Pièce n°12 : appartement inoccupé au 4 rue Sainte-Geneviève (Courbevoie)

 

 

 

 

 

- Entre ! C’est ouvert.

- Nom de Dieu ! Thomas ! Comment tu peux respirer ?!

Une épaisse et âcre fumée d’incendie, chargée d’une odeur à la fois volcanique et végétale, emplissait tout le volume de la pièce.

- En fait, vieux... Il y a longtemps que je ne respire plus... Je fais semblant, histoire de ne pas inquiéter mon entourage. Mais à toi, je peux le dire... Je suis un mort vivant.

- Mais qu’est-ce que tu as fait brûler, ou qui ?

- Ma voisine... enfin ! Landru ! Mais, moi, je n’ai pas de cheminée, alors...

- Tu n’ouvres jamais ?

- A quoi bon ? J’aime ça. C’est du bon, crois-moi. Presque une heure et demie que je le fume celui-là. Un vrai Havane comme je croyais ne plus jamais en retrouver. Il m’a coûté une fortune.

- Franchement, je n’arriverai pas à tenir là-dedans. En plus, on se voit à peine.

- Pour toi, je veux bien faire un geste.

On entendit le glissement raide d’un store qu’on remonte. L’ouverture de la fenêtre laissa enfin entrer l’air, et les bruits de la rue.

- Merci pour les mortels.

- Pas sûr qu’il fasse meilleur de respirer l’air du dehors.

- Disons que ça me donne en tout cas une meilleure illusion de respirer.

Entre les mouvements de la brume grisâtre que formait la fumée du tabac, comparables à des rouleaux de rideaux soulevés, déployés ou repliés par les courants d’air, la lumière qui entrait dans la pièce fit entrevoir au visiteur, à contrejour, l’ombre de son ami, comme la silhouette d’un défunt dont le fantôme viendrait marcher devant lui, dans les limbes du souvenir. Puis, surgissant de cette sorte d’éclipse, le visage tout éclairé parut enfin : une longue figure pâle à la physionomie hautaine, inspirée et perdue, comme venue, par accident, d’un autre temps, d’un XIXème siècle romantique ou même d’un sévère XVème siècle espagnol ; des lèvres charnues, mais gercées, qui serraient le dernier bout d’un cigare à la cape sombre, qui ne fumait plus et qui sentait le purin ; des cernes noirâtres, terreux, où la chair semblait avoir accumulé un sang marneux, vicié, carbonisé ; le front large et rectangulaire reposant lourdement sur des arcades sourcilières très proéminentes qui, de chaque côté du pilier central formé par le nez parfaitement droit, faisaient des arches funèbres sur les yeux plongés dans les ténèbres, mais incisifs, sondeurs, habités par la force des obsessions, des obnubilations, des spirales de l’âme ; un regard penché sur une tombe creusée à même le visage.

C’était comme un visage non pas marqué, buriné par l’épreuve de voyages pénibles et lointains, mais marqués par des incursions dans l’autre monde : intempéries des nuits intérieures, éthers corrosifs des alentours de la mort, atmosphères délétères, auxquels il s’était particulièrement exposé lors de sa dernière enquête, et dont on crut bien qu’il ne sortirait pas vivant.

On l’avait vu en revenir plus silencieux et sombre que jamais ; son regard vous traversait comme une image sans substance et, par un étrange et désagréable effet de miroir, vous donnait l’impression que lui non plus n’était pas réellement là.

Il était face à son ami et son ami le dévisageait. A vrai dire, on aurait pu dire justement ceci du détective : un homme «dévisagé». Toute son âme semblait absorbée, emportée dans un abîme dont on pouvait entrevoir la noirceur dans ses pupilles dilatées (se droguait-il ?) et qui peut-être l’avait entraîné vers des tréfonds définitifs : les fous meurtriers qu’il avait suivis, toujours plus loin, avaient peut-être creusé en lui un peu de leur propre inhumanité.

Il était toujours sorti épuisé de ses investigations, mais cette fois-ci, il donnait l’impression d’avoir appris, d’avoir vu quelque chose, là-bas, quelque chose qui l’avait attendu et qui l’avait saisi.

Aussi s’immisçait une angoisse croissante sous les paroles et les attitudes cordiales de son visiteur, qui, pendant toute cette entrevue, se retournait souvent pour s’assurer, sans en prendre vraiment conscience, qu’il était bien réellement là, dans cet appartement, avec portes et fenêtres, et non pas, à son insu, progressivement emmuré dans un caveau.

- Tu veux boire quelque chose, mon vieux ? T’as l’air bizarre, demanda Thomas en jetant son bout de cigare dans un gros cendrier en verre.

- Non, merci. En fait, je suis fatigué, d’un seul coup... Un coup de barre.

On pouvait voir ses mains sur les accoudoirs du fauteuil gratter nerveusement les craquelures du cuir rouge.

- Mais à part ça, comment ça va monsieur l’Inspecteur Scobh ?

- Moi, ça va.

- Pourquoi tu dis moi, ça va ?

- Pour rien.

- Tu m’as apporté ce que je t’ai demandé ?

- Écoute, Thomas ! Je ne comprends pas du tout où tu veux en venir avec cette histoire complètement loufoque.

 -Tu as trouvé, oui ou non ?

- Tiens...

L’Inspecteur ouvrit la sacoche de toile qu’il avait posée à ses pieds, en sortit un énorme dossier à lanières qu’il tendit, à bout de bras, à son ami, la main tremblant en raison du poids.

- Tout ça ?!

- Tu m’as demandé de voir tous les recoupements… Eh bien voilà ! Ce n’est pas un cas isolé. C’est même assez commun, pour ne pas dire ordinaire, de l’ordre de la folie ordinaire… C’est plutôt une affaire de statistiques pour des psychiatres. Je ne vois pas l’intérêt pour toi.

- Et qui te dis que je ne m’intéressais pas aux dingues ?!

- Bien sûr, on te connaît pour cette spécialité… Mais là…

- Quoi ?

- C’est pourtant clair, tu le vois bien ! Et ma petite enquête le confirme : aucun de ces individus n’est un criminel.

- Nous y voilà !

- Oui, nous y voilà, Thomas ! Et je vais te dire ce que j’en pense vraiment…

- Mais j’y tiens, Thomas ! J’écoute toujours ton opinion avec la plus grande considération. Tu ne veux vraiment pas boire quelque chose ?

- D’accord, si c’est toujours ta vodka spéciale. Écoute-moi. Je pense que ta dernière affaire t’a un peu déboussolé. Tu vas trop loin… Tu es crevé, ça se voit tout de suite. Si tu sors comme ça dans la rue, tu vas faire peur aux passants, et c’est pas les flics qu’on appellerait, mais plutôt un exorciste.

- Crois-tu ? De toute façon, de nos jours, dans les rues, on est tous plus effrayants les uns que les autres. Et puis, toi aussi, tu vas souvent trop loin.

Le détective avait posé le dossier sur ses genoux. Il dégagea la lanière de la boucle qui la retenait serrée et il ouvrit la couverture de carton. Au hasard, il survola quelques documents, s’interrompant parfois pour boire une petite gorgée d’alcool, reprenant et reposant le minuscule verre sur le coffre noir, près du fauteuil, couvert d’un amoncellement de papiers de toutes sortes.

- C’est vrai que c’est con ces histoires. Et les conclusions ?

- Toujours les mêmes : on a constaté l’absence de tout fait probant. Rien, aucun indice sérieux. Soit une supercherie, soit de la démence, ou les deux à la fois. Une forme de paranoïa doublée d’une claustrophobie compulsive. Les sujets sont obnubilés par les murs de leur habitation. Ils prétendent qu’ils bougent.

- Et les voisins ?

- Pas grand-chose de ce côté-là… Rien ne permet de prétendre qu’il y ait quelque chose de louche de leur part ; hormis, évidemment, quelques tensions, quelques disputes dues aux plaintes répétées de ces demeurés. Franchement, je me demande ce qui peut t’intéresser dans ces…

- Je n’en sais rien moi-même… Ou bien…

Le détective resta ainsi, en suspens, le regard dans le vague.

- Ou bien ?

- Rien. Je te remercie pour tout ça !

- Oh ! Tu sais… J’ai même retrouvé des articles dans des torchons à sensation où l’on parle de femmes découpées en morceaux, d’enfants vivant dans des placards et de grand-mères mangeuses de chiens crus. Au bout d’un moment, ce n’est même plus écœurant, c’est usant, ça te vide la tête.

Le détective referma le dossier, se leva et alla le poser sur son bureau. Il ne disait rien. Son ami le suivait des yeux. Ce que j’appelle ici bureau était en fait une sorte de table de style médiéval, avec des gargouilles agrippées aux pieds torsadés, des festons sur les rebords du plateau, mêlant des visages grotesques et des motifs végétaux ; un style tout à fait insolite au regard du reste de la pièce meublée de manière toute fonctionnelle et froide, avec des matériaux métalliques – à l’exception du cuir craquelé des deux fauteuils. De plus, la surface de cette table, contrastant avec le fourbi encombrant les lieux, portait juste un sous-main en buvard et, à l’un de ces angles, une superbe cave à cigares en bois précieux rouge.

Antoine relança la conversation :

- Je ne te l’ai jamais encore demandé, mais… Où as-tu trouvé cette table bizarre ?

- Ce truc était déjà ici quand je me suis installé. Je l’ai gardé, d’abord parce que tu n’peux pas t’imaginer à quel point c’est lourd ! Je ne sais pas en quel bois c’est fait. On dirait que c’est d’un seul bloc. Aucune marque de jointure… Sculpté d’une pièce. Et le plus intéressant, c’est sa chaleur. Oui… Ce bois est toujours tiède. Quelle que soit la température de la pièce. Une chaleur constante.

Tout d’un coup, il devenait intarissable sur ce sujet, un sujet qu’Antoine n’avait trouvé que pour prétexte à d’autres questions autrement plus importantes, et dont il se voyait écarter.

Il insista plus clairement.

- Après tout, pour en revenir à ces affaires ridicules, tu as bien le droit de te distraire. On a tous nos petites folies.

- Trop loin… Je suis allé trop loin… Ce cher bon vieux Thomas doit se reprendre. « Thomas Voliéri, agence privée, filatures et enquêtes ». Nous ne sommes pas restés amis pour collaborer dans des affaires d’adultères qui tournent mal. Pour toi, je suis allé « trop loin »… Mais comment peut-on allé « trop loin » ?

- À chaque fois que tu reviens de ces enquêtes, d’ailleurs, les flics sont bien contents de te voir les mener à leur place, tu en reviens toujours un peu plus… un peu plus… Enfin, tu ne t’en rends pas compte toi-même ?

- Je suis peut-être un peu fatigué en ce moment, c’est vrai.

- Tu essaies de me rassurer, là ?

- ll n’y a pas de quoi être rassuré, tu as raison. Mais « trop loin », c’est quoi ? Atteindre la limite ? Le point de non-retour ?

- Suivre ces maniaques dans leur enfer… Tu t’enfonces avec eux. Et tu as affaire aux plus cinglés parmi les cinglés, ceux que même les flics ont la trouille de suivre. Est-ce que tu t’es regardé dans une glace depuis six mois ? On croirait un anorexique… Tu ne dors pas assez, tu ne manges pas, tu ne sors plus…

- Tu es une vraie mère pour moi.

- Fais attention, tu as tes limites, comme tout le monde.

- Mes limites, oui, bien sûr… Mais où ça ?

- Jusqu’où tu vas descendre ? Qu’est-ce que tu cherches ?

- Si je le savais, je ne chercherais pas… Et puis, je ne cherche pas… Il n’y a pas de fond… L’homme, ça n’existe pas.

- Décidément, je ne te comprends pas.

