettre de mourir. Et mourir, c’est encore trop de l’ordre de l’action ; disons disparaître. J’admets que la perspective de porter en moi, dans mon organisme, une maladie destructrice et sans appel, suffirait à motiver la peur, le dépit et l’acharnement. Aussi je pourrais m’interroger sur l’intérêt que représente pour moi de suivre cet inconnu. Ne suis-je pas moi-même un inconnu, peut-être suivi par un autre inconnu, et qui va disparaître au coin d’une rue ? Mais je ne dois pas me laisser séduire par la réflexion, tout comme par le simple sentiment immédiat d’exister peut nous tromper sur le droit que nous aurions de ne pas disparaître du monde. Demain j’irai voir de plus prêt cette maison

 

Par quelques interstices des palissades métalliques on aperçoit, dans une trouée entre des arbres, à environ une cinquantaine de mètres, le pan de mur d’une bâtisse (non pas de la meulière, mais une surface lisse et grise), et un coin de fenêtre, trois carreaux. Les deux alignements parallèles de dalles qui partent du portail cadenassé semblent là pour mener à la porte d'un garage. Le côté droit de la clôture n’est pas en mitoyenneté. Un étroit espace embarrassé d’orties, de ronces, et des branches enchevêtrées de courts arbres rachitiques, m’a permis de me glisser le long jusqu’à une petite porte en très mauvais état sur laquelle j’ai pu grimper pour entrer. On ne peut pas immédiatement voir la maison. Elle se cache derrière un parc sans dessin reconnaissable, sans horizon, aux reliefs incohérents, noyé dans une foule anarchique d’arbustes hirsutes, d’arbres aux troncs couverts par le lierre et les lianes, d'herbes à remblais, de bois mort, de pierres, briques et monticules de tuiles envahis de lichen et de mousse.

Mais je ne me suis pas égaré. Et lorsqu’on arrive enfin sur l'aire de gravier qui entoure cette habitation plutôt laide, formée de deux blocs superposés, rectangulaires, austères, avec des fenêtres toutes identiques à six carreaux, lorsque l’on s’approche de l’entrée, le regard est intrigué par deux fantaisies décoratives qui ressortent de l'allure morne de l'ensemble. Au niveau du soubassement, d'abord, un unique soupirail présente un curieux vitrail enflé, bombé, assemblant des morceaux de verre granuleux violets et verts entre des veinules de plomb aux courbes irrégulières, le tout entourant un gros oeil d'ambre exorbité ; puis, au sommet du perron, à gauche, près de la porte, noire et brillante comme les volets, une insolite statue de sphinx (sous sa forme classique d’oiseau à buste et à tête de femme), dans un métal doré entièrement ouvragé, les seins très saillants aux tétines en pointes faites de pierres translucides rouges, le visage inexpressif, les paupières fermées.

Le verre opaque de la porte laisse juste entrevoir une lueur blême qui provient de l’intérieur. On colle le nez dessus, mais il est impossible de distinguer quelque chose. J’ai entendu derrière moi le grincement du portail. Il revenait du marché. J’ai rapidement quitté les lieux.

 

 

Ne suis-je pas constitué d’organes, de fluides, de ressorts, de matières qui donnent l’impression d’une organisation intelligente et infaillible ? Mais cette intelligence échappe à la pensée qu’elle est censée rendre possible, et puis cette organisation maintient une illusion temporaire de robuste stabilité : je suis une masse de choses dont l’hétéroclisme et l’ingrate incohérence, l’insondable et douteux mystère se révèlent aussitôt dès qu’on se réveille un peu, dès qu’on franchit de quelques pas explorateurs, ou simplement maladroits, distraits, les lignes des étroits couloirs, des pièces, des petits jardins tant concrets que mentaux du quotidien qui nous protège. Ne s’agit-il donc pas de reconnaître dans l’indigence et l’idiotie de nos cerveaux ce que l’usure du temps nous met sous les yeux jour après jour : ce machin dans lequel tu te perds vite, cet agglomérat soi-disant tout bien et divinement conçu pour venir au monde et qui te laisse plutôt une tenace impression d’impromptu brouillon, cet assemblage de viande et de sentiments se défait aux coutures, se corrompt de moisissure, se démantibule et finit par s’écrouler. On pousse le petit tas sous le tapis et on pose dessus un vase de fleurs.

