Pièce n°4 : appartement au 49 avenue Pasteur (Courbevoie) - propriétaires sans rapport avec les faits.

 

 

 

 

 

I

 

La lourde porte de bois vernis, toute lisse et reluisante, avec le haut en arrondi, ne laisse ouvrir de ses deux battants que celui de droite. Tenter de tourner la poignée placée au centre de ce battant ne servirait à rien : elle reste fixe. Pour entrer, il faut appuyer sur la sonnette, à droite, incrustée dans l’épaisseur du mur perpendiculaire au chambranle : petit bouton saillant au milieu d’un disque concave, le tout fait dans un métal blanc fréquemment lustré, renvoyant du visiteur l’image de son visage, inversée, déformée, bouffie, à la fois comique et inquiétante.

Juste après le retentissement très bref de cette sonnette, qui, du reste, ne prévient personne, on peut alors pousser la porte, non sans un certain effort. Hormis la satisfaction de ne pas actionner une poignée, cette installation électrique ne présente aucun avantage, même la nuit, où il n’est pas nécessaire de se servir d’une clé pour ouvrir.

Quand on a franchi le seuil et allumé le plafonnier en verre opaque, jaunâtre, on se rend compte, à la vue des margelles en pierre de taille longeant le hall de chaque côté, qu’il s’agissait à l’origine d’un porche. Des véhicules d’un autre âge, comme de petites calèches, devaient pouvoir y passer. Mais, à présent, le fond de ce passage est fermé par un second obstacle : une paroi de verre avec une seconde porte à poignée rigide. Un digicode, avec les fentes de l’interphone et la diode clignotante, commande l’ouverture. Les quatre chiffres confidentiels changent tous les quatre mois. Aussitôt la combinaison enregistrée, un clic sec avise du déblocage de la gâche. Il ne faut pas trop tarder, sinon c’est de nouveau verrouillé et il faut recommencer.

Au pied de l’escalier plane une odeur de cave, bien familière à ces immeubles parisiens construits il y a longtemps. Ce genre de bâtiment se rencontre également au cœur des proches banlieues, bien que ce soit en moins grand nombre ici, à Nanterre, qu’à Suresnes, Puteaux, Courbevoie ou encore Asnières et Colombes.

Évidemment, les marches de bois sombre craquent à chaque pas. La main glisse avec un certain plaisir sensuel sur la rampe courbe. Le palier est vaste et l’on s’étonne d’une telle place perdue pour les appartements. La première porte que l’on rencontre en arrivant à cet étage, juste à droite, vient de s’entrouvrir. Derrière, des bruits indiquant la présence d’au moins deux personnes : des bruits de pas plutôt traînants et d’autres, plus nets et plus secs, de talons… des frottements continus… puis un moment de silence… et une voix soudain, on ne sait si c’est d’homme ou de femme, qui prononce, bas et froidement  « non ».

La porte se referme.

Arnaud, ne sachant plus que faire, l’épaule appuyée contre l’armoire qui encombrait le vestibule, observait le visage extra-terrestre aux yeux froids, fixés sur lui, d’un Picasso dont la reproduction sous verre était accrochée à cet endroit du mur pour dissimuler la niche où se trouvait le disjoncteur. Quand il tourna la tête en direction du salon, ce fut le regard d’Isabelle qu’il rencontra, animé de sentiments multiples, qui semblaient alterner rapidement, et qu’on n’arrivait pas à déchiffrer, mais dont on sentait bien qu’ils étaient aussi violents que contradictoires. Toute cette agitation intérieure lui parut globalement hostile. Il rouvrit la porte. « Si tu sors maintenant… », elle leva sa main gauche, l’avant-bras dressé ramené légèrement vers l’épaule, les doigts écartés, et les phalanges recroquevillées par une extrême tension, entre l’envie de frapper et l’effort de s’en empêcher. Puis toute tension retomba soudain : « Sors, si tu veux… Ça vaut sûrement mieux… »

Seul sur le palier, dans son dos la porte close, il resta un instant sans bouger. Elle épiait par le judas. Puis on l’entendit s’éloigner et repasser sans doute dans le salon. Arnaud ferma les yeux.

Noir. Changement de séquence, changement de temps.

 

Ses jambes tremblaient un peu en descendant les escaliers. Mais, arrivé sur le trottoir, Arnaud se sentit instantanément régénéré. L’air de septembre était doux, imprégné des odeurs de pierre, d’asphalte, de carbone et des indéfinissables mélanges urbains où se mêlaient les effluves hétéroclites et suaves des passantes.

Il pouvait à présent marcher, libre ; et reprendre le chemin qu’il ressentait presque chaque jour le besoin impérieux de suivre fidèlement. Une nouvelle manie suscitant des disputes de plus en plus nourries et qui prenait, de ce fait, une importance qui l’effrayait lui-même. Mais le voyage pour lequel il partait alors le replongea vite dans un émerveillement qui à chaque instant allait se renouveler ; lui faisant retrouver toutes les choses familières de son parcours comme s’il en eût à chaque fois découvert le sens indicible et la beauté mystérieuse. Il était une sorte de pèlerin énigmatique marchant vers ce qui l’attend et lui semble toujours plus réel à chaque pas, avec autour de lui, là-bas, un monde pourtant de plus en plus indéfini et ouvert, un désert.

Il rejoignit l’autre côté de la chaussée, traversant les eaux du Léthé, laissant là-bas, sur un rocher noir et embrumé, la petite lumière de plus en plus lointaine, bientôt disparue, de son habitation. Il retrouvait à chaque pas, à chaque regard, toutes les choses familières de son parcours et avec elles la sensation, sans cesse ressourcée, d’y découvrir un sens plus complet, au demeurant toujours mystérieux, et une beauté plus frappante et plus profonde, échappant à tout critère communicable.

Il marchait autant dans des lieux, vers des lieux que dans la vision elle-même qu’il en avait et dont émanait une force qui tenait debout le monde et s’élargissait infiniment à l’horizon. Une luminosité, atmosphère constituée d’ondes conductrices passait par tous les corps et des vagues magnétiques le guidaient, pèlerin énigmatique, vers ce qui lui semblait toujours plus réel…

À sa gauche, défilaient sous son œil les perrons, les briques et les parapets des murets sur lesquels se dressaient les grilles des jardins cachés par des haies épaisses.

Dans les premiers mètres, ses yeux suivaient, à sa gauche, ce qui, au rythme de sa progression, défilait à son côté : les perrons sont incurvés au centre de leur dernière marche, comme une évocation antique, l’empreinte éternelle d’un poids quotidien de l’homme après qu’il a disparu, évanoui dans l’apesanteur lunaire des temps… les jointures desserrées des pierres, remplies de poussières noires, d’où s’extrait, on ne sait comment, une herbe maigre et à peine verte, et les briques sombres des murets…

Tout en bas des façades, les ouvertures obscures creusées pour l’aération des caves et où, le plus souvent, s’encastrent des plaques oxydées percées de motifs (losanges, étoiles, cercles).

Sur le rebord d’un long muret se dresse l’alignement des lances de fonte aux pointes dorées d’une haute grille et, tel une coulée de lave pétrifiée, grise, luisante, un épais et sinueux tronc de glycine s’enlace entre les barreaux, ayant même par endroits entouré, intégré, absorbé les tubes métalliques, ainsi qu’un étrange corps pouvant être sans mal traversé par d’autres corps – pics, lames, clous gigantesques qui transpercent sans aucune marque de blessure, sans aucun signe de douleur, les joues, les mollets, le ventre des fakirs.

La maçonnerie de briques expose une longue fresque, une mosaïque abstraite, une marqueterie qui semble avoir fixé pour toujours les teintes un peu sombres de souvenirs très anciens : des rouges rongés, râpés, frottés, ridés, déteints, des roses imprégnés d’une vieillesse amère et douce, des pourpres noircis ou lie de vin… Et des ombres remuent et bruissent entre les buissons : c’est la nuit qui est toujours là, recroquevillée, cachée, recluse, et qui attend son heure, comme la mer, à marée basse, qui ne laisse voir de son immensité que quelques flaques entre les rochers.

Les rues qui se succèdent jusqu’à la gare du R.E.R. sont toutes bordées, des deux côtés, de petits arbres râblés dont le feuillage forme une grosse boule compacte que l’automne commence à peine à roussir par endroits. Plus tard, bientôt, les frondaisons seront carbonisées par le froid, par le vent qui attise la gangrène rousse, et elles flétriront, s’effriteront, tomberont en cendres, et elles laisseront à vif l’os noir du bois. Les cimes sont à peine touchées par le soleil bas de la fin de journée, les pointes les plus hautes des branches colorées d’une pâle dorure. Les racines disparaissent sous des grilles circulaires que l’on voit partout dans Paris et qui n’ont peut-être pas le rôle qu’on leur attribue communément, mais qui protègent en fait les passants de ce qui voudrait sortir par là des entrailles de la Terre : anciens esprits, spectres, gnomes malins qui, par le passé, sortaient des troncs d’arbres toutes les nuits pour aller tourmenter les hommes…

Quelquefois retentit derrière nos pas la retombée brutale du bord d’une de ces grilles que notre poids, en passant dessus, a un peu soulevée. Non, les ténèbres ne sont pas parfaitement scellées et elles coulent sur les trottoirs, s’accumulent dans les recoins, dissimulant des yeux de créatures qui guettent.

Arnaud traversa la tranchée de lumière d’une rue perpendiculaire. Il regarda à gauche vers le soleil. La vue du rayonnement un peu brumeux par-dessus le pont ferroviaire lui procura un immense plaisir. Il eut besoin de quelques secondes pour pouvoir distinguer à nouveau ce qui l’environnait. Il longeait à présent la gare. Au-dessus de lui, venant des airs, un bruit continu et évoluant des aigus aux graves, signalait l’arrivée d’une rame. Un grincement prolongé s’éleva et couvrit tous les petits bruits de cette fin d’après-midi tranquille. On entendit les chocs des portes coulissantes qui s’ouvraient. On apercevait là-haut le tiers supérieur des vitres éclairées, et les toits bombés des wagons.

Lorsqu’il arriva vers le hall de la sortie, avec les tourniquets automatiques et les lices dont les petites fentes lumineuses absorbent en un instant les tickets, les passagers débarquèrent sur le trottoir. Ils marchaient tous avec empressement pour rentrer chez eux ; certains même couraient presque… Le rythme de ces vies serviles lui procurait une satisfaction complexe, voire perverse. Lui être étranger n’éveillait aucune forme de mépris de sa part envers ces gens aliénés, aucun net sentiment de supériorité, mais c’était la douce chaleur réconfortante d’une pièce où rougeoie le foyer d’une cheminée pendant que dehors il fait froid… Et les figures blêmes et lasses qu’il croisait, même lorsqu’elles n’étaient pourtant plus que les masques mortuaires de vies que l’on devinait réduites à une absurdité sans nom, avaient à ses yeux une certaine beauté particulière et, au fond, apaisante. Il lui semblait depuis toujours qu’en regardant de l’extérieur tant les êtres que les événements, on pouvait paradoxalement en découvrir la beauté mystérieuse, une beauté vraie et indicible que les contraintes, les discours et les intérêts de la vie en société dissimulent et rendent inaccessibles.

Il continua en faisant glisser sa main sur la barrière à croisillons qui protège de la chaussée, sur la peau épaisse et rugueuse de la fonte granuleuse.

Il fallait descendre quelques marches pour rejoindre le passage souterrain menant jusqu’à l’autre côté de la voie ferrée. La plupart des néons étaient brisés et ceux qui fonctionnaient tremblaient, l’un d’eux, même, ne s’allumait que par intermittence ; ce qui donnait à cet endroit un aspect de vrai « coupe-gorge ». Au milieu, la fuite d’une canalisation invisible, sans doute au-dessus de la voûte, étalait une auréole brune, piquée de cloques rougeâtres, comme si le plafond en béton pouvait rouiller. Des gouttes se formaient à plusieurs endroits, suintement de plaie purulente, et finissaient par tomber et former au sol une flaque noire bordée d’une pellicule verte, sans doute végétale – à moins que tout cela ne fût complètement chimique.

Des visages livides soudain arrivaient sur lui, éclairés par la douche froide des néons, puis disparaissaient. Ces êtres revenaient de loin. Leurs yeux semblaient tout juste sortis des brumes de cendres d’on ne savait quel incendie. Et avec leur air étonné et las, on trouvait à ces insolites inconnus, comme dans les rêves, une physionomie d’anciens familiers sortis de l’oubli de vies antérieures ou parallèles.

Alors qu’il approchait de la sortie, le bruit de ses pas, d’abord creusé et dispersé par l’écho, puis de plus en plus net et bref, devenait aussi plaisant que le son d’une baguette de pain que l’on sectionne et en prenait une vertu gustative. Il lui sembla un moment que l’asphalte était un peu tendre, sans être mou, ayant une épaisseur de caoutchouc, une épaisseur de neige dense qui se tasse sous les pas, ou bien de sable humide et serré où les pieds nus s’impriment avec précision.

Revenu dans la rue, il gravit quelques marches lovées dans la courbe de la chaussée surélevée : c’était un escalier très large qui, à droite, était assez haut et raide, et, à gauche, le long de la rue descendant, était de plus en plus réduit, avec des degrés allant toujours en s’amincissant jusqu’à se fondre dans le rebord du trottoir. Au sommet, il traversa, passant devant le bar-tabac où il allait souvent acheter ses cigarillos, noirs et poivrés, dont il fit tourner entre ses doigts une boîte dans le fond de sa poche. Les grandes vitres, encadrées par des coffrages de bois grossièrement peints en vert amande, restaient toujours un peu grises, franchement crasseuses en hauteur et aux encoignures, couvertes de condensation. On entrevoyait, à travers ce verre un peu opaque et dans les brumes du tabac, les trois ivrognes chroniques, amarrés au zinc, quelques habitués faisant de grands gestes pour accompagner une discussion animée, et un jeune couple attristé à une table. Le jeune homme et la jeune femme, tournés de la même manière sur leur chaise, de trois quarts vers le spectacle indifférent de la rue, éloignés tous deux du bord de la table, à égale distance d’un gros cendrier remplis de mégots. Le jeune homme et la jeune femme séparés par un gros cendrier, rempli de mégots, mégots rongés de silence. Ils restaient ainsi figés près de la plante grimpante dont les feuilles en forme de langues démesurées étaient collées au verre embué où elles recueillaient sûrement une substantifique humidité.

Au bout de cette rue, on arrive à un feu un peu descellé que les coups de vent ébranlent et font grincer. On est là, dans les crachins carboniques, au bord d’une jetée, face au flot dense, bruyant, enragé, des voitures et des camions. Lorsque la lampe rouge soudain retint ce flux, d’un seul coup, Arnaud traversa, l’âme remplie d’un sentiment qu’on pourrait juger tout à fait incongru tant il réunissait d’excès : paix digne des hauteurs les plus célestes, bonheur glorieux propre aux plus miraculeuses conquêtes, exaltation des actes de légende, solennité des gestes bibliques… Un pont lui semblait avoir émergé et avoir ouvert une voie providentielle devant lui, pour le mener là-bas, vers des horizons nouveaux et mystérieux, cléments, propices aux plus bouleversantes révélations.