- Je m’en doute. Et à quoi voudrais-tu que ça serve de me comprendre ? Moi, j’ai de plus en plus envie que le jour ne se lève plus… pour aller enfin dans la nuit, de plus en plus loin…

Sur ces réjouissantes perspectives, Scobh se leva, mit sa main sur l’épaule de son ami et s’apprêta à partir : « Si tu as besoin de nouvelles informations sur tes cas de schizo paranoïaques, fais-moi signe. Après tout, ça me change. »

Et quand il s’en fut allé, Thomas sortit du tiroir de sa table un petit carnet, muni d’un stylo logé au centre de la spirale qui en reliait les pages : il s’en servait lors de ses investigations. Il l’ouvrit et se mit à écrire cette formule, parmi des phrases parcellaires, des chiffres en tous sens, des croquis difficilement lisibles et aux légendes absconses, des ratures, des taches et divers signes qu’on aurait pu croire cabalistiques : « C’est de l’homme que l’homme ne reviendra pas. »

 

*

 

 

Pendant la nuit, la fumée s’était dissipée, ayant comme d’habitude imprégné le tissu tapissant les murs et la moquette miteuse, maculée d’auréoles ; et l’air, confiné, restait âcre. Il se levait chaque matin avec la même sensation douloureuse au fond de la gorge : comme des gerçures.

C’était le thé bouillant au citron, auquel il ajoutait quelques gouttes de rhum, qui cautérisait la plaie que la nuit semblait avoir ouverte pendant son sommeil au fond de sa trachée.

Il alluma sa radio, un petit appareil d’un autre âge, à piles, et dont le haut-parleur faisait entendre plusieurs fréquences en même temps.

Il prit entre ses deux mains la tasse en métal émaillé et vint avaler les dernières gorgées, à peine tièdes, debout devant la fenêtre. Il fit pivoter les lames d’aluminium du store : la large perspective de la ville immense qui s’entrouvrait à ses yeux ne suscita aucune espèce d’émotion ; c’était toujours le même jour habituel de froide vacuité et de calme désaffection qui régnait.

C’était pourtant le début de la saison chaude. La brume gris acier, qui était montée à une centaine de mètres au-dessus des toits et qui stagnait là-haut depuis une dizaine de jours, s’était encore épaissie et ne laissait plus apercevoir le bleu du ciel qu’à la verticale. À l’horizon, une frise violacée commençait à se condenser et annonçait que le halo laiteux allait bientôt arrêter son évolution et stagner à cet état jusqu’à l’hiver, période particulièrement déprimante, où d’énormes flocons jaunâtres tombant de la calotte atmosphérique en décomposition s’abattent sur la ville déserte et glacée, comme des glaires visqueuses.

Thomas n’avait pas tout dit à son ami : non seulement c’était la demande d’une cliente qui l’avait conduit à s’intéresser à ces affaires insolites, qui appartiennent plutôt au domaine des journaux fantaisistes et qui feraient sourire tout homme un tant soit peu raisonnable, mais, de plus, cette cliente lui avait proposé une somme tout à fait dérisoire, et qu’il avait acceptée.

Il avait entendu dans la voix de cette femme, certainement assez âgée, un tremblement, une faiblesse, une détresse qui lui semblèrent relever d’une peur bien réelle et non d’une forme de folie.

Il y avait quelque chose de pitoyable dans sa demande et la somme qu’elle lui offrait, et qui pour elle était un grand sacrifice : « Je vous paierai bien… Je n’hésiterai pas. » Puis, s’approchant de son oreille, elle avait murmuré : « C’est trop grave… », en regardant autour d’elle comme si quelqu’un avait pu l’espionner jusque-là.

N’allait-il pas, en fin de compte, plonger tout simplement dans une des navrantes et médiocres misères innombrables de l’espèce humaine ?

Il avait fixé le premier rendez-vous à ce matin et avait, pour cette raison, fait rassembler au préalable par Antoine les informations sur les cas de ce genre déjà recensés. On ne trouvait aucune trace de sa propre cliente.

Il vérifia l’adresse et ouvrit plusieurs cartes de la ville.

C’était dans les Quartiers Déclassés, fruits putrides du dépeuplement et du regroupement, assez loin au Sud. Et comme ce n’était pas la semaine de circulation autorisée pour sa voiture, il avait, avant de se coucher, réservé un taxi pour 9h00.

Il jeta la tasse dans l’évier en plastique anti-choc, aveugla le store et alla ouvrir, dans l’entrée, sa penderie : son chapeau mou Chicago en simili-cuir, sa veste longue qui l’isolerait de la chaleur et une de ses paires de fines boots anglaises, celles aux motifs d’écailles, vert amande. Ce n’était plus la mode depuis près de deux ans, mais cet anachronisme n’était pas pour lui déplaire

On sonna.

Lorsqu’il sortit du hall de son immeuble, il constata que le taxi qui l’attendait n’appartenait pas à la compagnie qu’il avait contactée. Le constant piratage radio entre concurrents rendait toujours possible ce genre de surprise : on se volait les clients.

Le compteur se déclencha.

Le véhicule s’élança vers le bout de la rue, mais freina brusquement et tourna à gauche dans une voie plus sombre et plus étroite. Le chauffeur alluma la radio. Un rythme extrêmement rapide, implacable, aux sonorités métalliques, par instant rompu par des sortes de déflagrations qui le firent sursauter, lui sembla d’abord sortir du moteur du véhicule jusqu’à ce qu’il se penchât un peu vers le milieu des sièges avant et vît la gueule édentée et rougeoyante du récepteur radio. On tourna encore dans une autre rue, puis encore dans une autre. Thomas était ballotté d’un côté et de l’autre de la banquette. Il s’accrocha à une des poignées. On entra dans les quartiers en reconstruction – une reconstruction depuis longtemps abandonnée, puisqu’elle n’avait été entreprise que pour le bénéfice rapide d’une élection locale. Dans la pénombre brumeuse de l’aube, à travers leurs reflets qui glissaient sur la vitre dans le sens inverse de la marche, on voyait les formes irrégulières et hérissées des bâtiments et des échafaudages qui s’enchaînaient, se chevauchaient en divers plans bizarres, se métamorphosaient sans cesse comme les monstrueuses mécaniques d’un gigantesque complexe qui cernait et tentait de coincer le véhicule en fuite afin de s’abattre sur lui et de l’écraser. Les bifurcations se succédaient toujours et pendant ce temps, les ondes que la radio faisait tournoyer dans l’espace exigu du taxi commençaient à produire des distorsions sonores franchement nocives pour la santé mentale du passager.

Que signifiait cette cavale labyrinthique ?

Il s’approcha du conducteur : « Arrêtez cette musique de dingue ! ». On ne lui fit aucune difficulté ; Thomas regretta de ne pas avoir osé le demander plus tôt. On entendait seulement à présent les vibrations régulières des turbines du véhicule.

« Vous êtes sûr de votre itinéraire ? ». Le chauffeur pointa du doigt quelque chose vers le coin droit de son pare-brise : les hauts piliers des périphériques se dressaient et grandissaient à mesure devant eux. Thomas se renfonça dans la banquette.

Cette course mouvementée et apparemment aberrante avait sa logique : appartenant à une des innombrables petites compagnies financièrement modestes et instables, le taxi empruntait de multiples détours afin d’éviter les Zones affranchies, si nombreuses depuis la dislocation des Unions, et dont les péages étaient toujours plus chers, et à l’intérieur desquelles on ne savait jamais ce qui pouvait surgir à tout moment. Mais ces détours obligeaient à accélérer, afin de garder une bonne moyenne de courses dans la journée.

On s’engagea enfin sur une des montées de l’Échangeur : voie Nord-Est, Grand Axe extérieur… À présent, on irait droit au but…

La parfaite monotonie du ciel gris, sans aucun relief nuageux, l’uniformité de la route surélevée, suspendue dans les airs, très peu fréquentée à cette heure, sans aucune vue possible sur la surface terrestre, cachée par les parapets en béton, et le bercement régulier des suspensions, tout cela réuni neutralisait l’impression du mouvement en avant. Heureusement, les panneaux indicateurs lumineux, de temps à autres, venaient rompre ce sommeil éveillé, même si à certains moments on eût pu croire que c’étaient eux seuls qui glissaient à grande vitesse et passaient au-dessus du taxi et non pas ce dernier qui filait vers sa destination.

La Tangente Aalden, la Traverse 23, l’Exit Terminal Est… On redescendait déjà.

Le désert Extra-urbain s’étendait à l’infini : terre absolument plate, avec, à certains endroits, de profondes entailles et, çà et là, quelques ombres de tours encore debout, piquées de petits points lumineux.

Il fallait d’abord traverser les marais où le brouillard était encore très épais au lever du jour. Les projecteurs des hautes bornes kilométriques et les ventilateurs, le long de la voie sur pilotis que l’on suivait à présent, éventraient la brume comme un profond coup de couteau courant devant le véhicule. Thomas sortit son carnet et son stylo pour prendre déjà quelques notes. Mais par quoi fallait-il commencer ? L’ébauche d’une carte ? Le parcours du taxi ? L’atmosphère étrange de cette vallée ?

Il indiqua d’abord la date et l’heure, puis ratura. Avait-il envie de garder une trace de ces premières impressions ? Que fallait-il dire ? À quels détails fallait-il porter attention ? Et à quoi fallait-il au juste se préparer ? La plus grande confusion régnait dans son esprit. Il voulait à la fois tout dire et ne rien encore avancer … Il referma le carnet, qu’il remit dans le fond de sa poche. Il commençait sans doute cette enquête autant par curiosité que par dépit, comme pour fondre son âme au destin dérisoire d’un monde qu’il percevait de plus en plus vide de sens : il s’attendait certainement à n’aboutir qu’à un cul de sac et trouver là le cynique réconfort d’une conclusion définitive sur la médiocrité de l’espèce humaine.

Mais ne pouvait-il pas s’agir là justement d’une enquête idéale, une investigation dans l’art le plus pur de ses formes, sans fond, sans meurtrier, sans victime, sans crime, sans aucun objet ?

« La mort est intolérable parce que la vie s’y voit révélée enfin telle qu’elle est vraiment : le crime absolu et parfait du temps qui creuse dans l’homme sa tombe… C’est là sans aucun doute la source de tous les dérèglements des monstres que j’ai connus, poursuivis et fait exterminer. Tuer, écraser, dépecer pour la plus irrésistible, fondamentale et ridicule des illusions : l’immortalité de soi par la mort de l’autre. Là où tous voient des pathologies, en réalité c’est l’homme, tout homme face à sa réelle nature : un être avorté, un ratage de la création… »

Alors qu’il finissait ainsi ces premières lignes, qui, on peut le constater, n’avaient apparemment aucun rapport avec ce qu’il aurait dû relater et consigner, il eut comme un malaise soudain, une sorte de vertige, comme le vacuum que provoquerait le passage rapide et à l’envers d’un film…

Il ouvrit la vitre, malgré les protestations du chauffeur, pour respirer l’air de la sinistre zone qu’ils parcouraient.

Mais on en sortit heureusement quelques minutes après.

On pouvait voir jusqu’à l’horizon le désert de la région dépeuplée : succession de terrains vagues et d’étangs saumâtres, terrains dont on ne pouvait plus rien tirer de bon depuis des décennies et où, près des groupes de ruines, d’insolites et inquiétantes tribus, d’on ne savait où venues, avaient dressé des baraquements de tôles et de bois. Plus aucune autorité ne croyait utile d’administrer ces lieux où l’espérance de vie ne pouvait pas être très longue.

Le sol était presque noir, avec des traînées d’émulsions rougeâtres créées par de fortes concentrations de fer.

Les étangs, les crevasses, les ornières, les cratères… le relief n’était pas stable. On eût dit que la surface terrestre à cet endroit se transformait lentement en un immense océan de boue.

Le bloc d’immeubles dont il avait donné les coordonnées au taxi était maintenant visible, sur le côté gauche de la route. Comme d’autres blocs du même type, il tenait debout grâce à la solidité exceptionnelle du plateau sur lequel il avait été construit, il y avait si longtemps, avant la déroute, avant la débâcle, la désagrégation, l’affaissement soudain et général du rêve humain, du mirage humain, avant la descente dans les ténèbres…

 

 

*

 

 

Thomas était à présent seul.

La voiture disparaissait au loin dans les brumes. En payant la course, il avait demandé qu’on vienne le rechercher là deux heures plus tard. Rien n’était moins sûr. Il sortit d’une des poches de sa veste le téléphone que les Services de Police l’avaient autorisé à se procurer chez eux. Tout autre combiné de ce genre ayant été interdit et la contrebande sévèrement combattue. Il composa d’abord le code de demande d’autorisation sans lequel il aurait été localisé rapidement comme trafiquant.

