Pièce n°2 : appartement inhabité au 12 rue de Lyon (Paris)

 

 

 

 

 

 

Ce devait être dans une petite pièce, presque vide, comme ici, avec seulement les quelques meubles nécessaires. De vieux meubles sans aucun prix, mais parfaitement entretenus. Je vois le cahier sur la table, avec sa couverture cartonnée, je vois les sinuosités orange sur fond lie-de-vin, comme des dessins d'algues, des reflets d'eau, ou des volutes de fumée. Pour être exact, la couleur n'est pas lie-de-vin, mais plutôt comme du sang, un sang sombre, comme la chair d'un organe interne, dans l'ombre d'un organe interne.

Le jeune écrivain, Christophe Grangier, dont la première année de Médecine, pour devenir psychiatre, n’enthousiasmait pas franchement, était assis devant la table au centre de cette petite pièce nue, et, devant lui, le cahier de Mathias. Ce cahier que personne n’avait encore trouvé et qu’il allait pouvoir lire, lui exclusivement. Allait-il découvrir de quoi trouver un bon sujet ?

Le cas de cet assassinat, dont on ne trouvait aucune circonstance atténuante, relevait de la psychiatrie. Je crois qu'il a dû rester ainsi longtemps, immobile, parce qu'il fallait être sûr, être prêt, être disposé au pire, sûrement au pire. Dès qu’il allait prendre connaissance de la première page, il ne pourrait plus y avoir d'échappatoire, de recours, il ne pourrait plus y avoir de temps à soi. Ou bien devait-il s’attendre à ne trouver que des propos incohérents et de croquis macabres. Sa main, avec lenteur, s'est soulevée un peu, s'est avancée ; elle s'est approchée de cela comme d'un être vivant, une sorte d'animal méfiant, dont l'apparition fugitive ne croise votre vie qu'une seule fois. De ces apparitions auxquelles la superstition attribue tous les mauvais sorts ou toutes les vertus. Sa main s'est approchée prudemment de cela comme de quelque chose qui peut fuir à tout moment et qu'on ne retrouvera jamais ; sa main, je la vois qui avance dans l'air confiné de ce lieu réduit et clos, comme une main un peu hésitante passe par la brèche d'un mur pour aller toucher ce qui est derrière, caché dans l’ombre.

En vérité, je pense qu’il ne savait pas encore si son geste apportait une clarté qui résisterait assez aux ténèbres où il plongeait. Peut-être se posait-il cette question au moment de tendre la main. Peut-être le suspens de cette question portait, allégeait, permettait son geste, et le ralentissait aussi ; son geste vers cette étroite porte d'une âme. Il allait l'ouvrir, et il allait voir le vrai visage, le visage qu'on montre seulement à la Mort et qui se dérobe aux yeux des autres sous le masque qu'on leur laisse.

Celui qui avait écrit ces pages était encore vivant. Mais ne l'avait-il pourtant pas déjà vue, sa Mort ?

Christophe était assis devant la table, et autour de lui, le silence, et sans aucun doute aussi la pénombre ; lui-même presque invisible. Il attendait encore avant d'ouvrir la couverture du cahier, avant de laisser se dévoiler un être, de le laisser venir à lui comme s'il venait de son propre for intérieur. Dès les premières lignes lues, il faudrait aller jusqu'au bout ; il faudrait être cet autre, risquer de se perdre, d'être désarmé, de ne pas trouver plus que lui une réponse. Personne ne nous dévoile son enfer sans nous y plonger, sans porter avec lui notre mort, sans déchirer la vêture de notre âme sur nos propres abîmes. Mais ne devait-il pas vocation à descendre au fond des puits humains et à explorer leurs souterrains labyrinthiques ?

Il tend la main, touche la couverture de carton. Il plonge dans le corps même du monstre, fruit mêlé de vérité et de mensonge.

 

*

 

« Je lui ai demandé de regarder l'eau pour y entrevoir les poissons. Il fallait se pencher, tendre le cou, avancer la tête bien plus loin que le bord de la barque. Il faisait tout ce qu'on lui demandait. Je me suis approché et je l'ai empoigné par les épaules. Pendant quelques instants, il a pris ça pour un jeu.

Il ne voyait même pas le danger. Je l'ai balancé par-dessus bord, dans cette eau anthracite qui déjà, avant, absorbait toute son attention.

Il a crié un peu, mais, avec mes mains, j'ai pressé sa tête pour qu'elle entre dans le liquide noir, abyssal, à la surface duquel notre barque flottait. Je sentais les petites bosses de son crâne difforme, sous ses cheveux épais et gras qui glissaient entre mes doigts. Une cruauté hypnotique qui fait aller jusqu'au bout de ce qu'on a commencé, fasciné par le geste accompli comme s’il était accompli par quelqu'un d'autre. En voyant qu'il me résistait encore, d'un coup violent, je l'ai assommé avec une des rames en suspension autour de la barque. Alors il a plongé, lentement, sans remonter. Il a coulé, en laissant s'échapper, dans de grosses bulles, l'air qui lui restait dans les poumons, un peu comme ces bulles de gaz qui remontent de la vase, ou bien que font les poissons. Le tangage a fait se retourner le bateau. J'ai pu tirer la barque jusque vers l'île. Je suis resté là près d'une heure, près de l'endroit où il s'était noyé, pour voir s'il ne remontait pas.

Les muscles sont un peu douloureux et tout le corps est parcouru de frissons. Mais sur la terre ferme, mes pas, le poids de mon corps, la marche, ma respiration, tout redevenait familier. Tout est alors comme avant. La force des choses.

Il fallait en arriver là. Encore maintenant, je ne cherche pas à esquiver ; il n'y a pas à regretter, c'est tout autre chose.

Lorsque je suis rentré, la nuit était tout à fait tombée, chaude, lourde, étouffante, toute pénétrée de quelque chose qui attendait là depuis toujours... qui suait des arbustes, des vêtements, de la terre...

Il était presque neuf heures lorsque je fus chez eux. Des cris, des larmes... des soupirs... et les beignets aux pommes. Plus tard, les bateaux, les sondeurs, les plongeurs, les enquêteurs...

Seul dans mon lit, je ne dormais pas, mais je n'étais pas inquiet. La réalité était là... Je pouvais me souvenir de tout...

 

*

 

Le premier jour, au matin, je l'ai vu s'asseoir sur le banc devant la fenêtre de ma cuisine. Il m'a regardé. Ses yeux ont produit sur moi un étrange effet. Il m’a fallu du temps pour arriver à comprendre ce que ces yeux exprimaient : ni idiotie, ni souffrance, ni douceur, ni joie, ni haine… Quelque chose de fixe, incisif, d’une effrayante insolence : une dérision cynique et qui avait quelque chose de révoltant. Il montrait ses dents ruinées et prolongeait son rire d’un râle remué par des soubresauts répétés, mécaniques. Ses lèvres craquelées saignaient ; clapotaient sous les ronflements glaireux de ses poumons encombrés, l'air passant avec peine. Sa mâchoire, toute sa tête avaient une forme triangulaire. Le nez était un bout de caoutchouc qu'une chaleur intense aurait déformé, fondu. Il était sorti d'un chaudron fumant et sulfureux, scorie éjaculée de l'aberrante inflammation génitrice qui s'était épanchée, crachée par la panse dont une semence malheureuse avait fécondé les bouillons mal fertiles.

Ses yeux exorbités ne donnaient pas l'impression de voir en moi un être humain. Des yeux à vous rendre malade.

Puis il s'est mis à pousser un long grognement, que la tournure de la bouche rendait plus gloussant, plus liquide, plus morveux que celui d'un goret, comme un long pet de la bouche. Puis il renifla et avala goulûment.

Il s'est ensuite levé comme un ressort qu'on a tenu et qu'on relâche mais qui bondit de travers, et il s'est enfui en chantant le même air qu'il hurlait à tue-tête sur la barque, le dernier jour.

Je n'en ai jamais compris les paroles, mais c'était toujours la même suite d'onomatopées, de tortillements, raclements, chuintements de la gorge et que je ne pourrais même pas imiter.

Le même jour, mais le soir, je l'ai revu, dans la cuisine des voisins, ses géniteurs - auxquels je louais la maison. Il absorbait une sorte de bouillie, une chose épaisse marron cramoisi, avec une grande cuillère en fer-blanc, abîmée par les milliers de lèchements qu'elle avait subis : bouillie, salive et langue, éponge, tiroir, bouillie, salive et langue, éponge, tiroir, bouillie, salive et langue... Son manche se tordait très facilement, ce qui obligeait le débile à faire une grimace impossible pour aspirer le liquide et tous ses grumeaux de légumes, ses graviers de viandes hachées, les lampées d'une mare recuite qui permettait de noyer les restes que les autres bouches de la tribu n'avaient pas voulus. Les aliments "normaux" étaient trop dangereux pour lui. Il jouait avec. D'ailleurs il pouvait jouer avec un peu tout, faire n'importe quoi avec n'importe quoi, mais pas avec la bouillie. Il l'avalait, c'est tout. Parfois, il la vomissait, lorsqu'il avait une très forte émotion. On ne pouvait pas prévoir. Une fois, il a rendu toute sa bouillie à mes pieds, lorsqu'il m'a vu en train de peindre le lac, avec la petite île, après m'avoir sorti "c'est beau", suivi de rots hoqueteux venant du fond du ventre... Peut-être la seule émotion authentique devant un de mes tableaux depuis longtemps... Mais je n'en demandais pas tant. Je terminais alors la dernière toile de ces paysages conventionnels que je n'ai plus jamais commis l'erreur d'entreprendre. Toutes ces toiles, je les ai d'ailleurs recouvertes avec les portraits que je continue aujourd'hui.