Quelques mètres plus loin, après un garage fermé dont les bâtiments étaient à vendre depuis toujours, les rideaux métalliques rouillés et la façade toute décrépie, raclée par la râpe du temps, il s’arrêta devant un petit portail. La peinture bleue délavée, déteinte par endroits, donnait l’illusion de nombreuses touches qu’on aurait volontairement faites, de nuances variées, au pinceau. À la limite de la partie inférieure du portail, la partie pleine, une fente horizontale, avec un rabat où était incrusté le mot « LETTRES », était entourée d’un relief ouvragé qui relevait du style de l’ensemble de la maison. Celle-ci se cachait derrière de sombres et opulentes frondaisons d’arbres et d’arbustes. Un chemin de gravier, devenu un sentier parmi les ronces rampantes et les herbes à remblais, avec leurs minuscules fleurs jaunes ou blanches, conduisait aux quatre marches de l’entrée. Deux petits arcs en plein cintre reposant sur une colonne centrale formaient une avancée couverte protégeant la porte. Mais cette porte avait disparu et à sa place une grossière maçonnerie de parpaings empêchait toute intrusion. Quels souvenirs d’un foyer dont la vie et la chaleur illuminaient alors les fenêtres, condamnées à présent, avait-on de la sorte emmurés ? On eût facilement pu croire que cette demeure d’allure plutôt cossue, abritait des fantômes qu’on tenait à garder enfermés, gardiens obligés d’un temps révolu.

La base du bâtiment, sur une hauteur d’environ un mètre, était en meulière et ensuite c’était un crépi grisâtre avec, sur les arêtes des murs, sur le tour des arcs et le corps de leur colonne, un jeu de briques alternant avec des carrés en pierre de taille. L’entrée semblait avoir été directement rapportée d’un cloître à la mode byzantine – sans doute un caprice « fin de siècle » du propriétaire. Les barreaux de la grille, torsadés et pointus à leur extrémité, étaient d’une hauteur alternativement dénivelée de quelques centimètres. Ils étaient tous reliés entre eux par des accolades, à leur base et à leur sommet. Deux d’entre eux accusaient une très nette torsion, comme si quelqu’un, doué d’une force extraordinaire, les avait écartés d’environ une dizaine de centimètres. Sur la margelle du muret où s’enracine la grille, là, immobile, assis en mandarin, un gros chat tigré, mordoré, la fourrure très touffue et longue, les joues ornées de favoris aussi larges que les moustaches ; rayonnant gardien des esprits cachés dans ce lieu. Il regardait Arnaud fixement, avec dans les yeux une fièvre que susciterait le recel d’un secret terrible, un secret qui ne pourrait être entendu par l’homme… « Cet animal sait quelque chose… » Peut-être pouvait-il se promener à travers les impalpables miroirs aveugles du temps, fantôme traversant indifféremment les murs, les corps et les idées, lui qui de fait vivait clairement en dehors du temps humain. Ne connaissait-il pas, lui, la vraie réalité ? Arnaud tendit la main pour le caresser… Ce qui provoqua une réaction manifestant surprise outrée et incompréhension : l’animal se leva, se faufila entre les deux barreaux, retomba de l’autre côté et disparut dans le jardin obscur.

Arnaud marchait lentement, regardant droit devant, vers la fin incertaine de l’avenue rectiligne, pour savourer le plus possible, dans une progression que mesuraient les arbres dressés à intervalles réguliers le long des trottoirs, l’éloignement inéluctable qui noyait toujours plus profondément les bruits de la circulation, les bruits bientôt éteints d’une ville disparaissant dans l’ombre. Quand il se retourna, de là où il était, on n’apercevait plus rien des boulevards – à chaque extrémité de la voie où il se trouvait, un horizon informe, gris, serein – et ce qu’on entendait encore n’était plus que la vague rumeur où baigne tout le continent urbain de Paris quand on en a franchi les fleuves d’oubli et de brumes… une rumeur aussi indéfinie qu’une calme respiration marine, une réverbération lointaine qui borde le silence ainsi que la rougeur du couchant dessine une frise soulignant l’immensité de la nuit.

C’est à cet endroit que l’on fait face à ce qu’Arnaud nommait « la maison double » et qui ne laissait pas de le fasciner. Une maison en effet d’un type apparemment mitoyen, qui reproduit deux fois la même architecture, mais dont, cependant, l’axe de symétrie ne correspond pas à un mur, flanqué, de chaque côté, d’une porte, mais qui tombe, dans l’abstrait, au milieu d’une porte-fenêtre ouvrant sur un balcon, au-dessus d’un porche donnant sur des arrières cours sombres et encombrées. De chaque côté, deux corps de bâtiment tout à fait symétriques, davantage avancés sur le trottoir, avec, chacun, une haute fenêtre au rez-de-chaussée, et juste au–dessus une autre, plus petite, munie de volets, accompagnée d’une plus petite encore, sans volets. Au sommet, les deux blocs semblables présentent à la rue des pignons triangulaires. L’ensemble forme ainsi un U dont la concavité cache certainement la porte d’entrée sous le porche, puisqu’on n’en voit aucune au premier abord. Tous les murs étaient en briques, de teinte ocre jaune, hormis le dernier étage, mansardé, avec des colombages.

Sur les vitres noires s’incrustaient, comme des éclats de vitrail, quelques reflets violets du ciel assombri, figés comme dans une eau gelée ; et entre ces petites flaques, ces fines veinures, ces facettes colorées, on n’apercevait rien d’une quelconque présence, à l’intérieur ; c’était plutôt une sorte de profondeur d’œil noir. On eût dit que la maison n’avait pas été construite pour être habitée, mais pour servir de corridor secret entre les forces des abîmes souterrains et les éthers aériens, diffusant doucement dans l’atmosphère des émanations d’une matérialité étrange et dont il vaut mieux ne pas s’approcher.

Arnaud reprit le cours de son périple. Il traversa vers l’intrigante demeure, la dépassa et grimpa, à sa droite, sur un talus constitué de remblais de masses brisées, de briques, plaques de ciment et autres morceaux de ruines venues d’on ne sait où – petits reliefs d’une cité effondrée.

Au sommet, on découvre, éloigné d’environ deux cents mètres, sur une vaste étendue de pelouse dégarnie, un dôme décoré de raies verticales bleues et blanches, le chapiteau d’un cirque.

Tout autour étaient disposées toutes sortes de véhicules, de remorques et de caravanes. On ne voyait personne, on n’entendait pas un bruit.

Attelée à une camionnette sur laquelle étaient inscrits « Cirque de Paris », « Une journée au cirque » et un numéro de téléphone, une longue plateforme avec un seul essieu, au centre, supportait une colossale et bizarre sculpture très colorée : un grand visage rouge, monstrueux et beau, dont les deux parties démontées devaient certainement se compléter avec d’autres éléments. Le contour de l’ensemble de cette sculpture formait, vu de face, un demi-cercle : de chaque côté, à la base, les renflements des bajoues, avec des sortes de rouflaquettes couvertes d’écailles, crénelées de nageoires épineuses, puis, plus haut, des yeux énormes, verts, exorbités, rendus terribles par des sourcils très saillants, couronnés de pointes dressées en l’air et, enfin, au centre, au sommet, un pli sévère sur un front très court. Dans le creux, le vide de ce faciès ainsi découpé en arche, une autre pièce détachée se trouvait encastrée : les larges narines, posées à plat. Il s’agissait sans aucun doute d’une tête de dragon chinois. Il était bien difficile de concevoir à quoi pouvait servir ici ce masque géant.

Un peu plus loin, une autre remorque, reposant à terre de son côté le plus lourd, où se situait la charnière avec un gros câble électrique enroulé. Sur ses deux bords dans le sens de la largeur étaient dressés deux portants triangulaires par les sommets desquels on avait fait tenir en l’air une longue pancarte rouge avec « Attention, danger d’explosion ! » écrit en lettres jaunes. Dessous, installées sur le plancher, deux sphères d’aspect métallique, comparables à deux capsules spatiales, genre « spoutnik », mais dont la vocation était plutôt de faire penser à deux énormes bombes. On pouvait lire sur chacune d’elles, en grosses capitales rouges : « Rires sous pression ». Dans le prolongement de cette installation, une roulotte en bois d’un style absolument « typique » : peinture grossière vert sapin, frises sculptées, petites fenêtres avec rideaux bonne-femme à carreaux et petites jardinières de pensées multicolores. Alors qu’il remarqua la présence de deux chats allongés sur le toit, Arnaud buta sur quelque chose et faillit tomber. C’était un entassement d’hélices de toutes tailles, de toutes sortes, de bateaux et d’avions… Leur amas incongru retenait une rangée de chevaux de bois échappés d’un carrousel. Ils étaient posés, debout, les uns contre les autres, leurs robes tout écaillées, l’œil plutôt hagard, leurs babines retroussées découvrant leurs dents, leurs larges naseaux aux ailes tirées vers l’arrière, leur cou relevé. Ils donnaient l’impression dérangeante d’une charge fantasmagorique, pétrifiée, surgie de quelque ancien rêve mythologique.

Arnaud allongea le pas pour quitter cette curieuse vision. Il atteignit bientôt le bout de ce champ de trésors hétéroclites et inquiétants – butins et souvenirs de tout genre capturés là par d’invraisemblables pirates urbains, chercheurs de songes, tamiseurs d’invisible, alchimistes sourciers d’hallucinations.

Il sortit par un passage étroit, entre un wagon de marchandise rouillé et un vieux tracteur désossé, dans une lourde odeur de musc animal… Il aperçut, entre les voiles d’une enfilade de tentes, là-bas, derrière, une tête de chameau.

Redescendant par la pente d’un autre talus, il se retrouva à un endroit auquel il parvenait d’habitude en contournant cette île qu’il venait de traverser. C’est une grande étendue composée de surfaces rectangulaires de tailles différentes et de matériaux divers : dallage de béton, portions goudronnées, espaces recouverts de gravillons, empreintes d’un agencement de bâtiments et de voies, aujourd’hui disparus. Mais il est impossible de reconstituer un espace cohérent, comme si des espaces, de manière surnaturelle, s’étaient détachés d’ailleurs, avaient dérivé et avaient échoué là, tels des plaques de glace, des morceaux de banquise accumulés et soudés les uns aux autres. Que pouvait-il bien y avoir eu en ces lieux ? Les quelques plantes curieuses et ingrates qui poussaient semblaient témoigner d’une forme de vie spécifique, voire extra-terrestre.

Là-bas, au bout, s’élevant d’un pan de mur aux deux côtés écroulés, un groupe de peupliers sombres balançaient lentement leurs cimes avec la mollesse des algues sous la mer de plomb du ciel. Non loin, un petit immeuble de trois étages. Les deux façades ouvertes de fenêtres étaient en briques et les deux côtés aveugles enduits d’un crépi grisâtre, avec des coulées noires descendant des chéneaux en fer. Aucun des volets en accordéons, plutôt délabrés, n’était entièrement replié. Des rideaux propres attestaient toutefois la présence d’habitants. Au pied du bâtiment, à quelques pas, une pompe à essence hors d’usage, placée sur un refuge. Sa place fait reconnaître la fonction de la longue bande d’asphalte : une route rejoignant un portail noir, condamné par des plots en ciment et des fils barbelés, et, à l’opposé, une rangée de garages en tôle ondulée, aérés par des lucarnes entrouvertes aux cadres rouillés. Il s’agissait donc ici d’un dépôt de véhicules, d’une petite entreprise de transports qui connut sans aucun doute une époque d’intense activité et de prospérité. À droite des hangars, un peu en retrait, les ruines de ce qui était vraisemblablement la maison du patron. Le soubassement, intact, sort d’environ un mètre du sol, encombré de gravats épars et de quelques courts pans de mur encore debout, avec des soupiraux étroits : il ressemble à un blockhaus.

Même si partout régnaient le vide et l’abandon, il ne venait à Arnaud aucune impression amère et déprimante. Personne, à part quelques rares vagabonds, ne semblait pouvoir connaître cette région écartée de tout et y faire intrusion. On échappait ici au monde de l’homme – bien que l’endroit lui eût un jour appartenu…

Un souffle d’air léger et enveloppant se leva, pour faciliter l’entrée du marcheur errant dans ces lieux où Arnaud éprouvait à chaque fois le sentiment pur et sans nom que l’on éprouverait certainement en marchant sur le relief d’une planète inconnue… Une vaste lande d’herbes rases, parsemée de taillis hirsutes perlés de petites boules ressemblant à des oursins, de noires broussailles aux arborescences d’une étonnante régularité géométrique, de bouquets de tiges sèches sans feuilles ni fleurs, et de détritus souvent inidentifiables.

Là, il trouvait enfin l’absolu bonheur d’être tout à fait perdu, libéré de tout : tout à fait réel.

Il s’arrêta sur une route désaffectée, allant, d’un côté, vers un très lointain groupe de tours qu’elle n’atteignait sûrement pas en vérité, et, de l’autre côté, jusqu’à un chemin perpendiculaire longeant la clôture d’une grande usine. Sur cette voie goudronnée, trouée de touffes d’herbes, il restait quelques réverbères qui, peut-être, s’allumaient encore chaque nuit.

Arnaud marcha vers l’usine. Un immense bâtiment peint de larges bandes grises alternant deux tons, où l’on ne voyait aucune ouverture, ni porte ni fenêtre. À peu près au milieu s’élevait une cheminée dont le diamètre diminuait toujours plus jusqu’au sommet et d’où une fumée blanche s’exhalait continûment. Elle était posée sur une haute base beaucoup plus large, un bloc entièrement constitué de tuyauteries entrelacées dans tous les sens et boursouflées par endroits de nodules sphériques sertis de gros rivets. Au sommet du mur d’enceinte, lui-même éloigné d’environ cent mètres des immenses locaux, sont tendus des fils barbelés tenus par des tiges en équerre penchées vers l’extérieur. Aucun des bruits auxquels on peut s’attendre ne parvient de cette usine – juste un ronflement grave, un vrombissement. Arnaud tourna à gauche et longea la muraille. Il aperçut sur le bord du chemin, dans les herbes, le corps tigré tout raide d’un chat mort sur lequel il jeta juste un regard furtif. À sa gauche se succédaient des lopins de terre caillouteuse où l’on distinguait des sillons réguliers : des jardins potagers, entourés de barrières en bois tenant à peine et de sentiers creusés par des passages fréquents de piétons et de deux-roues. On imagine bien quelque grand-père portant un bleu, assis sur un solex, avec un cageot sur le porte-bagages, venant passer ses heures les plus matinales à cultiver ce sol ingrat autour du cabanon crasseux rempli d’outils rouillés et de bricoles inutiles.