Après avoir réservé un taxi auprès de plusieurs compagnies, il valida le code d’entrée et franchit la grille. Il fit quelques pas puis s’arrêta. On ne voyait plus du tout la ville, là-bas. Les brouillards traversés pour venir jusqu’ici l’avaient fait sombrer et disparaître, mais, par moments, on entendait les lointains et énigmatiques échos d’on ne savait quelle entité démesurée qui pouvait être vivante et mécanique à la fois… Et ailleurs, tout autour, les étendues plates de cette terre vague. Thomas leva la tête vers le sommet de l’immeuble : on voyait le ciel. Mais était-ce un ciel, cet océan de nuages crénelés de noirceur et sans ouverture aucune ?

Il plongea la main dans une de ses poches et en ressortit son carnet. Il caressa le grain de la couverture de cuir usée puis l’ouvrit à la page où il avait noté rapidement l’essentiel de la communication téléphonique de sa cliente. Comment avait-elle eu son numéro ? Depuis bien longtemps tous ses contrats avec les annonceurs avaient été résiliés. Un autre réseau d’information lui avait sans doute permis de le trouver. Mais la nature de ses enquêtes l’avait conduit à choisir la plus grande discrétion, voire le secret, et il était difficile de concevoir qu’on eût renseigné cette femme sur son activité. Elle aurait dû normalement choisir les services d’une des nombreuses agences connues.

Il fallait même ne pas écarter l’éventualité d’un piège. Tendu par qui ? Sa dernière enquête avait abouti au simple constat du massacre qui, avant tout intervention de sa part, avait déjà supprimé les assassins eux-mêmes. Les enquêtes précédentes ? Par défi ? Par vengeance ? Les milieux dans lesquels il s’était si loin enfoncé ne laissaient pas de représenter une menace, il le savait très bien. Et leurs frontières étaient difficiles à cerner : on pouvait croire en être sorti et s’y retrouver plongé imprévisiblement.

Il observa la façade de l’immeuble pour en faire une brève esquisse. C’était un bâtiment absolument sinistre qui devait avoir une quarantaine d’années. Au centre, le hall d’entrée s’ouvrait à la base d’une étroite et haute tour à angles droits, dépassant même le toit du bâtiment, faite de briques en gros verre strié, encrassées par les intempéries. Des sortes de pare-chocs tubulaires horizontaux, rouillés et vert-de-grisés, encerclaient cette tour sur toute sa hauteur. De chaque côté, les étages des habitations. À gauche, des fenêtres grillagées, certaines murées, d’autres brisées, leurs grilles éventrées, et quelques-unes grandes ouvertes. À droite, des blocs massifs de béton jaunâtre, aux arêtes noircies, correspondaient à des balcons. Derrière ces boucliers, on n’apercevait qu’une petite portion de la partie supérieure des portes fenêtres. Aucun signe de vie, sinon deux lueurs bleutées, à travers deux des obscures vitres du côté gauche. Hormis les balcons et la tour centrale contenant les escaliers, tout l’édifice présentait une surface granuleuse noire anthracite.

Le vent se levait. Un vent doux, tiède et humide, où virevoltait de fines et molles particules de poussières. Thomas convint qu’il se sentait plutôt bien à cet endroit. La fébrilité suscitée par le trajet s’était comme résorbée dans cette calme atmosphère. Sans qu’il pût y avoir à cela une explication claire et exprimable, être là, pour ainsi dire nulle part, lui convenait parfaitement. Tout ce qui l’entourait habituellement ne le protégeait pas en vérité et ne constituait en rien le cadre d’une identité qu’il pouvait reconnaître sienne et transporter partout avec lui. Il souffrait depuis toujours d’une impression d’absence pesante, oppressante, mais indéterminée. L’énergie et même, dans une certaine mesure, le génie dont il faisait preuve dans ses enquêtes périlleuses n’étaient pas aiguillonnés par un sens moral particulièrement exacerbé, mais plutôt par une muette volonté d’atteindre l’abîme qu’il était convaincu d’entrevoir derrière tout être humain, et plus abruptement, plus rapidement chez les psychopathes qu’il poursuivait.

Il commença à marcher pour faire le tour de l’immeuble.

Mais, malgré le pénible effort musculaire déployé pour mettre un pied devant l’autre dans ce terrain meuble et collant, par un irrationnel chevauchement des instants, ce fut comme s’il restait immobile ; il se retrouva devant le hall comme s’il n’avait pas bougé, tout en ayant bel et bien à l’esprit les images successives de son trajet. Il mit quelques minutes à se remettre de ce trouble insolite.

Il n’y avait aucune autre entrée. Il rangea son carnet et entra, après avoir validé un second code.

Une odeur de soufre et de moisissure, dans une atmosphère renfermée et chaude, le saisit à la gorge. Dans la pénombre, il chercha l’interrupteur… Rien. Il dut prendre sa lampe de poche. Il regarda les noms inscrits sur les boîtes aux lettres, dont toutes les serrures avaient été arrachées. Il trouva celui de sa cliente : Brijniec. Il commença à monter les escaliers. Au bout de quelques marches, des néons se mirent à clignoter, puis restèrent finalement allumés. La minuterie, sans doute réglée sur l’ouverture de la porte du hall, se déclenchait en retard. Il continua son ascension, en prenant soin de ne pas trop fatiguer sa respiration, déjà oppressée par le mélange indéfinissable dont l’air était saturé. Au cinquième étage, tout s’éteignit et il dut se contenter de sa petite lampe pour trouver la porte de l’appartement dans la succession labyrinthique des larges couloirs.

N°6630… gauche

Comme sur les marches des escaliers, le sol des couloirs était encombré de résidus divers, chiffons, emballages, bris de verre, gravats, morceaux de ferraille…

N°6633… droite.

Dans le noir, coupé en divers sens par les rayons mobiles de la lampe, et dont l’épaisse fourrure de ténèbres se refermait aussitôt derrière lui à chaque pas, circulaient des bribes de sons provenant confusément des appartements.

N°6660… Il était arrivé.

Il éteignit sa lampe et la remit dans sa poche. Il colla l’oreille à la porte… Un lointain grésillement musical… Peut-être une radio. Il sonna.

La porte s’ouvrit aussitôt, sur de l’obscurité. Une voix rauque murmura « Entrez ». Pendant un moment, il eut une crainte : c’était peut-être un piège et tout ce qui lui avait paru inquiétant jusqu’ici en pouvait avoir été le présage. Mais à peine la porte se fut refermée dans son dos qu’une main écarta devant lui une lourde tenture pour le faire passer dans une pièce éclairée.

Une main aux longues phalanges osseuses lui tint en tremblant l’avant-bras pour le faire asseoir dans un des quatre fauteuils qui entouraient une table basse en verre fumé. La femme s’assit en face de lui. C’était une petite vieille, toute grise, aux cheveux blancs bouclés et très courts, presque crépus. Une figure allongée et très pâle, de vastes cernes endeuillant des yeux décolorés et perdus qu’on aurait pu croire aveugles, et qui s’enfonçaient sous les arcs saillants des sourcils. Une arête nasale droite et pointue, touchant des lèvres charnues entaillées par de nombreuses gerçures coagulées. Un visage plus étrange que féminin.

La main squelettique s’approcha de la bouteille d’alcool de réglisse qui était posée sur la table, elle versa de cette liqueur dans les deux petits verres placés à deux coins opposés et lui en tendit un. Sans avoir dit encore quoi que ce fût, ils burent ensemble, lentement.

Les quatre fauteuils et la table étaient recouverts du même tissu épais, aux motifs végétaux violets sur fond noir, et qui tombait amplement sur le sol. Le parquet était entièrement couvert de nombreux tapis de diverses dimensions et se chevauchant. Son regard glissa jusqu’aux plinthes… Tous les murs, les quatre murs de la pièce, étaient cachés par de hautes tentures qui pendaient du plafond et touchaient ces plinthes. Et tout le plafond était dissimulé par de vastes draperies plissées, tenues au centre par l’attache d’un lustre en verroterie, noirci de poussière. Un rideau tout à fait opaque voilait la fenêtre. Toute la pièce était remplie des plis et replis de ces tissus baroques dont les motifs fourmillaient devant les yeux. Et tous ces plis, toutes ces surfaces présentaient une infinie variété de nuances, de formes, de teintes, toutes associées les unes aux autres et toutes différentes, de sorte qu’on aurait cru être cerné de choses vibrantes…

On en venait à ne plus rien distinguer précisément, à ne plus pouvoir retenir son attention sur quoi que ce fût, assailli par tous ces essaims de camaïeux rouges, violets ou fauves. La détective avait l’impression que dans son crâne des milliers d’insectes allaient et venaient, bourdonnaient, se poursuivaient, provoquaient des ravages dans ses méninges comme des nuages noirs de criquets voraces s’abattant sur des champs.

Il reposa le verre, sortit son carnet.

Il questionna la vieille femme. Le son de sa propre voix, qu’il redoutait un moment de ne même pas pouvoir entendre, lui permit de se ressaisir. Il fallait couper à vif dans cette atmosphère suffocante où pesaient des odeurs d’épices, peut-être d’encens, et de poussière humide : un mélange annihilant qui peut-être pouvait agir comme une drogue. Il s’accrochait à ses questions comme au manche d’une serpe avec laquelle on coupe les branches et les lianes enchevêtrées d’une jungle.

Depuis près de six mois à présent, sa cliente était absolument sûre que le mur de la pièce d’à-côté, et qui est un mur commun à l’appartement de son voisin, se rapprochait, et revenait à sa place initiale, à intervalles irréguliers. Le déplacement ne se produisait que pendant la nuit. Il voulut voir de suite le mur en question. Elle se leva pour l’y conduire, écartant le bord d’une des tentures sur une porte cachée. Une fois qu’ils furent passés dans l’autre pièce, elle referma la porte derrière eux. Il s’agissait d’une sorte d’antichambre, tout en longueur, comme un long vestibule. À leur droite, la porte qui donnait sur la chambre était entrouverte. De cette chambre, dont l’un des murs était commun au salon qu’ils laissaient derrière eux, on accédait à une salle de bain. Thomas ressortit son carnet et esquissa un plan.

En bas de la feuille, horizontalement, deux droites parallèles pour le couloir de l’immeuble. Sur la droite supérieure, deux courts traits verticaux et également parallèles pour symboliser la porte de l’appartement. Un grand rectangle délimita la surface du salon, qui longeait donc le couloir sur son côté inférieur. La perpendiculaire à droite de cette surface était percée de la fenêtre où un jour très atténué passait à travers le rideau. Sur la largeur de gauche, près du coin supérieur gauche du grand rectangle, Thomas marqua du repère convenu la présence d’une porte, celle que sa cliente venait de refermer derrière eux. Là, un rectangle plus étroit, d’une longueur plus étendue, redescendant vers le bas de la feuille, vers le couloir de l’immeuble. Sa longueur droite correspondait donc à la largeur gauche du salon. Ce vestibule, butant de ce côté-là sur la cloison du palier, formait ainsi un insolite cul-de-sac, sans aucune fonctionnalité. En haut, c’est-à-dire à l’extrémité opposée au couloir de l’immeuble, là où ils se tenaient alors, la porte donnant sur la chambre. Cette dernière formait un retour vers la droite, s’étendant en direction du côté droit du salon, sa longueur inférieure correspondant donc à la longueur supérieure du salon. Mais cette chambre n’était pas aussi longue que le salon : il fallait compter la salle de bain, au fond de la chambre, pour clore le pourtour complet de l’appartement… Et la cuisine ? Par une petite porte du salon qu’il n’avait pas vue, sur la largeur droite, juste entre la fenêtre et le couloir de l’immeuble…

 

Le mur du vestibule mitoyen avec l’appartement voisin, c’était ce mur-là qui bougeait… La pièce, dont on ne comprenait vraiment pas l’utilité, était absolument vide et contrastait avec la décoration hétéroclite et le désordre étouffant des autres pièces. Murs et plafonds blancs. Sol en mosaïque jaunâtre, sale. Lumière crue dispensée uniformément par une boule de verre opaque et blanc, fixée au centre du plafond.

