Pièce n°11 : 209 rue Saint-Maur (Paris, 11e)

 

 

 

 

 

 

 

 

Cher confrère,

 

 

Je vous adresse par ce courrier le dossier que j'ai pu constituer sur le cas du patient que je me permets de vous envoyer. C'est notre ancienne collaboration qui m'y conduit tout naturellement. Votre spécialité me semble plus à même de répondre à présent à ce problème, pour ne pas dire à cette énigme dont j'avoue n'avoir trouvé aucune clef.

Comme vous le verrez par vous-même, si l'on recoupe les données des différents symptômes, établies au fur et à mesure des visites, de plus en plus fréquentes, que le patient m’a rendues depuis plusieurs années, il apparaît clairement que tout cela ne fait partie que d'une seule et même affection. Mais de quelle affection s'agit-il ? Cet homme suit une pente tout à fait alarmante et qui s'est accentuée ces derniers mois.

Il s'agit d'une sorte de faiblesse généralisée qui, d'une part, provoque des dysfonctionnements organiques s'ajoutant les uns aux autres, et, d'autre part, déclenche des troubles passagers, certes curables, mais qui récidivent ou bien semblent relayés par d'autres. Les ordonnances s'alourdissent et on risque de cumuler des interactions néfastes et de perdre nos repères dans l'observation de la maladie.

Ne manquez pas de me faire part de votre diagnostic.

 

 

La lettre devait partir ce jour même.

Le médecin plia la feuille et la glissa dans l'enveloppe où il avait déjà inscrit l'adresse du destinataire. Il demeura un moment immobile, les coudes posés sur son bureau, appuyant son menton sur ses mains jointes. Il regardait droit devant lui, l'esprit perdu dans un désordre d'idées qui brouillait, comme de la buée sur une vitre, le panneau du test oculaire que ses yeux fixaient sans le regarder vraiment.

Le patient dont il était question venait de sortir de son cabinet. Il ne le reverrait peut-être jamais.

Il se leva finalement et ouvrit la porte pour faire entrer la personne suivante.

 

Le malade en question, M. Henri Claromas, archiviste employé dans une des plus grandes et anciennes bibliothèques de la ville - mais aussi une des plus sinistres, attendait encore son bus à l'arrêt situé au bout de la rue. Lorsque son médecin, auquel il avait été depuis si longtemps fidèle, lui indiqua un confrère, sans envisager un prochain rendez-vous, il fut vexé et vit là un traître abandon. Puis, à cette première réaction avait succédé une inquiétude : il l'envoyait chez un spécialiste, dans une clinique, pour suivre des examens plus poussés, qui n'étaient plus de la compétence du généraliste et qui ne pouvaient que viser le dépistage d'une maladie grave, peut-être ce qu'on a coutume d'appeler "une longue maladie".

De quoi d'autre pouvait-il bien s'agir ? Il l'avait depuis déjà longtemps soupçonné. Ne comprenait-il pas ainsi le sens de ces réveils brutaux et fébriles de tant de matins, cette horrible, irrationnelle et primaire impression de s'être perdu et de trouver de moins en moins la force de se retrouver, cette impression de ne plus s'appartenir ? Cet épuisement, ces accès de déprime, ces dérèglements aberrants du corps et de l'âme, n'était-ce pas cela le cancer ?

Alors qu'il s'était juré , il n'y avait pas si longtemps, de passer à l'action, de refuser enfin les compromis qui jusque là l'avaient toujours en fin de compte brimé, alors qu'il se félicitait déjà d'avoir su saisir l'opportunité de sa trouvaille au fond de ces funèbres couloirs de bibliothèques et d'avoir eu le courage de prendre la résolution de "changer de vie", c'est-à-dire de mener sa vie, sa vraie vie : munis des documents rassemblés en secret, les préparatifs de son oeuvre avaient été soudain interrompus par une terrible grippe et après cela, jamais il ne put rassembler assez de force pour reprendre son projet.

Après avoir croisé des regards qui se fixaient sur son visage certainement livide, il s'était assis, près de la vitre, presque tout au fond du bus. C'était évident, c'était obscène, comme une plaie ouverte et purulente qu'on aurait dévoilée : cet homme arborait les stigmates de la souffrance, la marque, le sceau de la Mort. Il eut un moment le soupçon de cette sorte de défiguration et il crut sentir tout l'espace du véhicule envahi d'un malaise qui figeait tout le monde, comme si l'air eût été vicié dès qu'il fut entré là. Mais cette paranoïa était sans doute un des effets de son délabrement dépressif. Voyait-on si bien le flétrissement qui le rongeait ?

Il tourna la tête vers la rue. On avançait lentement et avec embarras, comme pour s'extraire d'une ornière boueuse, d'une crevasse dont les parois suintantes auraient été les immeubles qui se dressaient de chaque côté, tout proches... On s'arrêta à la devanture, forcément bleue, d'une vaste et opulente poissonnerie. Des hommes bien carrés, aux figures et aux mains rouges et épaisses, avec des tabliers cirés verts et de grosses bottes jaunes empoignaient les masses gluantes étalées sur la glace et tendaient aux clients de lourds sacs ventrus en plastique qu'on eût pu croire contenir des morceaux tout frais de grands animaux, voire d'hommes... Henri se fit cette réflexion, certes banale : "On n'est décidément bien peu de choses".

Les passagers du même côté que lui assistaient à ce spectacle comme des touristes derrière des glaces teintées.

Mais le trottoir s'éloigna soudain, le bus virait comme un bateau dans la houle des encombrements urbains ; on était secoué. Il plut à Henri de s'imaginer ainsi dans un étrange navire fantôme ballotté par une mer qui faisait monter de ses profondeurs des hallucinations de ville flottante.

Demeurait-il vraiment dans cette ville ? Dans quelle mesure habitait-il réellement l'une des ces rues où le long véhicule poussif, allant souvent d'un bord à l'autre de la chaussée, avançait tel un tronc d'arbre mort, une bouteille à la mer ?

On voyait de là, derrière le verre à la surface duquel glissaient des filins dentelés de gouttelettes d'eau, une agitation à laquelle on ne se sentait pas d'appartenance, mais que l'on observait depuis une sorte de vaisseau isolant parfaitement de l'atmosphère et de tout contact.

La progression de l'engin subissait les contrariétés de nombreuses entraves ; une des lucarnes, entrouverte, laissait entendre des bruits, des bribes de paroles ou sentir parfois des effluves diversement amalgamés : gaz d'échappements, relents d'égouts, odeurs moisies de caves et de fonds de cour, parfums équivoques...

Un coup de frein brutal poussa tout le monde vers l'avant. Des sacs tombèrent, des mains s'agrippèrent, un homme, debout dans l'allée, emporté vers la cabine du chauffeur, se retint in extremis à un coin de siège. On se fit des excuses, on recala les sacs avec davantage de précaution, des collégiennes gloussaient stupidement.

Les portes, dans un bruit de train à vapeur, s'étaient ouvertes.

