Si un visiteur vient dans la maison par la gauche, on le voit d'abord traverser l'horizon de la baie vitrée, sur le trottoir. Puis il disparaît à droite. Il faut ensuite un temps d'attente, celui qui lui est nécessaire pour suivre la file des dalles qui conduisent jusqu'à la porte d'entrée, en longeant le mur de côté, en face duquel, à l'autre bout de la pièce, à l'intérieur, Mathias est assis, les jambes allongées et jointes, les bras posés sur les accoudoirs du fauteuil en rotin qui craque à chaque mouvement. De l'étroit entrebâillement de la baie vitrée un souffle légèrement vert, certainement vert, passe jusque sur la manche gauche de sa chemise (de lin couleur sable) et aussi sur sa main. - Ne pas regarder la rue et ne pas exciter son impatience en espérant identifier soudain Agnès parmi les passants qui entrent et sortent de l'écran délimité par la baie. D'autant qu'elle peut arriver par la droite et donc ne pas être visible, empruntant la file des dalles le long du mur de côté, avant d'avoir à ouvrir la porte d'entrée qui n'est jamais fermée à clef - La couronne du bracelet posé sur le parquet, non loin devant la porte d'entrée en bas de laquelle ne passe pas de filet de lumière, est piquée de quelques points brillants qui ne bougent pas, allumés par les reflets provenant de la baie. Puis son or, très vif, surgit soudain dans la blancheur du parquet que le jour vient d'étendre par l'ouverture de la porte et qui touche aussi le côté gauche de Mathias (cette blancheur tant attendue), incisant jusque dans son œil une brèche éblouissante qu’il évite en penchant la tête de côté. L’ombre d’Agnès, éteignant alors à nouveau la lueur jaune du bracelet, entre et se fond brusquement dans le noir, la porte venant d'être refermée. - Ne pas dire un mot, la regarder lentement réapparaître, à mesure que les yeux s'habituent. La regarder seulement qui avance, s'agenouille pour prendre le bracelet, en sortant de la pénombre du recoin de l'entrée, se relève, enfile le bracelet à son poignet droit et vient jusqu'à l'autre fauteuil posé à côté de lui, à sa droite. - Elle glisse la frange de ses cheveux blonds, un peu roux, derrière l'oreille où brille une boucle en or à laquelle pendent quelques médaillons de la même forme que ceux du bracelet ; elle le regarde.

Après avoir entrouvert la baie vitrée, avoir ramassé le livre à couverture bleue resté sur le sol pour le reposer, refermé, sur la commode où, il s’est assis de nouveau dans le fauteuil dont le rotin a produit de multiples craquements osseux. Sur la commode, l'horloge, un tronc plaqué de marbre avec un cadran hexagonal du genre années 20, a sonné les coups de midi. - Pas de question... ce doit être aussi simple, aussi sûr et présent et indivis que le toucher des mains ou des lèvres. Attendre sans peur. Ne pas céder à la spirale de spéculations interminables et douloureuses sur ce qu'elle peut faire, peut penser, sur le lieu où elle se trouve en ce moment. Elle ne peut que venir - Un groupe de trois enfants, un gros garçon serré dans un short gris à rayures horizontales blanches, un autre, mince et plus petit, dans un pantalon trop large et avec sur sa tête une casquette de cuir usé, et une gamine en jupe courte, ont traversé la route en biais vers les alignements d'eucalyptus, en face. La fille s'est accrochée, d'une main, à la barre du panneau d'arrêt du bus, le bras tendu à l'horizontale, l'autre laissé libre le long du corps, et, les pieds joints contre le socle, elle a tourné ainsi en faisant glisser sa main sur le métal poli et certainement chaud, jusqu'à trois fois. Puis elle s'est élancée pour rattraper les deux garçons qui discutaient vivement en faisant de grands gestes descriptifs, débattant d'une partie de cartes, ou de billes, ou de football. Ils n’ont pas fait attention à elle quand elle a trébuché et s'est égratigné les genoux. Ils ont tous trois disparu à gauche – Il a regardé le bracelet, qui n'avait pas été vraiment oublié mais bien sûr laissé en gage. Trop gros pour avoir été simplement oublié. Elle aurait remarqué tout de suite son absence au poignet. Ou bien n'a-t-il pas de valeur. Ou bien en a-t-il, mais elle ne tient pas à revenir, être obligée de le revoir pour le récupérer, craignant même que cet oubli n'ait été interprété avec trop de sentiment - Ne pas être pris au piège de ces questions sans fin. Attendre sans peur. – Il a senti sur son bras le léger courant d'air glissant depuis la baie entrouverte... Un serpent aura mordu le genou de la fillette.