La chambre paraissait à peine plus large que cette étrange pièce. Elle était surtout incroyablement encombrée. Un petit lit, qui ressemblait à un brancard, au milieu, cerné d’une succession de pans de bibliothèques inégaux, de guéridons et de piles de livres atteignant souvent près de deux mètres. Tous les rayonnages débordaient de volumes, de bibelots et de liasses de papiers et journaux scellées avec de la ficelle. Les livres envahissaient aussi la minuscule salle de bain où seul le lavabo était accessible et utilisable, bien qu’il fût abominablement crasseux. La baignoire était remplie à ras bord de papiers et de kilos de draps, serviettes, couvertures, chiffons et autres fripes inidentifiables…

Ils revinrent dans « l’antichambre ».

Thomas en examina toutes les surfaces et il ne remarqua rien. Il plaqua l’oreille contre la fameuse paroi… Aucun son ne lui parvenait de l’appartement voisin.

« Là, il est dans sa position… normale ? ». Elle confirma d’un hochement de tête. « Et jusqu’où vient-il, approximativement ? ». Elle regarda par terre et chercha… « Ici. J’ai fait des repères. » C’était un déplacement de près d’un mètre… « Un mètre juste », précisa-t-elle. Et cela ne variait jamais. « J’ai mesuré ». Elle sortit un mètre à enrouleur de la poche de son gilet mité et mesura devant lui. « Vous voyez… Exactement ça. » Il n’y avait aucune rayure sur le sol, aucune marque qui pût laisser penser au glissement, au frottement d’une masse lourde.

À genoux, il fit se rejoindre, avec une craie grasse qu’elle lui confia, les points qu’elle avait marqués, afin d’obtenir le tracé d’une frontière sur laquelle concentrer toute son attention.

Et pourquoi cette pièce était-elle vide ?

« Mais, parce que je dois protéger mes meubles, évidemment ! J’ai demandé à mon filleul de tout mettre dans la chambre. Vous savez… Ils disent tous que je suis une demeurée. Mais, vous verrez… Moi, je crois que les fous sont fous parce que les autres mentent. Oui… Ils disent qu’ils ne voient pas ce qui est pourtant vrai, ce qui se passe pourtant sous leurs yeux… Parce qu’ils ont peur… Il faut se débarrasser des témoins, de ceux qui voient et qui ne savent pas mentir. Pour ça, ils s’y entendent bien. »

Le détective tomba sur une blatte écrasée.

Il la contourna avec la craie pour continuer son trait, puis il s’arrêta net. Son regard croisa celui de la vieille femme ; puis il regarda le mur, à sa base. Il se replaça à l’endroit où il venait de trouver l’insecte mort, qui n’était pas simplement écrasé, mais sectionné. Il posa la règle perpendiculairement à la ligne qu’il était en train de former, en direction du mur. Il se releva, suivit cette direction, rejoignit le mur et s’agenouilla à nouveau. Là, au pied de la plinthe, l’autre partie de la carcasse de la blatte écrasée. Rien n’avait pu trancher au milieu de la pièce cet insecte nocturne en projetant, exactement sur une même longitude et à une telle distance, les deux parties du corps. En avançant, à une distance d’un à deux millimètres au-dessus du carrelage, le mur avait écrasé et rompu l’insecte, et, en revenant à sa place, il avait gardé collée sur la plinthe ce petit morceau.

Il nota ses conclusions, prit des photos puis repartit aussitôt, assurant sa cliente de son retour le lendemain.

Deux taxis attendaient devant la grille…

 

*

 

Pendant son retour, il tenta, en vain, de garder la tête froide. Il lui fut impossible d’arrêter son esprit sur une seule idée à la fois, de lui faire suivre le fil d’un seul enchaînement clair et droit de conjonctures, impossible d’opérer le moindre classement, d’établir les critères d’une hiérarchie solide entre toutes ses observations, les plus récentes se mélangeant à d’autres plus anciennes… Dans ce remuement cérébral, il tentait de rassembler rigoureusement les détails de ses observations faites sur les restes d’une blatte écartelée entre une plinthe et un plancher.

Arrivé enfin chez lui, il vint échouer sur son lit, vidé. Et avec son corps, c’était toute sa raison qui était terrassée ; sa raison qu’il croyait épargnée de toute faiblesse, parce que rendue froide, droite, pure et implacable, à la mesure du lucide désespoir auquel il était arrivé en suivant la logique fatale des monstres inhumains qu’il avait fait arrêter. Il les faisait arrêter, mais qui pouvait arrêter la ruine, la mécanique dévastatrice dont ces individus n’étaient que les instruments ? Son âme, élaguée de toute illusion, aurait pu être représentée, par un de ces peintres symbolistes à succès, qu’il avait en horreur, par un horizon noir d’où s’élève sur le fond d’un ciel gris un arbre entièrement ébranché.

Il voulut, un instant, réagir, se réveiller, se lever, mais il n’en trouva pas la force. Il crut bouger les mains et saisir d’un côté sa table de chevet et de l’autre un rebord du bois de lit, mais la masse de son corps s’alourdit soudain considérablement et il se sentit s’enfoncer infiniment dans une sorte d’épaisse vase… Il tomba dans l’inconscience avec une effroyable impression d’enlisement.

 

Il se réveilla tout en sueur et dut courir aussitôt jusqu’aux toilettes pour vomir. Mais rien ne sortit ; une série de violents et douloureux spasmes lui tordait les boyaux jusque dans le fond de la gorge, comme on tord une serpillière pour l’essorer au-dessus d’une cuvette.

Une fois la crise passée, il vint s’asseoir dans son fauteuil, à son bureau. Il se sentait tout aussi fatigué qu’avant son sommeil, et il avait pourtant dormi plusieurs heures. La nuit était tombée ; les chiffres 21.13 clignotaient sur l’écran de son horloge. Il ouvrit une nouvelle fois le volumineux dossier qu’avait rassemblé pour lui son ami. Il en sortit au hasard plusieurs documents qu’il disposa en demi-cercle devant lui. Il laissa son regard les parcourir vaguement… Il s’arrêta soudain sur un mot qui ressortit clairement de la surface, jusque-là sans aspérité, des phrases indistinctes qui encadraient les photos. Un nom propre, et ce nom, il le connaissait bien. L’homme qui l’avait porté n’était plus à présent réduit qu’à un sachet de cendres dans un casier numéroté. Il lut toute la note où ce nom se trouvait… Il n’en revenait pas. Il n’avait prêté attention qu’aux indices et observations décrivant les phénomènes étranges des déplacements de murs, des disparitions et apparitions de couloirs, de portes et d’escaliers inconnus, mais il n’avait même pas pris la peine de considérer de près les noms des personnes impliquées dans ces faits divers relégués aux dernières pages des bons journaux et aux premières des plus mauvais. Il se mit à compulser avec rigueur tous les commentaires afin d’y relever les noms qui peut-être lui seraient connus et même, comme celui-ci, tout à fait familiers.

 

*

 

Une heure du matin.

Thomas, noyé dans l’ombre, était maintenant enfoncé dans une des banquettes du pub qu’il fréquentait quotidiennement, avant qu’il ne se cloîtrât durant ces dernières semaines. Antoine venait d’entrer et de longer le bar pour le rejoindre. Il s’assit en face de lui : « Alors ? Tu vas enfin m’expliquer ? Je suis du genre patient, mais, là, tu as intérêt à me donner une bonne raison de… » Il s’arrêta net. Thomas venait de s’avancer vers lui et montrait à présent son visage à la lueur jaune et rouge des spots. Un visage d’outre-tombe, des yeux de fou. Antoine pensa qu’il devait vraiment s’agir d’un fait qui avait dû bouleverser son ami, mais il se demanda également s’il ne commençait pas à perdre la raison. « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es allé chez ta cliente ? Tu as trouvé quelque chose ? »

Le détective lui fit un bref compte rendu de ses observations, effectivement troublantes, au sujet d’une blatte coupée en deux… Puis il en vint rapidement au sujet qui le tourmentait encore plus. Parmi les nombreuses personnes impliquées de près ou de loin dans toutes ces affaires insolites et, certes, peu vraisemblables, il avait retrouvé les noms de tous les déments criminels qu’il avait traqués. Et, sans doute, les cas antérieurs à ses premières enquêtes présentaient-ils aussi cette incroyable concomitance de la folie banale avec la folie la plus dangereuse. De plus, pour ajouter au trouble, l’intervention de tous ces détraqués dans de telles affaires restaient occasionnelle, superficielle, périphérique et en tout point imputable au hasard. Une piste à suivre, un évident fil conducteur, et cela n’avait pourtant aucun sens, aucune portée, apparemment. Tous ces bouchers inhumains qu’il reconnaissait là avaient déjà révélé leur nature bien avant leur rencontre avec ces êtres médiocres, soi-disant victimes de faits paranormaux et victimes de l’incrédulité générale qui les entourait. Il s’agissait donc simplement de destins séparés qui s’étaient croisés fugitivement. Mais pourquoi donc devaient-ils aussi systématiquement se croiser alors qu’aucune conséquence n’en ressortait ? Ces meurtriers n’avaient été que des témoins, mais tous, sans exception, l’avaient été. Pourquoi ?

Thomas répéta plusieurs fois encore « Pourquoi ? », d’une voix rauque et tremblante, la figure effarée. Et il restait en suspens devant cet abîme, cette question sans réponse, cherchant une issue, une porte, un passage, qui, par un trompe-l’œil diabolique, se dérobait à tout raisonnement. Antoine commanda deux « coupe-têtes », violents cocktails d’alcools variés, dans l’espoir d’endormir un peu les angoisses de son vieil ami en détresse.

- Trouve-moi les plans de cet immeuble pour demain.

- Pour aujourd’hui, tu veux dire ! Tu as vu l’heure ?

- Il faut…

- D’accord… Mais je n’aurai pas ça avant vingt heures. Mon indic profite de la fermeture des Archives.

- On se retrouve ici à 21 heures. J’ai relevé le numéro de situation de l’immeuble, tiens, le voilà. Maintenant, je dois y aller…

Sans même toucher à son verre, le détective se leva et rentra chez lui.

Son répondeur avait enregistré un message. Il reconnut la voix de sa cliente. Elle était terrifiée. Elle lui demandait de venir au plus vite. Fort heureusement, ce jour-là il avait l’autorisation de prendre son propre véhicule. Il partit donc sur le champ. Il était près de quatre heures du matin.

 

Il sonna plusieurs fois ; en vain, puis se rendit compte que la porte n’était pas fermée à clef.

Arrivé dans le salon, il la trouva étendue sur le sol, juste devant la porte donnant sur la fameuse antichambre. Il s’agenouilla, saisit la main et localisa le pouls. Elle vivait. Elle s’était évanouie, ou bien peut-être avait-elle trop bu, ou bien encore avait-elle été assommée… Aucune marque sur le visage, aucun relief de coup sur le crâne. Elle dormait profondément. Peut-être l’avait-on droguée… Il souleva une paupière. Un traumatisme psychologique pouvait expliquer cet état.

Il entra dans la pièce et prit encore quelques mesures. Le mur était exactement à la même place que la veille. Quant à l’insecte tranché, il était toujours là.

Au bout d’une heure environ, la vieille femme se mit à bouger un peu. Thomas avait trouvé du thé et s’en était fait une tasse. Il attendait assis dans un des fauteuils. Elle mit près d’une demi-heure encore à se réveiller tout à fait. Il la conduisit jusqu’au lit, tout en lui posant et reposant des questions, très simples, pour l’aider à retrouver la mémoire. Elle parvint à lui donner les réponses les plus évidentes mais elle affirmait ne pas le reconnaître, l’appelant parfois docteur… Voyant qu’elle commençait à répéter de manière obsessionnelle les quelques réponses qu’elle lui avait déjà fournies, alors qu’il ne l’interrogeait plus, il l’encouragea à se rappeler ce qui s’était précisément produit avant son « évanouissement ». Elle resta silencieuse un moment, les yeux dans le vague, puis se remit à parler. Mais ses phrases devinrent alors incohérentes, parcellaires, comme si son esprit avait perdu la capacité de les organiser et de les compléter, gardant secrète sa logique, gardant dans l’ombre une grande partie des mots. Parfois, Thomas crut même l’entendre parler à l’envers. La pauvre femme sombrait dans la folie.

Elle finit par se rendormir.

Il passa dans l’antichambre, s’arrêta devant le mur.

Que fallait-il en penser ? Cet appel au secours, cet évanouissement et puis ce délire… Et toujours rien de probant.