Des passagers descendaient et Henri les regarda disparaître les uns après les autres entre les vagues serrées des passants. D'autres montaient et saisissaient barres et poignées pour parer à l'à-coup du départ qui, en effet, ne se fit pas attendre longtemps, les portes à peine refermées. Ils avaient tous un air hermétique, perdu et fatigué d'émigrés en transit ; tout dégoulinant de pluie, comme si on les avait réellement tirés de l'eau.

Il avait d'abord cru reconnaître en eux une certaine parenté avec lui, mais, à mieux y regarder, ne ressemblaient-ils pas plutôt à ces gens dans les rues, ces automates évoquant faussement l'humain ? Dans ce bus, on se serait cru dans des coulisses de théâtre, là où l'acteur retire son costume et efface son maquillage, faisant disparaître le personnage qui nous avait tant fait vibrer et faisant apparaître sa malhonnête réalité. Il aimait assez le théâtre et s'était souvent faufilé jusqu'aux loges des artistes. Mais tout comédien, quelque fût son âge, lui avait toujours semblé un petit vieux triste et laid, une fois son rôle quitté.

Et il regardait à présent ces êtres l'environnant et se demandait s'ils usaient de ce transport pour aller d'un point à un autre, comme lui, ou s'ils se retrouvaient là pour retirer leurs masques ; montrant leur visage de fer. Etait-il donc comme eux ?

Quelle vie les habitait donc ? Il lui était impossible d'en ressentir quoi que ce fût. Et quant à lui-même...

Il regarda sa montre, dans l'espoir de retrouver avec ce geste si familier et anodin, ce geste du monde réel, le monde vrai, le monde des choses qui sont là, la certitude évidente de sa présence terrestre.

 

Sur le trottoir devant son immeuble, il suivit un moment du regard le bus qui repartait aussi lentement qu'un corbillard vers on ne savait quelle nécropole, on ne savait quelle nuit. Sans qu'il eût la faculté d'expliquer pourquoi, il se sentit étreint de l'impression poignante d'avoir laissé là-dedans un homme qui portait son nom, son visage, son identité, sa vie même, et que les autres allaient le dévorer. Lui-même sur ce trottoir n'étant plus qu'un être vide, un automate, une machine, un simulacre.

La luminosité du ciel blanc lui fit mal aux yeux et comme il sentait déjà ses arcades sourcilières légèrement compressées, il regarda vers le sol afin de ne pas aggraver ce qui pouvait devenir une affreuse migraine.

Il se retourna et emprunta le chemin qui menait chez lui, à travers le petit square qui isolait son immeuble de la chaussée. Il attendait de son retour en ces lieux l'apaisement qu'on doit dans ces cas en espérer et qui réveille l'esprit de son mauvais songe, en dément ses visions extravagantes et morbides. Cette allée de sable et de gravier bordée de courts arceaux de tiges métalliques torsadées, le petit parvis circulaire de dalles roses, l'escalier du hall et son odeur de moquette humide, la rangée des boîtes aux lettres, son nom gravé sur l'une d'elles... Il accomplissait ce trajet comme on suit un itinéraire initiatique où à chaque pas, chaque palier, l'âme serait progressivement guérie de ses maux.

Mais il ne s'agissait pas d'un canular monté par son imagination : si son angoisse avait été suscitée par la proximité des inconnus qu'il avait observés dans le bus, le fond, le terrain d'où cette angoisse était sortie comme une plante vénéneuse, demeurait là, lourd et bourbeux, d'une épaisseur qu'il ne pouvait sûrement pas sonder sans que son esprit ne s'y ensevelît tout à fait. Toutes ses pensées lui semblaient avoir leurs racines emmêlées inextricablement et profondément dans cette masse d'une nature indéfinie, mais non pas pour y puiser leur force, leur nourriture... Non, en fait ses pensées devaient, telles des lombrics, traverser une épaisseur toujours plus dense pour voir le jour et s'épuisaient, se confondaient, se vidaient tellement pendant cet effort qu'elles sortaient méconnaissables, incompréhensibles, pour mourir à peine encore émergées, comme ces carcasses de gros insectes, de scarabées, qu'on voit à moitié enterrées et rongées par le chancre, sur les chemins.

Il avait souvent pensé à la mort mais l'avoir en soi si présente, presque palpable, comme un parasite introduit dans ses entrailles et qui déploie ses tentacules dans tous les canaux où ils peuvent se faufiler, dans tous ses membres, injectant dans ses veines un amer venin...

Rien ne calmait, ne diminuait cette atroce impression de quelque chose qui était en train de le dérober au monde. Et quand il cherchait à déterminer à quoi il pouvait s'accrocher pour résister à cette agonie, pour lutter, sous l'éclairage froid de sa lucidité déprimée, il ne voyait que la ligne grise d'une existence sans aucun éclat, sans aucune valeur, sans rien qui pût justifier une grâce quelconque.

 

*

 

L'homme en blouse blanche entra dans la pièce également blanche. Il referma la porte derrière lui et vint poser sur une petite table en métal contre le mur un dossier assez volumineux. Il l'ouvrit et sortit de la première chemise cartonnée une série de diagrammes colorés, ou plutôt des sortes de spectrogrammes, piqués de petits rectangles contenant des nombres décimaux. Il tendit ces documents à second personnage en blouse blanche qui les lut attentivement. Devant l'absence de réaction, le premier demanda :

- Qu'en penses-tu ?

- Comme toi, je suppose... Aucune trace d'anomalie.

- Oui, mais, bon... tu connais le cas maintenant. Moi, je n'avais jamais vu ça avant. On ne peut pas nier qu'il y a un gros problème.

- Récapitulons : un certain nombre de dérèglements qui s'enchaînent, à un rythme rapide, mais qui varient sans prévenir : certains symptômes disparaissent, d'autres continuent de se manifester, d'autres encore apparaissent.

- Oui.

- Mais dans le même temps, l'état général se détériore - certains organes subissent des altérations irréversibles.

- Mais sans aucune logique. On est toujours pris de cours.

- Un état de fatigue qui s'aggrave. Mais quant à savoir si c'est la conséquence ou la cause...

- Il y a forcément une origine à tout ça, une seule.

- Ou bien une conjonction d'origines.

- Et ce qui est à l'origine de ce grand merdier aurait disparu...

- Peut-être pas, c'est peut-être sous nos yeux, perdu dans tout ça.

- Dans ce cas, c'est une constante. On doit le voir forcément.

- C'est peut-être masqué par le reste.

- Qu'est-ce qu'en pense Grangier ?

- Je ne sais pas, mais on doit faire un bilan dans trois jours. C'est lui qui dirigera. Je crois que cette affaire commence à l'énerver franchement.

- Tu m'étonnes ! Ce type a mobilisé tous les services à la fois.

- La seule constante que je vois c'est cette fatigue.

- Fatigue, ou plutôt épuisement.

- Tout ça ne me dit rien qui vaille. La machine s'est emballée, les effets nourrissent de nouvelles causes et ainsi de suite...

- Tu crois qu'il va tenir encore longtemps ?