Avec légèreté le vent clair vernit de sa lumière brillante les feuilles des eucalyptus. Il est agréable de se promener sur les chemins, ou bien sur la route longeant la mer par devers cette haute rangée verte. Un couple marchait sur le trottoir, en face. Il entourait la femme par la taille. Ils se sont arrêtés et ont regardé vers les arbres. Il a fait alors de grands gestes calmes, comme pour entourer l'arrondi de l'horizon de la mer, invisible d'ici, derrière les feuillages, et puis ployer cet horizon autour de la nuque fragile et blanche. Et il l'a serrée contre lui. Puis ils se sont soudain détachés l'un de l'autre, et cette image, alors qu’il les regardait toujours, s'est reproduite comme celle, inlassablement reprise, d'un accident horrible dont on a été témoin, et qui a traumatisé la mémoire. Ils se sont soudain séparés. Qu'allaient-ils faire ? Il a fait un signe en direction de la route, comme s'il reconnaissait un ami, là-bas, passant au coin de cette rue. Et le car est apparu, le vieux car de Sénéchal s'est arrêté, cette carlingue rongée par le sel, couverte de coloriages vifs et d'autocollants sur les flancs, sur le pare-brise bombé et avec des fanions jaunes sur la longue antenne recourbée attachée au bout sur le toit, l'antenne de la radio toujours allumée. Les deux silhouettes noires, un peu déformées par les vitres sales, sont entrées à l'intérieur du véhicule. Le chauffeur a fait aussi de grands gestes, pour assurer qu'il allait bien desservir l'arrêt sur la plage, à quelques kilomètres d'ici. Et la rue était à nouveau déserte. – Il s’est retourné vers le mur. Le livre par terre était ouvert à la page de l'homme nu de David, mais les reflets sur le glacis de la photo empêchaient de le voir, et l'horloge indiquait alors plus de onze heures et demie. Il s’est assis dans le fauteuil. - Elle avait découvert un recueil de courtes histoires d'un poète qui avait vécu sur l'île au siècle dernier et elle l'avait ouvert sur la petite table ronde à la terrasse du café "Les beaux jours", où ils s’étaient donné rendez-vous. Elle lui lisait le conte qu'elle avait le plus aimé. Les petites médailles attachées à la tresse d'or de son bracelet faisaient un bruit agaçant (qu'on aime pourtant), du moins jusqu'à ce qu'elle fût arrivée au tiers de sa lecture. Elle l'avait alors retiré, puis posé près de son verre, bien en évidence. Il la regardait lire. Il regardait bouger ses lèvres et il dessinait des arabesques avec l'index de sa main droite sur la buée de son grand verre. - Ne pas laisser entrevoir ce qui est impatient et inquiet dessous les paroles. Ne pas toucher le bracelet. Ne pas sourire outre mesure, seulement lorsque la lecture y prête. - Ayant regardé sa montre dans le sac où elle avait rangé le livre à la couverture grise et froissée, elle s'était levée brusquement, car il n'aurait fallu sous aucun prétexte qu'elle fût en retard à l'agence. Ils se sont promis de se revoir dès que possible, si tout devait recommencer ; et elle avait passé ses bras autour de lui pour qu’il l'embrasse. Son parfum lui avait d'abord été douloureux, puis il était devenu agréable en persistant alors qu'elle avait disparu parmi les passants du boulevard, le bracelet resté sur la petite table. – Il a eu l'impression de manquer d'air, comme dans un aquarium alors qu'au-dehors le monde respire. Il a dû se lever encore pour entrouvrir la baie vitrée.