Il regagna le salon pour aller ensuite dans la cuisine. Il ne trouva rien, aucune drogue, aucun poison, aucun médicament susceptible d’altérer la raison de cette femme, ni aucune bouteille d’alcool vide. Il traversa à nouveau l’antichambre, puis la chambre et fouilla la salle de bain. Il ne trouvait décidément rien. Et la femme avait tout l’air à présent de dormir d’un sommeil serein. Il entra encore dans l’antichambre pour en ressortir aussitôt, mais il fut soudain arrêté avant de franchir le seuil. Des bruits… Des bruits venant du mur. Comme des frottements, de légers raclements. Il se retourna et écouta sans plus bouger.

Il ne se passa rien. Les bruits cessèrent au bout de quelques minutes.

Le voisin ?

Il sortit de l’appartement et sonna à sa porte. On ouvrit… Un homme d’une forte corpulence se tenait devant lui, sous une lumière crue diffusée par une ampoule nue au plafond de la petite entrée. L’homme avait un visage ramassé, une peau blanchâtre et huileuse, le cheveu noir plaqué, collé par du gel, ou bien par la crasse, ou par les deux à la fois, un front court et carré écrasant des arcades sourcilières proéminentes comme des bourrelets de chair, s’écroulant sur les côtés, des yeux gris et vaseux, un gros nez épaté aux ailes épaisses et luisantes, des lèvres violettes et couvertes de croûtes et de gerçures.

- C’est pour quoi ?

- Bonjour, Monsieur. Je m’appelle Astor Aguiar, agent métreur des impôts. C’est juste pour quelques vérifications de mesures… Pour la taxe de logement. Thomas tendit à l’individu une des nombreuses cartes dont il disposait et que la Police lui fournissait, entre autres « facilités », en échange de ses services.

- Excusez pour mes façons… c’est que je suis un peu sur les nerfs en ce moment. Entrez…

- Ma carte ? Merci.

Le salon dans lequel on le fit entrer était absolument hideux. C’était une cave : des murs sans revêtement, sinon, par endroits, quelques lambeaux de papier peint d’un marron douteux, encore collés sur le béton brut ; un mobilier constitué d’un bricolage d’éléments de récupération et d’une foule d’objets et de pièces variés tels qu’on peut en trouver dans un débarras. Thomas sortit son « mètre à rayon » et un gros carnet plié en deux, souche de formulaires correspondant aux différents rôles que ses cartes lui permettaient de jouer pour les besoins de ses enquêtes. Et pour les besoins de la vraisemblance, il fut contraint de mesurer toutes les pièces, toutes aussi sinistres les unes que les autres. L’homme ne le quittait pas des yeux.

- C’est que ça va encore augmenter ?

- Pour le moment, il n’en est pas question.

- Ouais…

- On nous demande seulement de vérifier certains immeubles dans les zones extérieures.

- Il y a un problème ?

- Non, non… Pas vraiment…

- Alors ! Pourquoi vous vérifiez ? La murs ont pas dû bouger depuis !

- Moi, on ne me dit rien… J’exécute, c’est tout… Mais, j’ai quand même ma petite idée… Moi, je crois tout bêtement qu’ils ont perdu des archives.

- Remarquez... Quand je vous dis que les murs, ça ne bouge pas…

- Vous dites ?

- C’est pas pour attirer des ennuis aux gens, mais… Remarquez, vous pouvez peut-être en parler… là-bas… puisqu’on peut s’adresser à personne… Mais comme on s’intéresse à nous, pour une fois.

Son visage se crispa ; le nez s’écrasant sur les lèvres remontant et se fripant - une torsion de la bouche, un rictus qui devait être une sorte de sourire gêné.

- Attention, allez pas croire que je suis en train de me plaindre… Tout est fait pour le mieux, vraiment, je le dis souvent… La preuve : un petit problème et voilà que vous êtes déjà là… Non, on s’occupe de nous… Je suis pas du tout comme certains qui dénigrent sans savoir, et qui minent le moral des gens… Que soi-disant en fait ça ferait longtemps que plus personne ne s’occupe plus de rien… Qu’est-ce qu’ils peuvent bien en savoir ? Hein ?

- Vous parliez de murs… de murs qui bougent.

- Ah oui ! C’est cette vieille, là… Cette espèce de folle… La voisine… Elle nous casse les pieds… C’est toutes les semaines, plusieurs fois par semaine, même qu’elle vient jusqu’ici… elle sonne ici… c’est des jérémiades qui n’en finissent pas… Elle délire complètement, elle parle de s’venger… Elle dit qu’elle va en viser les Hautes Autorités… Hein ?

- Et de quoi se plaint-elle au juste ?

- Eh ben, justement ! Vous allez rire… Elle dit que les murs… bougent. Si, j’vous jure ! Elle vient ici pour me dire que je pousse le mur pour gagner de la place… Il y a même des nuits où elle vient taper, là, sur ce mur, c’est ce mur là… Vu son état mental, son appartement, c’est déjà un luxe… Quand il y en a d’autres qui crèvent sur les trottoirs… Un asile, ce serait mieux pour elle… et ça donnerait un toit à d’autres qui en ont besoin…

Ne prêtant pas attention à ces considérations d’une philanthropie douteuse, Thomas questionna :

- Et ces bruits… La dernière fois que vous les avez entendus, c’était quand ?

- Pas plus tard que la nuit dernière.

- Vers quelle heure ?

- Oh, vers 3 heures du matin… Oui, 3 heures.

Cela correspondait à l’heure qu’indiquait son répondeur, lorsqu’elle lui avait téléphoné, absolument terrorisée.

- Bien, j’en parlerai…

- Il faut l’empêcher de dire n’importe quoi ! Allez savoir ce qu’elle peut inventer ! C’est une folle, une folle dangereuse… Et les fous, c’est malin. Elle peut aller faire croire des choses… Je ne dis pas que là-bas, chez vous, on aurait du mal à voir qu’elle dit n’importe quoi… Vous gardez la tête froide, vous savez ce que vous faites… Les murs qui bougent !

Il restait une dernière chambre à mesurer avant le salon. Thomas ouvrit la porte. « N’allumez pas… Faut pas la réveiller. » La pièce était déjà éclairée, faiblement, par une petite lampe de chevet dont on avait couvert l’abat-jour avec une loque. Autour de cette veilleuse, dont l’aura était courte, surnageait, sous les reflets de la lueur rougeoyante, les contours des quelques meubles, contre les murs, ainsi que le relief des draps sur toute la longueur du lit. Mais on ne distinguait rien d’autre. Le reste était noyé dans l’ombre, hormis un peu de la surface du parquet entre le mur et le lit. L’air était vicié dans cette pièce. Une odeur lourde, fétide et tiède saisissait les poumons et rendait la respiration pénible dès que l’on entrait. C’était une sorte de brume, de vapeur charnelle, une sorte de sueur en suspension, de poisse volatile. On entrait dans les exhalaisons chroniques et renfermées des plus triviales intimités d’un corps malade, la macération moribonde d’un être dont on entendait le souffle fragile et endormi sur le lit.

« C’est ma mère… Elle… Si vous saviez comme elle résiste… Mais… »

Thomas prit rapidement les cotes de la pièce et ressortit aussitôt après. L’homme referma la porte derrière lui, avec un précautionneux empressement. Ils passèrent enfin dans le salon dont les mesures l’intéressaient.

Lorsqu’il fut à nouveau sur le palier, arrivé à quelques pas de l’appartement de Madame Brijniec, il s’arrêta, puis il revint sur ses pas. Il n’était peut-être pas sans importance de noter aussi la distance qui séparait les portes des deux appartements. Il plaça les capteurs, ressortit le mensurateur qui émit ses deux filins de lumière violine et afficha le résultat sur le petit écran. Pendant cette opération, effectuée dans le plus grand silence, étrangement, il se sentit observé. L’œil du n°5239. Qui était au juste ce voisin ? Lorsque la minuterie au bout de sa course coupa les néons du couloir, il se figea… comme s’il eût été pétrifié et incrusté dans de la noirceur devenue soudain solide. Un mouvement du doigt ou du pied lui eût coûté des efforts surhumains. Il pesait des tonnes. Et là, derrière lui, dans son dos : l’œil… Un mur devait s’être percé d’un œil et par celui-ci passait un long rayon cylindrique de lumière ténue et intense qui, à n’en pas douter, l’atteignait, le touchait… Il lui semblait en sentir le contact, sur la nuque, comme une légère brûlure. Et il restait paralysé. Il ne pouvait y échapper. Il résisterait à la persistance de cette piqûre autant qu’il le pourrait, avant de s’évanouir. Mais cette aiguille, cette sorte de sonde qui forait sa chair arriverait forcément à ses fins et inséminerait à travers sa carotide, dans son sang, le poison, le suc corrosif… Le chancre allait bientôt se répandre parmi toutes ses cellules, s’attaquer à elles, se coller à elles, s’y introduire et les dévorer. Tout son corps serait rapidement voué à la décomposition, ses yeux se rempliraient d’une suie liquide, ses poumons se noieraient de sang et s’étioleraient… Une douleur atroce l’étreignit, comme un déchirement prolongé dans ses entrailles : peut-être allait-il mourir dans quelques secondes. Un puits, plus noir que la nuit qui l’entourait, s’ouvrit tout à coup à ses pieds. Une main allait l’y pousser… Mais ce fut ses propres mains enfin qui venaient de bouger… Et comme délivré par ce geste de la camisole l’emprisonnant, du cercueil où l’on voulait l’enfermer vivant, il se précipita vers la porte, close, de Mme. Brijniec et colla son dos contre. À quelle espèce de terreur étrange venait-il d’être sujet ? Il était cloué là, les yeux écarquillés dans les ténèbres, et pourquoi donc était-il venu jusqu’ici ? Pourquoi cette attirance ? Il retraça dans son esprit le parcours suivi jusqu’à ce moment et des eaux troubles de ses idées émergea l’image mouvante d’une spirale, d’un tourbillon, d’un escalier en colimaçon tournant comme un carrousel infernal : c’était donc cela, il était venu jusqu’à ce cul-de-sac, adossé à cette paroi infranchissable pour y connaître sa fin ; lui-même devenu une ombre dans l’ombre.

Il avait froid. Ses pieds s’enfonçaient dans quelque chose qui était vraisemblablement une boue, une boue glaciale… Il ne trouvait plus rien en lui-même pour s’opposer à cette sensation de dilution. Il ne pouvait plus fuir. Et la porte du voisin – mais était-ce une illusion d’optique ? Une hallucination ? – était en train de s’entrebâiller. L’homme allait bientôt se glisser dans le couloir… Seules les répugnantes propriétés d’un mutant pouvaient expliquer les exagérations simiesques de ce visage ainsi que les incongruités de la silhouette qui s’approchait de lui… Dans cet être semblaient se manifester les états monstrueux qui précèdent l’humain ou lui succèdent… Ce serait donc par lui que se révèlerait fatalement la vérité : l’être humain ne devait jamais être qu’une branche bientôt tout à fait dégénérée et stérile de l’évolution, rien de plus… Un autre avortement parmi les innombrables avatars ratés d’une création qui se cherche dans le hasard…

Et il allait dans un instant le toucher, lui déchirer le ventre d’un coup de mâchoire, lui ouvrir les entrailles pour en faire sortir, sous ses yeux horrifiés, l’interminable chaîne des fœtus dont les hommes ne sont qu’un âge fugitif et illusoire.

Il aperçut alors, juste à côté de lui, tout près de sa main droite, l’interrupteur. Il alluma.

Le couloir était vide. La porte du voisin toujours fermée.

Comme s’il eût été, à la clarté froide des néons, soudain nettoyé de toutes ces confusions fantasmagoriques, son esprit s’arrêta à une considération parfaitement évidente, mais particulièrement inquiétante : si tous les cas répertoriés, auxquels sans conteste appartenait celui de sa cliente, comportaient la mention d’un assassin, d’un fou criminel dans les parages, fût-ce occasionnellement, le personnage auquel il venait de rendre visite présentait toutes les sinistres caractéristiques qu’il ne connaissait que trop bien… Qui était, justement, cette femme allongée dans la chambre ? Était-ce, comme le prétendait cet individu, sa mère malade ? N’était-ce pas plutôt une de ses victimes, séquestrée, droguée, attachée, torturée ?