- Dans son état, d'autres seraient déjà morts.

- Moi, ce qui m'intrigue aussi, je ne sais pas si c'est de la surinterprétation de ma part, mais c'est comme si étaient préservés toujours assez d'énergie et d'organes vitaux en état de marche pour le garder en vie.

- Là, je pense que tu délires.

- C'est peut-être une espèce de prototype, un machin inventé rien que pour emmerder la Sécu !

L'interminable et intensive série d'analyses qu'il avait fallu mener pour aboutir à ces éclairantes conclusions, avait mis fin chez notre malade à toute volonté de même comprendre ce qui lui arrivait. Il commençait toutefois à se douter que l'issue ne pouvait logiquement être que la mort. Bientôt réduit à l'état de légume par la médecine, sa constitution deviendrait sans doute plus simple à étudier.

On décida finalement de le libérer, ce qui n'était guère rassurant.

Le traitement qu'il suivait déjà auparavant ne fut que peu modifié, et chaque soir, sur sa table de nuit, il alignait une dizaine de pilules qu'il ordonnait en ligne, de gauche à droite, de la couleur la plus claire vers la plus foncée.

S'étant d'abord forcé à une espèce de bonne volonté superstitieuse qui pourrait favoriser une clémence du Sort, il avait tenté plusieurs fois de sortir, de prouver qu'il était encore d'attaque ; mais en vain : il s'arrêtait, en bas de l'immeuble, dans le hall, devant la porte de l'ascenseur qui se refermait lentement dans son dos ; il restait ainsi quelques minutes sans bouger, gêné de rester là et incapable en même temps de faire un mouvement... Il s'enferma donc chez lui.

Allait-il devenir fou ? Peut-être pouvait-il ainsi sauver quelque parcelle de sa personne - comme si la mort ne pouvait pas atteindre l'âme échappée par les méandres de la démence. Mais, curieusement, quoi qu’il en fût, il lui semblait garder sa raison, peut-être un peu altérée de quelques troubles de mémoire et limitée par une lenteur de fonctionnement. Aussi, plutôt que d'espérer une issue dans les voies de la folie, il entreprit de reprendre par écrit, point par point, jour après jour, toute l'évolution de ce mal mystérieux dont il était victime. Il ne manquerait pas, à force de méthode, de lucidité et de persévérance, de revenir aux circonstances qui avaient marqué l'origine du dérèglement.

Ces efforts ne menèrent à rien et il en sortit plus déprimé que jamais.

Il jeta les quelques pauvres feuillets accumulés en deux semaines et s'installa dans un fauteuil près de la baie vitrée qui donnait sur son petit balcon où il voyait ses trois plantes desséchées réduites à de la filasse brunâtre... Il devenait dans cet appartement aussi inerte qu’un organe noyé dans un bocal de formol.

Il cherchait à atteindre la souveraine indifférence de se laisser mourir.

Mais la maladie ne lui permit pas ce sublime abandon. Un déclenchement subit de troubles gastriques le replongea dans le chaos sans mesure d'un corps qui semblait ne plus être qu'une machine infernale, et dans lequel l'esprit impuissant ne servait plus qu'à recevoir de la souffrance : acidités hépatiques, spasmes aérophagiques, interminables nausées, vomissements, accès dysentériques... Il s'étonnait de voir ses entrailles recéler encore autant de matière et d'énergie. Il n'y avait aucun répit jusqu'à la nuit : tout son corps obéissait aux impulsions et aux besoins incontrôlables de ses organes détraqués. Il se tordait de douleurs sur son lit, tenaillé par des spasmes qui lui semblaient pouvoir lui crever le ventre, et courait jusqu'à la cuvette des W.C. pour se vider soit par la bouche soit par l'anus en d'immondes, puants et torrentiels dévoiements, se recroquevillait et reprenait son souffle dans quelque coin de l'appartement. Il essayait de penser, de réfléchir ou même seulement de fixer une image, un souvenir, une idée simple mais cela lui était rendu impossible. Les seuls sursauts d'esprit dont il faisait encore preuve lui servaient par instants à se jeter comme un dément sur toutes sortes de médicaments qu'il absorbait sans même pouvoir se préoccuper de leurs mauvaises combinaisons, ajoutant sûrement leurs effets nuisibles aux agressions de sa maladie.

Au bout d'une semaine, il se décida enfin à rappeler l'hôpital. On vint le chercher aussitôt en ambulance.

On parvint à faire cesser les troubles gastro-entérologiques avec une telle facilité que l'on commençait à considérer le lieu d'habitation comme un facteur prépondérant.

 

                                                        *

 

 

Ma chère Anna,

 

 

Je ne louerai jamais assez l'heure où m'est venue l'idée et l'énergie de venir ici. Je dois aussi beaucoup au Dr. Kurtag. Je l'ai bien vu à son regard et à sa manière de me serrer la main, il était ému de me voir revenir chez lui. C'est lui qui m'a prescrit cette cure thermale dans ce lieu féerique où il règne une telle sérénité, une telle chaleur humaine, et entouré de paysages sublimes !

Je vais beaucoup mieux.

Tous les troubles ont disparu. Seul persiste ce qui est certainement conséquent aux lésions de certains organes. Les médecins ici ont bon espoir - et avec quelle énergie, quel talent, quel extraordinaire don de soi ils me communiquent cet espoir !

Il ne restera bientôt plus qu'à soigner les dernières séquelles de tous ces traitements que j'ai dû subir à l'hôpital et qui n'avaient fait qu'aggraver le mal.

Je me moque bien de savoir le pourquoi de tout ça, maintenant que l'on m'en a débarrassé !

Je vais enfin pouvoir me consacrer à ce que j'avais décidé d'entreprendre et qui me permettra, sois en sûr, de faire enfin ce que j'ai toujours voulu faire de ma vie...

Je pense rentrer chez moi d'ici une semaine, quand j'aurai repris assez de forces. Je t'appellerai à ce moment-là et j'espère que tu pourras venir me voir - cette fois-ci je serai en mesure de t'accueillir comme il faut.

 

 

Je t'embrasse,

 

 

                                                                     ton frère.

 

La réponse fut bientôt suivie d'une autre missive d'Henri où était repoussée sèchement l'idée de venir le voir.

Dès qu'il fut rentré, dès le premier soir, un tourment qui lui était tristement familier le saisit à nouveau : il ne dormit pas - du moins ne se souvint-il pas d'avoir dormi.

Il s'était pourtant cru sauvé. Il reprenait même espoir et s'apprêtait à se lancer pour de bon dans ses projets, trop longtemps contrariés. Cela n'allait-il donc jamais finir ?

N'était-ce pas difficile à présent d'écarter l'hypothèse d'un lien entre la maladie et cet appartement ?