Lorsque je suis entré dans la cuisine et que la mère m'a accueilli en m'adressant maladroitement quelque brouillon raturé de civilités un peu bizarres, il n'y avait là que le plus petit des enfants, assis près du débile dont il poussait le coude appuyé sur la table, pour lui faire lâcher sa cuillère, le faire beugler et cracher sa soupe, jusqu'à ce qu'il commence à s'étrangler. L'enfant observait avec fascination, avec une sorte de joie froide, la rougeur violacée et le gonflement apoplectique de l’infirme. La mère flanqua une gifle à Raboug pour qu'il avale et une autre au gamin, qui déguerpit en braillant. La victime toussa dans sa bile et s'apaisa, les deux autres fils arrivèrent de l'étage. L'un devait avoir seize ans et l'autre la trentaine, une trentaine bouffie et immature. Malgré l'absence d'infirmité, ils me semblaient ne pas avoir été modelés dans une matière différente de celle de Raboug dont, à ce moment, la tête, penchant de fatigue, allait bientôt toucher le fond de l'écuelle. La mère demanda qu'on le mène dans sa chambre : une piaule encastrée près du cellier. Le grand fils en ferma la porte à clef et revint à côté de son frère : deux visages formés à la va-vite, dans une pâte grossière, trop épaisse.

La fille était une bonne brune plutôt ronde. Je l'ai retrouvée devant ma porte quelques minutes après avoir quitté la famille dont j'avais refusé l'invitation à dîner. Je revenais avec des beignets. Elle entra avec moi, j'essayais de conduire une conversation vaine sur les plaisirs de la campagne. Elle admira mes peintures, elle n'y comprenait rien.

Elle s'assit sur le lit en croisant ses jambes potelées et très blanches, laissant tomber un pan de sa robe à frises idiotes pour exhiber sa chair dont le manque de finesse avait quelque chose de sale et d'attirant à la fois.

Nos mains étaient grasses et nos bouches sentaient la vieille pomme cuite des beignets. Elle n'était pas de celles qui le font dans l'obscurité.

Je fus d'abord satisfait de voir que cette fille tout offerte allait distraire mon séjour. Mais j'avais beaucoup de peine à éloigner de moi un certain dégoût en sentant, en salivant et en remâchant ses sueurs pendant toute la nuit. La sécrétion de son sexe était étonnamment onctueuse, presque huileuse... comme sur la peau des beignets. Je ne pouvais encore rien y comprendre et attribuai cela à mon extrême fatigue.

Le deuxième jour, cet arrière-goût fétide sous la langue, incubant, proliférant, obscur, dessous les chairs, devint plus violent et ne fut plus très loin de soulever une écrasante vague d’écœurement...

 

 

Ce deuxième jour, vers dix heures du matin, j'entrai dans la cuisine. Il semblait n'y avoir personne. Cherchant âme qui vive, je suis allé vers la chambre de Raboug : j’ai surpris cette fille assise en train de tenir et remuer la tête de l'idiot entre ses cuisses grandes ouvertes. Elle gloussait, elle se tordait, comme un gros ver blanc, ses deux grosses mamelles sorties de son corsage ballottant comme deux poches de plastique pleines d'eau. Elle gémissait. Elle se mélangeait toute à ce plaisir bizarre de faire dévorer sa chair par cette espèce d'animal, quelque part humain. Quant à lui, quel plaisir en tirait-il ? Le même peut-être que celui qu'il tirait en remplissant sa bouche de bouillie... Quels plaisirs dans ce foyer de pensées avortées, entortillées dans une mauvaise chimie d'organes ?

Elle descendit le short orange qu'il portait et sa main vint saisir l'appendice mort d'un pénis qui pendouillait dans le vide. Le bout de muscle se tendit aussitôt...

J'ai pris peur, j'ai reculé dans le couloir, sans bruit, je suis parti, je suis rentré chez moi et me suis effondré sur le canapé : j’étais parcouru de tremblements, je revoyais sans arrêt ses gros seins largement déployés qui se balançaient... Je ne me croyais pas si fragile. Je me fis un café.

Puis, d'ennui, je me suis traîné jusqu'au village. La longueur du chemin et la chaleur m'avaient donné mal au cœur. Le marché avait envahi toutes les rues. Mélanges d'odeurs de boucherie, de charcuterie, de légumes, de fruits tournés, triturés par des mains suantes, chus et écrasés sur les trottoirs : une immense odeur qui versait dans l'ordure. Je déambulais dans un monde où je ne trouvais plus rien qui ait un aspect familier.

Tout autour de moi, ce n'étaient que figures infirmes qui s’exhibaient. Je respirais mal dans cet air saturé de tous ces fruits en fermentation, de tous ces morceaux de cadavres sur les étals, de tous ces condiments croupis et ces effluves d'aisselles et d'urines au coin des rues... Dans ce bain, je n'étais qu'un fœtus malade, empêtré, flottant parmi d'autres fœtus indéfiniment répétés et tout aussi manqués : je marchais dans ce sillon de reliefs égrenés dont on entretient le sursis, inutilement, dans l'attente vaine d'une vraie naissance. Les murs m'éblouissaient, j'avais toujours plus chaud... Bientôt midi.

Sur ces visages, ce n'était pas de la peau, mais de la chose, même sur ceux des enfants.

Une bradeuse de faux cuirs, grosse face lunaire immature, une boule qui semblait animée d'une vie de poisson. Un long nez dont la racine écrasée naissait d’un renfoncement étrange qui occupait toute la largeur entre les yeux, comme l’empreinte d’une barre qui aurait marqué la sphère profondément. Des yeux aux pupilles végétant dans une mare dysentérique. Une voix embourbée, une peau écrevisse avec des taches blanches.

Un fourgueur de vieilles mécaniques ménagères, tout entouré de squelettes rouillés, de fers à repasser, de machines à coudre que regardait un troupeau de femmes soit grasses, les jambons engoncés dans des bottes crottées qui faisaient ressortir, déborder la chair, les bourrelets enrobés de tissus à fleurs larges et naïves, soit maigres, les seins retombés en pointes plates, les bâtons des jambes trop longs, la croupe osseuse saillante, leur dos tordu et cambré. L’homme était un petit être rembourré, criant de toute sa gueule noircie par de très mauvais cigares.

J'avais peine à reconnaître des mots intelligibles, même lorsque l'on parlait près de moi.

L'écœurement devint insupportable. J'étais pour moi-même, dans moi-même, cette chose étrangère autour de moi.

Je me suis attardé sur un groupe de jeunes couples d'adolescents qui se tripotaient, s'épouillaient... Il y avait aussi quelque chose d'embryonnaire dans leur chair, comme de la chair pas formée, d'un rose rougeâtre. Sous leurs accoutrements et leur maquillage exagéré, des filles grasses se faisaient palper les mamelles par de jeunes garçons malingres ; les langues se collaient dans les bouches. Ils aspiraient comme s'ils se suçaient leur acné. Je revoyais Raboug plongeant et grognant entre les épaisses lèvres que la fille lui ouvrait en geignant, dans le bourrelet de cette flétrissure qui a quelque chose d’inachevé, de compromis, d’instable. Et je me suis revu moi-même, jouissant dans la douleur de ce même repli, englué entre ses cuisses comme dans une de ces plantes insectivores, curves et odorantes. Raboug le difforme venait se ressourcer là. Les deux créatures partageaient peut-être le même flux, porteur des germes d’une contagieuse dégénérescence.

Je suis revenu chez moi, fiévreux, chancelant.

Le soir, j'ai gâché une toile en m'obstinant à peindre un autre paysage. J'avais perdu ce geste devenu si facile depuis déjà bien des années.

Ma chambre, pourtant familière, ne me permettait aucun repos ; j'avais l'impression d'y être épié, surveillé ; moi qui pouvais trouver la tranquillité, le confort, par la simple possession d'un lieu, d'un petit espace intime, une cellule...

Cette nuit-là et les quelques nuits précédant le meurtre me conduisirent en enfer.

Alors que depuis longtemps je ne me souvenais pas de mes rêves, il me devint impossible de dormir plus de quatre heures sans me réveiller brusquement tout en sueur, avec les images de mes cauchemars plein les yeux... Des monstres grouillaient en moi comme au fond d'une immense prison souterraine, que la confusion esthésique du premier sommeil avait creusée. Ils étaient éjectés de mes hanches. Ils m'exhibaient leurs chairs, leurs organes qui, sans fin, se métamorphosaient. Et ils m'étreignaient en de violents à-coups. Des bras, des mains, des doigts se multipliaient, s'allongeaient, fouillaient l'air, et cherchaient des attouchements vicieux. Des têtes se dédoublaient, s'étiraient, grossissaient ou s'écrasaient, des ventres gonflaient puis éclataient, s'étripaient, pour vomir d'autres corps qui à nouveau s'inventaient dans cette perpétuelle génération où j'étais pris moi-même, démultiplié en des corps dont aucune forme, même parfois la plus normale, ne me donnait la possibilité de me rassembler, de me retrouver. C'est avec mes propres organes, mes propres tripes que je m'écœurais, que je me démembrais, me rouais et me rompais, me répandais dans l'immense hémorragie, le délire et la surabondance glaireuse de cette épouvante chirurgicale.

Ils avaient envahi mon cerveau, et après m'avoir cerné, ils commençaient à arracher des morceaux de moi, ils commençaient à me dévorer.

La nuit ne leur suffit bientôt plus.

Ils apparaissaient furtivement dans ma chambre. Il fallait qu'ils prennent matière dans mon geste de peintre. Tous ces monstres sont venus d’eux-mêmes. Ils se bousculaient. J'avais peine à suivre leurs transformations, d'autant plus que par une étrange épidémie, j'étais moi-même cette pâte impossible à maintenir figée dans sa forme originelle, familière. Je sentais dans mes mains et incarnés dans tout mon corps, l'épaisseur lourde, couvrante, pénétrante de leur chair, le grain rugueux de leur cuir. J'en vins à regarder mes mains, tout mon corps, comme un amalgame d'hypertrophies aberrantes.

Je n'ai cessé que le septième jour de peindre et de sculpter tous ces monstres.