Il rentra dans l’appartement de Mme. Brijniec. Sur la petite table du salon étaient déjà disposés la bouteille d’alcool et deux petits verres à liqueur. Il s’assit, saisit un des verres et se servit, trois fois de suite. Comme il tremblait toujours malgré les gorgées brûlantes qui auraient dû l’apaiser, il s’enfonça dans le fauteuil et prit la bouteille.

Il ne se serait pas cru encore si émotif ni habité d’une si obscure et traître imagination. Mais n’était-ce pas somme toute assez logique ? Ce qui s’agitait en lui, ce n’était pas de l’émotion, toute aptitude à l’émotion depuis longtemps rongée par la pourriture dans laquelle il pataugeait, tout comme le mineur voit ses poumons transformés en charbon. Ce n’était ni de l’émotion ni même un sursaut d’angoisse, mais la réaction nerveuse d’un corps amené un instant au bord de sa disparition imminente ; car il s’était senti disparaître. Quel était son rôle dans tout cela ? Pourquoi poursuivre ces longues enquêtes dans les profondeurs glauques, malsaines, stériles, alors qu’à la surface, on aurait tant eu besoin de l’énergie et de la ténacité dont il faisait preuve ? Il tirait de la marne où le monde s’enfonçait toujours plus de mutants, d’hydres, de morts-vivants qu’il exterminait ou faisait incarcérer : mais ces êtres étaient-ils à la source de la faillite humaine ou n’en étaient-ils pas les fruits sans cesse plus nombreux ? Cercle vicieux, machine infernale.

Tout se confondait ; toute action était vouée à participer au mal que l’on cherchait à combattre. Alors pourquoi voulait-il expliquer, éclairer, dénouer ?

Il regarda son corps, affalé dans ce fauteuil. Il regarda autour de lui, la bouteille, vide, qu’il venait de poser par terre. La réalité lui remontait aux yeux comme des milliers d’heures de fatigue qui vous brûlent les paupières et vous tirent par les pieds vers le sommeil. Il fut pris d’une quinte de toux et cracha sur le tapis un jet de salive épaisse et grise qu’il n’aurait pas été étonné de voir s’animer et ramper comme une limace… Il appuya sur l’interrupteur de la lampe, et à peine eut-il fait le noir autour de lui que soudain une voix faible murmura dans son dos : « Venez, ça recommence. » Un faisceau de lumière traversa la pièce.

Il se retourna et vit la silhouette de la vieille femme appuyée au chambranle de la porte entre le salon et l’antichambre. Elle respirait à la fois vite et difficilement, avec un sifflement de serpent dans la poitrine. Elle se tenait debout avec peine. Derrière elle, une clarté blanche et crue, telle une radiation surnaturelle. Lorsqu’il se leva, l’ombre de ce corps agrippé au mur glissa jusqu’au sol et se recroquevilla, comme une araignée, qu’on vient de frapper mortellement. Il ne s’en soucia même pas, passant à côté de cette pauvre femme évanouie, et il entra dans la froide incandescence de la pièce mystérieuse. Là, il s’arrêta à quelques centimètres du mur et fixa du regard l’angle droit formé par la plinthe et le sol. Il ne décela aucun mouvement. Mais il perçut tout à coup les bruits d’un étrange remuement derrière la paroi. Il colla son oreille. Des frottements continus, des grattements et, plus au fond, des grincements, ou bien même des gémissements aigus… puis, plus distinctement, des sortes de râles… Rien d’humain. Et soudain, un coup, porté tout près de lui… et un autre… et encore un autre. Une succession de petits coups contre le béton qui semblait alors étrangement mince. C’était comme les pattes d’un animal, de plusieurs animaux se déplaçant sur la paroi. Seuls des insectes, ou des reptiles peut-être, comme des lézards, pouvaient ainsi se déplacer à la verticale.

Il s’écarta du mur, la tête prise de vertiges, et sous le poids qui l’écrasa soudain, il ne put que se laisser tomber à genoux…

Malgré les houles douloureuses et sans cesse relancées qui roulaient dans son cerveau, il résistait et tâchait d’observer encore la plinthe et les petits carreaux jaunes du sol à ses pieds… Et il ne rêvait sûrement pas : cela bougeait. Devant ses yeux vacillants, la plinthe avançait… Les restes de la blatte repérés la dernière fois avaient disparu… Et alors que le mur inexplicablement se déplaçait, se rapprochait de lui, les bruits qu’il avait perçus tout à l’heure s’étaient amplifiés considérablement : des instruments pointus et métalliques, ou bien des griffes qui grinçaient, des séries de coups toujours plus violents, des sifflements de perceuses perforant l’épaisseur du béton, tout un vacarme effroyable… Des voix étranges, avec des modulations aux amplitudes très grandes, borborygmes, babils monstrueux sortis de bouches qui devaient être encombrées d‘un épais liquide, et hachés par des mouvements saccadés de mandibules hypertrophiés… Une verbigération dégoûtante où Thomas croyait reconnaître toutefois un langage élaboré, organisé, émotif où se mêlaient l’homme, l’animal et le démon, une parole de fin du monde. N’y tenant plus, il s’écroula tout à fait, gisant sur le sol, inerte, tel un cadavre, mais sans pourtant perdre conscience ; du moins lui semblait-il, puisqu’il avait les yeux ouverts. Tout effort pour bouger un membre était vain. Son esprit restait éveillé, mais sans plus aucune prise sur l’extérieur, sans plus aucun lien mécanique avec les muscles de sa lourde carcasse paralysée. Allait-il mourir ?

La luminosité de la pièce s’atténua. On n’entendait plus qu’un lointain bourdonnement, comme celui d’un essaim d’insectes dans une pièce voisine.

Sous l’armure où il était à la fois enfermé et impuissant, et qu’il n’eût même plus cru faite de chair et d’os, mais plutôt d’une sorte de matière fossile, le sol s’amollissait d’une manière assez inquiétante : Thomas était en train de s’enfoncer, de sombrer, de s’amalgamer à une sorte de boue épaisse dont il croyait sentir la tiédeur dans son dos, et qui empestait le purin. Son corps se décomposait… Et à mesure que la blancheur du plafond s’éloignait, ne devenant plus qu’une vague tache clair de plus en plus petite, aperçue du fond d’un puits où il descendait, disparaissant de la surface de la terre, disparaissant de la vie, il se demandait à quel moment cette désagrégation allait toucher sa pensée et l’écraser dans le néant.

Il s’empressa alors de rassembler ses idées et conçut, pour résister à cette chute dans l’inconsistance, et avec une rapidité, une efficacité qui le surprirent, un corps de substitution… Il le construisait par la pensée, et, dès qu’il sentit son ventre attaqué par la putréfaction, s’ouvrant en une large déchirure en son centre, il fixa et superposa à cette vision d’horreur celle d’un œuf comblant l’excavation sanglante, se fissurant pour laisser naître son nouveau corps. Lorsqu’il pencha la tête vers son abdomen, il en vit s’extraire une longue figure qui ne comportait que certains de ses propres traits et dont l’ensemble présentait de hideuses et aberrantes difformités. Ce visage de cauchemar montrait des mâchoires saillantes serties d’une dentition de requin, soulevant des babines très épaisses, rouge vif, frémissantes.

L’être qui s’extirpait ainsi de lui avait à présent la silhouette et la taille d’un petit enfant, mais avec des jambes, des bras et des mains d’une taille démesurée. Il s’éloigna de lui et se tint en suspension dans l’air humide, chaud et âcre, lié à lui par une petite chaîne d’or qui faisait office de cordon ombilicale. Thomas était horrifié et fasciné par ce qu’il reconnut alors comme le fruit de ses entrailles, et qui peut-être allait bientôt se détacher de lui et le laisser là, comme l’âme se libère du corps voué à la pourriture.

Mais l’être tendit une main vers lui et lui caressa doucement la joue. Thomas sentit une larme couler sur cette même joue. Et pourtant, il n’éprouvait aucune espèce d’émotion particulière.

Puis, hormis la tête, la créature se métamorphosa : une chair ferme, ronde et lisse se mit à croître et lui donna une plastique féminine tout à fait harmonieuse, sensuelle, mais toujours menue. Des seins aux bouts très saillants se formèrent et se mirent à grossir… Thomas baissa les yeux et vit entre les cuisses de cette femme, qui s’écartèrent alors, un impressionnant phallus en érection, aux testicules énormes, pointant vers lui un gland tout gonflé et très odorant, et, sous les testicules, les longues et larges lèvres verticales d’un vagin d’où s’écoulait d’abondantes eaux… La créature s’éleva un peu et lui exhiba sous son nez cette double nature.

La tête du monstre s’approcha et goba le pénis excité de Thomas, les babines charnues se mettant aussitôt à sucer le membre avidement. Thomas ressentit un plaisir extrême. Les impressions de son corps et de son âme s’épousaient merveilleusement, comme sous l’effet d’une drogue, et répondaient instantanément à tout ce que faisait cet être, comme si celui-ci et Thomas eussent constitué un seul organisme.

Il crut être sur le point de jouir lorsque la sève ralentit soudain sa montée irrépressible et se durcit, devenant solide, de plus en plus volumineuse et froide comme de la glace prête à faire éclater en morceaux le membre viril. Le monstre referma alors ses mâchoires et, dans d’atroces douleurs, il le vit lui dévorer son sexe, la bouche toute dégoulinante de sang.

Il voulut crier mais la bête se retourna et, face à lui, projeta sur sa figure, crachée depuis ses deux sexes, une glue brûlante qui lui coupa la respiration. Une sorte de gros lombric sortit soudain du ventre monstrueux, se contorsionnant dans l’air, plus précisément une sorte de trompe dont le pourtour de la bouche était bordé de multiples ventouses rosâtres et qui vint se coller sur la poitrine de Thomas : une sorte de vrille érectile appuya fortement sur la cage thoracique, la perça, la perfora et se mit à fouiller l’intérieur jusqu’au cœur. On allait le lui arracher. La créature releva la tête et fit face à sa victime : des yeux tout à fait blancs, légèrement cernés de rose, fixèrent les yeux de Thomas.

Pourquoi cette ignoble trahison après une si rare jouissance ?

Thomas devint tout à coup aveugle et fut privé de toute sensation.

 

Il se réveilla avec un mal de crâne qui faisait résonner horriblement, juste au-dessus des yeux, le broiement continu d’une meule et qui sans doute allait durer ainsi encore des heures. Le mur avait rejoint sa place habituelle. Madame Brijniec était assise dans le salon. Il se releva tant bien que mal et s’approcha d’elle. Ses yeux étaient comme éteints. Sa bouche articulait sans cesse un discours inaudible, adressé à on ne savait quelles présences invisibles. Il fut impossible de la sortir de cet état d’hypnose. Cela ne faisait plus aucun doute : chaque manifestation du phénomène dont il avait été lui-même une victime entraînait un peu plus la pauvre femme dans la folie.

 

*

 

« J’ai trouvé ce que tu m’as demandé, et ça n’a pas été facile, crois-moi. Dis, Thomas ! Tu m’écoutes ? »

Silence persistant dans la fumée des cigares dont les bouts morts s’étaient accumulés en masse dans les cendriers.

« Bon, voici ! »

Antoine étala sur le bureau un plan d’architecte.

Aussitôt, Thomas sortit du tiroir un double décimètre et son appareil topométrique. Il vérifia consciencieusement une série de droites et les surligna en rouge avec un marqueur.

« Je suppose que d’ici quelques minutes à peine, tu auras la bonté de m’expliquer ce que tu fais… »

Thomas le regarda et sourit, sans pour autant rompre son silence irritant. Son ami reprit : « Écoute ! Les cas de ce genre sont pléthore depuis quelques temps : je dois avouer que l’importance des chiffres est en effet assez préoccupante. Mais, franchement, noyées dans le marasme où notre vieux monde est en train de rendre l’âme, ces affaires ne me paraissent pas plus significatives que d’autres. Que tu aies continué coûte que coûte la mission dans laquelle tu t’étais engagé, je comprends ça ; moi aussi, j’ai connu ça.

- Mais toi, tu as décroché…

- Tu continues alors que plus personne ne peut même comprendre l’intérêt de ce que tu te donnes tant de mal à faire… Curer ce monde à l’agonie de sa pourriture, alors qu’au moment où tu nettoies un tout petit bout d’organe, cette pourriture continue à s’étendre partout ailleurs… Tu sais ce que j’en pense. Tu devrais utiliser l’énergie qui te reste à te tirer de ce merdier… Et tous ceux qui peuvent encore avoir un peu de conscience ou même de bon sens doivent en faire autant, et vite, car tout ça est en train de tourner très mal : la fin est proche…

- Je n’agis pas pour sauver cette merde d’humanité, ni même ma propre personne. Je veux savoir.