Le pied gauche tapait régulièrement la mesure sur le trottoir. Alors que les doigts très rapides et légers parcouraient le clavier de l'accordéon serré et étiré entre les bras très musclés du chansonnier, tous autour frappaient dans leurs mains, et deux jeunes hommes s'étaient passé leurs bras autour du cou et sautillaient en balançant leurs jambes en avant, alternativement de droite à gauche, de gauche à droite, plusieurs filles de la plage ressemblant à des pin-up de spots publicitaires, tournaient des hanches, leurs formes rondes sous des robes très courtes. La bouche du chanteur s'ouvrait immensément et la boule du crâne était cernée d'une bande noire de cheveux, comme sur le crâne d'un moine. Les refrains débutaient toujours par un éclatement rugissant de rires saccadés, d'abord forcés, pour faire la voix, puis franchement libérés. Puis, tout le groupe, remuant, était parti vers l'intérieur de la ville, disparaissant à droite, les rires et la musique et les chants éventés, puis tout à fait dissipés. Le petit déjeuner terminé, il s’était alors levé et regardait toujours la rue, en avalant un dernier morceau d'orange, très sucré. - Lui parler de cet événement et de cette atmosphère dans la rue. Déjà, les images destinées avec affection se forment pour elle. - Tous les passants semblaient participer d'une représentation, d'une manifestation longuement répétée et jouée avec facilité. Il tapait du pied sur le parquet. La radio d'une voiture arrêtée de son côté, devant la maison voisine, faisait retentir la voix désuète d'un ténor italien chantant le souvenir obsédant d'un amour perdu. Au volant, l'ombre d'un homme qui fumait un long et fin cigare. Le claquement de la porte de la maison, celle qui est à gauche, et qu’il ne peut pas voir, l'avait averti de l'imminente apparition de la jeune femme en robe fuchsia à transparences montant dans la voiture partie rapidement en faisant crisser ses pneus. - Pourquoi avoir eu peur ? Comment oublier un bracelet aussi gros, tellement en évidence sur la table, si près de la main tenant le livre, sinon en le faisant exprès ? - Un couple, maintenant, marchait sur le trottoir. Il entourait la femme par la taille et se mit à faire de grands gestes.

Il avait enroulé la grande serviette-éponge autour de la taille, en sortant de la douche, et s'était assis dans l'un des deux fauteuils de rotin. Le déjeuner était prêt, apporté par la serveuse du petit restaurant du motel, ancienne conquête (qui n'était plus venue depuis bien longtemps) qui ne put s'empêcher d'ajuster devant lui sa culotte, ses mains sous la jupe - sans effet. Après qu'elle fut sortie, il s'était regardé dans le miroir fixé à côté de la douche et sa maigreur lui a paru parfaitement laide, au point qu’il a trouvé ce sexe planté là, pendant, plutôt comique. L'odeur épaisse de chocolat amer dans la tasse vérifiait en lui le retour d'un réflexe d'appétit. Il avait mangé lentement les deux croissants en commençant par leurs deux bouts, et le beurre suant sur leur croûte dorée avait suavement hydraté sa bouche. Les deux oranges lui avaient semblé artificiellement sucrées... Comment un fruit pouvait-il recéler autant de sucre ? - Elle jouait parfois, il s’en souvient, à montrer son art d'éplucher d'un seul geste de couteau les oranges. - La serveuse avait contourné le bracelet qu’il lui défendit de toucher et elle avait emporté le plateau. – Il s’était ensuite levé du fauteuil, un chansonnier, joueur d'accordéon animait la rue où l'on s'était attroupé. Et il avait fini son dernier quartier d'orange, en observant la scène depuis la baie vitrée.

Un jour jaune entrera bientôt par les fentes du store de la baie vitrée. Il pourrait se lever tout de suite, ouvrir... La serveuse le verrait sûrement et lui demanderait si aujourd'hui il ne voudrait pas déjeuner, par hasard. Elle rentrerait vite le préparer. Après la douche, il m'habillerait, en l'attendant. La serveuse contournerait le bracelet.