Alors, « profitons de la vie », « réalisons quelque chose », « donnons la main », etc. Après l’adolescence, après avoir lu nos classiques, il ne se passe plus rien. On bricole quelque chose avec la dose de chance, de talent, de stupidité et d’énergie dont on peut disposer.

Immensité cosmique malencontreusement couronnée d’une tête minuscule, d’une tête d’épingle.

Tu t’égares, mon ami. Et d’abord, je ne suis pas ton ami.

 

J’avais dit ! Pas question de devenir le médiocre feuilletoniste d’un journal intime. Je dois m’en guérir.

 

Après mon petit expresso pris à une des tables rondes, typiquement bistro, longeant les vitres, sur le trottoir, du « Bécon Tabac », en face de la passerelle high-tech surplombant les voies ferrées, toute neuve, rutilante, aux multiples croisées de tubes, de poutres et de câbles, avec ses trois piliers flanqués des colonnes de verres des ascenseurs, je suis la courbe de la rue Edgar Quinet, entre la successions, à ma gauche, les petites maisons et petits immeubles de briques beiges, jusqu’à l’escalier, bordé de bégonias, rejoignant le pont des Bruyères. Je coupe tout droit pour redescendre par un autre escalier, plus étroit, caché sous les feuillages. Partout, on a repeint en blanc, ou en nuances crème, on construit aussi des cubes empilés dont on varie les teintes (toujours dans un même panel de blancs, gris, rouille), les formes (entre le carré et le rectangle, les concavités et les volumes saillants)… Cette diversité intrigante me fait penser à celle d’un bidonville, mais tout propret et justifié de loyers immodérés permettant de repousser les populations indésirables vers la province. Uniformité comme variété semblent autant concertées. Mais par qui ?

Je longe le collège « Les Vignes », que j’ai d’abord confondu avec l’école à côté du marché Marceau ; plus loin, je passe par une des portes, souvent ouverte, de la clôture isolant l’ensemble d’immeubles aux terrasses nombreuses, adossées, arcbouté les uns aux autres le long du chemin de fer, et qui forment entre eux, avec leurs allées, leurs squares, leurs porches, une cité aux allures babyloniennes. Un chemin goudronné et très entretenu permet de me rapprocher du quartier de la « Maison du Sphinx » en évitant les embarras et les agitations de la circulation. On entend de temps en temps un train derrière les hauts murs d’enceinte de la cité, eux-mêmes doublés d’une épaisse haie d’arbres.

 

 

Une fois à l'intérieur, on a tout de suite la respiration saisie... Le coeur s'emballe... On cherche l’air et on panique un moment.

Puis on commence à s'habituer.

 

L’atmosphère est saturée d'un mélange confinant à la macération : humidité grasse, poussiéreuse, relents fétides de cave, exhalaisons musquées et minérales, bizarres, aux pointes épicées et même un peu acides, soufrées, comme des encens aux teintes multiples, alambiquées et changeantes - une haleine incongrue et intime semblant produite sans interruption par la maison entière, à la fois déplaisante et nutritive, un peu écœurante, mais intrigante et progressivement captivante.

Le silence m’a semblé suffisamment rassurant pour estimer tout déplacement de l’habitant immédiatement audible.

L'entrée comprend un escalier qui, au bout d'une vingtaine de marches, bifurque à gauche, et, en bas, au-dessous de l'appontement, un passage étroit qui s'enfonce dans l'obscurité, et dont une bonne partie est occupée par un banc de couleur acajou, avec des accoudoirs en volutes et une assise matelassée recouverte de velours vert. Ce vestibule d'allure classique, avec son tapis mauresque, ne laisse rien présager de la salle qui se trouve à gauche.

C'est un incroyable capharnaüm. Les surfaces des murs ont disparu sous une monstrueuse profusion : des tentures épaisses de camaïeux pourpres et ocres, moirées ou à chevrons, pelées et fripées à de nombreux endroits, des tapisseries soit chatoyantes soit décolorées, aux motifs et styles sans assortiment (sujets bucoliques aux traits grossiers, floraisons et géométries confuses…), et par dessus ce capitonnage qui fait penser à un pelage rapiécé, des masques grimaçants d'origines fort diverses, des objets hétéroclites suspendus en tous sens (colliers de pierres, de coquillages, d'os et de strass, plumeaux, armes blanches aux lames lustrées, pavillons de trompes et de trompettes en tous genres, cymbales ouvragées de différents diamètres, tout cela parmi encore d'innombrables autres choses), et puis encore, des tableaux, aux larges cadres baroques, jetant aux yeux de barbares compositions de couleurs, sortes de paysages où semblent se mêler la chair, le sang, le minéral, le végétal... Entouré de cette espèce de flore luxuriante et incongrue, l'espace praticable de la pièce est restreint à quelques sentiers sinueux, frayés entre de multiples petits meubles, tels guéridons, tables gigognes, étroites commodes... Tous les supports qu'ils offrent sont intégralement chargés de bibelots. On pourrait penser que l'on se trouve dans l'entrepôt d'un brocanteur, mais certains indices nous en détrompent.