Il y avait pourtant passé son enfance. Et lorsqu'il en avait hérité et qu'il s'y était installé, il avait vécu cela comme un retour aux origines, un retour aux sources, ces sources mêmes qui lui donnèrent la force de croire à une transformation possible de son existence, cette existence-là dont il avait tout quitté, là-bas, dans cette autre ville où il avait l'impression de n'avoir jamais vraiment habité, avec ces gens qu'il avait décidé d'oublier et qui ne l'avaient jamais vraiment connu, affairé à des tâches qui ne servaient qu'à l'épuiser, le vider, l'avilir.

Il avait repris ses calepins, ses cartes, ses cahiers et vérifiait encore et encore que ses choix dramaturgiques étaient cohérents, ses personnages crédibles et judicieusement complexes, sa documentation bien mise à profit. Ce roman ne pouvait manquer de recevoir l'accueil qu'il méritait et de lui apporter fortune et notoriété... Il imaginait même déjà l'adaptation cinématographique qui en serait inévitablement faite (des images fugitives mais très précises surgissaient dans sa tête, comme par l'effet d'une clairvoyance prémonitoire) et il s'amusait d'avance du trouble que l'ambiguïté de son récit allait provoquer chez tous les lecteurs. Lui-même s'était souvent surpris à ne plus savoir ce qu'il fallait croire et ne pas croire. Les nombreux documents qu'il avait découverts et "empruntés" apportaient comme par magie leurs pièces à l'édifice que son imagination semblait construire sans qu'il ait à y réfléchir, comme si tout cela suivait en fait un plan déjà conçu, adhérait à une vérité encore invisible mais préexistante, à laquelle ne manquaient que les traits de la pensée et les formes sensibles, une vérité écrite à l'encre sympathique et que la lumière de son inspiration devait rendre lisible.

Ces documents n'étaient pas indexés et il n'en avait trouvé aucune mention dans les répertoires. C'est ce qui l'avait immédiatement intrigué. Il s'agissait d'écrits dont les formes adoptées, celles du témoignage, du romanesque et de l'enquête scientifique, rendaient le contenu d'autant plus déroutant, bien que le thème en fût somme toute assez banal, puisqu'il était question de la présence d'intrus extra-terrestres dissimulés parmi les humains. Cela n'était pas sans lui rappeler les divagations des quelques sectes d'illuminés dont on n'entendait plus guère parler. Mais la nature des documents, leur style troublant, leur coïncidence et dans le même temps la diversité de leurs origines et de leurs époques l'avaient intrigué ; et il s'était lancé, parmi la masse énorme des archives dérépertoriées, dans un jeu de piste qui mettait au jour, devant son esprit subjugué, un vaste univers utopique dont il était fermement décidé à exploiter les richesses. Le hasard qui avait réuni ces éléments auxquels on n'avait pas accordé d'importance, vu la fantaisie du sujet, était sans aucun doute la réponse à la vanité d'une existence où il commençait à sentir son être s'éteindre progressivement.

 

Mais, pour l'heure, dans cette incompréhensible maladie son être risquait de s'anéantir. A croire que cette aspiration à une autre vie, plutôt que de passer par une grande oeuvre, allait le conduire au trépas, l'envoyant chercher une réponse là où l'on ne se pose certainement plus aucune question : ce destin lui paraissait particulièrement injuste et de fort mauvais goût.

 

Il pensa à une sorte d'allergie ; si violente qu'elle aurait entraîné cette succession de maux. Et, par la suite, les problèmes fonctionnels et viraux se seraient enchaînés, provoqués mutuellement et développés par eux-mêmes. Un seul élément, même le plus anodin, pouvait être à l'origine de la toute première cause de fébrilité. Un quelconque matériau utilisé pour la construction de l'appartement, ou sa décoration, ou bien pour la construction de l'immeuble. Qui pouvait savoir si d'autres cas comparables au sien ne s'étaient pas manifestés ? Quand bien même les médecins les auraient déjà identifiés, le lui auraient-ils dit ? On cherchait évidemment à étouffer l'affaire... pour la tranquillité de la population et la sauvegarde des intérêts en jeu.

Mais une allergie aurait dû se déclarer dès son arrivée dans les lieux ; or, il habitait là depuis huit ans et tout cela avait commencé il y avait environ cinq ans. Et aucune rénovation d'ampleur n'avait modifié les bâtiments. Il fallait peut-être répertorier, dans l'ordre chronologique, toutes les acquisitions de mobilier, de décoration, d'ustensiles...

Craignant de se perdre dans de nouvelles conjectures interminables, il consulta plusieurs allergologues. Les tests furent nombreux et longs, et tous décevants. Ce qui constituait, du reste, un fait exceptionnel, dans la mesure où il n'avait pas été épargné de grand chose jusque là.

Il partit sur la côte normande, pour la durée qui serait nécessaire à la mise à l'épreuve de ses hypothèses. Et là, dans un petit hôtel, fréquenté seulement par quelques vieillards et quelques anglais qu'aucun temps sinistre n'effraient plus, il retrouva aussitôt le sommeil et, au bout de trois semaines, constata l'absence de tout signe d'aggravation.

Mais il se languissait de chez lui ; il ne voulait pas croire que cet appartement qu'il aimait tant fût la cause de son malheur - et même si cela eût été le cas, la cause précise restait inexpliquée.

Il était en bonne santé, mais cette ville où il séjournait allait le faire périr d'ennui. Lorsqu'il arpentait chaque jour le même itinéraire de promenade, sous un ciel gris comme la mer, au bord de la mer grise comme le ciel, il croisait toujours les mêmes personnes, qui le fixaient du même regard, comme si elles eussent toutes été complices et attendaient patiemment qu'il mourût afin d'avoir l'occasion de varier leur chemin au moins une fois en passant par le cimetière.

Il résista le plus longtemps possible au désir de plus en plus exaspéré de faire ses valises et de lever le camp, se raisonnant comme il pouvait, se répétant qu'il ne devait avant tout que se réjouir de sa rapide guérison et qu'il devait en tirer les conclusions qui s'imposaient... Mais une force extraordinairement puissante le rappelait à son appartement. Il fallait qu'il y fût, et il ne savait absolument pas expliquer pourquoi.

 

Un matin, donc, il rassembla ses affaires, les tassa hâtivement dans sa valise, qu'il ferma, sangla et posa devant le lit. Il s'assit à la petite table installée près de la fenêtre et il sortit du sous-main une feuille de papier à lettre à entête de l'hôtel, et il écrivit ces quelques lignes :

 

 

Je sais que je vais bientôt retomber en enfer. Aujourd'hui, à cette heure-ci, je ne suis qu'à quelques heures d'y retomber, le temps de passer la porte de cet hôtel, de prendre le train et de rentrer chez moi - enfin !

Est-ce que je devrais déménager, m'installer ailleurs, dans un autre quartier, dans une autre ville ? Est-ce que je devrais abandonner ce lieu où j'ai déjà vu par deux fois entrer et passer la Mort, d'abord pour emporter mon père, puis ma mère, là où je suis né, là où j'ai passé mon enfance, une enfance si heureuse dans la douceur, la complicité, la fidélité de leur amour pour moi ? Mes chers parents ont tant souffert et tant sacrifié pour posséder et me léguer ce bien !