Ces champs rectangulaires s’arrêtent aux piliers qui soutiennent le pont ferroviaire en béton. Ces très hautes colonnes massives sont à leur pied tout entourées d’arbustes et de ronces. C’est une ligne du RER qui passe là-haut, peut-être à une quarantaine de mètres au-dessus du sol, voire davantage, suivant une courbe du côté de la ville, dont on n’aperçoit ni n’entend plus rien, et une ligne droite à l’opposé, enjambant le cours de la Seine.  Au-delà de cette construction et des cultures indigentes qu’elle surplombe, c’est un horizon d’arbres et de ciel, avec quelques pylônes de lignes à haute tension, leurs câbles rendus invisibles par la distance, et qui ont des allures d’échelles ou de rampes de lancement abandonnées.

Arnaud continua et atteignit le bord du fleuve, sur le chemin de halage.

À son regard figé et intrigué, on aurait pu croire qu’il voyait de l’eau pour la première fois. La vaste surface plane de ce liquide lui était d’une matérialité équivoque, indéfinissable, qui le fascinait. L’image renversée et démesurée des arbres sur l’autre berge avait plutôt l’épaisseur palpable de véritables algues. Le phénomène de réflexion, de projection, n’y était pas du tout évident. Une péniche, à la ligne de flottaison très haute, passa rapidement devant lui. Les vagues provoquées à sa suite, où alternaient et permutaient sans cesse sillons noirs et sillons argentés ne firent pas se dissiper l’inhabituelle impression. Celle-ci n’était pas due à l’effet de miroir. Le mouvement onctueux des ondes, tous ces gonflements et ces creusements successifs lui révélaient les propriétés d’une matière inconnue.

Ce furent, à ses pieds, les clapotis contre la levée en ciment qui le ramenèrent soudain au monde familier.

Sur l’autre rive avaient été bâties de grandes maisons cossues, sans doute au début du XXe siècle, d’après le style. Elles déployaient sur leurs façades des vérandas en demi-cercle. Elles étaient à présent délabrées, certainement inhabitées. L’une d’elles seulement n’avait pas ses portes et ses fenêtres condamnées. Mais les murs étaient tout noircis comme par de la suie. Des contreforts constitués de grosses poutres de bois disposées en équerre étaient collés contre le côté gauche. Une cabane peinte en bleu turquoise et en vert amande semblait servir de dépendance… une vieille voiture garée devant les fenêtres grandes ouvertes…

Arnaud suivit le sens du courant, en direction du viaduc. Au bout de quelques pas, il s’arrêta. On apercevait, plus loin, une masse sur le sol, en travers. On ne pouvait pas en douter : c’était un homme allongé par terre, inerte. S’agissait-il d’un cadavre ? Ne valait-il pas mieux rebrousser tout de suite chemin et s’en aller ?

Il n’en fit rien et décida de continuer vers cet inconnu dont, après tout, la position et l’immobilité n’inquiétaient pas plus que s’il eût été dressé sur ses jambes… Mais, peut-être s’agissait-il d’une ruse… Arrivé à quelques enjambées, il regarda tout autour de lui et tendit l’oreille. L’endroit semblait aussi désert que d’habitude.

Il attendit encore un moment puis il s’approcha et se pencha un peu au-dessus de l’homme afin de voir son visage et se rendre compte s’il dormait, s’il était blessé, ou même mort.

Mais il lui fut inutile de se donner cette peine ; l’individu se tourna vers lui, les yeux toujours fermés, ses lèvres vibrant soudain comme celles d’un cheval qui s’ébroue et faisant entendre un ronflement prolongé. Arnaud avait tressailli et avait reculé d’un grand pas. Cependant, sans pouvoir l’expliquer, le visage qu’il découvrait ne lui inspirait aucune méfiance : des cheveux assez longs, noirs, ondulant légèrement, presque féminins, un front large et haut soutenu pas des arcades sourcilières arrondies, et un nez droit, étroit, des narines finement ciselées, des joues aux pommettes saillantes, un menton qui aurait dû être logiquement plus allongé mais qui était court et remontait, avec un pli de poupon, vers les lèvres charnues d’une bouche qui, dans sa position la plus abandonnée et inerte, celle du sommeil, semblait esquisser naturellement un léger sourire. De quelques mèches embrouillées retombant sur le visage s’écoula une goutte transparente qui glissa sur la joue et disparut dans le col. En observant plus attentivement, on s’apercevait que ce dormeur allongé sur une surface si inconfortable était entièrement trempé. Ses vêtements, une longue veste et un large pantalon de grosse toile kaki, étaient imbibés. Le cuir des chaussures, râpé et apparemment souple, était, sur le dessus des pieds, tout gondolé : il avait, avec tout le reste, pris un bain prolongé.

Lorsque le regard intrigué d’Arnaud parcourut le corps de l’individu dans le sens inverse et arriva de nouveau sur le visage, il rencontra deux yeux grand ouverts qui le fixaient… Des yeux noirs où l’on ne distinguait pas les pupilles et où, sur chacun, se dessinait un minuscule reflet, un tout petit point réfléchissant la lumière du jour.

-         Ça va ? L’inconnu ne répondit pas. Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

-         Je suis tombé à l’eau… pas ici, plus loin… J’ai nagé, j’ai suivi le courant, en me rapprochant du bord. J’ai réussi à grimper.

Il prit appui sur ses coudes puis ses mains afin de se redresser et il s’assit.

-         J’ai dû perdre connaissance… Ça m’a fatigué… Je suis encore tout mouillé… Je n’ai pas dû dormir très longtemps.

-         Vous devez avoir froid.

Arnaud enleva sa veste et la lui tendit.

- Pas la peine, merci, ça ira… Je t’assure. Je crois même qu’il vaut mieux que je reste comme ça, pour que ça sèche plus vite. Il fait plutôt bon, non ?

Tant bien que mal, il se leva tout à fait et, une fois debout, il pinça à plusieurs endroits le tissu de son pantalon et de sa veste pour en écarter la surface de celle de sa peau et faire ainsi circuler l’air. Il adressa à Arnaud des regards et des rictus de connivence amusée et d’autodérision qui dénotaient une finesse d’esprit plutôt inattendue chez un vagabond usé par les épreuves sordides de l’errance.

Il fit quelques pas et alla s’asseoir sur un des blocs de pierres jaunâtres dont les entassements, les éboulis sciemment alignés, s’étendent entre le chemin et les petits lopins de terre cultivée, jusqu’aux piliers du pont ferroviaire qui enjambe la Seine.

-         Tu as cru que j’étais un macchabée ? Un homme ordinaire aurait fait demi-tour.

-      Je suis quelqu’un d’ordinaire.

-         Et qu’est-ce que « monsieur l’ordinaire » fait dans un coin pareil ?

Un instant, il pensa dire qu’il se promenait, tout simplement, mais il se rendit compte à quel point cette explication aurait sonné faux et amènerait des questions auxquelles il se sentait bien incapable de répondre, même évasivement. Son interlocuteur n’insista pas et commença à vider ses poches dans  un large creux de la roche sur laquelle il était assis : un couteau épais en corne grise, encrassé aux endroits où les diverses lames s’encastraient – il l’ouvrit, le déploya entièrement afin qu’il ne rouille pas, puis un portefeuille en cuir beige qu’il déplia, mais sans rien en sortir, une pipe « brûle-gueule » dont le creuset acajou était ébréché, une petite boîte d’allumettes un peu écrasée qu’il jeta au loin, un sachet de tabac déjà entamé, de l’Alsbo. Il le déroula, sortit deux bonnes pincées de fibres brunes tout emmêlées, qu’il regroupa en un petit tas sur sa jambe droite, afin qu’elles s’aèrent un peu. Il regarda Arnaud qui s’était approché. « Tu as du feu, n’est-ce pas ? ». Il en avait en effet et sortit de sa poche un zippo en inox tout lisse, qu’il lui tendit. L’inconnu le prit, mais ne s’en servit pas aussitôt. Il le manipula longuement, le retournant sans cesse en le faisant glisser entre les doigts et la paume. Arnaud connaissait bien cette sensation quand il prenait lui-même plaisir à répéter ce geste. Spontanément, il recroquevilla les doigts. Il vint s’appuyer contre le bloc de pierre où était installé son énigmatique compagnon.

Pendant que celui-ci, après avoir posé avec précaution le briquet sur son autre jambe, compressait du pouce le tabac dans le culot de sa pipe, Arnaud ne put s’empêcher de prendre le couteau de corne qu’il regardait avec une inexplicable convoitise presque enfantine, et il entreprit d’en essuyer soigneusement tous les instruments qu’il recélait : trois lames de tailles différentes, un poinçon, un tire-bouchon, des petits ciseaux, un tournevis. Il en lustra le métal en frottant leurs surfaces avec le tissu de sa veste puis il rentra chaque attribut dans le corps oblong.

Une fumée onctueuse et épicée, mêlant le miel, la vanille et un peu de prune, commençait à les entourer. Ils restèrent ainsi, silencieux et songeurs, pendant un long moment.

« Il y a des choses qu’on ne peut pas ressentir autrement qu’en étant seul… On n’y peut rien… C’est pas contre les autres, mais… » Arnaud acquiesça. Il contenait l’émotion extrêmement violente que venait de provoquer en lui cette remarque d’une précision étonnante. Il entendait enfin, de la part de ce vagabond anonyme, des mots familiers qui lui allèrent droit au cœur et réveillaient l’ouïe endormie d’une âme en l’existence de laquelle il était arrivé à ne plus croire. Des mots qu’il pensait perdus dans la faillite de ses illusions. Des mots appartenant à une langue qu’on l’avait sommé d’oublier, au milieu de ce monde où tous les êtres, même les plus proches, parlaient une langue barbare et hostile qui lui inspirait inquiétude et dégoût, une langue servant à masquer dans une fausse lumière, les plus pervers avilissements, le meurtre lent et dissimulé des esprits vivants et passionnés.

« Tu dois sûrement te demander d’où je viens, et pourquoi je ne suis pas pressé de rentrer chez moi… Je ne suis qu’une espèce d’ombre, je ne sais même pas au juste… Je vais te dire :  j’ai mis un certain temps à me rendre compte que je n’existe pas vraiment… Tu ne peux pas imaginer à quel point on souffre quand on n’existe pas réellement. Pourtant, cette vie, je ne peux pas la quitter… Il faudra que j’y pense… Il faudra bien en arriver là… Après tout ce qui m’a été retiré, il faudrait que je puisse vivre vraiment « absent », disparu. Le nom qu’on doit donner à cet endroit, ici, quelle importance ça peut avoir ? Mon chemin, je ne le trace pas, je ne calcule pas, il n’est pas sur une carte… Arriver à être ici, nulle part… au bout du monde… toujours au bout du monde. J’appartiens au monde, mais pas à celui auquel on donne des noms… Tu vois, là, cette immense lumière… orange, violet… » Il montra à l’horizon les cimes des rangées d’arbres se détachant comme des crêtes de rochers noirs sur le fond du ciel crépusculaire. « C’est profond. On est en haut d’une falaise… Et en même temps, continua-t-il avec le geste un peu théâtral de la main fermée apposée au milieu de sa poitrine, c’est là-dedans, et ça fait presque mal… Un talus qu’on longe, sur un chemin, avec le cœur qui avance dans la nuit toute proche, pirogue silencieuse dans l’eau… Et tu sens l’air… Hein ? C’est ça ? »

Il resta silencieux un moment…

« Mais il va falloir que tu rentres… La nuit va tomber et tu bosses demain… »

Arnaud n’osa poser aucune question à cet insolite personnage qui parlait avec la poésie à la fois obscure et précise dont sont capables les fous. Il prit rapidement le chemin du retour.

Il marchait vite, entouré d’ombre, de coups de vent et de lumières fugitives de phares, de vitrines et de réverbères. Il longeait les murs, regardant par terre, lançant parfois des regards furtifs parmi les visages flous des passants, pressant le pas, fuyant devant une marée qui menaçait de le submerger. Il se reprochait et en même temps ne pouvait pas réfréner cette peur qui le poussait à rentrer chez lui avec autant d’empressement, le cœur mêlé de haine et de honte, pour se réfugier dans l’asile douillet qui allait se refermer sur lui.

 

II

 

Il était tard, près de huit heures.

Il rangea son par-dessus avec soin, avec une veulerie qui l’écœurait. L’attitude détachée et lasse convenait au retour innocent d’une longue promenade sans but, à la fois sereine et un peu ennuyeuse. Il était innocent, d’ailleurs. Qu’aurait-il eu à se reprocher ?

Il se doutait bien pourtant qu’elle compterait fermement user du juste droit de se plaindre d’une telle absence, prolongée au mépris de la plus élémentaire considération, d’une absence « égoïste ». Elle dirait encore une fois qu’il manquait d’attention à son égard et prenait un malin plaisir à profiter de la moindre occasion de lui faire sentir qu’elle ne comptait pas pour lui… Il entra dans le salon, le traversa pour aller directement rejoindre le fauteuil situé à l’opposé de la porte. En passant, il jeta subrepticement un regard sur elle, assise à la table, en train de découper méticuleusement en petits morceaux une hideuse escalope de veau toute grise, beaucoup trop cuite et sans aucun autre accompagnement que des coquillettes nature.

Elle ne lui adressa aucune parole, elle ne quittait pas des yeux la surface de sa sinistre assiette. Arrivé devant le fauteuil, finalement, il resta debout, devant la fenêtre, dont il dégagea légèrement le rideau pour regarder dehors. C’est alors qu’elle se retourna, sûre de ne pas être vue. Elle songea un moment à ce qu’elle pourrait dire. Mais elle se trouvait empêchée par l’inquiétude de ne pas trouver une parole qui devrait assurément viser juste et être efficace. Les données du problème étaient encore insuffisamment déterminées pour agir de suite, en particulier la disposition d’Arnaud à recevoir une critique. Le conflit pouvait réserver quelque mauvaise surprise contre laquelle elle serait vite désarmée. Elle jugea alors que le silence jouerait à son avantage, connaissant les limites de la patience d’Arnaud et, en même temps, sa tendance, dans ces cas-là, à l’inhibition, sa propension à se punir lui-même de ce qu’il juge intolérable de la part des autres.

Elle se leva et prit son assiette, partit dans la cuisine et en jeta le contenu dans la poubelle. Puis elle la posa dans l’évier ; s’appuya des deux mains sur le rebord de celui-ci. Elle demeura immobile, mordant le bout d’une de ses longues mèches blondes venue toucher ses lèvres. Le goût du shampoing piquait légèrement sa langue.

Arnaud commençait à avoir un peu mal au cœur. Il vint aussi dans la cuisine, pour prendre un morceau de pain. Ils se croisèrent à quelques centimètres, chacun d’eux ne manifestant pas plus d’égard envers l’autre qu’il n’en aurait eu pour un simple inconnu.