La difformité de Raboug, elle-même, était sortie de mes propres mains. En voyant ce corps hasardé par la matière irréductible, cette grosse pousse cancéreuse, en découvrant quotidiennement les replis que son intelligence toute nouée faisait spontanément surgir du sein de son empêtrement muet, en touchant ces écailles de reptiles obscurément enfermés, attachés, dans son crâne malade et qui montraient parfois leurs couleurs inquiétantes d'entre les cavités et les tumeurs ramifiées de son cerveau, et en sentant l'haleine de ses mots étranglés, tous mes nerfs étaient saisis d'une fébrilité qui devint perpétuelle, distillant l'angoisse jusqu'au fond de mon ventre, sondant ma pensée, altérant ma plus simple sensation d’existence.

La chaleur de ma propre chair n'était plus étrangère à la respiration de cette gargouille. J'étais pris de répugnantes impressions : celle de participer de son infirmité, de cette fatalité immonde, celle de lui être intimement lié... Quelque part, les racines génitrices de nos deux êtres s'entremêlaient, dans le même fond d'absurdité et, souvent, revenait le cauchemar de le trouver dans mon lit, collé, cousu à moi, comme un frère siamois. Plus effrayant que d'être collé à un mort. Et notre étreinte devenait ignoblement caressante, le bout inerte de son pénis remuait alors et, agrandi et raide, cherchait comme un ver mon orifice anal pour y puiser la force érectile de ma propre verge, pour me voler ma virilité.

Cette nuit-là, je n'ai pu dormir plus de trois heures. Et cette fièvre ne faisait que commencer.

 

 

Le troisième jour, l'après-midi, il faisait extrêmement chaud. Je le regardais qui jouait avec des gosses du village. Eux faisaient des pantomimes, des gestes grossiers, des pirouettes, et il devait imiter. Sa maladresse, l'ignorance de ce que signifiaient ces gestes provoquaient l'hilarité. Ce fut un déchaînement lorsqu'il suivit leur ordre d'aller soulever la jupe d'une fille qui allumaient leur curiosité et qui était en train de pendre du linge. Il la poursuivit en poussant des hurlements qui la terrorisèrent.

Ils avaient appris intuitivement le maniement de cet instrument, de cet autre membre de leur organisme dont les liens avec eux restaient idéalement invisibles et leur permettaient toutes les lâchetés possibles. J'étais près de leur infliger la correction qu'ils méritaient, mais cet abruti n'aurait même pas compris pourquoi il n'en aurait pas eu sa part.

 

La fille m'avait introduit une fois dans sa chambre : un amas de babioles colorées, boîtes, breloques, coussins à franges, coquillages vernis qui s'éclairent, statuettes vulgaires de bazar, cartes postales "humoristiques" envoyées par des cousins, des copains de vacances, ou achetées pour dévergonder son quotidien. Je me rappelle l'une d'elles, envoyée de Normandie. On y lisait cette légende : "Les normands ont beaucoup de trous, moi, j'ai choisi le mien. Et vous ?", au-dessus de trois images : un verre de calva où fond une boule de glace, la croupe bouseuse d'une vache et la paire de fesses généreuse d'une femme nue allongée sur une plage.

L'endroit avait quelque chose d'un refuge aménagé par un gros animal ramassant des objets hétéroclites, rongeant des noix, dont des écales étaient entassées dans un panier, un gros animal tournant sur lui-même, furetant, déplaçant et replaçant, laissant ses traces en déposant les sécrétions de ses muqueuses, ses urines dans les coins. Il y avait pour moi dans tout cela une intimité désagréable comme celle de connaître les états gastriques dont quelqu'un vous impose le récit détaillé.

Un trou ouvert dans le terrier par une fenêtre encombrée de rideaux jaune d’œuf doublés de velours huileux, encadrait le paysage qui, dans ce contexte, cette fixation grossière de sédiments accumulés par une vie de fille sans subtilité, paraissait lui-même un décor naïf nappé à la gouache avec un pinceau trop lourd.

Elle ferma la porte, coupant le léger courant d'air qui sauvait l'atmosphère. Elle contourna le lit bloqué contre le mur face à ce hublot de carton-pâte, marchant sur quelques vêtements épars, bas, jupes amoncelées, pairs de godasses aux talons bourbeux, culottes ternies... Reliefs de la ripaille quotidienne d'un accoutrement répandu sans mystère sur des tapis d'un goût presque meilleur mais qui dégageaient une odeur de poussière humide.

Elle se posa sur un fauteuil couvert de peluches oranger, devant un petit bureau d'enfant dont elle ouvrit un des tiroirs pour en sortir des pastels d’écolière. Je les regardai sans attention : des paysages où l'on retrouvait la copie de celui de la fenêtre. Puis, des esquisses plus tardives, au crayon gras : des couples nus dans des positions aberrantes, avec des sexes éléphantesques, des miroirs de son corps alors pubère et qu'elle me montrait en longeant mon dos avec son bras. Puis ce fut quelques poésies. Son écriture au stylo à bille était difficilement lisible, mais je n'aurais pas supporté qu'elle m'en fît une lecture : je feignis de tout déchiffrer. Les mots qui ressortaient des lignes brouillonnes et charbonneuses nouaient des guirlandes de guimauves dégoulinantes et excessivement sucrées. En même temps qu'avec dégoût je la désirais, je me reprochais déjà d'avoir cette pensée tordue que ne respectait rien d'un moment de confidence qui, malgré tout, avait sans doute sa valeur. Mais pourquoi donc cette étrangeté qui me séparait d'elle au point de la détester et de la vouloir à la fois ?

Cette façon de me sentir trop étranger à son intimité me donnait l'impression d'être vraiment malade. Et je répondis au malaise en faisant rouler la fille sur le lit, ses cuisses sortant de la fente de sa jupe longue dont elle dégoupilla le dernier bouton globuleux.

Mais, encore, les attitudes de son corps et ses gestes me parurent totalement absurdes. J'étais autant inquiété par son corps qu'effrayé par le mien, dans lequel je ne me sentais plus tout à fait présent.

 

 

Le quatrième jour, je le vis à l’ouvrage. On pouvait le manipuler facilement, ce qui rendait bien service ; on l'épuisait. Il ne pouvait accomplir la prouesse de voir combien on l'exploitait, combien on creusait encore plus profondément dans son corps atrophié la fosse dans laquelle son esprit assommé, aveugle, s'enfonçait. Son idiotie heureuse suffisait à la bonne conscience du père. Il lui tapait dessus comme une bête brave mais cossarde et têtue. On aurait dit qu'il pouvait frapper sa propre bosse, dont il avait réussi à faire porter le fardeau, la tare par un être enfanté exprès. Il prenait fréquemment à Raboug des crises nerveuses où se mêlaient la panique et la fureur. Il devenait alors une bête enragée, hurlant et se roulant par terre, se jetant sur vous comme s'il allait soit vous dévorer soit se blottir contre vous, se coller à vous, pour le protéger. Le spectacle de cette souffrance, dont on ne pouvait déterminer l'origine et contre laquelle on était impuissant, était insoutenable. On finissait par l'attacher à un piquet. Alors, il s’asseyait, les genoux un peu remontés, les talons contre terre, la tête vers le haut et qui tournait en oscillant, de droite et de gauche ; il regardait tout le monde en faisant résonner du fond de sa gorge une espèce de rire traînant, de râle euphorique d’ivrogne, et de ses yeux écarquillés une flamme malicieuse vous narguait, comme s’il s’était en vérité joué de nous tous.

 

Je me souviens très bien de mon école près de la place aux arbres décapités où se tenait droit, au milieu, le monument de 14-18, en forme d'obus, sorte de suppositoire monstrueux pointé vers Dieu. L'odeur des affaires neuves, de la craie, du parquet brut récuré à l'eau savonneuse, des livres humides et des copeaux de crayons... L'odeur aussi de la cour aux trois tilleuls, et celle des filles : ces fameuses premières expériences... Tous ces faux-sens qui s'enracinent profondément en nous par les voies les plus malpropres de la curiosité et l'exemple des plus malins, des plus vicieux, souillant la pudeur et le rêve à coup de quéquette, de lombrics jetés dans les cheveux et de lâches humiliations. Ces expériences que j'aurais bien aimé avoir oubliées et qui me sont toutes revenues alors et me reviennent encore à présent.

Ce sont les prémices des attirances, des gestes à venir, des esclavages futurs... Tout le jeu, déjà mis en train, des simagrées autour de l'objet voué à recevoir le mécanisme de sa motivation sans surprise. Les jeux où l'on se détermine définitivement parmi les abrutis ou bien les névrosés, les bourreaux, les complices ou les victimes. Je me souviens d'une amitié d'enfants, un amour d'enfants même, une chair qui apparaît soudain plus parlante, infiniment... et seulement quelques mots finalement.

En fait, j'étais attiré par l'obscénité, et intrigué par la nature d'un sentiment trop complexe pour le simple objet qu'il était censé viser. Déjà effrayé, j'étais indifférent à toutes ces questions qui poussaient la curiosité des petits précoces et j’étais en trop bonne santé pour être compté parmi les mélancoliques.

Je me souviens très exactement, plus tard, pendant l'adolescence, de ces éclairs fugitifs : la beauté simple et même sans exception d'un visage, d'une démarche, d'une voix. Quelque chose de l'ange, mais avec quoi on ne peut pas faire l'amour, et qui me faisait peur finalement, lorsque je frôlais les reliefs d'une racine intime qui se mettait à remuer, et que je replongeais vite vers le fond d'une impression négligeable à force d'être imprécise, indicible, trop vague. J'étais un lâche. J'étais déjà presque écœuré et je m'en suffisais. Puis, aidé par un mélange de philosophie dont l'âge permet une adoption sectaire et hâtive, par le plagiat, et l'usurpation des modèles, plus aucune question n'a eu de véritable enjeu, de véritable fond. Je n'étais plus menacé de rien.

Parfois, pourtant, un drôle d'ennui, dont je m'avouais presque, sans m'y attarder, le seul responsable hypocrite... Mais la vue d'un corps nouveau dont on sait quoi faire poussait tout cela dans l'ombre.

Sa possession empressée, puis l’habitude, et l'ennui, la défaite.