Je pourrais le louer à quelqu'un. Mais s'il est malsain...

Non, on l'aurait su !

Je dois revenir là-bas, là où est ma place, tout simplement parce qu'il n'y aucune raison pour que la cause d'un tel dérèglement de ma santé vienne de ce lieu plutôt que de moi-même et moi seul.

Ce sera certainement très dur et il faudra faire très vite pour trouver la solution. Mais je pense être sur une piste.

Je suis malade depuis le moment où j'ai décidé d'écrire ce livre qui devait me délivrer de l'asservissement indigne dans lequel j'ai vécu et qui commençait à faire de moi un rat. Il est possible qu'une bataille terrible soit à livrer... Je pense être à la hauteur du défi et je trouverai, je crois, les armes qui me donneront la victoire dans la matière même de ce projet que je voulais mener à terme et que je mènerai à terme, quoi qu'il m'en coûte !

 

Essoufflé par ce vif élan d'exaltation, il plia la feuille entre ses mains tremblantes et la glissa dans une poche.

Il fut chez lui le soir même.

Cette fois-ci la rechute fut encore plus terrible, fulgurante, effroyable. Au bout de chaque nuit passée immobile, les yeux grand ouverts sur son lit, il se relevait toujours plus accablé, écrasé de fatigue, le corps atteint d'affections particulièrement douloureuses, objet d'atroces supplices et son esprit s'en trouvant toujours plus altéré. Il ne s'était pas attendu à ce martyre que la pensée ne peut concevoir qu'en imagination et seulement dans la mesure où elle en est encore épargnée.

 

Il retourna à l'hôpital mais le nouvel examen qu'on lui infligea, et qu'il considéra déjà comme une sorte d'autopsie avant l'heure, acheva de le dégoûter tout à fait. L'auscultation du dernier spécialiste qu'il vint consulter, un neurologue le traitant un peu comme on traiterait une machine, un engin électrique, lui fit prendre la décision d'abandonner définitivement les tentatives médicales de guérison.

On lui conseilla une cure psychanalytique ; ce qu'il suivit donc comme il put. Il retrouva le Docteur Grangier, mais dans l’établissement qu’il dirigeait près de Saint-Cloud, une sorte de maison de repos.

Se perdant dans les labyrinthes insoupçonnés et forcément pervers des mots qu'il pouvait prononcer, pour tâcher d'y voir plus clair, s'enlisant dans la symbolique obscure et spéculative des souvenirs de sa petite enfance, s'enfonçant dans un inquiétant imaginaire qu'il s'ignorait et se voyant finalement combattre les fantasmes du mal pour atteindre les fantasmes de la guérison, les réponses qu'il trouvait lui semblèrent finalement n'être que les répliques, en négatif, des troubles interprétations douteuses d'une métaphysique moyenâgeuse, voire d'une sorcellerie des plus primitives et naïves. Bientôt au seuil d'une entrée de plus en plus proche en asile psychiatrique, il rompit contact avec la médecine, quelles qu'en fussent les méthodes et les domaines.

Il passa sans difficulté de la psychanalyse au vaudou.

 

*

 

Quelque chose voulait sa mort. Il dépérissait de jour en jour, et, à mesure, il avait l'impression de plus en plus nette et forte de lutter contre une intention néfaste, opiniâtre, sadique et organisée l'ayant pris pour proie.

Alors, pouvait-il, à cette extrémité, redouter le ridicule ou même craindre d'emprunter une voie déraisonnable ? L'espoir de s'en sortir n'était-il pas aussi déraisonnable ?

 

 

Henri trouva, un matin, dans sa boîte aux lettres, un petit billet de six centimètres sur dix, écrit noir sur blanc et vraisemblablement reproduit à l'aide d'une photocopieuse. Il en avait déjà trouvé d'autres auparavant, mais cette fois-ci, il ne le jeta pas dans la corbeille du hall de l’immeuble. Il le ramena chez lui et le posa sur la table de la cuisine. Il se versa un grand verre d'eau, le seul liquide que son corps acceptait d'ingérer sans qu'il s'en suivit aussitôt des vomissements et il s'assit pour lire le message inscrit.

 

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Le tout suivi d'un numéro de téléphone portable et orné de symboles tout à fait douteux.

Lorsqu'il appela, il eut au bout du fil une voix d'une sérénité extraordinaire, sans doute jouée mais néanmoins rassurante, voire même apaisante.

 

Rien dans la vétusté et la crasse de l'appartement où il pénétra le jour du rendez-vous ne pouvait un instant faire douter de l'escroquerie. Les mimiques, les airs de mystère, les incantations grimaçantes... Panoplie complète du canular de la sorcellerie d'un immigré africain qui s'était déclaré marabout pour survivre à la calamité, avec tout l'art d'acteur dérisoire dont il était capable. Henri persista, n'ayant plus rien à perdre et trouvant dans sa complicité une sorte de satisfaction morale et humaine qui le soulageait un peu de sa propre misère. Mais lorsqu'il se rendit compte que l'intégralité de sa pension d'invalidité risquait de s'engouffrer dans cette supercherie, il mit fin aux séances exotiques et extatiques.

Il se retrouva donc tout à fait seul. Et il comprit qu'à ce stade de déliquescence, il ne cherchait peut-être rien d'autre qu'une présence, la présence d'un témoin qui serait là pour le dernier moment. Mais qui pouvait venir ainsi assister à ses derniers instants sur terre ?

Il se nourrissait à peine, aucune nuit ne pouvait résorber sa fatigue, sous la peau tirée et exsangue de sa figure apparaissait déjà les traits du cadavre. Il n'avait plus qu'une envie, celle de laisser faire "la chose" ; ne pouvant savoir si cette envie était choisie ou le résultat d'une flétrissure de plus, une déprédation de plus infligée à son âme par la maladie. Toutefois, ce qu'il aurait voulu, c'était au moins un autre regard que le sien sur lui-même, sur ça. Même si cela n'apporterait ni remède ni espoir d'explication, rien ne serait pire que de crever tout seul dans cet avilissement : ignorant la cause de sa mort, il ne demandait même plus au destin de lui révéler la raison, le sens, de ses souffrances.

Malheureusement, il ne connaissait plus personne et personne sans doute ne se souciait plus de son sort. Et on ne se rappelle pas soudain à la mémoire d'amis perdus de vue pour les inviter à votre sordide agonie.  Il ne tenait pas à faire venir son extravertie de soeur, car son extravagante et hystérique compassion le pousseraient peut-être à hâter la fin.

Quant aux autres membres de sa famille, il avait toujours pris soin de se préserver le plus possible de leur fréquentation. Que ces gens fussent de sa famille, cela était un fait indéniable, mais ne justifiait en rien qu’il eût à les apprécier de manière inconditionnelle ni même qu’il eût à faire l’effort de quelques concessions pour les apprécier. Il n’avait jamais rien eu à leur dire ; il vivait dans un autre monde qu’eux.

Il était donc décidément seul.

Cette solitude lui deviendrait-elle insupportable ? Le pousserait-elle au suicide ?