Isabelle passa dans la chambre, s’empara d’un des livres empilés sur le petit bureau coincé entre la fenêtre et le lit, puis revint dans le salon. Elle s’installa, jambes repliées, sur le divan.

Le vestibule de l’appartement est un espace qui distribue les accès aux quatre pièces, de droite à gauche : la salle de bain, en face, la chambre et le salon, puis tout à fait à l’opposé de la salle de bain, la cuisine. Placé au milieu de cet endroit, il est possible d’observer presque en même temps ce qui se passe dans les différentes pièces, un peu comme dans ces maisons miniatures dont on peut retirer la façade.

Isabelle ouvrit le livre, tirant sur le fin cordon en tissu du signet. Et juste à côté, caché simplement par la paroi d’une cloison, Arnaud terminait de mâcher avec persévérance le quignon de pain qu’il avait trouvé pour enrayer la légère nausée qui aigrissait son estomac. Quand il eut tout avalé, il n’eut alors d’autre choix que de passer lui aussi dans le salon. Il ne pouvait rester encore plus longtemps dans la cuisine sans que cela ne parût ridicule.

Tourmenté et désorienté par les effets d’une agitation d’impressions trop confuses, il ne savait plus au juste si ce malaise lui était propre ou s’il venait plutôt d’Isabelle, s’il avait été en lui avant même de rentrer ici ou s’il s’était installé par la suite, ou encore si cela tenait à une mauvaise conjoncture – dont sa récente rencontre faisait sûrement partie, ou bien encore au dysfonctionnement chronique de leur couple. Il se vit alors seul et vulnérable, au beau milieu de tous ces remous contraires dont il commençait à craindre d’être submergé, et qui pouvaient sans doute le plonger dans la plus profonde des détresses, sans rien ni personne pour l’aider… Il fut enclin à se confier, à rompre le silence, à dégager de tout ce silence qui les enlisait, les paralysait, les asphyxiait, ce lieu familier, ce « nid d’amour » qui fut le théâtre de tant de bonheurs fiévreux, d’exaltations de haut vol, de révélations sublimes des âmes et des corps…

Il s’attendait à la trouver renfoncée dans un coin du divan, plus recluse que lui, perdu dans un songe morose. Quand il entra et qu’il la vit absorbée par sa lecture, figée dans un sommeil éveillé, partie on ne savait où, absente et donc indifférente, il résolut aussitôt de se réfugier, lui aussi, là où l’on ne pouvait plus l’atteindre : il continua jusqu’au bout de la pièce, près de la fenêtre, pour s’asseoir à son bureau. Il actionna l’interrupteur de la petite lampe-tulipe qui projeta un disque de lumière douce au milieu des papiers couvrant entièrement la surface de travail. Il saisit son stylo, mais n’en retira pas le capuchon. Il le fit tourner plusieurs fois en le tenant entre le pouce et l’index, puis il le reposa.

Il ne parviendrait pas à travailler, c’était évident. Il lui était impossible de se concentrer. Il regardait tous ces mots, toutes ces feuilles constellées, brodées de multiples repères de couleurs – chiffres, lettres, croix, étoiles, flèches parcourant la trame serrée de l’écriture et devant servir à la composition d’un vaste ensemble… Mais tout cela restait muet, rien ne s’éveillait en lui devant cette foule de signes, pas plus que s’il avait eu sous les yeux les empreintes d’une langue étrangère absolument hermétique, dont le code et le sens étaient à jamais perdus, traces illisibles d’une civilisation ensevelie et oubliée… Il ne se sentait pas la ténacité de l’archéologue qui passe des heures et des heures avec son petit pinceau à dégager les minuscules fragments d’un puzzle enfoui qu’il sait d’une taille gigantesque sous ses pieds… L’effort de se frayer un chemin incertain là-dedans le rebutait : ramper dans les galeries étroites, ténébreuses et encore fragiles, pour longer des parois peintes de significations souvent indistinctes ; marcher avec lenteur et précaution sur des échafaudages branlants de phrases encore en construction ; avancer avec angoisse dans les tranchées d’un champ de fouilles labyrinthique où, à chaque angle droit d’une bifurcation, on peut tomber sur un objet énigmatique dont on ne sait que faire, ou sur un crâne, ou une crevasse ; replonger dans toutes ces ramifications mal éclairées, souvent boueuses, où la pensée risque à tout moment de s’enliser, de chercher à suivre les bornes désordonnées et souvent fausses d’un dédale d’itinéraires qui se recoupent, s’enchevêtrent et ne finissent pas…

Il lui était impossible de lire, même seulement quelques lignes. Il restait assis là, comme on se tiendrait debout et immobile face à un mur dont la seule porte, plus effrayante encore que le mur, ne donne nullement l’envie qu’on l’ouvre et qu’on la franchisse, de peur de tomber sur l’horreur contenue derrière, de peur d’être happé par une trappe, par un chaos de créatures monstrueuses. Coincé dans cette impasse entre le bureau et la fenêtre aveuglée par la nuit, où pouvait-il encore fuir ?

Il entendait derrière lui Isabelle tourner les pages de son livre.

Il décelait dans la régularité implacable de ce geste une action clairement hostile, une espèce de harcèlement particulièrement pervers, couvert par les apparences des actions anodines, une torture qu’on voulait lui infliger à distance, comparable au goutte-à-goutte exaspérant d’un robinet savamment saboté pour qu’il fuie, le goutte-à-goutte du fiel infiltrant son cerveau et y creusant une blessure, une faille de plus en plus profonde et douloureuse. Il lui devenait insupportable de la voir aussi tranquille, à la fois extérieure et indifférente au terrible malaise qui l’étreignait et juste assez proche encore de lui pour le mortifier. Et il ne pouvait songer à s’en aller, changer de pièce ou même ressortir dehors, sans que cela ne fît soudain tomber sur lui les pires attaques. Vouloir lutter contre cette situation absurde ne mènerait à rien. Il se résolut à endurer l’atroce désœuvrement et à laisser sa pensée ruminer son impuissance.

Voyant qu’il ne bougeait décidément pas, Isabelle redoublait d’opiniâtreté et s’obligeait coûte que coûte à lire les lignes de son bouquin sans pour autant en comprendre le sens… Il n’était pas question de capituler, ni même de tenter une dispute qui risquait de ne pas lui être avantageuse, ou, pire, de mener à une réconciliation. Mais ce genre de situation extrêmement tendue avait pour effet de générer en elle une sorte d’énervement salace, un agacement, une irritation toujours plus intense qui la poussait souvent à des paroles ignobles et vulgaires et immanquablement à des attitudes érotiques… De manière irraisonnée, cette exaspération la poussait à des envies incoercibles, bestiales et compulsives de sexe. Elle connaissait toutefois ses travers hystériques, d’ailleurs souvent dénoncés par Arnaud (trop naïf pour savoir qu’il faut, certes, connaître les défauts de l’adversaire, mais aussi les lui laisser ignorer…). Et lorsqu’elle se laissait finalement aller à ses assouvissements, elle savait le faire en préparant déjà le revers qui changerait instantanément son maître en coupable bourreau et l’achèverait moralement, même si physiquement, c’était elle qui était visiblement achevée et gisait là, défaite, les jambes écartées, comme une prostituée fatiguée. Les excès mêmes de ses ébats, contraires à ses paroles de rancœurs et de reproches, lui permettaient à la fin de faire payer moralement ce qu’elle donnait physiquement. Mais ce soir-là, elle n’était pas seulement en colère ; elle était intriguée, inquiète, trop fragile. Elle ne lui donnerait rien, même pas une illusion.

Quant à Arnaud, incapable du courage de s’exposer à des représailles, il en restait à la victoire dérisoire de passer les caps des minutes et des quarts d’heure dans le plus complet silence. Il attendait en fait que la fatigue fasse sa besogne, que son corps vienne, lentement mais sûrement, au secours de son âme assaillie de toutes parts, avec cette patience du malade qui attend que l’épuisement finisse par l’emporter sur la douleur et injecte dans ses veines son miséricordieux sédatif.

C’est ainsi qu’il se surprit un moment à somnoler sur sa chaise, rouvrant soudain les yeux et constatant que le divan était vide.

L’avait-elle vu en train de dormir, la tête penchant de plus en plus ? Il ne lui restait plus assez de forces pour les conjectures et les aigreurs paranoïaques, et il trouva dans cette nouvelle faiblesse un certain apaisement, un soulagement, une délivrance. Il respira profondément, éteignit sa lampe et se leva enfin. Dans le noir, il se déshabilla et se coucha, sur le côté gauche, comme à son habitude. Il l’entendait respirer. Elle était sans doute déjà plongée dans ses rêves…

Mais une main moite se faufila rapidement entre ses jambes et saisit son membre dont il ne put combattre la réaction immédiate et vigoureuse, très favorisée par le délassement que connaît le corps juste avant le sommeil. Elle se tourna et vint se placer de manière à coincer le phallus entre ses fesses.

Ce fut une étreinte brutale et brève, même pas une étreinte, juste l’acte sexuel réduit à sa plus simple et prosaïque expression de « pénétration », une rencontre de quelques instants, faite dans le silence, sans même le moindre gémissement, juste des respirations accélérées de coureur de fond, une rencontre commise en cachette de leur propre conscience malade…

L’issue de cet épanchement se solda par un immense sentiment de dépit et, une fois dégagés du corps de l’autre, ils restèrent éloignés, figés, avilis, mourant dans la nuit tels deux dépouilles raides, deux statues de bois, deux momies de cendres saisies par une nuée incandescente.

 

Dans la chambre, la faible lumière venant des réverbères de la rue passait par les fentes des volets métalliques et se troublait, diffuse et spectrale, dans la brume verticale des rideaux de nylon translucides. Cette clarté en suspension et circonscrite telle une matière palpable, à laquelle ils tournaient le dos, faisait penser à un de ces creux, entre les rochers, qui recueille un peu de l’eau de la mer et que l’on ne peut pas contempler longuement sans glisser dans un doux état de songe paisible et imprécis.

 

III

 

Il était allongé sur le lit, seul. Mais était-ce vraiment son lit ? Il ouvrit les yeux et scruta autour de lui, dans l’ombre, sans reconnaître la chambre. La pièce où il se trouvait semblait tout à fait blanche et vide de tout meuble. Une haute fenêtre aux vitres opaques se dressait devant lui. Une luminosité sinistre en émanait et se diffusait partout sans pour autant éclairer nettement l’espace. Il tourna la tête vers la droite. Isabelle n’était pas là, et cela lui parut normal, puisqu’il s’éveillait dans un autre endroit, et c’était en même temps terrifiant. Mais lorsque son regard, longeant le bord du lit, arriva au bout, il découvrit la présence d’un homme, assis sur un fauteuil orienté vers lui. C’était un vieillard, maigre, chauve, le visage émacié, et sous sa peau, les os faisaient transparaître les traits anguleux du crâne : il respirait difficilement, en poussant des râles, la cage thoracique se soulevant avec peine, empesée, embarrassée et alourdie de glaires, de tumeurs, de goudron… Il allait chercher l’air très loin et en ramenait peu. Cet homme qu’il ne connaissait absolument pas était en train d’agoniser, juste à côté de lui. Arnaud voulut bouger, mais il était paralysé. Il lui était impossible de remuer la moindre partie de son corps, hormis la tête. C’est alors qu’il comprit que lui-même, pour être ainsi placé près d’un mourant, devait bientôt suivre le même chemin et glisser dans le néant. On attendait que la chose se fasse…

Il sentait son cerveau se brouiller, se liquéfier, se vider, s’écouler par le fond de sa gorge.

Il mobilisa tout ce qu’il pouvait avoir de volonté et de lucidité pour combattre la certitude que toutes les apparences donnaient à cette situation : « Il faut que j’ouvre les yeux, il faut absolument que j’ouvre les yeux avant qu’il soit trop tard… Il faut que je bouge tout de suite… Il le faut… » - Et, comme s’il le faisait pour la seconde fois, il ouvrit en effet les yeux et retrouva sa chambre, son lit, et Isabelle respirant à ses côtés. Mais, curieusement, il ne ressentait nullement ce soulagement profond que procure le réveil lorsqu’il nous fait ainsi sortir d’un cauchemar. Il gardait au fond de lui l’angoisse de son hallucination, il la trouvait mêlée confusément mais de manière persistante à la réalité familière qui l’environnait. Il se leva rapidement et gagna la salle de bain où il prit une douche méticuleuse et prolongée, se lavant le corps et l’âme en même temps de toute la noirceur malsaine qui l’avait envahi dans la nuit recluse de la chambre.

L’habitude qu’il avait prise depuis longtemps de chercher une signification à ses rêves dans le cours des événements de la journée l’empêchait, pour le coup, de se débarrasser d’un cauchemar qu’il aurait préféré oublier. La force de la réalité, si concrète et évidente qu’elle fût, ne lui était d’aucun secours, la force de sa pensée faisant la faiblesse même de son cœur et de ses nerfs.

 

IV

 

Isabelle venait de finir son thé et quitta la table pour aller poser sa tasse dans l’évier. Elle ne prenait pas le temps de la nettoyer car elle était déjà en retard. Arnaud arrêta de manger la biscotte qu’il venait d’entamer.

Il regardait la fenêtre dont les rideaux avaient été ouverts afin de laisser entrer davantage de lumière. En haut, à gauche, on voyait un petit bout de ciel, un lointain fond de nuages, encadré par les façades de briques jaunes des immeubles vieillots qui constituaient le principal type de bâtiments répandu dans tout le quartier de la gare. Quelques gouttes de pluie coulaient par endroits sur les vitres. Une faible clarté blanche et un peu bleutée, malgré le temps couvert, froide et sereine, régnait dans la salle et faisait légèrement luire les surfaces des meubles, accentuant le contraste des plans et des volumes. Les objets paraissaient manifester leur présence avec une force, une netteté, une évidence, extraordinaires.

Lorsqu’il entendit la porte s’ouvrir puis se refermer brutalement, il comprit qu’il était à nouveau seul.

Son café, refroidi à présent, n’exhalait plus aucun arôme, et cette biscotte insipide, qu’il tenait toujours entre ses doigts, il la laissa retomber dans le paquet, avec les autres.

C’était le moment de se préparer. Encore quelques minutes et il manquerait son train, il serait obligé d’attendre le suivant et arriverait en retard. Mais il se sentait incapable de fournir un tel effort, un effort qui lui paraissait relever de la plus insane absurdité, de la plus indigne servilité… En vertu d’un mystérieux, radical et définitif bouleversement qui tout d’un coup invalidait tout ce qu’il avait jusqu’alors pris l’habitude d’exécuter quotidiennement, « aller au travail » appartenait à un passé à jamais révolu. Laissant l’heure tourner sans lui, immobile, il assistait, avec le plus parfait bonheur, à l’accomplissement de l’irrémédiable. Sa place était là, parmi toutes ces choses, toutes ces choses plus sensibles que jamais et dont l’existence lui dévoilait la vie réelle, celle qui était aussi la sienne, dans le monde réel.