J'ai pu reconnaître parfois mes torts, l'infirmité qui demeure malgré tout, quelque chose qui ne vient jamais, qu'on ne peut pas trouver contre l'extinction. Mais on se dit finalement qu’on est fait pour ça : on ne fait que consommer, épuiser et enfin rendre à l'arbitraire. Il est arrivé que la défaillance même de la rencontre m'ait fait croire que j'aimais, que c'était bien ça. Et c'est bien ça : on aime encore pour l'intrigante et théâtrale jouissance que permet le pathétique de la défaite, que l'on croit voler au temps - du genre de celui qui suspend son vol : pitié de nous-mêmes qu'on cultive ensemble en la rebaptisant toujours d'autres noms.

 

Le bercement affectif du condamné qui attend dans sa geôle, constatant son humanité vaine et dont il tête le goût et ressasse une formule toujours incomplète.

 

Idée seulement... Mais une idée comme un pieu dans la gorge et les entrailles, à chaque élan de volonté s'enfonce. Malgré soi cela s'insinue, se révèle dans toute affection qui défraîchit puis écœure : vouloir aimer et vient la charogne. Être alors de ceux qui s'y trouvent le plus froidement plongés : après l'aveuglement, le sommeil. La jeunesse somnambule tombe toujours de son fil. Ce qu'il faut, c'est arriver à la mort trop usé et dégoûté, trop ivre d'avilissement pour avoir peur et regretter quoi que ce soit.

 

Je revois tout précisément... Les cours de catéchisme auxquels je ne comprenais rien. Les vitraux de l'église régulièrement cassés. Le curé, grand, sec, qui comptait les absents à la messe. L'odeur des cabinets en rangée, avec leurs portes en bois rouge foncé qui laissaient du jour en haut et en bas. Cette enfance, on dit la regretter : les fautes, les dictées, les dates au tableau... Les culottes baissées, les braguettes ouvertes, les jeux ignobles des gosses dont il reste toujours les traits profonds et caractériels dans les hommes. Et chaque année, une petite fille qui restait toujours seule.

 

 

Le cinquième jour, un dimanche, je fus invité à me joindre à une fête de famille. Des tables installées au fond du jardin. Un jardin naïf, composé de petites allées de sable et gravier mélangés, cernées de haies basses accidentées par des pots fendus de géraniums brûlés, un labyrinthe nain disparaissant sous les mauvaises herbes, des bouts de pelouse desséchée par le soleil bourdonnant. Je dus m'asseoir à un coin des tréteaux recouverts de nappes blanches ou à fleurs aux pastels délavés, tachées de vins, graissées par des échardes éparses de viandes. On en était au dessert : tartes de fruits dégoulinant de sucre et baignant dans une ignoble crème pâtissière jaune, génoises confiturées et décorées de chantilly se liquéfiant. On y buvait déjà bien depuis trois heures, on chantait, on se glissait des glaçons dans le dos, on criait, on racontait des cochonneries à vous contrarier une digestion, on parlait terres, clôtures, adultères et anecdotes scabreuses, entre des bronchements rigolards d'hommes tout transpirants de fantasmes et les protestations de leurs femmes cachant mal une étrange sorte de fierté. On parlait aussi des derniers morts avec des yeux baissés qui remuaient un peu de cendres... et des immondes secrets des grosses familles enviées... Et les maris soûls frottaient les cuisses de leur femme et venaient rouler parfois dans leur bouche une grosse langue chargée d'alcool. Quant au débile, il était occupé dans sa chambre à faire son herbier - un herbier qui comptait parmi ses plus belles pièces quelques rubans, cellophanes versicolores, bouts de ferrailles et un bas volé à la fille, la fille qui, à table, me regardait sans arrêt. Peut-être pensait-elle à nous deux, là, assis, en position de couple, inclus dans cette chaîne circulaire de mammifères agglutinés, collés à ce garde-manger et dont on entendait à intervalles presque réguliers les lèvres faire des bruits de ventouse. Ils étaient satisfaits, heureux, assis dans leur estomac, des yeux de veaux se prenant pour des aigles, contents.

Je me retirai pour aller voir des enfants qui jouaient sur le gravier. Je les ai questionnés au sujet de Raboug. On l'avait enfermé depuis la veille au soir, parce qu'il avait, encore une fois, séquestré la fille de la ferme voisine dans la grange, pour lui infliger je ne sais quels sévices. La pauvre était parvenue à s'enfuir par une des fenêtres de l'étage et était venue, les vêtements déchirés, répandre son sang dans la cuisine.

Ensuite, discrètement, je suis allé voir la chambre de Raboug. La porte était fermée à clef. Il ronflait.

Et le soir, la fille de la maison s'offrait à moi de nouveau. Elle poussait de hauts soupirs inspirés et me lançait des regards suants d'une passion persévérante, des regards d'une jouissance endurante de coureur cycliste. Là, peut-être, j'ai pensé au meurtre.

 

 

Le sixième jour, je l'ai aperçu seulement quelques minutes. Il était assis sur une chaise pliante, dans le jardin. Il regardait ses pieds, ou je ne sais quoi... Il s'est plié en avant : il a glissé ses mains dans une mare d'eau noire, à ses pieds. Il s'est mis à crier : il s'est levé et a couru en hurlant jusque dans le recoin de la baraque aux outils, d'où on l'entendit pousser des grognements. Il souffrait souvent d'accès de migraine.

Parfois, j'allais à la pêche. Je ne ramenais jamais grand-chose. En effet, à peine en place, place que je choisissais selon une stratégie incongrue (beauté du paysage, lumière sereine, douceur de l'air... tout ce qu'un poisson doit souverainement ignorer), je ne m'occupais bientôt plus du tout de cette histoire absurde de vouloir accrocher la mâchoire d'une dérisoire carpe qui sillonne des fonds vaseux. Et regarder ce bouchon qui flottait, surveiller ses moindres oscillations devenaient vite une sorte d'obsession avec laquelle j'entretenais un rapport psychotique.

Je n'y allais donc plus que par prétexte à autre chose. Mon petit matériel me donnait une contenance, une bonne raison de sortir, le moyen de travestir la vanité de mes journées. Mais je dus m'en séparer tout à fait : dès qu'il me voyait ainsi équipé, le père de Raboug m'arrêtait et me retenait pour me faire subir le récit interminable de ses expériences et aventures de pêche. J'avais droit, en prime, à quelques médisances, d'une bassesse à faire pleurer, sur le compte de gens qui m'étaient tout à fait inconnus, et à quelques proverbes inouïs dont le sens m'échappait. Il en venait à vanter sa jeunesse, avec de dérisoires effets de clins d’œil. Et il n'hésitait pas à vouloir instaurer une connivence répugnante avec moi au sujet de sa fille... ses bonnes cuisses, ses bonnes fesses, l'abondance de sa poitrine, ses hanches prometteuses... tout ce qui fait encore de nos jours une belle fille dans les campagnes. Il n'aurait même pas été fâché de la voir engrossée.

La fille et moi nous nous fréquentions ouvertement. Aussi ridicule que cela puisse paraître, ses parents semblaient vouloir croire à une idylle. Ils ne comprenaient strictement rien à l’art ou aux artistes, mais si toutefois ils étaient bien assez contentés par une culture destinée à la masse consumériste et naïve, ils prenaient au sérieux un peintre dont les œuvres, leur avait-on assuré, ne s’accrochaient pas aux murs à moins de plusieurs milliers d’euros.

 

Lorsque je fus sur le chemin de ma maison, je l'entendis hurler sur Raboug. Entre ses hurlements s’élevaient les gémissements, les râles, les couinements de "l'animal". Sorte de chant primitif, chaos de la double bassesse humaine : celle du bourreau et celle de la victime.

Moi-même, j'avais eu parfois cette envie... L'envie de le frapper, de cogner sur cette tête, sur ce dos déformé. Cette impression, cette monstruosité... celle de la peau et de la chair collées sur les os. Déchirer, décoller, dénouer, défaire, voir...

Sur le chemin, qui me détournait enfin de la ferme, coupé de leur vacarme, presque arrivé chez moi, j'aperçus une petite fille qui était en train de cueillir des mûres, contre un des côtés de la maison encore ensoleillé à la fin de l'après-midi.

Ce ne fut que quelques instants d'intimité : regarder une fillette dans les yeux est un instant rare... peut-être même interdit... Je ne sais même plus la couleur de ses yeux... impossible.

J'avais voulu tout de suite y trouver je ne sais quoi. Quand j'y repense, mon regard devait lui demander des choses bien difficiles à comprendre. Mais des choses que peut-être elle seule a vues, cachées à moi-même. Elle s'est enfuie, dès que je me suis approché. J'étais contrarié. J'avais presque honte.

Elle avait des cheveux roux, aux tons parfois bruns et devait avoir une huitaine d'années.

 

 

Le septième jour, Raboug était un peu malade, enfermé dans sa chambre. Ils étaient surpris de me voir si attaché à cette "mauvaise tête". La générosité légendaire des artistes ?

La fille attendait que je lui déclare quelque chose d'officiel. Elle mettait tout son cœur à me devenir indispensable, à force d'inventions sexuelles. Elle semblait vouloir me donner encore deux jours.

Le soir, je parlai d'emmener Raboug sur le lac, pour atteindre l'île et pêcher... Sur cette motte de terre au milieu de l'eau où l’on ne sait qui avait osé faire bâtir un petit monument à prétention helléniste d'un goût grotesque et, heureusement, déjà près de tomber en ruine.

Malgré les appétits, tyranniques (mais qui avaient toujours eu quelque chose de laborieux, opiniâtre) de la fille, il fut impossible de rien faire ce soir-là. Et il en fut de même les soirs suivants.

J'entretenais mon propre corps d'un œil indifférent, le plus indifférent possible, comme une chose dans laquelle je n'entrais moi-même que pour une part négligeable, à la fois pris au piège et pourtant capable de ne pas me sentir concerné, capable de me sauver de l'horreur, comme ces prisonniers qui semblent ne pas être atteints par la torture, l'incarcération, et sauvegarder quelque chose de plus précieux dans leur mutisme.