Non. Il voulait encore savoir, connaître, s’approcher le plus possible encore vivant du Monstre et le voir en face avant qu’il ne le dissolve dans la noirceur, l’impossible noirceur, celle qui était sans doute depuis toujours cachée en lui, sous ses pensées, ses impressions, ses sentiments auxquels il avait toujours trouvé une mystérieuse irréalité. Peut-être avait-il encore par là quelque espoir. L’espoir que permet encore l’inconnu.

Il restait le plus possible allongé sur son lit, autant que les diverses crises qu’il traversait le lui permettaient.

 

Ce fut son vieux médecin, inquiété par les rapports des hôpitaux puis davantage encore par l’absence de nouvelles qui lui téléphona et décida de rester auprès de lui, sentant la fin proche.

 

 

*

 

 

La présence de ce vieil homme rassura Henri, d’une manière qu’il ne pouvait s’expliquer. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait plus se déplacer par lui-même. Mais qu’il en eût ou non une idée claire, il y avait enfin à ses côtés un témoin, un homme avec lequel échanger quelques mots, un homme par qui la solitude de sa déchéance ne lui apparaîtrait pas comme la fin même de toute humanité. Sans aucun doute ce témoin était-il là pour assister aux ultimes jours de son existence, mais il pouvait lui parler, et de ce fait il appartiendrait encore un peu à la vie. Plutôt que de parler en silence avec la Mort, il ferait entendre le son de sa voix dans l’espace de sa chambre, pour parler de la mort, ce qui était toujours une façon de vivre.

Pendant la journée, il put dévoiler et confier à quelqu’un les angoisses qui le hantaient depuis longtemps. Le docteur, à qui il ne parlait plus vraiment à ce titre, restait assis près de la fenêtre qu’on avait entrouverte ; il fumait ses petits cigares et écoutait sans intervenir. L’attention imperturbable et ombrageuse dont il faisait preuve laissait soupçonner une recherche obscure, l’expectative du pire, peut-être le désir de rencontrer le démon à l’origine du mal qui avait tenu en échec la médecine.

A son patient, qui d’heure en heure devenait pour lui aussi un témoin de ses propres angoisses, un ami qu’il se remettrait difficilement d’avoir connu, il avoua qu’il était maintenant, proche de la retraite, arrivé lui-même à un état de solitude où d’effrayantes visions venaient l’assaillir. Sa mémoire semblait avoir tout enregistré au long des années, dans un recoin bien caché de son esprit, pour le lui ressortir à présent : des malades, des agonisants, des désespérés, des morts qui se relevaient de leur oubli, toutes ces figures de la souffrance auxquelles il était insensible dans l’exercice de sa profession et qui revenaient lui faire éprouver les atroces sentiments de misère et d’impuissance qu’il avait jusque là refoulés.

 

Les confidences des deux hommes, entrecoupées de longs silences propres à ceux que l’on connaît quand on veille un malade, dans l’attente du meilleur comme du pire, entrecoupées de moments de crise, les menèrent jusqu’au soir. Le docteur Kurtag vit alors la physionomie de son patient se décomposer à mesure que la nuit éteignait le ciel, assombrissait la chambre. Son long corps si maigre et raide étendu sur le lit comme sur une planche, il ne disait plus rien, il ne bougeait plus. Son visage perdait toute couleur, les yeux grand ouverts... Sa bouche s’entrouvrit... Kurtag se leva brusquement et s’approcha du corps : « Henri ? Henri ? Henri ! »

Il colla son oreille sur la poitrine : le cœur battait normalement.

Henri, ça va ? J’ai cru que vous aviez comme une espèce de syncope...

- J’ai peur... J’ai toujours peur quand la nuit vient. Pourtant je dors bien. Je veux dire, je ne me réveille pas pendant la nuit. Mais, chaque matin je sais que ça va être pire que la veille. Cette fatigue, cette horrible fatigue... comme si j’avais couru toute la nuit. Mais la nuit, c’est sûr, je dors. Ce doit être ce rêve, ce cauchemar. Je crois que je le fais toutes les nuits. En tous cas je ne me souviens que de ça chaque matin.

Un cauchemar ? Vous ne m’en aviez pas parlé.

Je l’ai expliqué aux psychiatres... Ils ont tout essayé, ça n’a rien donné.

De quoi s’agit-il dans ce cauchemar ? Dites-moi.

Je suis dans un bâtiment, un immeuble très grand, impossible d’en sortir... Au début, ça va, j’ai même une bonne impression : je me dis que ça doit mener quelque part, que ça va me conduire à un endroit que justement je cherchais depuis longtemps... Des couloirs et encore des couloirs, de grandes pièces vides, pas beaucoup de lumière, une espèce de lueur bleuâtre, comme à travers des stores... Toujours des couloirs, des pièces vides qui se succèdent... Et puis, là, après un moment, je les vois... Elles courent le long des murs, le long des plinthes, elles s’amassent et grouillent dans les coins.

Quoi ? Qu’est-ce que vous voyez courir ?

Je leur en ai déjà parlé de toute façon.

Je n’ai eu aucun rapport sur ce sujet.

-  Des souris.

Des souris ?

Oui, des souris, des souris blanches, vous savez, celles qu’on utilise dans les laboratoires. Et il faut, il faut absolument que je les attrape, il faut que je les attrape toutes, il faut que je les ouvre, que je voie ce qu’il y a dedans.  Pour les empêcher... Je passe tout mon temps à courir après, à les attraper et à les ouvrir... Pour les empêcher...

Les empêcher ?

Oui, si je ne les arrête pas, elles vont se transformer, elles vont devenir des espèces de choses, des monstres, des larves toutes lépreuses qui s’allongent, qui grossissent.

Mais, puisque vous les attrapez, et que vous les tuez, comment pouvez-vous savoir ?

Je le sais, c’est une certitude, comme si je les avais déjà vues faire. Alors, je cours, je cours après, je les ouvre toutes les unes après les autres, c’est un vrai carnage, il y en a partout... Tous ces petits corps éventrés qui jonchent le sol, ouverts dans le sens de la longueur, exhibant leurs entrailles.

Calmez-vous... Je vais vous donner quelque chose qui va vous faire dormir, et vous ne vous souviendrez de rien demain.

Ils ont tout essayé déjà.

Vous pouvez me faire confiance. Et je reste ici cette nuit. Je reste là, à côté du lit, vous pouvez être tranquille.

Mais le temps d’aller chercher le comprimé et un verre d’eau, Henri s’était profondément endormi. Le docteur posa ce qu’il avait apporté sur la table de chevet et avec une couverture sur les genoux, il s’installa dans le fauteuil placé entre le lit et la fenêtre. Il lui donnerait le comprimé s’il le voyait s’agiter. Quelques minutes après avoir pris cette résolution, lui-même s’assoupit.