D'une part, dans tout ce fourbis apparaissent certaines constantes, certaines suites logiques, comme l'alternance régulière des types d'objets fixés aux murs, ce qui laisse supposer un agencement calculé, voire un code déchiffrable, une sorte d'écriture ; d'autre part, il faut préciser que chaque chose posée sur les meubles est protégée sous une cloche de verre parfaitement adaptée à la taille requise ; soin que ne justifie pas d’ailleurs la valeur marchande que l'on pourrait en estimer : ici un porte-monnaie usé, là une brosse à cheveux en plastique, là-bas une paire de vieilles lunettes, plus loin une pipe cassée, un récipient en porcelaine ordinaire remplie de cotons-tiges, etc.

Je l’ai entendu descendre les escaliers. Je suis très vite reparti.

 

 

 

Ses déplacements dans la maison s’enchaînent de manière rigoureusement identique à chaque fois que j’ai pu me retrouver chez lui. J’entre d’abord dans le salon, pour compléter le répertoire des meubles et des objets, alors qu’il est à l’étage. Mais je ne peux savoir au juste dans la quelle des trois pièces : la chambre, la salle d’eau ou le bureau. Juste avant qu’il redescende, je passe, de l’autre côté du vestibule, dans la cuisine ; qui devrait requérir la salle à manger en face, alors qu’on trouve le salon, qu’il faut donc traverser pour arriver, au fond, à cette salle à manger. Toutefois, ce salon est bien plus vaste que la pièce du fond, plus adaptée à l’aménagement d’une salle à manger, en dépit d’un éclairage très faible. En tout état de cause, cette pièce ne remplit la fonction attendue. Je la décrirai plus tard.

Pendant qu’il parcourt le salon, comme on progresse lentement dans un jardin en s’arrêtant un moment devant chaque plantation (fleurs, buissons, arbustes, etc.), j’examine la cuisine, puis, au bout, le cellier.

Je n’ai pas encore réussi à monter jusqu’à la chambre… Mais je me concentre sur le salon.

 

 Dans la moitié droite, première zone (voir plan) : (a) un guéridon de bois sombre, d’une hauteur m’arrivant à la ceinture, expose sous une cloche de verre un porte-monnaie à soufflets, en cuir noir élimé ; entrouvert, comme un coquillage, laissant voir son intérieur de tissu moiré turquoise délavé, un peu crasseux. Un autre petit meuble de même nature (b), mais composé d’un disque de marbre gris fixé au sommet de trois tiges de métal (du bronze, ou de la fonte) : encore une cloche de verre, comme pour tous les objets exposés (je n’ai pas pu me résoudre à en soulever une seule) et dessous, une paire de bottes à bouts pointus, apparemment en daim, très sales, couvertes de boue séchée. Ce qu’on appelle communément des « Santiags ». Il est très surprenant qu’un homme comme lui en possède. Elles ne lui appartiennent sûrement pas. Plus loin (c), un revolver, qui n’a pas été entretenu, lustré, depuis longtemps. Cette arme est-elle factice ? On trouve ensuite (d), comme dans une serre, une plante grasse rabougrie, que le duvet de moisissure suspendue dans son évolution et les différentes ocres irisant le vert sombre font paraître artificielle.

Puis, dans la deuxième zone, (e), un entassement d’une trentaine de capsules de bières. Plus à droite, (f), une théière en métal argenté. Un pas vers la gauche (g), un disque en vinyle, épais, avec en son centre l’étiquette circulaire trouée en son milieu, brune, un peu déchirée, où l’on peut lire J.–S. Bach, Cantate BWV 54, « Wiederstehe doch der Sünde », par… le nom est effacé. Les sept objets suivants sont exposés selon une courbe en S qui s’arrête au seuil de la salle à manger, au fond à droite du salon : (h) une petite table d’appoint en osier vernis porte un coussin grenat à pompons verts, au centre duquel trône un exemplaire miniature, entrouvert, du Tao-tö-king ; plus loin, (i), une rose blanche, desséchée, déposée sur un carré de papier (court poème de Béatrice) ; (j) un pot de confiture de mûres ; (k) un astrolabe au métal jaune piqueté de noir ; (l) une crâne humain impeccablement blanchi, au point de paraître artificiel ; (m) une brochure du musée Beaubourg datant de 1993 ; (n) un exemplaire « Folio » usé, sans doute mille fois feuilleté, du roman A Rebours.