Aussi, je ne me lavais plus beaucoup, car cela m'obligeait trop à me regarder, à m'observer et tâter mon corps. Le miroir de l'étroite salle de bain me renvoyait une image de moi que je ne supportais pas longtemps. Je dus détacher du mur cet écran traître pour le poser, retourné, dans un coin.

Les images que j'avais de la fille, quand je pensais à elle, m’exposaient à des moments de delirium, comme sous l’emprise de l’alcool, ou d’une drogue : le malaise d’un songe éveillé que je ne pouvais empêcher. Je n'avais pas pour cela besoin d'être endormi, ni même somnolent. Cela se produisait même lorsque nous faisions l'amour : ce que je voyais d'elle n'était pas stable et se prolongeait dans ma mémoire, par superpositions, dans une évolution délirante. Les visions de son corps suivaient des métamorphoses dont je ne savais pas si l’invention provenait de moi-même ou de leur propre nature. Succession de déformations, éventrements, écartèlements, dépeçages... Son visage gonflait, inégalement hypertrophié, puis crevait par endroits, comme rongé par une vermine fulgurante. Ses yeux s'écarquillaient, toujours plus grands, toujours plus globuleux. Ses seins s'étiraient en pointes luisantes et sanguines, les tétines comme des crampons d’acier. Les bourrelets exorbitants, affreusement lévrés, ourlés, hérissés de crin noir, de son organe bouillonnant et frénétique, s'étiolaient, s'étalaient, toujours plus épais, gras et pleins de replis, remuant avec rage, animant le tout de sursauts qui finissaient toujours par la faire se vautrer en toute obscénité dans une bave innommable qui s'écoulait en abondance de tous ses orifices.

 

Je dois traduire mon émotion. Je dois revenir à ce dernier soir où je l’ai laissée entrer chez moi.

Lorsque j'eus la bouche pleine de sa salive et de sa langue, mon estomac se souleva. Lorsque j'eus entre les doigts la chaude lèpre de son ouverture suintante, je n'aurais pas été plus retourné qu'en entrant à pleine main dans des tripes adipeuses fraîchement éventrées.

Je me suis écarté d'elle et je l'ai chassée.

J'ai dû cracher dans le lavabo et passer plus d'une heure à me rincer avec de l'eau mentholée. Des acidités me remontaient des entrailles.

Effondré dans mon fauteuil, je regardais les lueurs troubles des animaux fantasmatiques qui glissaient, s'esquissaient encore dans la chambre, se collaient sur mes toiles. Je me suis écroulé par terre, et je crois que je me suis dit des choses qui ressemblent à prier.

Le lendemain matin, le huitième jour, j'ai couvert de draps toutes mes toiles, qui n'avaient plus aucun sens. Ce ne fut qu'une journée d'ennui.

 

 

Le lendemain de ce huitième jour, comme au sortir d'une sorte de brouillard, de somnolent et presque indolore désœuvrement, ce fut le vide, un vide limpide, libre, transparent, bienfaiteur. Vers les six heures du soir, j'emmenai Raboug sur la barque. Nous ne devions en avoir que pour deux heures : il ferait encore jour à notre retour. L'île nous attendait, au milieu du lac... Je l'ai noyé tout près de cette île.

Quelques jours après "l'accident", je suis rentré à Paris. J'ai sorti une nouvelle toile, vierge, pour commencer l'œuvre que je continue toujours, ici, dans cette cellule. Mais chaque tableau recommencé est un échec. Je ne crois pas que je puisse trouver la fin.

Je n'ai rien promis à cette fille, bien évidemment. Par la suite, je l'ai revue, au procès. Son mari n'est pas à plaindre, il lui ressemble : un beau couple. Je lui ai demandé si, par hasard, elle connaissait une petite fille rousse dans le voisinage. Peut-être des vacanciers, car elle ne l'avait jamais vue. Elle avait quitté la maison familiale pour se rapprocher de la capitale avec son mari, talentueux et insipide représentant de commerce. Et puis ça n'a plus d'importance. Raboug, maintenant, se décompose dans la vase, là-bas.

Heureusement que dans ma cellule, j'ai le droit de peindre. Mais je ne sais toujours pas quelle était la couleur de ses yeux ; j'avais tout de suite voulu y trouver quelque chose... dont je ne garde qu'un point d'obscurité.

Comme pour les autres icônes, car ce sont de icônes, je vais devoir laisser les yeux en blanc, comme ceux d’une morte, une pauvre morte aux yeux révulsés, vides, partis. »

 

 

Il s'était arrêté d'écrire à cette page. Christophe referma le cahier.

Il a dû le relire plusieurs fois encore, buter sur certains mots qui lui semblaient cacher quelque chose, butant dessus comme sur un caillou, comme on plonge le pied dans un trou d'eau recouvert par des herbes. Il a dû chercher des indices, des fils invisibles qu'il faut toucher, auxquels lui-même et celui qu'il allait bientôt voir dans sa cellule pourraient se retenir au-dessus du gouffre où Raboug avait disparu.

Cette fillette, que personne n’avait vue, et dont seul Mathias parle dans son cahier, n’avait bien évidemment jamais été mentionnée pendant l’enquête et le procès.

 

 

Lorsqu'il entra dans la cellule, le détenu était assis devant sa dernière toile. Depuis les dernières vingt-quatre heures, il n'avait pas bougé de sa chaise, en face du tableau inachevé.

Christophe avait usé de ses relations pour disposer ainsi de plusieurs heures entretiens, avant l’ordre d’un internement hospitalier définitif qui n’allait pas tarder. Il s'assit à côté, sur un tabouret grinçant à trois pieds qu'on avait couché sur le châlit où le maigre matelas humide, à rayures grises et blanches, bosselé, était enroulé. Mathias regardait toujours le tableau, sans rien dire. Il toucha soudain du pouce le violet de la robe de la petite fille, le roux de ses cheveux. Elle tenait entre le pouce et l'index de la main droite, bien en évidence, la montrant à l'observateur du tableau, une énorme mûre noire et brillante. Elle se tenait debout à droite d'un monticule de terre sur lequel se dressait le Christ en croix, sous un ciel noir... Et le visage cadavérique du Fils de Dieu était à l'image de l'assassin.

À gauche, Raboug. Il regarde vers sa droite une jeune femme nue, aux formes grasses. On la voit, la bouche grande ouverte, sorte de grimace démesurée : elle éclate de rire en montrant du doigt la divine souffrance, et se plongeant l'autre main entre les cuisses. L'aumônier ne fut pas choqué. Il ne pouvait pas l'être. L'image de la nudité, comme celle du blasphème aussi, ne le faisaient pas réagir comme la plupart de ses semblables au sein de l'Église, ayant des idées très différentes des leurs sur ce sujet, comme sur tant d'autres.

Mathias dégagea la toile du chevalet et la posa sur l'un des tas d'autres toiles accumulées au long des mois d'incarcération. Il n'y avait juste de place que pour aller du chevalet jusqu'au lit et du chevalet jusqu'au lavabo ; une seule personne, et n'avançant pas de face, pouvait entrer dans la cellule. La Direction ne sortait jusqu'alors qu'un tiers des toiles tous les deux mois. Tout l'espace restant était ainsi encombré de toutes ces toiles entassées et qui se ressemblaient trait pour trait.

Cette cellule était envahie par une seule image inlassablement répétée.

Son visiteur était là, au milieu de cette conscience recluse entre ces reflets.

 

 

Au commencement de son incarcération, Mathias avait pu retrouver un sommeil régulier mais, depuis quelques nuits, il était à nouveau pris par l'insomnie, et il maigrissait.

La toile qu'il regardait n'avait alors plus progressé. Sur la petite table que le gardien-chef avait obtenue pour lui, les pinceaux étaient desséchés, la lente évaporation et la lente coagulation des diluants dans les godets n'avait laissé qu'une pâte craquelée, et, dans l'air épais de la cellule, avait sécrété, répandu, accumulé une poudreuse et amère sapidité.

Cette toile que les deux hommes regardaient maintenant ensemble allait être bientôt la dernière qui resterait, car on allait bientôt vider la cellule de toutes les autres, pour les entasser dans une cave, à la demande récente d'un groupement d'intéressés en tous genres : médecins, psychiatres, criminologues, collectionneurs, journalistes... et même la délégation d'une secte millénariste.

La lumière, par les barreaux de la lucarne élevée, portait l'ombre de Mathias sur son Christ.

- Tu t'es représenté dans ce tableau...

- Sur la croix.

Ils n'échangèrent aucun autre mot ce jour-là. Les notes du jeune écrivain signalent ensuite que quatre semaines se sont écoulées, au cours desquelles ils se virent régulièrement, mais elles ne relatent rien de ce qu'ils se dirent. Elles reprennent soudain à la première journée de la quatrième semaine.

Avant de rejoindre Mathias, il écrit :

" Il a tué, et il se tue. La porte se ferme derrière moi. Je suis seul avec lui. Nous sommes seuls, avec la Bête. Je devine son ombre dans l'ombre de la cellule, je sens son souffle. Il le sent aussi, comme moi. Je suis enfermé avec cet homme, je suis entré un peu dans son âme. Mes mains longent les parois... Des parois de pierre ? Non, des parois de chair. J'irai avec lui, je retournerai avec lui jusqu'où il avait plongé, jusqu'à cette impression d’être étranger à lui-même. Sujet traité tant de fois, sujet dont on parle, mais les mots pour en parler, avec lui, vont-ils me protéger comme des outils qui me distancient de la maladie ? Je marche avec une lampe qui semble fragile. Mais plus de lumière le tuerait peut-être. Je sais qu'il y a, là-bas, au fond, quelque chose de caché. Pourquoi au sujet de disparition de la fillette n’a-t-il rien écrit dans son cahier, ni rien dit depuis ?"

Il sentait qu'en ces quelques semaines d'entretiens, bien des nœuds que Mathias semblait avoir lui-même serrés pour empêcher toute intrusion conséquente, s'étaient relâchés. Très souvent son regard restait fixe... Il donnait l'impression de se rapprocher d'une vision effroyable dont il craignait toujours le retour, cette chose qui l'avait certainement poussé entre ces quatre murs.