 

*

 

Le docteur sortit de son sommeil en pleine nuit : 2h24 s’affichaient en rouge sur le cadran du réveil, contre lequel il pouvait voir l’ombre du verre qu’il avait posé là, légèrement strié de luisances. Se retrouver seul ainsi, avoir les yeux ouverts dans la nuit, à côté de quelqu’un qui dort l’angoissait au plus haut point. Et n’était-ce pas en effet une des plus horribles solitudes que cette insomnie qui le tenait en éveil dans cette chambre où près de lui un autre restait là, assoupi, abstrait, exempté de la réalité que lui seul devrait affronter ?

Dehors, on voyait l’angle de l’immeuble voisin, bleui comme de la glace par le reflet de la Lune qu’on ne pouvait apercevoir depuis le fauteuil. Ce fut au moment où il pensa se lever silencieusement pour avancer jusqu’à la fenêtre qu’il se rendit soudain compte d’un léger bruit, continu, persistant, aigu, sans doute émis depuis déjà quelques minutes.

C’était une sorte de grésillement, un son qu’aurait pu produire l’écoulement incessant de minuscules billes au fond d’un tuyau métallique. Cela pouvait provenir des radiateurs... ou bien d’un quelconque véhicule stationnant dans la rue, moteur au ralenti. Il s’était tout à fait rassuré et s’apprêtait à rechercher son sommeil lorsqu’un autre bruit se fit alors entendre et s’ajouta au précédent. Trois ou quatre cliquetis secs et rapides suivis d’un dernier plus fort, plus prolongé, presque un grincement. On sentit un léger appel d’air provenant du couloir sur lequel donnait la porte ouverte de la chambre. C’est ce qui expliquait certainement le déplacement infime, mais toutefois perceptible de cette porte, pivotant de quelques millimètres sur ses gonds. Une fenêtre avait dû être mal refermée. Mais cette idée fut aussitôt écartée : on entendit un claquement net qui ne pouvait être que celui d’un pêne de porte qu’on referme. La porte d’entrée de l’appartement. Immédiatement après, comme attendant ce dernier signal, ce fut un véritable remue ménage.

Il y avait quelqu’un dans le salon.

Le docteur n’en revenait pas qu’on pût faire autant de bruit en pénétrant par effraction chez les gens. De la porte de la chambre jusqu’au bout du couloir où commençait le salon, il n’y avait que quatre à cinq enjambées. Quelques secondes seulement le séparaient peut-être du danger. Il tendit le bras vers Henri. Atteignant son épaule gauche, il le remua. Mais il n’y eut aucune réaction. On ne pouvait pas le tirer de son sommeil. Et les bruits continuaient, s’accentuaient même. Leurs superpositions ne laissaient bientôt plus aucun doute : il y avait plusieurs personnes.

Et pourquoi Henri ne se réveillait-il pas ?

Le docteur sentit son cœur cogner de plus en plus fort comme pour sortir de sa poitrine, s’enfuir et le laisser planté là s’il le désirait.

Que fallait-il faire ? Valait-il mieux ne pas bouger ? Il ne pouvait espérer intimider et dissuader des voleurs en pleine action. D’autant qu’ils étaient sûrement armés et que l’affolement pouvait leur faire commettre le pire. Ils n’iraient peut-être pas s’aventurer dans la chambre, voulant simplement profiter du sommeil des habitants pour mener à bien leur cambriolage.

Ils ne prenaient aucune précaution, comme s’ils savaient qu’Henri ne pouvait les entendre, ou comme s’ils ignoraient sa présence, et a fortiori également la sienne.

Mais le docteur n’était plus capable de réfléchir... On s’approchait : ils étaient vraisemblablement dans le couloir. Une lueur bleue et violine dansait sur le mur près de la porte, ondulant comme des reflets aquatiques. Un disque de lumière blanche courut soudain sur le sol, glissa sur les draps et s’arrêta sur le visage du malade, toujours inconscient. Un autre éblouit tout à coup le docteur, saisi de stupeur, pétrifié. Il cligna des yeux pour atténuer l’éclat lumineux qui s’était fixé sur lui et dont il sentait avec horreur la chaleur sur sa peau. Autour, il entrevit des ombres en mouvement, qui se démultipliaient, en arc de cercle, de part et d’autre du lit. On pouvait entendre le frottement et le tassement sourds de leurs pas sur la moquette de la chambre. Peut-être se rapprochaient-ils encore.

Soudain, la pièce fut plongée dans une totale obscurité. Là, déployé devant lui, un alignement de petites boules rouges phosphorescentes, toutes à des hauteurs différentes. Toutes, à tour de rôle, irrégulièrement, se déplaçaient légèrement, soit à la verticale, soit vers la droite ou vers la gauche, soit obliquement. Au bout de quelques instants, la clarté lunaire révélait des contours, des silhouettes plutôt larges, oblongues, mais aux limites imprécises, laissant deviner d’assez hideuses difformités. Mais, de hauteur, aucune de ces ombres ne dépassait 1m50.

Ce qui remuait ainsi devant lui, ce qu’il entrevoyait dans la nuit de cette pièce et dont il sentait si fortement, si réellement la présence, n’était pas humain. Il tenta de bouger et l’effroi le glaça tout à fait lorsqu’il comprit que sa paralysie n’était pas due à sa peur mais directement due à une action de ces êtres sur lui : on l’avait vu, on le tenait.

Il voulut crier, mais il était privé de toute force musculaire.

Qu’allait-il devenir ? Qu’étaient donc ces choses qui le regardaient ?

Ces «choses» allumèrent alors tout bonnement le lampadaire de la chambre.

A quelques mètres de lui se tenait une étrange délégation de créatures extravagantes, stupéfiantes, impossibles. Comment cela pouvait-il être ? Comment cela pouvait-il exister, vivre, bouger ?

Des souris, dressées sur leurs pattes arrière. Des souris blanches.

Leurs corps donnaient la curieuse et gênante impression d’être en caoutchouc, artificiels, animés par des moyens mécaniques. Il crut un instant à une supercherie. Mais cela ne pouvait être.

Mais était-ce vraiment vivant ?

Il les compta : cinq. Pourquoi pas ?

Mais l’observation du docteur fut interrompue par l’approche d’une des créatures. A ce moment-là, les autres se mirent à bouger leurs divers «pieds» et à se dandiner en rythme, comme pour suivre le tempo d’une musique.

Celle qui s’approchait était à présent à quelques centimètres de lui. Elle semblait commander les autres. Elle ouvrit un sac sous les yeux exorbités du docteur et en sortit un instrument tout à fait effrayant digne de l’équipement d’un dentiste tortionnaire.

Sans que la victime pût se permettre aucune réaction, on lui introduisit dans la narine gauche une sonde de matière souple mais incroyablement longue qu’on lui enfonça sur près de quatre dizaines d’interminables centimètres. Le docteur sentit un picotement puis une brûlure qui, à l’intérieur du crâne, se concentra au niveau des sinus et semblait lui perforer le front. On était peut-être en train de l’épingler, comme un insecte, transpercé vivant à l’abdomen, planté sur une planche. Mais bientôt, juste sous son œil droit, il vit ressortir la sonde que la créature brancha sur un petit écran qu’elle venait de poser sur les genoux du docteur. Aussitôt, sur le cadran, défilèrent des séries de signes indéchiffrables à une cadence effrénée. Puis son bourreau se retourna et se désintéressa complètement de lui.