 

De l’autre côté, la moitié gauche, les vitrines et les globes, les cloches de verres sont innombrables : je n’ai pas encore réussi à en faire l’inventaire et le plan complets. Long et fin peigne de nacre, aux nervures baroques, avec quelques cheveux entremêlés (châtain, roux ? blond vénitien). Grande variété de bijoux, dont la plupart comportent de l’or, des émaux, du verre, et aux motifs floraux dans le style Lalique. Divers sacs à main, dont l’un notamment en demi-lune, à soufflets, alliant de manière surprenante le tissu et le cuir en torsades enroulées ocre et mauve. Plusieurs paires de gants. Des chaussures élégantes, toutes à talons hauts. Un mannequin portant une courte jupe noire plissée et un cache-cœur de broderie anglaise : un ensemble que je trouve, du reste, très justement affriolant, entre modestie et provocation. Sur une autre mannequin des sous-vêtements aux teintes moirées de perle et de rose pâle : un soutien-gorge intrigant en satin laissant émerger les pointes des seins, avec une petite culotte fort étroite au triangle aigu bordé de dentelles et un éloquent cordon sur la raie des fesses – sans doute le souvenir de quelques ébats des plus festifs. Un carnet à couverture de cuir usée lie de vin, avec, dessus, posé bien droit, un précieux stylo semblant fait de jade et orné de fioritures en or aux formes végétales. Un autre mannequin, avec une charmante robe saharienne très ajustée, entièrement et uniquement boutonnée devant. Une boîte à bijoux dans le style chinois, et qui a l’air authentiquement chinoise si l’on observe bien la qualité du laquage et des incrustations de nacre. Une trousse de maquillage entrouverte dans laquelle on aperçoit les lignes, esquissées par les fins reflets de la lumière des lustres, de quelques menus objets en vrac. On y peut lire les mêmes initiales entrelacées qui sont incrustes sur le peigne de nacre. Un étui à cigarettes ouvert, vide, avec, sur l’intérieur du couvercle un miroir, et, le long des minuscules gonds, un briquet argenté, encastré, et que l’on peut sans aucun doute sortir. Une impressionnante vitrine, éclairée, tout le long du mur du fond, expose une garde robe de femme.

 

J’espère avoir le temps de compléter en détail mon plan. Une combinaison signifiante pourrait ressortir des places attribuées à tous ces objets. Dans l’idéal, il me faudrait observer le chemin qu’emprunte le maître de la maison. Je ne peux pas encourir un tel risque, pas encore ; d’autant qu’il reste toujours l’étage à visiter. Lorsqu’il redescend pour entrer dans le salon, je peux me dissimuler dans la cuisine, à condition qu’il n’y passe pas lui-même avant.

 

 

 

Je me suis dirigé directement au fond du salon, vers la porte toujours grande ouverte.

Elle donne sur ce qu'il convient véritablement d'appeler "une grotte". On ne peut pas savoir si les parois que l'on découvre ont été dès l'origine sculptées comme elles sont ou bien s'il s'agit d'une masse de matière ajoutée par la suite et s'appuyant sur des murs droits. Si l'on ne savait pas que l'on se trouve tout simplement au rez-de-chaussée d'une maison, on n'hésiterait pas à se croire dans une caverne taillée à même la roche. On ne dispose pour circuler que d'une surface oblongue, se terminant en pointe des deux côtés, d'environ trois mètres de long et, au milieu, d'une largeur d'une enjambée. On est enveloppé, dominé, surplombé, écrasé par les parois hypertrophiées s'incurvant comme les pans obliques d'une mansarde. Au sommet, leur intersection n'est pas visible : on aperçoit seulement une longue et mince fente obscure. De plus, semble-t-il, il ne s’agit pas simplement de pierre, ou de ciment. Le derme rugueux d'un rose pâle tirant sur le jaune est associable à de la peau humaine extraordinairement épaisse. A de nombreux endroits des morceaux de métal repoussé, gondolé, semblent non pas être plaquées mais plutôt jaillir de la masse de lave. En outre, un peu partout, donnant tout autant l'impression de pousses générées par la chose même, des éléments de mobiliers en bois ressortent et dépassent parfois de plusieurs dizaines de centimètres.