- Je l'ai noyé. Ça ne pouvait qu'en arriver là, impossible autrement. C'est soudain, d'un seul coup, insupportable. Figure sans ressemblance, et on s'y reconnaît... On reconnaît qu'on n'a plus de ressemblance... alors tout est clair... et c'est aberrant. Je respire, mais c'est une aberration, une ignominie. Tout est miné... Il faudra bien en venir à l'aveu... Plus rien d'assez vivant... Tout qui fait mal. On est prêt à tout... à force...

- À force de quoi ?

Le visage du prisonnier avait alors blêmi, comme quitté par la vie qu'une invisible profondeur venait d'éteindre.

Ce fut une sorte d'éclipse, une éclipse dont on ne pouvait pas encore expliquer l'inversion, mais liée à quelque chose qui semblait venir de plus loin que le meurtre. Elle avait même pris tout de lui, comme pour le refondre en une silhouette fragile, tout entourée d'une profondeur vertigineuse. Et il se tenait au bord, irréversiblement érodé, effrité par l'obscurité... jusqu'au nerf encore vivant de sa pulsion... comme le nerf d'une dent cariée qui éclate lorsqu'il est pénétré, touché à vif, cisaillé... Cette pulsion, cette irrésistance au meurtre, comme le vertige pousse l'homme à plonger dans l'eau noire qui l'effraie, était venue dans une sorte de lucidité neuve ; elle semblait avoir été une révélation, une apocalypse solitaire qui pouvait ne faire de Christophe qu'une ombre, un visage d'ombre de plus qu'il faudrait détruire.

Mais d'où venait cette peur qui avait décidé de son acte ? Et pourquoi le possédait-elle encore aussi puissamment ?

Il était évident que Mathias n'avait pas fini son œuvre et qu'il se vidait lentement, coulait lentement. Le meurtre continuait ; non par un sentiment de culpabilité, ni par celui d'une défaite, ou par désœuvrement. Il s'était rendu de lui-même aux autorités. L'homicide ne s'était jamais arrêté, et avait sans doute commencé bien avant la rencontre de la victime.

L'irréparable injustice qui avait écrasé Raboug dans la vase, comme une chose inférieure même à la bête, possédait l'assassin, creusait en lui comme une racine cancéreuse qui n'était plus qu'une plaie. Christophe allait devoir appliquer ses lèvres sur cette plaie, laisser le poison entrer dans sa bouche, partager la maladie, faire corps avec l'Immonde.

 

Le meurtrier rejoignait sa victime et il fallait le suivre. Peut-être pouvait-on rejoindre alors l'instant de terreur et d'angoisse qu'il avait dû croire soudain révolu, dépassé, en tuant, et qui n'a ouvert en fait sur rien, rien d'autre, aucun autre dépassement que celui des degrés de sa propension à tout refaire mourir sans cesse sous un jour froid et implacable, à tout révéler comme lui appartenant, lui ayant toujours appartenu.

 

- Il fallait absolument que cet individu meure ? Qu’il disparaisse ? Est-ce que ça change en effet quelque chose depuis ce moment-là ? Depuis que tu lui as pas laissé, en quelque sorte, sa liberté à lui... de vivre.

- Une liberté ?! Cet avortement ? Et nous en faisons tous partie. Nous sommes tous des avortons. Je l'ai toujours su, oui. On m'a traité de monstre inhumain, mais il n'y a pas de choix. On se réveillera tous de notre illusion et puis ce sera enfin la nuit. La vraie nuit. On ne pourra pas fuir. C’était le diable. J’ai vu le diable.

- Tu l'as tué pour en finir avec ce cauchemar ? Tu as eu peur... alors tu as cru... Tu veux dire que c’est lui qui te menaçait ?

- Je n'ai rien pu éviter.

À la suite de la transcription de ce dialogue faite de mémoire par Christophe, on lit ce qui suit :

« À chaque instant, depuis la naissance, on regarde, mais sans le voir pourtant, sans le savoir, à travers un voile qui inquiète notre âme, on regarde un des visages de la Mort. Plus on regarde le monde, ou les autres, ou soi-même, plus on fixe en vérité ce visage-là. On ne peut s'en détacher, et, lentement, de plus en plus nettement, notre figure prend ses traits, notre voix est imprégnée d'étranges points de vides qui mangent notre souffle. On se transforme, sans aucun recul possible - sinon quelques sursis, quelques moments d'illusion, et l'on découvre soudain qu'on est ce visage, pour découvrir dans un miroir le corps moisi que l'on regardait depuis toujours... depuis la naissance... parce que la naissance n'a jamais eu vraiment lieu. Être vraiment né, c'est ne pas mourir. On devient lentement le cadavre qu'on portait. Même l'air nous broie, nous visite, nous a parcouru. Ce que la victime incarnait pour Mathias ? »

 

- Le visage de Raboug, il te ressemblait, n'est-ce pas ? Et il me ressemblait aussi... Mais ta peur, elle, te séparait de lui.

Mathias restait assis, calme.

 

« Son lent creusement intérieur avait commencé dès cette naissance, cette naissance-là qu'il se reconnaissait, et avait déclenché la logique panique de la destruction, jusqu'à sa propre mortification. Il n'y avait pas de mobile. Raboug était le fruit inexplicable, ce cancer dont toutes les formes de chairs, et sûrement la sienne, se résumaient à des avatars. »

 

Mathias avait touché sans aucun doute ce fond d'étrangeté qui n'était pas inconnu à Christophe mais, qui, chez ce dernier, avait puisé dans l’instinct de survie toute la matière nécessaire au narcissisme sans lequel on devient vite son propre ennemi.

 

- Tu as du mal à supporter ma présence ? Quelque chose te pousserait peut-être à la même violence qui t'a fait tuer Raboug. Mais je reste, parce que tu le veux bien.

- Si je l'ai tué, c'est par fatalité. Il le fallait. C’était prévu ainsi. Je ne pouvais pas y échapper.

- N’as-tu pas pensé à mettre fin à tes jours ? Ce qui t'a fait le tuer aurait déjà dû t'avoir tué. Enfin, dans ce que j’ai lu, dans ton cahier...

 

Il fronça les sourcils sur ses yeux soudain obnubilés par un objet impossible. Il se crispa. Il renversa le chevalet, quitta brutalement sa chaise pour se jeter sur le tableau, dont il se saisit. Il en brisa le bois, le fracassant contre la porte, et il en tira la toile, la lança par-dessus la tête de l'aumônier, jusqu'au fond de la cellule.

Après un moment d'immobilité, il revint s'asseoir, en maintenant la tête baissée.

Dans la pénombre du jour qui s'amoindrissait, dans ce silence, ils étaient tous deux absolument seuls et directement vulnérables l'un pour l'autre. Intimité qui inquiétait, mais qui laissait enfin espérer l'approche d'une vérité hémorragique qui déverserait son humeur malade et révèlerait de quelle complexion invisible elle coulait.

Ou bien il parlait, ou bien il venait de se taire pour toujours.

 

Le gardien ouvrit la porte. Il fut assuré que tout allait bien.

L'épaisse cloison de fonte de nouveau scellée à la rectitude des murs noirs, ils se retrouvaient dans l'intime dédale d'architectures mouvantes dont les chemins obscurs, traîtres, les signes indécryptés, ne se révélaient que lentement et avec tellement de douleur - car il fallait s'éclairer avec le feu même du mal.

 

- C'était insupportable pour toi... Je pense comprendre dans ce que tu as écrit. Comme si cette créature avait tout contaminé, défiguré. A tes yeux. Tu ne trouvais aucune réponse.

- Avant de le tuer, si j'avais pu arracher sa figure, ce masque de chair… On aurait vu... Dans ce que j’ai écrit.

- Avant de le tuer... Tu pouvais aussi désespérer du meurtre. Quel intérêt ?

- Il n'y a aucune réponse. Pourquoi chercher encore ? Je crois avoir été assez clairement déclaré fou, non ?

- Et tu es toujours là... Tu cherches encore ! Pourquoi ces tableaux ? Et toujours le même.

- Vraiment ? Vous pensez que je n’ai pas remarqué ? Pas si fou que ça, quand même. Je veille. J’attends. Mais... C'est comme un malade qui s'observe en train de disparaître, de perdre son visage. Son visage qui n'était pas le sien. Rien ne lui a jamais appartenu.

- Que cherches-tu encore ? Et, qui est donc cette fillette ?

- On me l’a déjà demandé.

- Et tu n’as rien dit. Mais moi, je sais que tu l’as vue là-bas. Pourquoi personne n’en a parlé ? Pas même la famille la victime.

 

Il s’écroula, à genoux, devant sa chaise. Puis, sans se redresser complètement, plié comme par une sorte de nœud dans le ventre, il se déporta jusqu'au châlit, qui grinça sous le poids de son corps. Il resta ainsi, de côté, appuyé contre le mur. L’écrivain s'est alors rapproché de lui, s'est assis à l'autre bout du treillage de fer.

Puis, tout s'est alourdi, immobilisé. Mathias s'est mis à parler, comme on parle en dormant :

- Ma chair pourrie... Ma pensée, sa terreur... Tranquillement... C'est horrible... et c'est calme... Je ne suis pas là... Et je creuse la tombe... creuse la tombe... Le piège... C'est trop vaste, impossible d'en voir le bout... C'est écrit... Je vais mourir dans ce corps cubique. Si je pouvais sortir... Je ne partirais pas. Je reconnais ces murs. Peut-être en restant en dehors de la question : il y a simplement ce qui fait du bien et ce qui fait du mal. Je reconnais ce cloître. J'entends quelqu'un qui creuse… Bientôt on ne me verra plus. Pourquoi la fatalité de la chair ? Je regarde, je sens... tous des étrangers... amalgame insupportable... et lui, cette masse insane... Je suis dessaisi... Rien ne résiste... Rien ne tient... Qui est-il ? C'est moi, c'est lui... n'importe qui... un vivant, un mort... Ma peau m'est étrangère... Les pensées comme des entailles, des coups de couteau... Il est là, devant moi, cette chose comme moi... Il me compte avec lui... Je suis depuis toujours compté... compté dans la disparition, dans sa disparition... On ne peut rien y faire. Et maintenant je parle encore... Une plaie suinte... m'écœure un peu... pas de clarté. Alors que vous m'écoutez, vous ne savez pas comment je vous vois au travers de moi ? Vous êtes compté dans ma disparition.