Un fait très surprenant eut alors lieu. Un des yeux de l’individu sortit de la cavité où il logeait et, du bout d’une espèce de cordon organique, de boyau, il vint se placer tout près de l’oreille gauche du dormeur : il en fit un examen minutieux, pendant que la bouche émettait une plainte presque mélodieuse, qui pouvait même être l’expression d’une satisfaction, voire d’une forme de jouissance. Puis l’œil scrutateur fut ramené rapidement à sa place et dès cet instant, au milieu du ventre du rongeur monstrueux, entre ses tétines, se mit à pousser le parangon parfait de l’oreille du cobaye. Un événement effrayant et quelque peu grotesque.

Après cette opération, une autre de ces créatures sortit où une sorte de cornet comme ceux que l’on voit sur les antiques gramophones ; large cône qui à son extrémité pointue comportait de nombreux fils terminés par des pastilles que tous ces congénères avec lui se collèrent à des endroits divers de leurs corps aux pelages immaculés.

On appliqua le large pavillon de ce qui paraissait être un écouteur sur le front d’Henri, toujours profondément endormi et totalement vulnérable. Il se produisit aussitôt un phénomène qui eût enfin fait comprendre au docteur la nature du mal qui rongeait son patient, si lui-même n’avait pas été soustrait à toute réalité par l’instrument qui passait en revue tout ce que son cerveau pouvait contenir.

Nourris instant par instant des énergies hallucinatoires et fantasmagoriques du pauvre Henri, les cerveaux de ses tortionnaires créaient d’extraordinaires inventions, de sublimes visions dont les plans et les fresques se matérialisaient dans l’air, sans aucun doute enregistrées dans le même temps dans quelque lieu d’une mémoire cachée. Ils volaient à cet homme tout ce qu’il pouvait contenir de génie et qu’il ignorait lui-même ou dont on ne lui avait laissé connaître qu’une vague intuition juste bonne à lui faire désirer une autre vie en ne lui permettant pas de la construire. Tout ce qui pouvait élever cet homme au-dessus de la condition misérable d’une existence anonyme, primaire, inauthentique et manipulée se trouvait ainsi dérobé à jamais et le rendait chaque matin plus servilement conforme au pire ordinaire de la vie et plus profondément névrosé, l’enfonçant chaque jour plus loin dans la nuit de sépulcre de son inexplicable dépression, de cet épuisement sans rémission contre quoi il avait tant cherché de remèdes et qui le conduisait à un dépérissement fatal.

 

Le lendemain matin, le docteur Kurtag se réveilla avec un horrible mal de tête. En face de son fauteuil, Henri dormait paisiblement.

Avait-il rêvé ?

Un rapide examen de ses souvenirs lui donna la certitude du contraire. Il était capable d’une analyse assez précise des faits psychiques pour reconnaître ce qui distingue le souvenir d’un rêve, même intense, et celui d’un fait réel, même troublé par le doute et le malaise.

Henri ouvrit les yeux, et brusquement se redressa sur son lit : « Mon Dieu ! Quelle horrible nuit !»

Le docteur s’attendit à une bouleversante révélation.

Qu’y a-t-il ?

Comme d’habitude. Je me sens épuisé comme si j’avais passé la nuit à courir.

Le vieil homme, un instant inquiété par la peur de ne pouvoir bouger, se leva et prit dans sa mallette de quoi prendre la tension et le rythme cardiaque de son malade.

Aucun doute, Henri était extrêmement faible et ne pourrait se lever.

Ecoutez... Il faut partir d’ici, il faut quitter à tout prix cet appartement. J’en suis sûr maintenant, ça vient d’ici. Il est encore temps. Une fois ailleurs, vous pourrez vous remettre. Mais sinon, je ne vous cacherai pas que vous n’en avez plus pour longtemps. Je vais appeler une ambulance.

Ailleurs ? Encore un hôpital ? Encore des examens ! Encore des traitements ! Je suis fatigué, vous entendez ? Fatigué. J’en ai assez, j’en ai plus qu’assez.

Vous n’irez pas dans un hôpital, je vous en donne ma parole. Je connais une petite maison de repos, je viendrai vous voir tous les jours, vous serez remis d’aplomb en quelques semaines sans traitement lourd.

Et comment vous pouvez être si sûr de vous ?

Je vous expliquerai plus tard... Faites-moi confiance.

Maintenant, vous m’expliquez maintenant. On m’a assez berné.

Le docteur n’eut pas d’autre choix que de lui raconter sa nuit...

Abasourdi par les propos de son médecin qu’il n’aurait jamais imaginé mentalement aussi fragile, il refusa d’entendre tout conseil et le docteur finit par le quitter, la mort dans l’âme.

 

*

 

Le docteur reposa le journal qu’il gardait sur son bureau depuis une semaine. Ses yeux, trop fatigués, ne voyaient plus assez clair et les lignes, troublées comme si elles eussent été plongées dans une eau agitée, subissaient des distorsions qui lui donnèrent vite la migraine. De toute manière, ne savait-il pas déjà par cœur cet article qu’il avait lu tant de fois ? N’avait-il pas planté assez profondément dans sa mémoire la photo qui en illustrait le gros titre Meurtre abominable et inexplicable ?

Il alla se recoucher, ne tenant plus debout, épuisé par cette maladie dont il avait si précisément observé les manifestations et la fatale progression chez cet homme dont l’horrible dépouille, photographiée pour être en première page de ce quotidien, hantait son esprit diminué, recélant la même ambiguïté que le sentiment de détresse et de fascination, de révolte et de fatalisme qui le faisait rester dans sa maison tant en sachant bien que c’était assurément se condamner à une mort prochaine.

 

On avait découvert le corps d’Henri sur son lit, monstrueusement éventré, la plupart des organes extirpés, mutilés, ouverts ( certains même n’avaient pas été retrouvés ).

Et à présent, le Dr. Kurtag savait qu’il s’endormirait bientôt dans une nuit qui ne lui procurerait aucun repos et l’emmènerait à nouveau dans un interminable labyrinthe peuplé de souris blanches.

 

La même page de journal, alors que le docteur fermait les yeux et plongeait dans ses ténèbres, s’enflamma instantanément en tombant dans le foyer du four que venait d’allumer un individu en blouse blanche, lui en parfaite santé, et qui regardait avec un évident soulagement ce papier chiffonné se consumer : le docteur Grangier, qui avait eu Henri Claromas comme patient. Il se rappelait le jour où il avait acheté le quotidien, la violente terreur qui l’avait saisi et l’avait poussé à détruire également par le feu les résultats de ses analyses. Toutes les traces informatiques avaient été dans le même élan définitivement effacées.

 

Romain CARLUS

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Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

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"En travaux" : l'oeuvre est en cours de traitement avant d'être entièrement publiée

"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

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