Sans y avoir prêté tout de suite attention, on a le regard attiré en bas à gauche par une lueur rouge. On s'approche, intrigué et inquiet à la fois, on s'agenouille et l'on voit alors ceci : une petite vitrine scellant une niche éclairée et, à l'intérieur, trois mésanges bleues empaillées, leurs corps de plumes englués dans une espèce de gélatine translucide, comme trois échardes prises dans des boursouflures de peau. Juste à côté de cette curiosité, une autre vitrine, baignant dans la même teinte, orientée horizontalement et assez longue : elle contient - et on a du mal à y croire, la dépouille d'un chien. La peau à même les os, le poil collé. Le ventre en est ouvert, les bords de l'enveloppe de cuir tenus par des épingles ; et, au centre, encastré, un miroir rond et convexe reflète et miniaturise votre visage.

 

J’aperçois sur la surface de la vitrine des desserts (parts de tartes aux pommes, crèmes caramel, mousses au chocolat et îles flottantes), mon image esquissée, comme à l’eau forte, alors que je bois un café à une des tables de la petite brasserie « Au bon coin ». Un rayon de soleil traverse la porte di bistro et vient toucher le bar. L’atmosphère sonore confuse est parfois ponctuée de bruits précis, cliquetis de couverts, claires percussions de verres qui s’entrechoquent un instant, éclats de voix et, notamment, lorsque le patron interpelle un client qui vient juste d’entrer : « Bastien ! ». Ce nom ne m’est pas inconnu. A contre-jour, la silhouette de cet homme ne me révèle pas les traits de son visage. Il tient dans sa main gauche un épais carnet à spirales qui ressemble fortement à celui sur lequel moi-même j’écris. Je regarde la rue quand passe juste devant, sur le trottoir d’en face, mon mystérieux collectionneur. Je me lève aussitôt et part pour le suivre.

Si durant toutes ces nuits mes cauchemars ont commencé toujours par cette même scène, - et je ne comprends toujours pas qu’elle corresponde aussi précisément à un moment réellement vécu, mais pourtant anodin, avec ce prénom d’un inconnu qui reste là comme une pièce cassée qui remue et résonne à l’intérieur de je ne sais quel mécanisme dont on ne peut pas ouvrir le boîtier, ils ont toujours évolué variablement dès ma sortie du « Bon coin ».

Depuis trop longtemps je me terrais dans mon appartement. Résister avec autant d’endurance à l’envie, au besoin de plus en plus impérieux de transcrire tous ces rêves m’a sans doute évité de m’égarer dans des souterrains sans fin et sans fond, mais à mesure que je me fortifiais, je m’ankylosais, je me paralysais, je me pétrifiais.

Puisque céder à l’écriture que je voulais pourtant exclure de mon rigoureux rapport des faits et des choses, a permis de me libérer, je peux sans doute reprendre mes notes prises à l’issue de ma dernière nuit tourmentée.

La porte vitrée du bar se referme derrière moi alors que je regarde un moment le ciel bleu où glissent lentement et régulièrement la continuelle armada des barques blanches rondelettes et cotonneuses. Je baisse les yeux et je repère le manteau du Collectionneur. Je marche derrière lui. Je me tiens à quelques mètres seulement, et il sent ma présence, je le sais.

Nous passons à droite sous un porche et arrivons dans une petite cour intérieure, cloisonnée de très hauts murs avec quelques fenêtres aux volets clos rouillés, et quelques autres sans volet mais aux vitres toutes noires. La cour est dans la pénombre, faiblement éclairée par un rayon de soleil traversant péniblement un ciel très sombre, ou bien peut-être même par la clarté nocturne d’une Lune voilée, ou réduite à un arc étroit. Une porte en face, que je n’avais pas remarquée d’abord, s’ouvre et nous entrons, toujours lui en premier et moi derrière.