Le lever avait été sinistre, chacun dans l’appartement obéissant à l’itinéraire déjà bien tracé de son existence solitaire, sans même voir l’autre, dans un couloir aveugle, chacun suivant, tête baissée, son bourreau, la démarche lourde, la mine cadavérique, les mains dans le dos et les yeux baissés… Et le petit déjeuner les avait mis face à face, comme tous les jours, chacun devant la tête de l’enterrement de l’autre, chacun s’y reconnaissant soi-même – leur amour s’enfonçait et pourrissait dans la fosse commune que le quotidien, l’âge, la vie même, ensevelissaient et décomposaient. Pouvaient-ils se souvenir de ce qui les avait pourtant unis et emportés, au départ, dans une si grande aventure, le cœur et l’âme toutes voiles dehors ? Quand ils respiraient l’air, le ciel semblait s’adresser directement à eux et les avoir choisis pour vivre ce qu’ils vivaient là ; le monde enfin les avait reconnus et leur parlait directement, jusqu’aux moindres choses ; ils voguaient si loin, les yeux dans des horizons à peine croyables, leurs esprits de marins fous partant vers le bout des mers, capables de visions stupéfiantes… Se souvenaient-ils de toutes ces promesses qu’ils étaient tous les deux si sûrs de voir se réaliser ? À présent leur barque lentement rongée par les aigreurs et les turpitudes prenait l’eau et les conduisait dans des marécages nauséabonds et sans horizon qui les poussaient à des actes de plus en plus pitoyables où se mêlaient mesquines rancœurs, atroce instinct de survie et corrosifs regrets.

Atteints d’une espèce de langueur noire et maladive qui détruit la mémoire, ils ne pouvaient plus entrevoir le moindre éclair de ce qui les avait pourtant illuminés autrefois. Il ne revenait plus rien à leur conscience de ce qui avait été leur si « grand amour ». Une frontière insensiblement franchie les avait éloignés l’un de l’autre, d’eux-mêmes, de tout… Il arrive un moment où le mauvais chemin, parcouru trop loin, ne permet plus de retour : on est passé de la chance d’un destin à la fatalité d’une déchéance ; on n’est plus capable de lire d’autre sens du temps qui passe que celui de la dégénérescence qui, sans doute, était déjà programmée depuis l’origine.

Ils se reprochaient alors l’un à l’autre d’en être arrivés là, et se reprochaient à eux-mêmes, sans jamais pouvoir en faire l’aveu, la coupable et orgueilleuse lâcheté de ne pas daigner y remédier ; trouvant bien suffisamment de torts à l’autre pour accepter soi-même de faire le premier pas. Rien de la beauté du passé ne leur était plus accessible. Cela s’était égaré, on ne savait où. Ils ne pouvaient plus qu’avancer chaque jour vers ce qui n’avait justement pas d’avenir.

Une échancrure dans la masse serrée des nuages laissa passer un peu de soleil : la pièce en fut soudain tout éclairée. Ce fut pour Arnaud de ces signes qui emportent et décident notre volonté, par l’effet d’une intime superstition, spontanée et immédiate ; les forces cosmiques complices de nos inquiétudes et de nos aspirations secrètes.

Entre ces murs, leurs cœurs asphyxiés, atrophiés, noyaient leurs sentiments malades dans un sang lourd et usé, empoisonné par les toxines de cette sale vie, les sécrétions infectieuses, le chancre de leur échec. Et cette apparition de la lumière, c’était une fenêtre qu’on ouvre soudain dans une pièce restée trop longtemps close ; elle évacua ses pénibles et aigres réflexions, comme un courant d’air les miasmes d’un recoin insalubre.

Un appel d’air, un appel de l’horizon venu à nouveau le chercher, venu ici à ses pieds lui demander de le suivre, là-bas, un appel de cet horizon à la cime des arbres qui longent le fleuve, ce lointain si proche qu’il aborde au bout de ses marches solitaires, ces marches qui semblent pouvoir ne jamais finir, ces errances qui semblent le guider si précisément vers nulle part…

Il se leva sans plus attendre : l’heure était à présent largement dépassée. Il décrocha le téléphone et prétexta une angine aiguë. Il sortit aussitôt après. Dehors, il ne pleuvait plus.

Il croisa son beau-frère, Bastien, et fut très surpris de le voir là, qui entrait dans le bar-PMU « Le Bon Coin ». Il tenait un épais carnet à spirales à la main. Quelques mots furent rapidement échangés, comme si Arnaud eût été trop pressé pour s’expliquer.

Isabelle va bien ?

Oui, bien sûr. Évidemment.

Tu lui diras qu’Agnès se plaint de ne pas avoir de nouvelles de sa grande sœur.

Oui. Désolé, mais je suis pressé.

Si j’en crois ma montre, tu n’es pas en avance, en effet.

Voilà.

Après avoir rigoureusement suivi le même itinéraire, il arriva enfin sur le chemin de halage, tout au bout des terrains vagues. Il s’assit sur la pierre où, la veille, l’inconnu avait posé les divers objets extraits de ses poches.

Devant lui, sous le ciel blanc, l’énorme épaisseur d’eau du fleuve où s’élançaient, s’étiraient puis s’étiolaient de larges méandres gris et luisants, dans une fuite toujours recommencée. Le fleuve, à la fois inchangé, immobile, toujours là, et toujours bouleversé, renouvelé, entièrement différent, se remplaçant perpétuellement par un autre lui-même, accompagnait, comme un continuo de basses, le rythme du chant muet qu’Arnaud, dans sa contemplation, écoutait là, dans un espace indistinct entre l’air et l’âme. Et où pouvait-il bien être au juste ? Plus que jamais, il se retrouvait lui-même, il se trouvait ici bien à sa place, et pourtant il se sentait en dehors de lui-même, en dehors de tout lieu précis à un moment donné.

Il était libre.

Son regard s’était attardé, depuis un moment, sur une barque en contrebas. La corde d’amarrage se tendait au maximum. L’esquif emporté par le courant s’éloignait et se rapprochait du bord à intervalles réguliers.

Il aurait voulu rester là indéfiniment… Mais il avait très peu déjeuné et sous les effets de la faim, il avait l’impression que son estomac remuait comme un poulpe dans la vase, faisant remonter dans sa bouche des relents amers de bile.

Et puis, il fallait se faire une raison : il ne reverrait pas son étrange compagnon de la veille.

Sur le chemin du retour, juste avant d’avoir à traverser le boulevard, il décida de continuer de ce côté, de s’aventurer dans les longues rues peu fréquentées, bordées de petits pavillons épars et délabrés, survivance d’un quartier résidentiel des années quarante qui n’est jamais parvenu à exister vraiment.

 

V

 

Au loin, dans une de ces rues qui n’en finissent pas, Arnaud aperçut la noire silhouette immobile d’un homme arrêté devant un bar dont on pouvait voir l’enseigne et l’auvent de toile rouge, sale et déchiré. En approchant, il reconnut son ami. Il s’attendait à quelque phrase intrigante du genre « Je t’attendais » ou « Tu es en retard », et qui l’aurait déçu, trahissant en fait une habileté malhonnête, dissuadant de toute tentation de complicité. Il n’y eut rien de cela.

Attablés contre la baie vitrée, les deux hommes passèrent là tout l’après-midi, échangeant de rares paroles où ils évoquèrent les impressions, les découvertes et les paysages de leurs promenades solitaires.

À cette heure de la journée, en pleine semaine, ce n’était pas étonnant, ils étaient les seuls clients du café. La salle, pourtant vaste, ne comptait que six tables, toutes collées contre les murs, de formes, de couleurs et de matières dépareillées : deux en formica rouge, carrées, une seule en marbre blanc et noir, cerclée de zinc, une autre en bois, rectangulaire, au vernis écaillé et deux enfin en plastique vert, ressemblant plutôt à du mobilier de jardin bon marché. On observait le même choix hétéroclite, justifié certainement par le peu de moyens du propriétaire, pour les chaises, les tasses et les cendriers. Un grand espace vide tenait éloignés du long comptoir (grenat, avec une épaisse tablette bleu ciel), les éventuels consommateurs assis. Le patron, après avoir servi les deux express, avait disparu derrière le bruyant rideau de perles d’un passage situé dans le coin le plus au fond de la pièce. Le papier peint jaunâtre, déteint et gris vers le plafond, la lumière crue des néons, le carrelage terne, beige et marron, l’absence de toute décoration, hormis une plante grasse malingre placée à côté de la porte, ne donnaient pas à ce lieu une allure tout à fait sinistre, mais créaient singulièrement une atmosphère à la fois triste et agréable, convenant idéalement aux êtres mélancoliques. Une impression certainement due à la disposition dans laquelle était Arnaud.

Il se retrouva bientôt seul, car son compagnon – son « compagnon de solitude », se leva soudain et le quitta sans aucune explication, sans aucun mot, sans lui fixer aucun rendez-vous. La silhouette s’évanouit derrière les reflets de la vitre, dans la pénombre humide du crépuscule, pour s’effacer et lui laisser sa place. Il se sentait bien. Il serait resté là toute la nuit si un brusque accès de conscience ne l’avait pas rappelé à l’univers commun de la vie ordinaire : il fallait rentrer.

 

VI

 

Assise dans le lit, un magazine ouvert entre les mains, posé devant elle sur la couverture, elle lui adressa un salut qui fut bref mais tout à fait coutumier, presque tendre, sans aucun signe de mécontentement. Elle ne lui posa aucune question, n’exprima ni étonnement, ni inquiétude, ni reproche. Plus intrigué et contrarié que si elle eût fait une scène, logiquement prévisible, et d’ailleurs justifiable, il fournit de lui-même des raisons dûment circonstanciées de son absence et de son arrivée si tardive : une rencontre inopinée, à la sortie du travail, prolongée au café Rostand, avec des amis. Il prit soin de choisir ces derniers parmi ceux qu’elle n’avait encore jamais vus et n’aurait sans doute jamais l’occasion de connaître, en tous les cas pas dans un avenir suffisamment proche pour que cette anecdote fût encore dans sa mémoire.

 

Mais le lendemain soir, après une journée entière passée à chercher en vain son ami, Arnaud revint encore plus tard, à la nuit tombée, visiblement exténué, le teint très pâle, les yeux caves, les traits marqués. Elle crut reconnaître là l’affreux visage que creusent les plaisirs excessifs des défoulements sexuels…

Alors, tour à tour contenant sa colère et luttant contre sa détresse qui lui donnait plutôt envie de pleurer, elle mobilisa toutes ses forces et se décida à livrer bataille, s’empêchant toute défaillance et tout scrupule par une froide détermination de duelliste qui ne peut échapper à l’obligation du combat. Elle comptait bien le mener à bout, le faire choir au fond des obscures ignominies qu’il cachait, quitte à s’y abîmer elle-même. Il fallait anéantir en lui tout espoir de repli dans le silence, une de ses tactiques les plus courantes, par des questions et des reproches sourds à toutes ses explications, des propos contradictoires et des attaques traitres, tout cela qui ne manquerait pas de l’exaspérer. Il fallait à présent qu’il souffre, il fallait que son cerveau brûle d’une fièvre lui rendant le repos impossible.

Et cette nuit-là, puisque le pressentiment de l’irrémédiable rupture était si fort, elle se jeta donc corps et âme dans la mêlée, s’accrochant à lui non pas avec la veule, implorante et illusoire volupté des coïts de la dernière chance, mais en enroulant autour d’eux les chaînes d’une torture qui les détruirait peut-être tous les deux. Inversion ou perversion de l’amour lorsqu’il est pourrissant, rage désœuvrée qui les jetait l’un sur l’autre, les griffes et les dents s’enfonçant mutuellement dans leurs chairs comme celles de deux bêtes enchaînées ensemble et rendues folles par leur incompréhensible, intolérable et définitive captivité. Ils ne se lâcheraient pas avant de s’être effondrés, sanglants et haletants, dans le dégoût de l’autre et de soi-même. Mais elle savait déjà que c’était elle qui aurait encore assez de souffle pour se donner la supérieure élégance, pourtant pitoyable, du dernier mot, du dernier geste, du dernier regard, le laissant à terre, s’éloignant après avoir remporté la victoire, pour aller en vérité crever dans son coin…

Elle le persécuta toute la nuit durant, elle-même rapidement ensorcelée, assujettie au double rôle de bourreau et de victime, réservant toutefois derrière ses pensées même déréglées, ses attaques même démentes, ses douleurs même les moins supportables, la lucide vision, le calcul glacial du coup final.

Le spectacle de sa propre monstruosité la surprenait elle-même et lui inspirait une certaine fascination sadique pour ce dont elle se montrait capable. Elle lui criait, hurlait dans les oreilles, martelait à même la cervelle, sans répit, ses innombrables torts envers elle, tout ce qu’il lui faisait endurer : son égoïsme (grief qui ne manque jamais à la liste), son manque de maturité et d’humanité, sa maladive inaptitude au bonheur, dont elle était obligée de subir quotidiennement les affres, sa sordide déchéance sexuelle, les indignes tourments que ses crises d’angoisse à répétition leur faisaient traverser et qui avaient avili et finalement détruit leur amour… Autant de formes que prenait son « handicap avec la vie »… Elle était la victime… Et c’était elle qui tenait le couteau et le remuait dans les chairs de celui par qui était venu tout son malheur… Elle était persuadée qu’elle finirait donc par remporter la partie et que cette séance d’humiliation aurait enfin raison de lui. Mais ce qu’elle ne pouvait concevoir, c’était qu’à mesure que les heures passaient, sa domination parachevait d’elle l’image la plus calamiteuse qui fût et n’éveillait chez Arnaud aucune espèce de masochisme, qui, il faut le préciser, avait fréquemment accompagné son sentiment et son désir.

Au petit matin, alors qu’elle se tournait vers lui et le regardait en train de dormir, comme on sonde un charnier pour voir s’il y a encore quelque chose de vivant là-dedans, elle sentit tout l’abattement de son âme, l’écrasement de son cœur sous les décombres… Elle se leva, et puisqu’il n’avait pas précisément avoué le crime pour lequel il avait toute la nuit subi un tel châtiment, elle lui tint, dès qu’il ouvrit les yeux, ces quelques propos froids et posés : « Hier, il y avait un message sur le répondeur. Je l’ai effacé, mais je l’ai écouté avant. C’était ton patron. Il voulait de tes nouvelles, puisque tu es absent depuis deux jours. Je ne veux pas savoir avec qui tu passes tes journées et tes soirées, ça n’en vaut pas la peine. »

Il n’eut évidemment rien à répondre à cela. Quand bien même l’aurait-il voulu, afin de dissiper de tels soupçons, elle n’eût pas voulu l’écouter, en faisant ce geste, qu’il trouvait si insupportable, de se boucher les oreilles ostensiblement avec les mains en répétant « J’en ai assez, je ne t’écoute pas ». Et, de plus, il commençait à comprendre, avec même un réel soulagement, à quel point toute la folie de cette nuit blanche avait tout à fait rompu leurs liens.