Christophe notait, mais Mathias venait de replonger dans sa léthargie.

Il avait fallu le quitter.

On aurait presque pu apercevoir quelque chose scintiller un moment, sentir le suintement d'une source... Mais c'était trop lointain : un mot qui n'aura pas été prononcé... Et lequel ? Et ces mots qu’il relisait, en les recopiant à son retour, ces quelques lignes griffonnées rapidement, cette parole lacunaire, cette transcription de signaux fugitifs aperçus dans une nuit qui s'était de nouveau refermée sur Mathias, ne laissaient pas pénétrer leur sens.

 

 

Il fallait le voir dès le lendemain, ne pas lui laisser le temps de reconstruire son caveau labyrinthique.

Ils sont restés plus d'une heure sans bouger, chacun assis à une extrémité du lit, en silence. Je pense que Mathias n'avait pas tout de suite prêté attention à sa présence. Son visiteur faisait corps avec son immobilité, comme ces murs qui étaient siens, dans l'attente paradoxale d'une issue qu'il verrouillait lui-même, tout en criant au secours.

 

 

Mathias était resté longtemps sans pouvoir parler. Il avait ouvert plusieurs fois la bouche pour mimer on ne savait quelle phrase impossible. Il semblait manquer d'air... Puis d'un seul coup on put l'entendre :

- Il n'y a rien... un reflet, sans racine contre la décomposition... Il resterait une seule issue : être pétrifié, saisi comme la pierre... Précéder l'absence... Et il est là... devant moi... lui... Et cet œil qui nous dévore, entre nous... qui nous fait nous dévorer... On parle de la vie... On parle de son sens... de son absurdité... La réalité est bien plus terrible que ça... Ce n'est pas du sens... Ce n'est même pas absurde... Non, c'est ça : ça.

 

Raboug n'avait plus été que l'obscur pantin de chair et d'os... et la pensée vouée à la mesure du temps qui détruit... une pensée dans sa plus essentielle aberration... Et une parenté unanime s'était révélée. Mais pour avoir senti ce décollement d'une peau humaine sur un crâne froid, pour avoir senti l'effroyable étrangeté d'être en vie - ça - il avait dû avoir touché, avant le meurtre, le fond : il avait dû tenir entre lui et le vide la simple présence, la simple volonté peut-être... Ce qui ne pouvait suivre tout ce glissement, cette dislocation... Ou bien, il avait en effet pris entre ses mains le vide, le cadavre... Mais pourquoi souffrait-il encore, pourquoi cherchait-il encore ? Un repentir ? Ce n’était que cela ?

 

- Tu l'as tué par peur... par manque... C'était l'absence de réponse... Une absence qui pouvait toujours creuser plus loin... Toi-même, tu ne ressemblais plus à rien... à personne... Et tu souhaites que ça te pousse à la folie... Mais pourtant, Mathias, sais-tu que tu étais dans le vrai ?

- C'est un piège...

- Non. Tu as vu cet homme en dehors des hommes, l'homme en dehors de l'homme... avant de le tuer...

- Déjà, auparavant, j'avais toujours été à côté, jamais loin, et même, parfois, un frôlement... C'était une sorte de migraine. Tout devenait méconnaissable. J'avais l'impression de devenir fou... Mais je n'y voyais qu'un malaise, un cauchemar qui doit forcément finir, une menace. Je regardais plus loin... Et l'art me rassurait. Et les filles qui traînaient dans les ateliers... Mais ça ne me protégeait plus assez. Ça ne durait pas longtemps. Rien ne répondait plus... Rien ne me cachait... Alors, je suis parti, comme pour retrouver je ne savais quel recommencement... Entre des feuilles d'arbres, des galets d'eaux douces et des toiles peintes en plein air...

 

La cellule était engloutie dans cette nuit dont on devait entendre la houle compresser et frotter les murs, la nuit qui semblait couler par les barreaux de la lucarne entrouverte. Il a dû à ce moment allumer la lampe pour en repousser les nappes et les contenir serrées autour d'eux.

 

- Et avant de le tuer, tu as repoussé cette fille qui couchait avec toi. Et cette enfant, dont tu m'as parlé, et que tu as peinte... Elle ne te faisait pas peur... Sa chair... et la couleur de ses yeux... Tu as écrit ceci : « Le lendemain matin, le huitième jour, j'ai couvert de draps toutes mes toiles, qui n'avaient plus aucun sens. Ce ne fut qu'une journée d'ennui. » Et après, « Le lendemain de ce huitième jour, comme au sortir d'une sorte de brouillard, de somnolent et presque indolore désœuvrement, ce fut le vide, un vide limpide, libre, transparent, bienfaiteur. » On s’étonne que tu aies eu besoin de supprimer ce monstre encore à ce moment-là. Raconte-moi ce huitième jour, ce jour où ne s’est rien passé.

 

Mathias ne répondit rien.

Le son clos, sans écho, de la porte rabattue par le veilleur le sépara de nouveau de cet homme qu'alors, exténué, il a sans doute profondément aimé, attendu.

 

 

Lorsqu'il revint le lendemain, Mathias était blotti contre le mur. Il se serrait contre cette paroi comme pour s'y encastrer. Il crispa ses poings, baissa la tête sur sa poitrine, montra sa nuque toute blanche, comme on la montrerait à un bourreau. Il ne le regarda pas et lui dit :

- Je me suis avancé, c'était là, oui... Cette nuit... Cette nuit-là, la veille de sa disparition... Cet œil pour voir le monstre, partout, et en moi aussi... Cet œil échappe au monstre et le sauve... La fatalité de la chair... Elle m'avait rattrapé, elle nous rattrape toujours. Maintenant, vous allez partir. Vous allez prendre ça. Vous le lirez quand vous serez parti, et vous ne reviendrez pas. On va bientôt m’interner, ailleurs. Peu importe. Je passerai dans un sommeil tranquille, sans différence entre les yeux ouverts ou fermés, sans mémoire. Toujours dans l’instant.

Le jeune écrivain prit la liasse de feuillets qu'il lui tendait, et le quitta.

Chez lui, il a posé le bloc de feuillets à côté du cahier rouge, sur la même table. Mathias n'avait pas dormi. Il avait écrit toute la nuit. Pourquoi l'avait-il chassé ? Il avait reconnu ce qui l'avait poussé au meurtre et qui, pourtant, aurait dû l'en détourner.

 

Il lut : "Je ne l'ai pas compris ce soir-là, où j'ai repoussé cette fille libidineuse hors de ma chambre. C'est le lendemain, le huitième jour, la veille de la mort de Raboug, cette journée que j'ai dit avoir passée dans l'ennui... La nuit, je me suis senti déjà, mais inexplicablement, libéré de la tension nerveuse que ma lassitude, mon désœuvrement et mes cauchemars avaient toujours plus augmentée. J'ai pu dormir longtemps et je ne me suis réveillé que tard dans la matinée. Il devait être près de onze heures. On m'a réveillé. On avait frappé au carreau de la cuisine, assez fort pour que je l'entende, dans le sommeil vulnérable du matin, malgré la porte-accordéon de ma chambre. Je suis allé ouvrir : la petite fille rousse, que j'avais surprise, deux jours auparavant, près de la maison, était sur le pas de ma porte, intimidée. Elle avait eu peur de moi la dernière fois, mais sa gourmandise la poussant, elle voulait malgré tout revenir cueillir des mûres, avec ma permission, au risque de voir frustrer son envie par une interdiction définitive... qu'elle aurait bien fini par contourner un jour.

Elle avait soif et je suis parvenu à la faire entrer pour lui donner un verre d'eau. Sa robe était bleue, le bleu de la Vénus naissante de Redon, ce bleu de la turquoise et de la nuit à la fois.

Ses yeux étaient bleus et irisés de violet.

Nous sommes ressortis ensemble, pour les mûres. Nous en avons rempli des casseroles, des bols, tout ce qui chez moi pouvait servir de récipient. Elle me racontait toute l'histoire de ses vacances, essoufflée par l'effort de se tendre vers le haut ou de se baisser pour prendre les fruits les plus cachés : elle était chez son oncle, "très très vieux... presque cent ans", et elle m'assurait qu'elle pouvait déjeuner quand elle le voulait et même ne rentrer qu'au soir, malgré les admonitions habituelles.

J'avais ignoré combien tout ce lac, les bois et les champs qui le cernaient étaient remplis de rêves et d'histoires, pénétrés de cette chaleur, de ce regard, de cette respiration que j'ai sentis tellement proches, et qui, dans tout, semblaient se démultiplier, comme la chair des choses... et le goût des mûres... Et cette étrangeté toujours en moi, mais, cette fois, comme un fond de vertige, une transparence matinale où le contraste de ce qui nous apparaît semble vivre et vibrer plus librement qu'auparavant.

J'étais à sa hauteur, je cherchais les baies les plus grosses. Et, souvent, je caressais ses joues, qui n'avaient pas trop de la rondeur enfantine. Je caressais la rousseur de ses longs cheveux retenus par une tresse de feutre bleu azur sous laquelle glissaient quelques mèches de feu que l'air agitait sur son front et qui effleuraient ses sourcils, des sourcils qui adoucissaient de leur courbe longue des yeux incisifs où bougeaient sans cesse de petites ombres violettes. Ses lèvres un peu fortes, charnues, brunies par le jus du fruit qui tachait nos mains, et dont elle savourait longuement la liqueur.

Visage nommé par la terre. Visage des poésies chinoises que l'on pourrait croire trop simples et qui ne cessent de délivrer de la présence dans toute chose.