Nous descendons un escalier à vis, en briques, très poussiéreux. Les ampoules électriques pendues au plafond, nues, à intervalle régulier, me font penser à la galerie d’une mine. Mais le trajet s’avère bref, sans doute une dizaine de marches, pour aboutir à une étroite plateforme : des planches de bois peu stables dont les interstices font entrevoir un espace profond, bien éclairé, sous nos pieds. Nous nous trouvons sur une passerelle surplombant une vaste salle dont le plafond en voûte nous oblige à pencher un peu la tête. Nouvel escalier à vis, mais en métal. En me tenant fermement à la rampe, j’examine l’ensemble de la pièce. La première moitié de l’espace, là où tombe l’escalier, est occupée de multiples cloisons sans toit : bureaux, chambres, cellules, laboratoires ? Le temps me manque pour observer en détail le mobilier, les équipements. Au-delà de ces aménagements, on aperçoit la seconde moitié, tout à fait vide. Lorsque nous arrivons au pieds de l’escalier, nous poursuivons tout droit, dans une allée traversant par le milieu l’ensemble de compartiments dénués de plafonds. Je me rappelle que certains d’entre eux tenaient enfermés de curieux animaux, qui appartenaient à la faune légendaire, mythologique, astrologique. Toutefois aucun ne faisait de bruit. On les entendait juste chuchoter.

Mon guide s’est tourné un instant vers moi pour me dire : « Nous arrivons bientôt, et c’est le bon moment, celui de la délivrance. » Il me semble lui avoir demandé si c’était douloureux et il ne m’a pas répondu. Nous avions dépassé les cloisons et je découvrais alors une immense pièce dont la peinture murale blanche et bien lisse s’écaillait un peu partout en dévoilant, dénudant, un grossier crépis couleur chair, parfois enflé de cloques toutes suintantes d’un liquide huileux et jaunâtre. Un bruit de déchirure a retenti et s’est prolongé longuement. J’ai levé les yeux et devant moi, attaché au plafond par des chaînes, des cordes, des tuyaux, des câbles électriques, une énorme outre de peau granuleuse, boutonneuse, sanguinolente, qui remuait lentement, semblant respirer. A son sommet un peu pointu luisait un œil rond, comme celui d’un poisson, ou d’un oiseau, un œil dont l’iris noir roulait dans sa bulle blanche. Mon compagnon s’est approché de la chose, a écarté les replis de chair de ce que je prenais pour une bouche : une niche s’est formée là-dedans, et s’est illuminée. J’ai ressenti alors une intense angoisse, et je me suis réveillé en sursaut. Cela se produisait toujours vers trois heures.

Après ces cauchemars, il me fallait attendre le petit matin pour parvenir à me rendormir.

 

 

Il est temps de retourner là-bas.

 

 

Je comptais bien visiter enfin l’étage. Mes calculs et mes précautions n’auront pas déterminé l’opportunité.

J’attendais dans le recoin de la cuisine ; il n’allait pas tarder à sortir pour l’entretien du jardin, dont l’aménagement, récent, pendant mon absence, a dû exiger de lui un travail acharné. J’allais poser le pied sur la première marche quand j’ai entendu derrière moi la poignée de la porte. Je me suis précipité dans le passage sombre contre la porte menant à la cave, sous l’escalier, en observation. Un inconnu. Homme trapu et chauve, d’une bonne cinquantaine, à la démarche chaloupée provoquée par différentes causes possibles. Il entra rapidement dans le salon ; il en ressortit tout blême et haletant de nervosité. Il gravit l’escalier. J’entendais ses pas syncopés. Un moment de silence puis un râle, des jurons. Il descendit en courant, retourna dans le salon, puis traversa l’entrée pour aller dans la cuisine. Je compris qu’il décrocha le téléphone fixé au mur… « C’est moi. C’est une horreur. Il est devenu fou, complètement fou. Non. Tu crois ? Il vaut mieux appeler tout de suite. Tu crois ? Il faudrait aussi que j’aille voir la cave. Ne t’inquiète pas. Je vais fermer de l’intérieur, la clé est sur la porte, ça m’étonnerait qu’il en ait prise une autre avec lui pour aller dans le parc. Fais vite. Je raccroche. »

Avant qu’il ne reparaisse, je suis monté au plus vite, pour moi aussi me rendre compte.

 

Les murs de la chambre à coucher sont constellés de noires moisissures. Les papiers peints sont à de nombreux endroits décollés ou déchirés, laissant apparaître un enduit brillant, craquelé, boursouflé par endroits. Sur le lit, une statue allongée, incrustée de mosaïques multicolores figure vraisemblablement l’épouse disparue : les formes féminines en sont très exagérées, comme inspirées des arts primitifs et avec un orifice en amande, bordé de lèvres monstrueuses, à l'endroit du sexe, visiblement voué à un usage masturbatoire... Le dément dort chaque nuit près de cette hideuse créature. La salle de bain est dans un état répugnant de souillure et de dégradation.