Elle prit une longue douche, s’habilla rapidement, en prenant garde, assez bêtement, qu’il ne la vît pas nue, puis elle s’en alla.

Environ deux heures plus tard, sans s’être préoccupé d’obligations professionnelles qui ne le concernaient absolument plus, Arnaud se retrouvait à nouveau au bord de la Seine. Malgré cette nuit où il avait si peu dormi, il ne se sentait pas du tout épuisé. Il avait somme toute réussi à garder son secret et il en tirait à présent cette espèce de vigueur nouvelle que l’on connaît les lendemains d’une maladie finalement traversée : profonde quiétude savourée à chaque instant. Une silencieuse félicité, une désinfection de l’être succédaient à un réveil migraineux, confus et amer où la voix d’Isabelle, étrangement lointaine, lui avait fait ouvrir les yeux dans un brouillard irritant.

À présent, il lui était absolument impossible de se remémorer les événements et encore moins les paroles de la nuit : c’était un couloir ténébreux dont il était sorti et dont il ne pouvait plus rien dire, et dont il ne pouvait plus trouver le chemin, un mauvais rêve, un enchaînement d’actes somnambuliques disparus dans l’oubli. Quelque chose l’avait quitté tout à fait, une chose qu’on aurait pu croire essentielle, vitale mais dont l’importance en vérité ne tenait qu’au point stratégique où elle agissait par hasard, comme une tumeur dont l’ablation avait été faite et dont bientôt il arriverait à ignorer même qu’elle eût existé. Il ne s’agissait pas là d’une forme d’amnésie mais d’une guérison. La fin de sa vie commune avec Isabelle, et certainement, la fin de toute vie commune.

 

Il reconnut la silhouette de son ami, là-bas, au pied du pont ferroviaire. Il se tenait debout, devant un petit groupe d’individus assis par terre, le long de l’épaisse paroi de béton. Arrivé près d’eux, il eut un temps d’arrêt, dévisageant son compagnon. Il se tourna ensuite vers les autres. Les présentations furent brèves : trois hommes, une femme. Aucun nom, aucun prénom, ne furent prononcés. Il n’y eut pas non plus de ces surnoms comme on en voit souvent attribués par les littérateurs ou les cinéastes aux clochards qu’ils mettent en scène. Et, du reste, il ne s’agissait pas de cela : si les vêtements étaient usés, ils n’étaient pas déchirés ni particulièrement sales, si les barbes étaient un peu hirsutes et les cheveux assez longs, ils n’étaient pas encrassés de cette graisse poussiéreuse que l’on voit sur la tignasse des vagabonds, accumulée. Les visages, aux traits en effet assez marqués et à l’épiderme hâlé, épais, ne montraient pas les caractéristiques hideuses de la misère et de la maladie. Ces quatre figures, tout en faisant reconnaître évidemment leurs aspects propres, laissaient Arnaud insensible aux signes distinctifs qui, par simple comparaison, devaient fixer dans sa mémoire quatre identités différentes. En quelque sorte, il ne cherchait aucunement à savoir qui ils étaient mais se sentait instinctivement leur complice, voire leur semblable.

Ici, on ne s’identifiait pas, on s’adoptait, on se mêlait, on partageait du silence, de la vie, de la folie, du vide, une bouteille, de la nourriture, ou de l’infini – entendu que chacun suivait le chemin de sa solitude. Au bout d’environ une heure, temps durant lequel peu de paroles furent échangées, écoutant le vent, le cours de l’eau et les grondements intermittents des rames de RER passant, invisibles, là-haut, au-dessus de leurs têtes, ils se levèrent tous, Arnaud aussi, et empruntèrent un sentier qui s’éloignait progressivement de l’eau, tout entouré de taillis épineux et qui ne fut que le commencement d’un long périple. Arnaud fermait le cortège. Devant lui la femme, dont il remarqua alors la jupe extrêmement courte et moulante, roulait, dans les déhanchements de sa démarche, la très forte et large rondeur de ses fesses sur laquelle ses yeux ne pouvaient s’empêcher de revenir régulièrement. Il naissait de cette vision excitante, du rythme de cette excursion aventureuse, de la tiédeur de l’air de cette belle arrière-saison, un bonheur comparable à celui que procure une drogue douce aux effets psychotropes durables.

Et ils marchèrent ainsi jusqu’au soir, parcourant comme des ombres de gros papillons de nuit, les places désertes des périphéries, les larges voies des zones industrielles, les abords des usines aux tuyauteries extraordinaires et fumantes, les rues aux trottoirs défoncés, où parfois veille, les volets à demi-fermés, un bar, sinistre et pourtant attirant ; traversant les carrefours dans leurs chaos de bruits et de machines qui semblent s’affronter et mener une guerre incompréhensible ; traversant les prés abandonnés où, entre des carcasses de ferraille, des pieux reliés par quelques fils barbelés rouillés et tordus, quelques pneus, quelques tas de sacs-poubelles crevés et des enchevêtrements de ronces, se dressent encore des carrées d’orge, de blé ou même de maïs, des haies d’arbustes impénétrables où piaillent des centaines de mésanges.

Ils longèrent, pendant près de deux heures, une autoroute où, sans fin, se poursuivaient les véhicules dont les occupants, tels des scaphandriers, derrière leurs vitres, regardaient autour d’eux un paysage lunaire où il ne faut pas sortir de sa capsule. Ils quittèrent ensuite les secteurs urbains pour s’enfoncer dans des bois, et, grimpant sur un coteau, sans plus suivre de sentier, avec les cailloux roulant sous leurs pieds, entre les branches mortes et les amas de feuilles, ils arrivèrent à un promontoire dégagé, une clairière menant à une petite falaise de craie. De là, on peut apercevoir en contrebas une construction incongrue : au creux d’une étroite vallée, une portion de chenal en béton armé, par endroits percé de sections de poutres métalliques. Une réalisation abandonnée, au milieu de la campagne, enveloppée de feuillages, sans doute en raison d’un changement du tracé routier ou tout bonnement d’une décision d’arrêt définitif du projet.

C’est là qu’ils descendirent et s’installèrent pour la nuit. C’était leur repère. Son ami ne les suivit pas et continua sa propre route. Arnaud n’eut même pas envie de l’accompagner. Il devait rester là, car leur lien était si fort qu’à eux deux, ils incarnaient le double avatar d’une même entité, l’un pouvant être présent à la place de l’autre, indifféremment.

Alors qu’ils venaient de s’asseoir, le dos contre la rugueuse paroi de ciment, un des trois hommes enfonça tout son bras dans une cavité obscure et en sortit, au bout de quelques secondes de tâtonnements, une cagette en bois remplie de bouteilles d’alcools forts. La fatigue de leur longue pérégrination les poussa à boire autant que leur soif le leur commandait, sans retenue, puis l’ivresse qui leur vint les conduisit par la suite à boire sans autre limite que celle de la quantité d’alcool encore disponible. Il ne leur était plus possible alors de se ressaisir : ils étaient entraînés dans un vertige surnaturel qui leur semblait démultiplier leurs corps sous des aspects polymorphes surprenants, qui les faisaient tour à tour rire, pleurer ou trembler. Ils déliraient. Un amalgame incongru de servilité idiote qui les subjuguait et d’exaltation qui leur procurait un formidable sentiment de puissance annulait en eux tout discernement, toute lucidité. Il n’était pas question de s’arrêter en chemin, l’illumination quasi mystique à laquelle ils accédaient éprouvait leurs cerveaux, leurs muscles et les nerfs avec des effets aussi intenses que ceux provoqués par une sorte d’extraordinaire vitesse d’objet projeté entre les astres.

Les distances devenaient confuses. Les limites organiques et sensibles du corps connaissaient des distorsions, des dispersions, des paradoxes qu’Arnaud interprétait comme des manifestations d’ubiquité. Il se voyait parfois lui-même depuis un point élevé de l’espace, sous l’aile d’un mystérieux volatile métempsychotique, et tout ce qu’il percevait ne le rendait pas plus sûr d’être contenu seulement dans son enveloppe charnelle habituelle qu’en réalité aussi vaste et composite que l’endroit où il devait se trouver : minéral, végétal, aérien…

Tout autour, les frémissements immenses des arbres charriaient d’invisibles vagues, répandaient des embruns d’iode, de chlorophylle et de saveurs poivrées. Son cœur, plus qu’un muscle, devenait une entité à part, un être qui en soi excédait très largement les dimensions circonscrites et visibles du corps, un monstre fabuleux et enragé mordu par les étoiles, pulsant un sang irradié par des énergies puisées directement dans celles des rotations planétaires, des accrétions cosmiques et des magnétismes célestes.

Puis, esquif que l’on pensait perdu et ressortant des ondes, corps reparaissant hors de l’ombre, fauve surgissant de la brume, il revint pour ainsi dire « à lui-même », mais saisi, envahi d’une suavité fiévreuse et animale qui redonnait à ses muscles poids, sensation, sujétion, les subordonnant soudain à un très primitif désir de vivre. La chimie de l’âme en feu passait à présent du stade de l’émanation à celui de la condensation. Les mouvements de tangage, d’oscillation et de volteface synesthésiques, déconcentrant la représentation mentale qu’il se faisait de lui-même, se stabilisaient à présent et se rejoignaient comme autant de courbes tangentes venant grossir le flux qui galvanisait les forces de sa volonté et les comprimaient avec un ressort puissant : il n’était plus qu’une masse de muscles et de sang entièrement vouée à agir.

Devant lui, la femme venait de se mettre à genoux, lui tournant le dos. Elle se pencha très en avant vers un des trois hommes, allongé et somnolent. Sa courte jupe découvrit la vue extrêmement excitante de ses larges fesses nues et, au bas de leur raie profonde, le bourrelet gonflé et fendu de longues lèvres d’où jaillissait une épaisse broussaille rousse. Le balancement régulier qu’elle exécutait ne laissait pas de doute sur ce qu’elle était en train de faire à l’homme assoupi.

Mu par un instinct fulgurant, Arnaud sortit son membre dont l’érection violente lui faisait presque mal, et sans aucune sorte de préliminaire ou de précaution, il vint se coller derrière elle…

L’accouplement fut bref mais d’une extraordinaire intensité et il ne put se retenir de pousser un hurlement quand il se mit à jouir.

 

Épuisé, il s’écroula, la tête contre l’épaule de cette femme inconnue et il s’endormit aussitôt.

 

VII

 

Le lendemain, au petit jour, lorsqu’il rouvrit les yeux, les lieux étaient tout envahis de brume. Il était seul. Tout était d’une sérénité infinie. Le monde entier ne devait ressembler partout qu’à ce genre de lieu…

Il comprenait à présent la nature de ce qu’il avait toujours désiré et espéré obscurément, du fond des désordres et des tourments qui l’avaient emprisonné, humilié et aveuglé : cette solitude-là, une solitude radieuse qui commençait dorénavant à éclairer son chemin, là, à la pointe du jour, pendant qu’une douce et lointaine douleur s’amoindrissait dans l’oubli, s ‘évanouissait avec les dernières vapeurs humides de l’aurore – celle d’une vie qui n’était plus la sienne.

 

Quand il rentra, vers sept heures et demie, Isabelle ne se trouvait pas dans l’appartement. Elle avait laissé une lettre sur la table : depuis trois jours, il n’allait plus à son travail et lui avait menti de manière éhontée. Elle préférait ne rien savoir sur cette autre femme chez laquelle il avait passé la nuit. Hébergée par une de ses amies, elle comptait bien que leur séparation ne traîne pas et se passe sans dispute inutile, sans vaines turpitudes matérielles, sans discussion… Suivaient quelques détails concernant leurs déménagements respectifs.

Il pouvait presque entendre dans ces mots qu’il lisait la voix d’Isabelle, une voix toujours un peu voilée, douce-amère et qui, dès les premières paroles qu’elle lui avait adressées, l’avait tellement séduit, voire envoûté. Et il y avait là, dans ces quelques lignes, dans cette écriture bien ronde, si bien formée, mesurée, régulière, scolaire, une telle haine, une haine froide, tranchante et injuste. Comment se faisait-il encore, après cette nuit, qu’il puisse en souffrir ? Pourquoi fallait-il encore que le cœur veuille à ses dépens s’attacher à la mémoire ? Une habitude de la souffrance dont il ne s’était pas douté… Bien des images repassaient devant ses yeux et lui rappelaient toutes sortes d’émotions. Cela semblait vouloir résister et menaçait de ne pas le quitter, cadavre d’un ennemi que l’on vient de noyer et qui remonte à la surface. Cela n’allait-il donc jamais finir ?

Une obscure nostalgie, une espèce de regret absurde naissaient de l’événement de cette séparation qu’il avait pourtant souhaitée et provoquée – issue salvatrice et logique, inévitable, qui allait correspondre à l’avènement d’une vie nouvelle… Il reconnaissait bien là sa nature : toute occasion de souffrir semblait pour son âme et ses sens encore bonne à saisir. Un bourreau fantomatique le poursuivait dans son ombre et cherchait sans cesse son tribut de culpabilité et de peine.

Ce décret de rupture qu’elle avait rédigé n’accomplissait-il pas la si pénible et sordide tâche qu’il aurait dû lui-même accomplir avec sans aucun doute beaucoup de maladresse et de longueurs inutiles ? Cela ne le dispensait-il pas de l’embarras si douloureux d’avoir à trouver les mots justes et dont le pire à penser est peut-être qu’ils soient « justes » ? Cela ne le libérait-il pas de toute mauvaise conscience, si prompte à refaire surface ? C’était indéniable.

Il fallait partir, même poursuivi quelque temps par une tristesse insensée.

Il sortit donc, mais l’esprit perdu dans une cohue d’impressions et d’effusions contraires. Sur le trottoir, il resta un moment immobile, devant la porte qui se refermait lentement. Il était donc si profondément détesté, voué à l’opprobre et à l’oubli ? Lui qui l’avait tant aimée, l’avait-il donc usée à ce point ? N’eût-il pas été préférable qu’il la quittât « en premier », la laissant là, éplorée, implorante ?

 

Il traversa la rue et reprit son chemin vers la Seine.

À l’autre bout, guettant au coin du carrefour, Isabelle le regarda disparaître et se mit elle aussi en route, pour le suivre, en prenant soin de garder une bonne distance.

Elle s’attendait à tout moment à le voir entrer dans une de ces maisons le long desquelles il marchait, afin de rejoindre celle pour qui il s’était séparé d’elle, cette inconnue qui était entrée dans sa vie intime, qui était entrée chez elle, sous la forme d’un fantôme invisible pour détruire tout ce qui les avait unis.