Il n’a donc fait que rêver sa venue ? Mais à force d'être prêt à ce que cela advienne réellement...

La serveuse entrerait, la porte n'étant jamais fermée à clé et elle se serait avancée, ramassant un bracelet en or laissé par terre. Elle le découvrirait très amaigri, étendu sur le parquet, nu, mort, parfaitement intact. Le sol vacillerait et elle tomberait évanouie.

 

 

Une femme arriverait par le côté droit de la maison. Elle ouvrirait la porte qui n'est jamais fermée à clé. Elle se baisserait pour ramasser le bracelet et le mettrait à son poignet, puis viendrait s'asseoir à côté de lui sur l'autre fauteuil de rotin identique à celui où il serait assis. - Mais le bracelet est introuvable et qui serait donc cette femme ? Et cette ombre entrerait par quel côté ? Il faudrait qu'enfin ses côtés droit et gauche cessent de se renverser à tour de rôle. Personne n'est entré dans la pièce. Il a soif et il voudrait se lever, ou enfin ne plus avoir soif. Il ne rattrape aucun membre... Le visage encore... Lointain couvercle... Il racle au fond... Car il entend un raclement. Il n'y a plus du tout de lumière, les lampes se sont éteintes dans la rue, ou bien c'est une panne. C'est très reposant.

 

Il est de nature plutôt maigre et, depuis un mois, cet état ne s'est pas amélioré, au contraire. Mais dans cette peau et entre ces os douloureux, sans qu’il bouge un seul membre, il découvre une motilité nouvelle, tout en l’enracinant dans cette sensation indivise de lui-même, hors de toute attente, de tout attachement, de toute contrariété, tout entier... Glissement dans cette réversion, dans du noir sans chair. Un œil au fond flottant l'absorbe. – Il était mal à l'aise au début en montrant sa nudité devant cette femme. Cette nudité, toujours plus à nu... Il s'agrippait à cette chaleur ronde pour qu'elle lui communique sa vie... Tout le drame venant, sans plus aucun doute, de son entêtement à vouloir saisir ce qui n'est pas fait pour lui, ce qui, au fond, ne peut qu'entraver, encombrer son véritable destin. - Rien ne lui serait nécessaire de ce corps-là. Il peut énumérer ses parties sans plus rien qui le tire vers elles : les yeux, les oreilles, les cheveux, le nez, la bouche, les joues, la nuque, les épaules, les seins, le ventre, le dos, les fesses, le pubis, la fente ourlée du sexe, les cuisses, les jambes, les chevilles, les orteils, les ongles. Il ne pourrait maintenant savoir s’il voit les objets pesants, réels, qui se maintiennent indépendamment de sa vision, ou s'ils sont eux-mêmes parties d'une vision, dans une réflexion maintenant parfaite, qui va jusqu'au bout... Une baie vitrée, qui ouvre indifféremment sur une journée ensoleillée, pluvieuse, sur une nuit claire ou noire sans lune, des gens passent et disparaissent, sans raison. Il n'y a pas de bracelet en or sur le parquet. Il est sur une petite table ronde à la terrasse d'un bistro appelé "Les beaux jours". - Elle oubliait le bracelet parce qu'elle était pressée. Et puis, ne sachant plus où ni en présence de qui elle avait pu le perdre, elle n'avait pas insisté, et ce silence sur tout ce qui était arrivé avant, entre eux et ces bavardages sur un vieux livre sans intérêt, c'était pour finir. Et là, l'objet intrus qu'elle laissait, c'était pour son absence, son absence à partir de ce moment, depuis l'oubli de ce bracelet.