Décidé à mesurer toute l'ampleur du chaos, l’intrus a emprunté une échelle dépliée qui, du palier, mène aux combles. Là-haut, dans la lueur des lucarnes entrouvertes, se balancent lentement d'innombrables filins descendant de la charpente, occupant tout l'espace, tenant à leur extrémité, à quelques centimètres seulement du plancher, de multiples petits objets.

Je suis revenu prudemment au rez-de-chaussée. L’inconnu est dans la cuisine. Assis à la table.

 

Je sors discrètement dans le parc.

 

 

L’intrus n’a pas eu le temps de décrocher à nouveau le téléphone. Il reçoit un coup d'une extraordinaire violence lui fracassant une partie du crâne. Il vacille quelques instants, puis tombe sur le carrelage où s’écoule et s’étend rapidement d'une large flaque rouge sombre. Avec la furie barbare d'un halluciné, le vieil ermite broie littéralement le corps de l'impie sacrilège avec la masse qu'il a saisie dans l’abri du jardin potager. La dépouille, tout à fait difforme, n'a plus l'aspect humain lorsque le bourreau lâche enfin son outil.

 

Je reviens ce soir. Nous irons dans la crypte où trône, couverte de bijoux, nue, l'épouse disparue, momifiée, là où nous attendent nos places.

 

 

 

**

 

 

 

 

L’incendie a presque tout détruit. La cave seule a conservé assez de restes pour corroborer en partie ce que je trouve dans ce carnet. Et puisqu’il est son nom... je n’ai guère de scrupule à faire ma propre matière.

Que dire de l’effrayante apparition de mon prénom et de ma personne dans la scène qui se déroule « Au Bon Coin » ? Le hasard.

N’ai-je pas le loisir de me faire apparaître comme figurant dans cette insolite histoire ?

 

« Il est certain qu’il faut voyager. » Je suis allé au marcher Marceau ce matin.

 

La maison du Sphynx.

Mettre un peu plus d’Égypte ?

 

 

Toute la journée, animé d'une énergie décuplée depuis ce carnage, le vieux fou accélère la marche des opérations et atteint, à la nuit, le terme de son œuvre, psalmodiant d'apocalyptiques incantations.

 

 

Lorsque la décision a été prise de vider la maison de son contenu aussi sinistre que baroque, on a trouvé toutes les issues, portes et fenêtres, condamnées par des murs d’une extraordinaire solidité, sans scellements apparents, sans le moindre interstice. La démolition fut vainement projetée puisque tout fut réduit en cendres par un incendie dont on ne sut jamais s’il avait été criminel, accidentel ou encore surnaturel.

 

Taxidermie et momification… Le rituel et le trivial ? Le sang ?

Reconstituer le plan.

 

L'entreprise démente semble bien de construire une sorte de "temple-machine" où il viendrait un jour se placer lui-même comme l'ultime pièce nécessaire au prodigieux embarquement : incrusté, incarné parmi toutes ses momies et ses sculptures, dernier ressort de toute cette mécanique mystique qui lui donnera l'immortalité.

Reste qu'à bien y regarder, de toutes les constructions aberrantes de ce forçat, sorcier, bâtisseur de son propre mausolée, c'est la nature du matériau liant les épaisses sédimentations murales, notamment dans la crypte des animaux, qui résiste à l'analyse. L'impression de substance sui generis qui s'en dégage ne laisse pas de susciter intérêt et malaise.

 

 

 

C'est un homme d'une soixantaine d'années qui en paraît dix de plus, grand et maigre, le visage paralysé dans une expression à la fois sinistre et exaltée, les yeux très mobiles, poursuivant autant de choses réelles que de spectres, la barbe et le cheveux hirsutes, vêtu en permanence d'un complet veston démodé et sale. Il est bien connu dans le quartier pour être un dément farouche qu'il vaut mieux éviter de croiser ou d'avoir derrière soi.

Sa discrétion, son silence, et une certaine pitié liée à son passé d'homme jadis ordinaire et affable, favorisent la tolérance du voisinage, et même une forme de connivence ; la plus consciencieuse des indifférences entretenant finalement la complicité du secret. La bête vivant alors dans l'espace que lui concède et préserve la peur des autres.