Lorsqu’ils eurent traversé le boulevard et qu’ils arrivèrent dans la zone des terrains vagues, elle fut à la fois soulagée et autrement intriguée.

Arnaud s’arrêta près du pilier du viaduc ferroviaire, au bord de l’eau grise. Il resta là, demeura un assez long moment debout, sans bouger, puis s’assit sur un monticule de gravats, plongé dans de secrètes méditations… Peut-être attendait-il quelqu’un, peut-être était-ce un rendez-vous. Mais pourquoi dans cet endroit sinistre ?

Cela se prolongea ainsi pendant près de vingt minutes. Isabelle désespérait : plus le temps passait ainsi sans le moindre événement et plus l’isolement dans lequel Arnaud semblait s’enfoncer paraissait relever d’une pathologie dépressive – en l’absence d’une explication claire et rationnelle. Mais il se tourna soudain vers sa droite, comme s’il venait d’apercevoir quelque chose, ou plutôt quelqu’un… Il fit un geste de la main, se redressa puis se remit à marcher. Au bout d’une centaine de mètres, il revint sur ses pas et arrivé au point de départ, il repartit à nouveau… Il faisait donc les cent pas, en montrant les signes d’une agitation mentale intense : arrêts soudains, demi-tours répétés, grands gestes dans tous les sens… Isabelle se rapprocha discrètement pour mieux se rendre compte des expressions du visage. De toute évidence, il menait une conversation mouvementée et à haute voix avec lui-même. Mais, à bien y regarder, ses réactions brusques et ses rictus attestaient une dispute avec une entité à part entière, mais imaginaire, une ombre, un esprit, une chimère.

Une petite pluie fine commençait à tomber.

Fébrile, tremblante, la démarche embarrassée par des soubresauts nerveux propres aux bouleversements de l’esprit et des sens que provoque une vision de cauchemar, Isabelle suivit le chemin du retour, pressant parfois le pas au point de courir.

 

L’agitation d’Arnaud était somme toute justifiée. Il exprimait à son ami, venu en effet le rejoindre après s’être fait attendre presque une demi-heure, les tourments que la séparation venait de déclencher de manière si violente et inattendue, lui qui se croyait détaché de tout cela. Et on lui répondait que c’était bien naturel, que cela finirait par disparaître, et que tout enfin serait tranquille et qu’il serait bientôt libre, pour peu que sa décision de changer d’existence ne défaillît pas et qu’il ne se perdît pas encore en cogitations stériles.

 

Il fallait en finir, il fallait disparaître de cette vie-là, et vite. La ressemblance avec son compagnon en offrait un moyen efficace et radical.

 

VIII

 

Ce ne fut qu’en milieu d’après-midi qu’Arnaud revint à l’appartement. Il lui fallait prendre les quelques affaires qu’il jugeait nécessaires à un départ de cette espèce, et il comptait aussi retirer un maximum d’argent liquide. Il ne laisserait aucun mot. Il préférait même qu’Isabelle continuât à penser qu’il la quittait pour une autre. Tout problème de nature existentielle étant systématiquement réduit, chez beaucoup de femmes, lui semblait-il, au problème du couple et de son avenir, il estimait que c’était encore le meilleur moyen de ne pas compliquer la situation, en cas de confrontation – d’ailleurs improbable.

Tout en montant l’escalier, il songeait qu’il ne reverrait plus jamais cet endroit, qu’il ne ferait plus jamais glisser sa main sur cette rampe en bois vernis, lisse, striée de chaque côté, à sa base, là où le pouce vient se lover idéalement, et il songeait aussi à la détresse sordide dans laquelle Isabelle allait se retrouver et dont elle ne se délivrerait que lentement. Pour ce qu’il en était de sa part de souffrance à lui, il essayait d’estimer le temps nécessaire à sa mémoire pour se défaire de tant d’impressions et d’habitudes qui avaient fait, quoi qu’il en fût, éclore et se développer tant de fibres de son être. C’était un arbre qu’il fallait abattre en lui, en prenant soin de tuer toutes les racines afin que rien n’en repousse et que le terrain vierge à cet endroit donne naissance à un paysage totalement nouveau.

Arrivé sur le palier, il reconnut l’odeur, presque douce, remontant de la cave et mélangée à celle de la cire du parquet lustré. La fenêtre avait été ouverte, certainement par la femme de ménage, et un léger mouvement d’air apportait dans ce recoin le goût incomparable de la ville au printemps.

Il ouvrit la porte et s’apprêtait à emballer ses affaires avec l’aisance du voleur qui est sûr de ne trouver personne dans les lieux. La surprise fut de taille lorsqu’il passa dans le salon pour prendre deux ou trois livres et qu’il se trouva face à un nombre effrayant de personnes, dont certaines parfaitement inconnues – mais dont il allait rapidement identifier la fonction. Sur le sofa, ses beaux-parents, les figures contrites, le dos voûté, la tête relevée, les yeux à la fois brillants et obscurs. Isabelle était à leur côté, debout, les bras croisés, les yeux mouillés. Et sur la droite, trois hommes : l’un était assis à la table, chauve, le visage anguleux, une sacoche ouverte devant lui, des formulaires étalés sur la nappe brodée, les deux autres se tenant debout contre le mur.

On avait donc réuni le conseil de famille (non pas sa famille qui, elle, n’était plus réunie, par morceaux, que dans divers cimetières) – un conseil « au sommet », appuyé par des hommes de main : un médecin (mais de quelle médecine ?) et des infirmiers plutôt musclés. La gravité du cas exigeait, visiblement, un internement immédiat.

Il semblait donc qu’Isabelle avait tout découvert, avait décelé dans son attitude l’intention, certes irrationnelle de son point de vue (il le comprenait bien et ne lui en voulait pas), de tout plaquer pour une vie errante, incertaine, une vie de vagabond. Peut-être même l’avait-elle surpris tout à l’heure avec son ami, sur les bords de la Seine, en train de préparer son coup. Il lui vint un instant le soupçon, qu’il se reprocha aussitôt et chassa de son esprit, que cet ami, qui avait transformé sa vie, qui l’avait révélé à lui-même, avait en réalité monté tout un complot particulièrement pervers avec Isabelle pour le pousser à une extrémité qui à présent faisait se refermer cette trappe sur lui.

 

Arnaud recula d’un grand pas, se retrouvant à l’extérieur de la pièce, puis referma la porte vitrée en tournant aussitôt la clef restée dans la serrure – négligence de ses ennemis dont il tirait profit avec une fulgurante présence d’esprit qui l’étonna lui-même. Il garda la clef dans sa poche. Tous se précipitèrent et, se bousculant les uns les autres comme des chiens affamés, s’acharnèrent sur la poignée et finirent par briser la vitre. Arnaud avait saisi dans la penderie un par-dessus ainsi qu’un grand sac, dans l’idée de venir ultérieurement le remplir. Alors qu’il rouvrait la porte d’entrée de l’appartement, dans un geste d’une extrême rapidité, il pénétra dans la chambre, leva le couvercle d’une boîte placée sur le bureau, contre le lit, en sortit une photo d’Isabelle et la glissa dans le sac vide. Puis il s’en alla en courant, entendant un moment le fracas de la porte vitrée que l’on défonçait, lointain coup de tonnerre, lointain vacarme d’un mauvais rêve dont il allait enfin sortir à jamais.

Il courut tant qu’il put jusqu’au boulevard.

Arrivé là, il dut se résoudre à marcher. Il avait de la peine à retrouver son souffle. Et puis, il savait qu’Isabelle connaissait son point de chute. Il importait seulement qu’il arrive le premier et que son ami soit là pour accomplir le stratagème qu’ils avaient mis au point, mais qu’ils pensaient mettre en œuvre plus tard – un numéro de prestidigitation qui allait définitivement le libérer de tout cela.

Son ami comprit immédiatement l’urgence de la situation en le voyant arriver essoufflé, le sac à l’épaule et dans les yeux la détermination de celui qui veut en finir…

-         Ne t’inquiète pas, je m’occupe de tout. Va jusqu’au bout, là-bas, près du pilier. Tu pourras te cacher et tout voir. Mais, tu es sûr de toi au moins, tu ne regretteras pas ?

-         Je n’ai rien à regretter.

-         Alors, vas-y tout de suite. Je reste là, juste au bord, bien en vue.

Alors qu’Arnaud venait de se dissimuler à l’endroit indiqué, derrière des taillis serrés, des barbelés d’énormes ronces, on pouvait voir arriver, par le chemin qui longe l’usine, dans un nuage de poussière, deux véhicules : la voiture des beaux-parents et une ambulance.  Ils s’arrêtèrent à une centaine de mètres de la Seine. Les portières s’ouvrirent en même temps et ils sortirent tous précipitamment, puis s’immobilisèrent en apercevant l’individu au bord du fleuve, qui les regardait sans bouger.

Cette espèce de chorégraphie dramatique, ces visages aux expressions pathétiques, ces corps raides et figés dans cette posture un peu artificielle, paralysés par une vision incompréhensible qui tétanise, tout cela procurait à Arnaud une joie sans commune mesure, la joie d’assister à son enterrement.

Isabelle reconnut le par-dessus, et Arnaud, qui se tenait au bord de l’eau et la regardait fixement, en souriant. Quelques secondes étranges s’écoulèrent ainsi sans rien faire, avant que n’advienne ce que tout le monde sait être fatal et qu’on appréhende alors avec un recul indéfini… Arnaud lui tourna le dos et plongea. Elle poussa un cri qui fit sursauter Arnaud : tout éclatait en mille morceaux, tous les liens se déchiraient d’un seul coup, tout s’anéantissait enfin ; il se retourna brutalement, le regard jeté dans le lointain, à l’horizon du sentier devant lui, le chemin désert que lui ouvrait le vrai monde. Il se mit aussitôt en route, ne se retournant que lorsqu’il ne fut plus en mesure de voir quoi que ce fût de cette scène dont une image de plus en plus floue et irréelle se désagrégerait progressivement dans sa mémoire.

 

On fit venir au plus vite des pompiers, des sauveteurs en canot, mais on ne trouva rien.

 

Arnaud s’était encore attendu à tomber sur son ami au hasard d’une de ses marches, puis il finit aussi par oublier cette idée, avec tout le reste.

 

La semaine suivante, l’enterrement d’un cercueil vide logeait dans un cimetière de banlieue la place d’un disparu à ce point absent qu’il l’était même de sa propre mort.

 

Depuis, l’endroit où s’est produit cet événement a bien changé. Le sentier qu’avait emprunté Arnaud n’existe plus. Les boulevards ont été dédoublés et ne peuvent plus être traversés, il faut prendre une passerelle proche du centre, vers la gare et qui conduit à une zone d’immeubles entourant une école.

L’ouverture énorme d’un souterrain éventre le sol là où était installé autrefois le cirque. Plus aucune parcelle d’herbes et de taillis ne subsiste. C’est un désert de béton, un désert qui dévore même le vide. Une autoroute encore en chantier, provenant des multiples échangeurs de La Défense, s’étend depuis le mur surélevé de l’usine jusqu’au pont ferroviaire, au-delà duquel se sont assemblés d’immenses entrepôts entre des voies quadrillées où s’alignent des réverbères en aluminium qui luisent sous la moindre éclaircie du ciel.

Au bout, là où l’épaisse coulée d’asphalte lisse s’arrête net, quatre piliers pour le moment inachevés surgissent de l’eau et préfigurent la construction d’un pont couvrant la Seine, et promettant à une proche disparition les vieilles maisons dont toutes les portes et fenêtres sont à présent murées. Qui viendrait encore sur ces lieux pour se rappeler ce qu’ils ont été ?

 

IX

 

La proche banlieue Ouest de Paris est constituée d’un puzzle de petites agglomérations dont l’essor, dans le courant du XXe siècle, a réduit à néant toute séparation géographique, tout espace de démarcation. C’est un assemblage de petits immeubles de toutes les époques, de maisons de toutes les modes architecturales, de petites entreprises parfois très anciennement installées et qui passent inaperçues dans les rues, de voies ferroviaires encastrées dans de profondes tranchées, au bord desquelles sont dressées des palissades de grillage rouillé, ou bien portées en altitude par de larges viaducs massifs. C’est une voie aérienne de cette sorte qui, venant de Gennevilliers, traverse le centre de la petite ville de Colombes. Cette titanesque construction est d’une indéniable laideur et toutes les teintes qu’on a voulu lui donner, les divers décorums fleuris et picturaux dont on a essayé de l’habiller n’ont rien changé aux impressions d’écrasement et de monstruosité qu’elle provoque.

Elle longe de très près des pavillons vieillots dont les toitures et les façades qu’elle affleure sont presque entièrement couvertes de son ombre. Le soleil ne parvient à y faire glisser sa lumière qu’à midi. En face de la gare, une rangée d’immeubles vétustes, éloignée des rails seulement par la largeur d’une petite rue à sens unique : briques rouge sang de bœuf, façades percées de trous et de fissures à de nombreux endroits, volets de bois en accordéon auxquels il manque des lamelles, fenêtres aux vitres sales où pendent, parfois, en guise de rideaux, des pièces de tissus aux teintes vives. Habitation peuplée de familles d’immigrés noirs. On voit de temps à autre sortir de leurs halls étroits toujours ouverts des géants aux visages d’une inquiétante beauté mêlée de douceur et de rage contenue ; ils marchent sans empressement et disparaissent bientôt dans la foule des passants.

Plus loin, on arrive à un carrefour compliqué où les bus, dont les arrêts sont juste sous le pont, côtoient, entre les nombreux piliers, la circulation des autres véhicules et les passages protégés pour les piétons, qui, la plupart du temps, passent ailleurs.

La voie ferrée continue ensuite en descendant rapidement et toujours davantage dans le sol, encastrée entre deux falaises de pierres rectangulaires et encrassées. Dans cette direction, au-delà des stations de bus où patientent des piétons qui ont l’air perdus et fragiles, tout entourés de masses énormes et d’engins bruyants et hostiles, un souterrain mal éclairé permet d’accéder de l’autre côté à une petite place ombragée de quelques petits arbres récemment plantés, la place de la poste. Entre cette dernière et la clôture du chemin de fer, on peut emprunter une ruelle qui, au bout d’une cinquantaine de mètres, se sépare en deux : à droite, vers un escalier étroit conduisant à une autre rue, perpendiculaire, et, à gauche, un sentier tracé entre des rails d’une voie abandonnée, s’enfonçant entre deux hauts talus, complètement enveloppée de verdure - arbres, arbustes, herbes vulgaires et innombrables plantes rustiques.