 

Elle avait faim. Il ne restait plus aucune mûre bonne à être cueillie. Nous avons déjeuné, l'un en face de l'autre, dans la cuisine, à la table circulaire dont elle frappait parfois le socle de ses pieds qui ne touchaient pas le sol et qu'elle balançait. Elle me posait les interminables questions de l'enfance, sur moi, sur ma maison, et je lui en posais encore plus sur elle-même. La famille de Raboug lui faisait peur, mais elle n'avait pas peur de l'idiot. Elle ne pouvait pas me rapporter tous les événements survenus, toutes les découvertes entreprises, dans les environs qu'elle parcourait depuis déjà deux étés de suite. Elle interrogeait la plupart des objets de la pièce, que je m'étonnais moi-même de reconnaître à peine ; elle leur trouvait vite une histoire à chacun. Et puis, l'inconnu derrière cette porte restée close, celle de la chambre. C'est alors que j'ai voulu connaître son prénom : Claire. Dans sa voix claire, on entendait une seconde voix, une voix de femme, une femme que j'aurais connue. Peut-être Agnès, ma chère disparue.

 

Nous sommes ressortis pour retrouver un endroit qu'elle voulait absolument me montrer, où elle aimait venir pour rêver, et parfois se consoler, se confier. Ce lieu que je pouvais avoir traversé sans rien y voir, et dont elle voulait me révéler le secret. Nous avons emporté un saladier de mûres.

C'était sur le bord du lac, un creux tout entouré d'arbres. Il fallait être prudent pour descendre la pente raide du talus, talus sur lequel elle s'est arrêtée un instant, avant de me suivre, pour tourner sur elle-même, soulevant la corolle de sa robe, et avoir le vertige en plongeant le regard en bas, là où je l'attendais.

Je me suis étendu contre des racines noires. Elle trempait ses pieds dans l'eau tiédie par bientôt dix heures de soleil... Elle crut voir un serpent dans les fils de l'eau et je la gardai dans mes bras, où elle finit par s'endormir. Et moi-même, je fermais les yeux, au fond de cette respiration qui était contre la mienne.

C'est un bruit lourd de chute qui nous réveilla en sursaut. Raboug venait de surgir. Leur rencontre ici n'était pas inhabituelle : elle lui sourit. Il s'assit en face de nous, à l'autre bout de ce demi-cercle penché vers l'eau que formait la petite crique. Silencieux, il nous regarda. Personne ne bougea plus. Je pus observer dans ses moindres détails tous les traits fantastiques de l'imagination qui avait modelé son visage.

Claire posa près de lui le saladier de mûres. Il y plongea ses mains et suça bruyamment les baies, entre ses doigts noircis par la crème du fruit.

Elle voulut se baigner et j'ai plié ses vêtements dans ma veste enroulée. Sa soif de jouer ne se laissait finalement pas empêcher par de fantomatiques serpents.

Raboug n'arrivait plus à se débarrasser de l'encre collante des fruits et j'ai dû l'aider avec l'eau dont Claire nous jetait des éclaboussures pleines de rires... Je voyais dans ce monstre, devant la nudité de la fillette, une invention extraordinaire.

 

Une fois qu'il fut tout à fait lavé de son maquillage, Claire est venue se sécher avec ma chemise, entre mes mains, et remit sa robe.

Nous sommes tous retournés jusqu'aux mûriers que l'ombre de la maison commençait à toucher. Le soleil accélérait sa chute par derrière le toit. Raboug fouillait dans les arbustes, près de la route. L'enfant, tenant ma main, s'arrêta, et, spontanément, je me suis mis à genoux devant elle. J'ai embrassé sur sa bouche le goût des mûres chaudes, de l'eau ensoleillée, de la respiration à la fois abstraite et palpable de sa chair.

Je l'ai accompagnée jusqu'à la grille de la maison de son oncle. Ce n'était pas loin, plus au Nord, mais caché par les haies d'arbres. Raboug nous suivait toujours. Elle lâcha ma main. La grille franchie, elle m’a lancé « À demain », comme une jolie fille accorde la faveur d’un second rendez-vous à un soupirant, puis elle est partie en courant, a disparu derrière des fougères baignées de brume.

 

 

Le lendemain, j’ai attendu près de la grille. Comme un soupirant. Au bout d’une heure, j’ai commencé à m’impatienter. Je me suis un peu éloigné, pour passer le temps.

J’avais la même impression que la veille. Et rien en effet n'avait perduré de mes angoisses, au travers de cette journée passée au bord du lac. J'en avais seulement un souvenir.

Je regardais plutôt autour de moi... Tout à fait heureux enfin de ne rien faire.

 

C'est peu de temps après que j'ai aperçu la fille. Elle était debout sur une souche, au bord de l'eau, à la pointe d’une petite crique, environ à une centaine de mètres. Elle me fit de grands signes. Visiblement, il s'agissait de la rejoindre entre les arbres : elle écarta les pans de sa robe au milieu de ses jambes... Elle recula dans les bois.

Elle s'était assise dans un creux entre les arbres. Il est sûr qu'à ce moment encore l'érotisme de son corps à peine contenu dans cette robe légère et largement ouverte sur ses seins opulents, ses cuisses bien rondes, m'attirait, et j'avais enfin l'envie de trouver dans notre accouplement le même effet de renaissance qui m'avait depuis la veille libéré. Aucune raison de résister.

Après l'avoir embrassée, mais déjà un peu étonné par le manque de goût, pas assez précis pour être aimé ou détesté, elle me fit grimper jusqu'au sous-bois, me mena dans un petit endroit abrité par les feuillages, feuillages sans mouvement, sans rumeur, puis elle s'allongea sur la terre, ouvrant bien grand ses cuisses. L'air était tout empesé d'humus, transpirant. Sa robe violette, échancrée de toutes parts, fut bientôt défaite entièrement et servit de lit.

Alors que je pressais la chair en sueur de ses seins contre mon corps qui s'agitait, mais me semblait s'agiter plus vite que moi-même, sans ma présence, une sorte de douleur lourde me vint dans le fond du crâne. À la consommation, impossible à arrêter, de ce corps, se mêlait une inquiétude grandissante, inexplicable. Mais l'excitation était de plus en plus urgente. Elle plongea sa main pour amener à elle mon membre raidi. Et je ne saurais vraiment pas dire la nature de la terreur qui m'a saisi alors. La seule image mentale, la seule sensation de la copulation qui s'engageait entre nos jambes, l'envie de mon corps de se sentir introduit dans cette partie du sien, me serrèrent l'estomac à en vomir. Je me suis dégagé brutalement, me reculant jusqu'à son entrecuisse : une dernière réaction de mon corps, déjà trop excité, accroché à elle, pour me suivre d'un coup, me fit coller mes lèvres à sa plaie toute trempée, presque fumante. Elle posa ses deux mains sur ma tête, s'agrippant à mes cheveux, comme pour me noyer dans une cuvette. J'étouffais... Elle a éclaté d’un rire enragé. Je me suis alors remis debout d'un seul coup : elle avait la bouche bée et la figure pâmée. Elle pensa devoir répondre à une autre envie et, à genoux, elle s'approcha de moi... Puis, j’ai entendu des cris. C’était à n’en pas douter des cris de peur. J’ai reconnu la voix de Claire. Je ne sais pas comment j’ai reconnu une voix que je n’avais jamais entendue crier. L’autre me touchait déjà lorsque je l'ai repoussée violemment, la balançant à terre. Elle ne souriait plus, elle était furieuse. Elle ne bougea pas. Puis elle me regarda fixement : elle avait les yeux de l’idiot, les yeux du monstre. J'ai dévalé la pente jusqu'au bord et je me suis écroulé à plat ventre. Mes yeux au niveau du sol, je regardais le relief terrestre : entre des cailloux, quelques mûres éparpillées. J’ai couru en longeant le lac.

Je vois enfin la fillette, qui ne pouvait plus résister aux coups du monstre qui la poussait vers l’eau.

Elle est tombée, je me suis immobilisé, Raboug m’a regardé. Il me souriait. J’ai vu alors, j’ai vu le diable. Il venait de refermer le piège, la vierge de fer sur moi. Mais j’ai malgré tout réagi. Je me suis jeté dans l’eau. Je n’ai rien trouvé, absolument rien. J’ai plongé autant de fois que j’en ai eu la force : impossible de distinguer quoi que ce soit. Raboug m’observait, la mine si réjouie. J’ai attrapé ses pieds, je l’ai empoigné dans l’eau, je l’ai englouti et maintenu jusqu’à ce qu’il ne bouge plus. Quand je l’ai lâché, son corps a plongé et n’est jamais remonté.

 

Mais on ne tue pas le diable. Seulement un de ses avatars. Il avait obtenu ce qu’il voulait.

 

Je vais rester ici. Si vous le voulez bien, cherchez cette fillette. Moi, je vais bientôt tout oublier. »

 

 

 

Christophe, confondu de perplexité, est allé rencontrer la famille Deminge, génitrice de la victime qui aurait été ainsi possédée par le démon. Aucune trace d’une fillette nommée Claire.

 

Moi-même, à présent que Mathias est en-dehors de notre monde, que le jeune écrivain, devenu plus tard psychiatre, a disparu, je termine cette petite relation que j'ai pu constituer grâce à des témoignages, aux cahiers de Mathias et aux analyses de son visiteur, en ajoutant enfin ce que l’on a pu savoir de cette mystérieuse Claire.

Morte noyée dans ce lac, trois ans auparavant. Personne dans la famille de Raboug n’en avait reparlé. La conclusion de l’accident pourrait être mise en doute, mais encore faudrait-il croire ce qu’a pu en dire Mathias.

Je me demande pendant combien d’années encore je verrai dans certains de mes cauchemars sortir cette enfant des eaux noires de ce lac.

Romain CARLUS

AVERTISSEMENT

 

Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

Les deux images ci-dessous indiquent, respectviement :

"En travaux" : l'oeuvre est en cours de traitement avant d'être entièrement publiée

"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

Contenus déposés et protégés