- Savoir quoi ? Tu m’as redit toi-même, hier, qu’on ne découvre rien sinon « le destin suicidaire de l’espèce humaine ». Et puis tu trouves que les choses ne sont pas assez claires, en tout cas de notre point de vue, nous qui avons encore de la mémoire ? La Dépression Globale, les dégénérescences épidémiques, l’époque de la Grande Panique et maintenant la léthargie ou la barbarie ? Tu veux quoi ? Trouver une réponse qui soit claire aussi pour tous ces malades mentaux qui nous entourent et pullulent comme des rats ? Partager leur déchéance ne t’aidera pas à les tirer de là… tu crèveras avec eux, parce que tu es de la même espèce, au fond… La seule différence, c’est que nous, nous possédons encore les moyens intellectuels et matériels de foutre le camp.

- Il y a simplement que j’ai vu ! Oui, j’ai vu. J’ai vu le monstre, en face de moi, comme je te vois. S’il sort de nous-mêmes, alors qui sommes-nous au juste ?

- Tu sais, tout cela n’est pas vraiment nouveau… Le diable qui est en nous, l’ennemi de l’homme fabriqué par l’homme lui-même… Ce n’est pas de le savoir qu’il s’agit à présent, Thomas… Maintenant…

- Je sais… Tu peux partir, toi… D’ailleurs, je me demande bien où tu peux aller ?

- Il existe encore quelques endroits… Je peux te permettre aussi de t’y assurer une entrée… Mais je me porterai garant… Alors, arrête ton cirque ! Je ne pourrai couvrir tes implications pour le moins douteuses…

- Ah ! bon… On est surveillé…

- Plus ou moins…

- En fait, pour tout dire, je suis moins optimiste que toi… Tu parles d’arrêter pendant qu’il en est encore temps, mais il n’y a même plus assez de temps pour ça… Il reste juste celui d’avoir une chance de comprendre pourquoi… Avant d’en finir… parce qu’il faut en finir avec cette race humaine. Autre chose attend que la place soit libre.

- Moins optimiste que moi… Je suis presque heureux de voir que c’est encore possible.

Antoine se mit à rire, mais dans son regard il y avait de la peur et du désespoir, Thomas le voyait clairement.

- J’ai vu, Antoine… J’ai vu le mur bouger sous mes yeux. Et derrière le mur, le bruit…

- Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

- Le bruit… La voix du monstre qui me dira pourquoi. Et il me dira son nom.

Scobh se leva et s’apprêta à partir aussitôt.

- Attends ! Rassieds-toi… Regarde sur le plan ! C’est là ! C’est tellement simple que je n’en reviens pas ! Tu vois ces cloisons ?

- Oui, bien sûr ! Et alors ?

- Sur le plan, de l’extérieur, dans le couloir, la distance séparant les deux appartements équivaut bien à l’épaisseur de la cloison, c’est évident… Pas de conduit d’aération ni autre chose. Mais, selon mes mesures, que tu peux croire précises, dans le couloir, la distance n’est pas égale à celle que je déduis des mesures prises à l’intérieur des appartements.

- Tu veux dire…

- Oui ! Le plan ne rend pas compte de la réalité. Il y a une distance manquante, cachée, entre les deux appartements. De l’extérieur, de porte à porte, on a 3m50 ; et de l’intérieur, ça nous donne - il vérifia ses notes, 1m35 de la porte de Madame Brijniec à la cloison de l’appartement voisin et 1m35 également de la porte de cet appartement jusqu’à la même cloison : il manque 30 centimètres. L’épaisseur de ladite cloison ? Non. Il se trouve que toutes les mesures indiquent, et c’est confirmé par le plan, des épaisseurs de 20 centimètres. Pourquoi justement une différence de 10 centimètres entre ces deux appartements ? Il y a en vérité deux cloisons jointes, l’une de 20cm du côté du voisin et une autre, plus fine, de 10cm, du côté de Madame Brijniec, une cloison plus fine, qui peut se déplacer, une cloison plus fine qui laisse facilement passer le bruit… Et cela n’apparaît pas sur le plan, tu es d’accord ! Conclusion : le mur peut se déplacer car il n’est pas ce qu’on croit voir. Il peut avancer d’une certaine distance, la distance suffisante pour laisser passer les bruyants habitants clandestins de cet immeuble, qui sortent des entrailles de la Terre… Une sorte de poche, de ventre qui abrite le monstre…

Antoine ne savait s’il s’inquiétait de ce qu’on lui racontait ou de l’état mental de celui qui était en train de lui donner ces explications. Il se ressaisit malgré tout et tenta de raisonner dans le sens de son ami :

- Soit. Admettons. Mais si le mur avance… pour laisser un passage, il faut donc que le sol lui-même, la dalle sur laquelle on marche, cache une sorte de sas, de porte, de trappe…

- J’y viens, dit-il fiévreusement, en sortant une petite boîte transparente en plastique. Voilà ce que j’ai trouvé…

Il retira le couvercle, prit une pince à épiler sur le bureau et saisit l’indice pour le montrer à la lumière de la lampe…

- Et c’est quoi ?

- Un poil… plus précisément, une section de poil.

- Oui… une section de… poil… Fort bien. Et… un poil de quoi ?

- Comme tu peux le voir, il est assez épais, et très noir… Madame Brijniec est blonde, un blond terne mais naturel… J’ai vérifié pendant son sommeil…

- Ah bon ! Je vois…

Thomas n’avait pas envie de plaisanter et il continua.

- Il s’agit plutôt d’un poil d’origine animale, ou du même genre… En fait, un poil pubien du monstre dont le mur garde la cachette.

Antoine restait sans voix devant cette assertion confondante…

- Lorsque je l’ai trouvé, par terre, orienté à la verticale, non loin du mur, tu comprends mon étonnement !

- Oui, bien sûr…

- Or, quand j’ai voulu le prendre, il m’a fallu tirer d’un petit coup sec. En fait, je l’ai sectionné en le prenant, laissant l’autre partie prisonnière du ciment qui entoure les pièces du carrelage. Le sol cache en effet une trappe qui s’ouvre quand le mur a fini son déplacement et qui se rabat brutalement avant que le mur ne commence à revenir à sa place habituelle. Et en se refermant, elle a coincé… ce poil.

- Mais, dis-moi… À l’endroit où tu as trouvé ce…poil… Il n’y avait aucun interstice, même infime, où il était fiché de cette manière ?

- Tu penses bien que je l’aurais immédiatement remarqué. Ce que je pense, c’est que la dalle est à chaque fois rescellée avec un ciment parfaitement identique et lisse, de façon à rendre invisible le court espace nécessaire à sa mobilité. Mais ce n’est pas tout…

Antoine se servit un whisky.

- Mais si cette… chose vient d’en bas… Il lui faut passer par les appartements du dessous… Les murs doivent aussi changer de place…

- Les appartements des étages inférieurs sont vides… Plus personne n’y habite… Je pense que l’espace pour passer est possible sans rien bouger… Ou alors, en effet, il y a des mouvements, mais ces êtres ont attendu que les lieux se vident…

- Et ils n’ont pas attendu que ta vieille s’en aille ou crève…

- Non… Comment savoir ce qui motive leurs agissements et leurs décisions ?

- Et pourquoi sortent-ils comme ça, en se donnant tant de mal, plutôt que de faire irruption au beau milieu d’un terrain vague, dans un coin désert ?

- Leur proximité avec nous, leur présence cachée mais progressivement dévoilée, tout ça fait sans aucun doute partie d’un plan dont on ne peut pas concevoir les principes… En tout cas, chaque fois que le phénomène se produit, toute personne se trouvant à proximité est prise d’un malaise et s’évanouit… J’en ai été moi-même victime. Et à chaque réveil, les facultés mentales des témoins se dégradent…

- Tu en as aussi été victime ? demanda assez sournoisement son auditeur dont l’anxiété s’était adoucie et transformée en perplexité ironique sous l’effet réconfortant de l’alcool.

- Cette pauvre Madame Brijniec semble souffrir de confusion mentale et de troubles de la mémoire… Il est à craindre que ces affections s’aggravent, jusqu’à quel point, je ne sais pas.

- Et, à propos… Les recoupements que tu avais effectués dans les données que j’avais collectées pour toi révélaient un fait troublant : toutes les personnes concernées par ce genre de trucs bizarres auraient côtoyé de près ou de loin des meurtriers psychopathes, dont certains ont été neutralisés par tes soins… Tu suis toujours cette piste ?

- Je vois à présent les choses un peu différemment : je pense que ce genre d’individu est immanquablement attiré par ces endroits…

- Et de quelle manière ?

- Peut-être des ondes…

- Ne serait-ce pas intéressant, alors, de détecter ces ondes pour ensuite localiser de tels endroits où on a toutes les chances de les rencontrer… et donc de les capturer ? Ce serait plus constructif, il me semble, que de vouloir trouver je ne sais quelle révélation métaphysique…

- Pourquoi pas… mais je pense qu’il s’agit là d’un aspect secondaire du problème…

- Secondaire ?

- Ce que j’ai entrevu est d’une tout autre envergure…

L’Inspecteur Scobh ne chercha pas davantage à altérer l’entêtement de son ami, et son propre état euphorique, éthylique, ne l’y disposait pas. Puis tout à coup le détective ajouta : « Ce soir, j’y retourne, et tu viens avec moi. »

 

*

 

Thomas partit peu de temps après cette conversation ; seul, car son ami devait d’abord régler impérativement une affaire qui ne pouvait attendre…

Avait-il menti pour se défiler ?  Le prenait-il vraiment au sérieux ou pour un fou ? Ne lui avait-il pas obtenu ce laisser-passer pour utiliser sa voiture en-dehors des créneaux réglementaires ? N’avait-il pas déjà pris beaucoup de risques pour lui rendre service ? N’était-ce pas son ami ?

Il préféra ne plus se poser de questions et appuya sur l’accélérateur, malgré la dépense de carburant, si rare et si cher. Son trajet allait être plus simple et plus rapide que celui emprunté par le taxi, la première fois. Aussi passait-il par des quartiers où il ne fallait surtout pas s’arrêter et où personne ne pourrait lui venir en aide. C’était d’autant plus périlleux qu’à cette heure les amas de brumes noires réduisaient considérablement le champ de vision et rendaient l’asphalte particulièrement glissant. Les balises catadioptriques encore présentes aux sommets des anciens pylônes électriques réfléchissaient assez la lumière de ses phares pour qu’il se dirige correctement et qu’il concentre son attention parmi les ombres glissant comme des rats le long des murs, courant d’un trottoir à l’autre et les visions fugitives et répugnantes surgissant au hasard d’une lumière de néon, de voiture ou d’incendie.

Mais cette nuit-là, la traversée ne lui parut pas spécialement éprouvante : tout était calme. Sans doute ces lieux sombraient-ils également dans la léthargie et le nombre de vivants y diminuait de plus en plus vite.

Antoine avait peut-être raison. Cela ne servait à rien …

Mais il sentait enfin derrière tout ça, pour la première fois, un réel mystère, peut-être même une intelligence avec laquelle il allait pouvoir communiquer, qui allait certainement lui dire, à lui, lui qui était déjà allé si loin, vers quoi conduit ce qui semble être la fin, et pourquoi.

Il arrêta la voiture juste devant la grille de l’immeuble et descendit. Dehors il faisait tiède et l’on n’entendait rien. Le silence. Un silence de terre stérile et désertique, un silence inhabituel aux abords de la mégalopole et qui sans doute allait devenir familier, si tant est que ce mot « familier » eût encore un sens. Il gravit à nouveau les escaliers. Plus aucun néon, cette fois-ci, ne fonctionnait. Il dut se servir de sa lampe-torche. Dans le couloir, il fit un arrêt devant la porte du voisin. Rien. Il avança de deux pas et colla une oreille au mur, là où se trouvait le « passage ». Rien non plus. Il sonna chez Madame Brijniec. Attente. Il sonna une seconde fois. On entendit des pas traînants se rapprocher. Thomas braqua le faisceau lumineux de la lampe sur son visage. L’œil de la porte scintilla, puis s’éteignit : elle avait regardé, mais elle n’ouvrait pas.