Il s’agit  là d’une curieuse réalisation, baptisée « coulée verte », uniquement accessible à pied, et constituant une promenade mêlant aménagements, avec rambardes en bois et de câbles tendus, plantations entretenues, balisées par des écriteaux botaniques, et anarchie d’une végétation libre de se développer ou de se dégrader et de tags multicolores, qui, sur les murs, se recouvrent les uns les autres depuis des années…

Une rame de RER vient de s’arrêter : wagons aux flancs bombés et au plafond bas. La carlingue, semblant faite d’aluminium, tout du long striée de nervures horizontales dans le tiers inférieur, et tout à fait lisse, hormis les boulons d’assemblage, dans le tiers supérieur, avec, au milieu, la large bande bleue et les fenêtres à guillotines, à travers lesquelles, de l’extérieur, on voit l’atmosphère jaune créée par les néons et la teinte des parois. Les portes s’ouvrent brutalement, la foule des voyageurs encombre bientôt tout le quai puis s’écoule et disparaît dans les escaliers qui conduisent au hall, en dessous.

Isabelle, qui n’a pas suivi le mouvement général, s’est levée subitement de son siège, retardée par le songe vague qui la berçait depuis déjà un long moment, dans la vision floue de ce qui passait devant la vitre. Elle tira sur sa jupe, décidément trop courte, d’un petit geste furtif qui se voulut discret mais qui ne le fut pas du tout.

Le train redémarra juste après qu’elle en fut sortie et elle se retrouva seule sur le quai. Peu rassurée, elle descendit rapidement les marches sombres, au bout desquelles, le long du mur carrelé, suintaient interminablement les filets d’un jus répugnant.

Pourquoi fallait-il qu’en toute chose, même la plus anodine et banale, elle ne pût s’empêcher de voir la part de laideur ? Sans doute les autres arrivaient-ils sans peine à ne pas s’en rendre compte, à ne pas se sentir concernés, touchés. Et n’en vivaient-ils pas mieux ? Mais pouvait-on ignorer vraiment tout cela ? Ces visages hideux que l’on croise comme les revenants d’un cauchemar qui envahit la vie éveillée, ce crève-la-faim allongé, là, par terre, en état de putréfaction, près de distributeurs de boissons, et cette épaisseur, cette petitesse effrayante de cervelle qui se manifeste dans le regard de ces adolescents stéréotypés, aux crânes néanderthaliens et aux vêtements ridicules de pensionnaires d’asiles, et cette âcre odeur de pisse dans les recoins…

Mais quand elle fut enfin dehors, à l’air libre, sur le trottoir, elle marcha et respira plus calmement. Contrastant violemment avec la zone d’ombre du viaduc, la longue perspective rectiligne de la rue commerçante au bout de laquelle elle devait aller était éclairée par le soleil. Elle s’y engagea avec bonheur, entourée des innombrables bruits de la vie urbaine, jetant des regards séduits dans toutes les vitrines, même celles qui ne l’intéressaient pas : celle d’une quincaillerie dont le capharnaüm exposé du sol jusqu’au plafond ne laissait libre que l’espace de la porte, celle d’une cordonnerie décorée d’objets incongrus (petites voitures, petits chiens en peluche, écussons de diverses villes et fanions de divers pays)…

La rue se termine par un vestige d’église plutôt surprenant : il ne reste que le chœur et le clocher, mais sectionnés de toute leur hauteur, comme pour un plan en coupe, l’intérieur entièrement visible. Une grille protège l’ensemble et une plaque commémorative rappelle les circonstances de la destruction, à la fin de la seconde guerre mondiale.

Isabelle arrivait à cette hauteur, allant pour traverser le carrefour, de l’autre côté duquel elle retrouverait le porche de l’ensemble résidentiel où elle et son mari avaient acheté un grand appartement, au dernier étage, avec un jardin en terrasse qui faisait leur bonheur à la belle saison. Elle aperçut, adossée contre la grille de l’église en ruine, à même le sol, une masse grisâtre qui était celle d’un clochard. Elle s’apprêtait à faire un détour, en arc de cercle, afin de garder la distance prudente qui s’impose. Mais lorsqu’elle fut devant l’individu, elle tourna la tête vers lui et rencontra directement, brutalement, son regard, qui, sans doute depuis déjà un moment, devait la suivre et l’observer. Elle se figea. Un frisson glacial parcourut tout son corps, aussitôt suivi d’une vague incandescente d’émotion qui lui sembla littéralement lui brûler les entrailles, les poumons et le cœur. Elle tituba et se tint au montant du feu de circulation qui se trouve à cet endroit, au bout de cette rue.

L’homme se leva, tant bien que mal, aussi vite que son état le lui permettait : les difformités que l’alcoolisme et l’errance avaient infligées à son visage (boursouflures, crevasses, gerçures des lèvres, doubles poches sous les yeux, joues léprosées), tout cela n’avait pas effacé les traits les plus caractéristiques qu’Isabelle venait de reconnaître, saisie d’une stupeur qui eut les effets d’une commotion cérébrale : c’était lui, c’était bien lui, à n’en pas douter, c’était Arnaud.

Alors qu’il s’éloignait déjà, elle fit un extraordinaire effort, rassembla d’un coup ses forces et l’interpella plusieurs fois, criant son nom, le rattrapant en courant, le dépassant pour enfin se planter juste devant lui, pour voir de plus près ce visage qui revenait de l’autre monde, qui revenait d’une autre vie.

Il fit un pas en arrière et l’observa. Il lui parla avec une voix lente, une voix qui passait avec difficulté entre les lèvres engourdies d’une bouche toute embourbée, la voix effrayante d’un malade sous psychotrope :

-         Qui vous êtes ?

-         C’est toi ? C’est toi… Arnaud… Arnaud ! Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Où est-ce que tu étais ? On a cru… Quand tu es tombé dans l’eau ! Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est pas possible !

Il ouvrit grand les yeux, s’écarta alors d’elle, pour s’en aller. Elle le retint par la manche. Il commença à s’énerver. Elle insista. Il se dégagea violemment, la repoussa au point de faillir la faire tomber sur le trottoir. Elle était en larmes et il hurlait : « J’sais pas qui vous êtes ! Laissez-moi tranquille ! Complètement cinglée ! » Un attroupement se formait autour d’eux. Meurtrie, abasourdie, près de s’évanouir, l’esprit cherchant à fuir cet enfer, elle lui tourna le dos brusquement et ferma les yeux, garda les yeux fermés le plus longtemps possible, le plus longtemps possible dans une telle situation abominable et humiliante devant tous ces passants, entendant tout autour d’elle leurs voix, leurs mouvements, leurs trépignements… Ils croyaient être témoins d’une agression et parmi eux déjà on parlait d’appeler la police.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, il n’y avait plus que des visages inconnus et inquisiteurs qui l’encerclaient. Il avait disparu. Il avait, cette fois-ci, disparu pour toujours.

Il y avait de quoi devenir folle.

Mais la raison allait vite reprendre le dessus et faire son travail d’érosion, de corrosion, de défiguration ; exploitant l’émotion pour déformer les images et désagréger les idées, semant le doute dont elle avait besoin pour atténuer, puis amoindrir et enfin noyer définitivement ce souvenir.

 

Qui était donc cette femme qui l’avait ainsi reconnu et en était si bouleversée ? Lui qui n’avait pas de nom, avait-elle raison de l’appeler Arnaud ? Détenait-elle une secrète et terrible vérité sur lui, sur sa vie ? C’est tout à fait impossible puisqu’il n’avait jamais vu cette femme. Aussi loin qu’il pouvait remonter dans ses souvenirs…

Depuis longtemps, peut-être depuis toujours, sa mémoire ignorait ce pourquoi la plupart d’entre nous nous en faisons usage, à savoir cette échelle aux degrés mesurables, qu’on appelle la « chronologie », voire même le « temps », dans le sens le plus banal et si évident du mot. De cette fonction primordiale sa mémoire était en quelque sorte dispensée, car le présent exigeait rarement d’elle un historique. Sans qu’il fût à vrai dire amnésique, l’innombrable foule de ses souvenirs, d’une véracité et d’une fidélité invérifiables, circulait sans avoir à rendre compte d’une distance correctement et relativement respectée avec le présent. Et le mouvement perpétuel et instantané du présent tel qu’il le vivait communiquait directement à son esprit, jusque dans la nuit de ses plus anciennes impressions et réminiscences, la libre mobilité de l’air du temps. Si bien que du temps, sa mémoire en était plutôt la libre et émotionnelle interprétation.

Toutefois, il avait ses habitudes et ne butait pas sur une difficulté à reconnaître des choses ou des êtres familiers. Et lorsqu’il convoquait, avec l’impérieuse insistance que motivaient tout naturellement sa curiosité et ses sens, aucun visage ressemblant à cette femme n’apparaissait… Ou, peut-être, sans qu’il pût lui remettre des traits précis, le portrait anonyme sur cette vieille photographie toute chiffonnée, tombée un jour de son sac et qu’il laissa s’envoler et se perdre dans les ronces d’un fossé… Mais pourquoi ?

Elle avait été victime d’une confusion stupéfiante, peut-être même d’une hallucination ; et son hystérique acharnement relevait certainement de quelque obsession concernant la personne qu’elle avait cru voir en lui.

Echappé de cette éprouvante rencontre, se retournant plusieurs fois pour vérifier qu’elle ne le poursuivait pas, il arrivait vers la petite place où se trouve la poste et empruntait à présent la rue qui longe la voie de chemin de fer. Cette rue, au bout d’une cinquantaine de mètres, se dédouble donc : à droite vers les escaliers montant jusqu’à une chaussée perpendiculaire, et, à gauche vers la « coulée verte », lieu qu’il affectionnait particulièrement, presque entièrement caché par les arbres et oublié de la plupart des passants.

 

X

 

La descente, au rebord métallique dépassant légèrement le niveau du sol, faite de planches en bois très foncé et strié afin d’éviter les glissades, ressemble à une passerelle de bateau à quai, mais une passerelle qui plongerait dans l’eau, c’est-à-dire, ici, dans la tranchée creusée au cœur de la masse inextricable de la végétation. Cette jungle qui se dresse là et semble suspendue au bord de la rue comme une haute vague bruissante et vibrante, immobilisée devant la chaussée, et cette brèche étroite s’enfonçant à l’intérieur, font hésiter le promeneur, même le plus curieux. Cela paraît ne mener nulle part et ne pas être un chemin expressément ouvert au public.

Arnaud y entra en se tenant à la rambarde et en mettant avec précaution un pied devant l’autre. Il n’eût pas fait autrement s’il avait marché sur une jetée flottant sur l’eau. Et il disparut derrière les frondaisons. Lorsqu’il arriva en bas, sur le sentier de sable, il s’arrêta. La clarté or et vermeil de la fin de l’après-midi, en une brume diffuse et phosphorescente au-dessus des arbres, se condensait en rayons obliques passant par les trouées découpées entre les branches et venait imprimer sur le sol ombragé des motifs d’enluminures, des frises dont les particules lumineuses ne cessaient de vibrer et de se croiser.

 

Quiétude d’une vaste respiration aux longs souffles réguliers qui, là-haut, se superposent dans l’atmosphère ; surnaturelle fusion d’eau et d’air faisant sentir des effluves marins dans les ondées odorantes mêlant avec les sueurs chlorophylliennes, les sécrétions indistinctes de la ville d’où ressortait parfois nettement l’arrière-goût de pierre mûri par la tiédeur de la journée… Tout cela irradiait son esprit et le mènerait jusqu’à la nuit.

 

Parmi les herbes, les graminées, les ronces noires et violettes longeant le chemin, on aperçoit le métal luisant des rails de la voie ferrée abandonnée pour laquelle cette tranchée avait été creusée. Après une trentaine de pas, on passe entre deux palissades perpendiculaires aux fondations de maçonnerie d’un pont. Ce pont supporte une rue que l’abrupt dénivelé embarrassé d’orties rend inaccessible. Toute la surface des palissades est couverte de tags.

On ne trouve presque plus un seul interstice de bois dans tout ce fourmillement de traits enchevêtrés, accumulés, superposés depuis un temps qui pourrait être immémorial. Traces énigmatiques de l’écriture d’une civilisation très ancienne, primitive, disparue, adressant au voyageur des messages peut-être sacrés, terribles, mais qui restent à jamais enfermés dans leurs indéchiffrables formes. Multitude de signes qui se dressent là sur ce chemin, qui vous regardent comme les yeux d’une présence inquiétante qui avertit, qui cherche à dissuader ou, au contraire, cherche à captiver, à hypnotiser et attirer le visiteur. Présence fascinante marquant à cet endroit précis la frontière au-delà de laquelle sera fait le premier pas de l’initiation. S’agit-il d’un territoire sacré, d’un temple ou de l’entrée d’une nécropole ? Les inscriptions, hermétiques, sur les larges pierres de soutènement du pont font penser à des épitaphes. Ou bien s’agit-il peut-être des empreintes féroces d’une hystérie collective désespérée, à présent muette, de l’ordre de ces folies qui dans l’Histoire ont parfois saisi les foules, soudain convaincues de la proche fin du monde ? Cris de couleurs, sauvages mais inaudibles, parole muette, rictus d’un visage figé par la mort et dont on ne peut pas interpréter le sens, chaos de signes épileptiques, gesticulations d’un langage inconnu qui semble signifier, à celui qui franchit ce seuil, l’abjuration, purificatrice, de tous les mots, qui s’étaient jusqu’alors incrustés dans les habitudes, jusqu’à rayer l’âme à force de remaniements, de redites, de ratures, de mensonges, de non-dits.

 

Après quelques mètres encore, il passa sous un deuxième pont, à côté d’une sorte de tourelle au cœur de laquelle un escalier en vrille permet un accès rapide à une rue. On longe ensuite, dans une zone de sous-bois perpétuellement humide, un petit mur couvert de mousse, au pied du talus atteignant une hauteur d’une dizaine de mètres, et dont quelques pierres sont tombées, ouvrant des niches rectangulaires où se logent des toiles d’araignées mais où l’on ne serait pas étonné de voir quelque statuette d’une divinité d’Angkor.

Se dessine ensuite un coude dans le tracé du sentier, vers la droite, qui barre toute vue derrière soi. On peut alors s’asseoir sur un plot en ciment, entouré de lierre à la base. Au loin, presque en face, par une assez large trouée, on aperçoit un petit immeuble de cinq étages, vétuste, datant probablement des années vingt, dont certaines fenêtres toutes grises sont aveuglées par des voiles de tissus déteints. Aucun autre édifice à l’horizon, seulement le ciel… Et à gauche, tout près, la paroi d’une enceinte s’allonge et part devant à perte de vue, suivant la pente douce d’un terrain vague, dans les taillis et les graminées dont les extrémités ramifiées bougent mollement.

Au bout de cette promenade, on tombe sur deux wagons de marchandises accrochés l’un derrière l’autre, servant au gardiennage, presque toujours fermés, deux fourgons repeints à neuf de cette couleur bordeaux-marron qui leur est si typique… Ils sont posés sur les rails ressortant des herbes.

Puis, c’est une rue, perpendiculaire, allant vers une autre rue, et d’autres rues encore, d’autres chemins, d’autres allées, à l’infini. On ne le voit pas d’ici, mais on le sait.

Romain CARLUS

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Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

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