 

 

 

 

Employé des Postes et Télécommunications, ses supérieurs hiérarchiques notaient une nette baisse de son rendement et se voyaient de plus en plus contraints de blâmer officiellement les manifestations de plus en plus gênantes de sa taciturnité. Il s'enfonçait dans une étrange et profonde mélancolie, un amer désœuvrement, un trouble des sens et de l'esprit qui devenaient nuisibles à son entourage. Puis, un jour, tout s'effondra avec le départ soudain de sa femme. Sans enfant, il se retrouvait seul avec son chagrin. Il ne parvenait ni à expliquer ni à admettre que l'amour de sa vie, à cet âge, fût parti pour d'autres horizons. On estime à présent que la pauvre femme ne pouvait certainement plus supporter le déclin mental de son mari, maladie qu'elle avait longtemps tenté de combattre et de cacher aux autres, au prix de sacrifices et de tourments qui menaçaient de la détruire elle-même. Il est ainsi des êtres qui vous entraînent dans l'enfer d'où vous essayez de les sortir.

Toujours est-il que depuis ce traître et incompréhensible abandon, il ne retourna plus à son travail, s'assura de vivre, sans effort de gestion, sur ses économies de trente ans de labeur et sur les dividendes de ses placements, puis rompit toute relation avec l'extérieur, et quitta peu à peu le monde de la raison.

Chaque dimanche matin, il sort et va au marché. A petits pas, un filet à provisions de couleur indéterminable pendu au bras, la tête baissée, ses yeux fous qui, de temps en temps, espionnent par-dessous des sourcils se hissant soudain vers le front, la bouche qui remue perpétuellement et laisse échapper parfois les bribes inintelligibles, les onomatopées, les soupirs préoccupés ou les ricanements contenus d'une effrayante conversation solitaire. Il parcourt alors toutes les allées entre les étales, mais une seule fois chacune, et, parfois, brusquement, s'arrête ici, s'arrête là, demande alors ce qu'il veut avec une voix nasillarde, en quelques mots saccadés, tendant et ouvrant tout grand son filet, fouillant nerveusement dans son porte-monnaie, puis repart aussitôt sans autre politesse.

Cette incursion obligée dans le monde réel lui est une torture extrêmement douloureuse. Suivant avec la plus grande rigueur un itinéraire calculé au plus court, il chemine à pas comptés, économisant son souffle, avec une raideur qui traduit la peur la plus intense, comme s'il traversait en apnée une zone à l'atmosphère hautement toxique, peuplée d'êtres contaminés dont il faut éviter à tout prix le contact.

 

 

Hormis cette apparition habituelle mais brève, personne ne le voit. Il se consacre fiévreusement, corps et âme, à la transformation de sa maison. Lui seul peut apprécier le progrès de ce travail acharné et délirant qui obéit à un plan que lui seul est en mesure de comprendre. On peut toutefois y reconnaître indubitablement une démarche nettement mystique. L'ensemble de l’œuvre tendrait à réaliser une sorte de temple où chaque chose, comme chaque mouvement et chaque pensée de l'architecte - gardien des lieux, devient l'élément constitutif d'un vaste rituel. L'aspect pour le moins surréaliste du jardin se prête à une telle interprétation : un circuit complexe de sentiers dessinés entre d'innombrables totems, agrégats pouvant atteindre trois mètres de haut et d'allure assez effrayante. Tous les objets, à commencer par ceux qui appartenaient à sa femme et qu'elle a laissés à son départ, entrent parmi les ingrédients des édifices, selon un code absolument hermétique. Et quant à savoir si l'auteur lui-même pourrait fournir quelques explications éclairantes, on ne disposerait que des propos incohérents qu'il tient à haute voix avec des entités chimériques et tyranniques qui semblent superviser et diriger sa tâche. Si on l'interrogeait, et cela ne paraît guère possible, il énoncerait peut-être ce qu'il se répète chaque jour : « Il faut préparer le voyage ».

 

Et il continue sans trêve son travail d'artisan illuminé, accomplissant chaque étape de l’œuvre pour franchir chaque fois un seuil nouveau dans l'irréversible et libérateur exil : marin fou, bâtissant sur le sable son vaisseau, le rêve du voyage, le rêve de découvrir la seule vraie terre inconnue, l'introuvable vie après la mort, là-bas, si loin, bien au-delà des souvenirs enragés écumant de tristesse et des langueurs de la raison perdue.

Romain CARLUS

AVERTISSEMENT

 

Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

Les deux images ci-dessous indiquent, respectviement :

"En travaux" : l'oeuvre est en cours de traitement avant d'être entièrement publiée

"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

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