- C’est moi. Thomas Voliéri.

- Qui ça ?

- Voyons, Madame Brijniec ! Le détective !

Il s’interrompit car il comprit que la pauvre femme perdait la mémoire.

« Allez-vous-en ! Je ne vous connais pas ! Attention ! Je suis armée… Partez ! Partez ! »

L’œil de la porte scintilla de nouveau puis s’éteignit. Les pas s’éloignèrent. Peut-être cherchait-elle à l’écarter du danger… Ou bien à l’écarter d’une vérité à laquelle elle-même avait accès, du fait d’un injuste privilège, mais qu’elle serait incapable de comprendre. Il fallait agir.

Il fouilla dans ses poches et sortit un petit instrument cylindrique dont l’une des extrémités était pourvue de plusieurs forets. Il plaça l’engin au niveau de la serrure et le laissa agir seul. Thomas, pendant ce temps, regardait autour de lui, craignant que le bruit n’attirât l’attention du voisinage. Un craquement net retentit. Une diode se mit à clignoter sur le cylindre fiché dans la serrure. Il retira l’appareil et poussa légèrement la porte qui s’ouvrit sans aucune résistance. Il entra dans le salon : la femme était là, debout, devant lui, pétrifiée d’effroi.

- Que se passe-t-il ? Est-ce qu’il y a du nouveau ? Est-ce que ça a recommencé ? Il est arrivé quelque chose ?

Elle avait de toute évidence feinté : elle n’était pas armée. Il s’approcha d’elle.

- Qui êtes-vous ? De quoi est-ce que vous parlez ?

- Vous ne me reconnaissez pas ? Vous m’avez appelé pour vous aider… Vous m’avez téléphoné… Je suis venu hier.

- Pour m’aider ?

- Mais, oui… Rappelez-vous ! Votre mur qui bouge !

Elle ouvrit des yeux horrifiés.

- Mon mur qui bouge ? Vous êtes cinglé !

Elle saisit derrière elle, posée sur un guéridon, une lourde boîte en métal et la lança sur lui. Il l’évita de justesse et quand elle vit qu’elle ne l’avait pas atteint, elle courut dans la pièce voisine (l’antichambre), et alla s’enfermer dans la chambre. Thomas la suivit.

L’antichambre était méconnaissable : encombrée de tentures, de meubles, de tapis, de piles de vieux journaux, de livres et de vêtements… et tout cela disposé de telle manière et si bien recouvert de poussière qu’on n’eût pas soupçonné un agencement calculé. Thomas frappa à la porte de la chambre.

- Écoutez-moi, je pense que tous ces événements vous ont surmenée… Vous avez du mal à retrouver la mémoire, mais ça va revenir… Faites-moi confiance… Ne vous laissez pas impressionner. Vous n’avez rien à craindre. Je peux vous assurer que j’ai maintenant toutes les preuves nécessaires. Vous n’êtes pas folle. Calmez-vous et laissez-moi entrer. Parlons calmement. Oui, c’est ça, parlons calmement, là, autour d’une bonne bouteille de votre liqueur… La voix du détective tremblait, sa main agitant de plus en plus frénétiquement la poignée de la porte.

- Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Je ne sais pas de quoi vous parlez ! Si vous continuez, j’appelle au secours… Mon voisin viendra… Et vous pouvez croire qu’il n’est pas du genre à se laisser intimider… Il fait partie de la Police des routes.

Thomas n’insista pas davantage. Il se retourna et plongea parmi les amoncellements hétéroclites de la pièce afin de dégager une voie et atteindre enfin le mur dont on voulait lui barrer l’accès. Il sortit d’une de ses poches intérieures une espèce de stéthoscope et commença à écouter ce que le béton allait bientôt lui laisser entendre de la présence qu’il savait être là… Mais rien, absolument rien. Il augmenta au maximum la sensibilité de l’appareil, mais cela ne changea rien. Il le jeta à travers la pièce et se précipita vers la porte de la chambre : « Qu’est-ce que tu as fait ? Vieille salope ! ».

La femme se mit à hurler de toutes ses forces. Il fallait la faire taire au plus vite. Thomas défonça la porte et ce fut une épouvantable poursuite dans tout l’appartement… il tomba plusieurs fois sur des meubles que la vieille femme poussait sur lui, avec la force que décuple la panique. Il finit par bondir sur elle et l’abattit sous son poids ; « C’est l’heure de ton exécution, vieille carne ! », voilà ce que Madame Brijniec entendit au moment d’être déchiquetée sous les griffes du monstre. Les mains de Thomas, dures et puissantes comme des couperets métalliques, s’enfoncèrent dans la gorge de la victime, creusèrent, fouillèrent, cisaillèrent comme des mâchoires voraces puis achevèrent leur œuvre répugnante en écartant et déchirant les muscles de la nuque.

Au terme de cette ignominie, il se releva, s’essuyant les mains sur des vêtements entassés dans un fauteuil et alla, sans aucune marque d’émotion, d’une démarche ne laissant voir aucune espèce de défaillance, jusqu’au buffet contenant la bouteille de liqueur, mais il ne trouva rien.

Le cœur bien plus retourné par cette déception que par son crime, Thomas, pris à nouveau de fureur, courut jusqu’au mur de l’antichambre et s’y colla encore, désespérément…

Et après un assez long moment d’expectative angoissée, il répéta à haute voix : « J’en étais sûr… J’en étais sûr… »

Il entendait enfin ce qu’il était venu entendre… On avait bel et bien tenté de le tromper… Et il n’était plus sûr qu’Antoine n’eût aucun lien avec l’organisation de toute cette machination… Comment aurait-il eu si facilement les plans sans une complicité, voire une compromission… ou pire…

Il sortit de l’appartement, monta jusqu’au dernier palier, se servit de l’échelle de service pour atteindre la trappe qui se trouvait au plafond et se retrouva rapidement sur le toit. Tous les appartements situés sur cette ligne verticale devaient présenter la même anomalie ; il en était si bien persuadé qu’il lui parut tout à fait superflu de le vérifier. De ce fait, l’issue du « passage » devait être quelque part sur ce toit.

La lueur phosphorescente de la nuit permettait de distinguer les reliefs. Thomas vit aussitôt une cheminée d’aération que les plans officiels n’indiquaient pas et qui, à n’en pas douter, tombait pile sur la mystérieuse galerie. Il se posta derrière un bloc où étaient plantées des antennes et attendit, fixant des yeux le tuyau surmonté de son capuchon pointu et ajouré. Mais ce ne fut pas long. Un grincement signala soudain une activité dans le conduit. Sur le fond violet et luminescent du ciel nocturne, le chapeau de fer se souleva de quelques centimètres puis tomba. Une forme oblongue sortit lentement, puis deux maigres bras, d’une longueur étonnante, se déployèrent et redescendirent pour poser de larges mains de chaque côté du tube d’acier, sur la surface du toit, afin de prendre appui et faire sortir l’ensemble du corps. Une fois extirpée de là, la silhouette se laissa voir plus en détail : les deux bras très longs, les courtes et larges pattes à la musculature puissante, le crâne ovale avec un museau proéminent et des mâchoires féroces de carnassier. En outre, le monstre exhibait au-devant un très gros phallus en érection, semblable à une arme capable d’éventrer et, sous sa croupe que son dos très cambré relevait haut, une grosse masse de poils noirs, l’abondante fourrure d’une fente vaginale : tout ce qu’il fallait pour saisir, dévorer et copuler, autant d’attributs d’une force primaire favorable à une évolution et une propagation fulgurante. À peine l’individu avait-il fait deux ou trois mètres que d’autres, semblables, sortirent du même endroit et formaient un groupe de plus en plus inquiétant. Hypnotisé par cette vision infernale, Thomas ne perdait pas de vue une seule seconde leurs mouvements. C’était bien ce qu’il conjecturait depuis longtemps : sous la pourriture de l’espèce humaine à l’agonie croissaient des êtres à l’intelligence absconse et qui seraient bientôt les derniers ouvriers de notre disparition.

Pendant ce temps, Antoine entrait dans l’appartement de Madame Brijniec dont il découvrait la dépouille, derrière le divan du salon.

Après être ressorti, arrivé au bout du couloir, il remarqua la lampe-torche de Thomas sur la troisième marche de l’escalier. Il monta jusqu’au dernier étage, manquant plusieurs fois de trébucher dans l’obscurité, grimpa à l’échelle jusqu’à ce que sa tête dépasse le niveau du toit. Il aperçut la silhouette de son ami, debout, entouré, à hauteur de la ceinture, par un groupement de petits êtres difformes dont il entendait les étranges borborygmes que produisaient leurs bouches ou d’autres organes peut-être, et auxquels, chose encore plus étrange, Thomas semblait répondre par une incompréhensible verbigération. Croyant son compagnon menacé, il bondit et saisit son arme. « Cours ! Cours ! Vite ! » Mais Thomas ne bougeait pas. Une des petites créatures s’avança vers Antoine, qui tira. L’être hideux s’affala, et après quelques soubresauts s’immobilisa tout à fait. Les autres monstres s’écartèrent et formèrent un arc de cercle au centre duquel se tenaient les deux hommes. Antoine posa la main sur l’épaule de son ami. Celui-ci se retourna et hurla, comme fou : « Espèce de salaud ! » Antoine ne comprenait plus ; il interpréta cette insulte comme un reproche fait à la tenace perplexité qui avait retardé son intervention. « Je n’ai jamais cru que tu étais fou ni même que tu mentais… J’ai eu peur pour toi… Thomas… Je suis là maintenant… Tu m’entends ? »

Les yeux du possédé se révulsèrent, l’Inspecteur recula de quelques pas… un léger coup de coude suffit à le déséquilibrer et il chuta du haut de l’immeuble, s’écrasant dans la vase qui entourait les fondations du bâtiment. Après ce nouveau crime, les créatures, comme sous l’effet d’un signal, se jetèrent sur leur congénère abattu pour le dévorer. Thomas les rejoignit, s’agenouilla et se pencha sur le cadavre jusqu’à ce que sa bouche fût au contact de la chair. Puis il mangea de cette chair crue et encore tiède, une chair sanguinolente et filandreuse qu’il mâchait lentement, consciencieusement, le cœur et l’esprit dans un état d’exaltation inextinguible, vidés, purifiés, anéantis.

Pendant ce festin, ses horribles compagnons, ses frères, s’adonnaient à de frénétiques et bestiales copulations et exécutaient ce qu’on aurait pu apparenter à une sorte de danse.

Quand tout fut fini, il se dispersèrent et laissèrent Thomas seul sur le toit.

Au bout d’une longue, aberrante et indéchiffrable méditation, il redescendit les escaliers et rentra dans l’appartement de sa première victime. Là, il dut affronter un autre désagrément, une nouvelle menace : le voisin, alerté par le bruit, et qui se tenait devant le cadavre de la vieille femme. Le pauvre homme n’eut aucune chance d’échapper à la folie meurtrière de celui qui venait de s’unir par le sang aux mutants d’une apocalypse sans doute imminente.

 

 

De retour chez lui, Thomas s’écroula sur son lit et fut plongé dans un sommeil de mort, un sommeil d’abîme froid sans plus aucune place pour le rêve, sans plus aucune place même pour le temps humain.

 

Il fut réveillé le lendemain par d’insupportables démangeaisons lui parcourant tout le corps. Il se leva et, allant vers la salle de bain, il remarqua que la distance entre les deux murs de son couloir avait considérablement diminué. Il courut jusqu’au débarras et en rapporta tous les outils nécessaires. Au bout d’une heure d’un travail acharné, il parvint à ouvrir un trou d’une taille suffisante pour y passer. Il se faufila, regarda vers le fond ténébreux de ce qui devait certainement lui permettre d’atteindre les lieux depuis toujours recherchés… et il s’y laissa tomber, disparaissant à jamais d’une espèce humaine qu’il exécrait en tous points et dont il lui serait enfin permis de devenir une des traîtres créatures exterminatrices.

Romain CARLUS

AVERTISSEMENT

 

Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

Les deux images ci-dessous indiquent, respectviement :

"En travaux" : l'oeuvre est en cours de traitement avant d'être entièrement publiée

"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

Contenus déposés et protégés