Quelques lueurs liquides flottent parfois dans les coins d'ombre de la pièce, ce sont des marques provoquées par la fatigue, des taches dans les yeux qui commencent à souffrir d'un léger picotement, comme s'ils étaient ouverts dans le fond d'une piscine chlorée. - Il devait s'affaiblir et commencer à sentir son corps engourdi, de plus en plus faible... Minéralité des choses collées autour de lui, autour de son regard rétréci, enfermées dans la carcasse du crâne. Ses yeux encore animés sous une épaisse croûte inerte, impossible à soulever. Son ventre était rétracté, ébranlé d'écoulements acides. - On est seul d'abord sans le sentir, parce que c'est un fait normal. On peut parler de sa solitude, mais c'est avec des effets de style qu'on affectionne. On aime en parler, puisque c'est parler nécessairement de soi... Faire son numéro de ventriloque, en tirant les fils du jouet dont on aime agiter les membres depuis l'intérieur de soi. C'est à peine si les autres autour de soi, que l'on touche, que l'on entend, c'est à peine s'ils recèlent pour eux une vie qui leur appartienne, autant que la nôtre nous appartient. Puis on est surpris. Les mailles se déchirent. La carapace est fendue. On ne se supporte plus. On ne peut plus être toujours ce faux dieu infantile. Ce corps-là, cet autre corps nous surprend, ce corps nécessaire au nôtre, son corps qui tient de la vie dans le nôtre, cette distance reliée, parcourue, cet espace nouveau, auquel on ne peut plus renoncer, dès qu'on y est entré. Et lorsqu'on est sans lui, c'est alors qu'on est vraiment seul, c'est irréversible. - Le bracelet découpe un rond plus noir dans l'ombre du parquet. Deux boules lumineuses soudain traversent la pièce, glissant très vite sur lui et font briller un instant les médaillons enchaînés tout autour des cordons d'or tressés. Puis, l'étoile double demeure suspendue dans l'encoignure de l'entrée. La voiture recule un peu pour s'engager dans l'entrée du garage dont la porte en fer s'ouvre. Les deux lumières disparaissent. Le moteur s'est arrêté. Le rideau de métal s'est refermé. Des raies ornent maintenant le haut des volets de cette maison en face, construite dans la rigoureuse réplique de celles qui l'entourent. - On ne peut plus revenir à une même insouciance, intacte. On ne peut qu'être toujours plus dépendant. - Tête lourde et rien qui ne puisse être bougé dans ce corps.

L’ombre de la barre verticale du milieu de la baie vitrée est projetée par la lueur des réverbères sur le parquet ciré et coupe en deux moitiés le rectangle oblique de lumière. Aucun filet d'air n'entre par la longue fente de l'entrebâillement. Les arbres sont immobiles dans la nuit. - On rentre maintenant pour s'abandonner au sommeil. Mais on est encore empli du rafraîchissement soulevé par la tombée du soleil derrière l'horizon. On peut aussi allumer la radio et entendre le son tranquille d'une musique d'ambiance que l'on croit reconnaître. Mais plusieurs chansons désuètes du même genre reviennent à la mémoire et celle que l'on écoute ne pourrait être entièrement aucune d'elles. Il s'agit simplement d'une musique très conventionnelle, ressemblant à beaucoup d’autres, que l'on a composée, semble-t-il, en combinant des extraits, même très brefs, de mélodies populaires, dans l'intention de plaire à un public le plus large et divers possible, chacun y retrouvant un aspect qu'il affectionnait déjà dans un autre morceau familier. On peut se servir un soda, et, le verre vidé, sucer ce qui reste du glaçon. - Il n'avait ni soif ni faim. Il n'était pas fatigué, alors qu’il se releva pour s'asseoir contre le mur, la tête penchée en arrière. Une radio dans une maison voisine dont les fenêtres devaient être ouvertes, laissait s'échapper, comme des effluves de cuisine, les roucoulements d'un vieux crooner démodé. Auparavant, il y a de cela neuf nuits alors, une mangue, comme tout aliment, m'avait tout à fait écœuré. À ce moment-là, manger était devenu pour lui hors de nature, un fait étrange auquel il ne le ferait plus. Il avait pourtant pratiqué souvent dans sa bouche cet écrasement consciencieux et bruyant d'objets altérables, et l'ingestion de la pâte ainsi obtenue par le fond de sa gorge... Il reconstituait en détail plusieurs fois le processus. Il en était délivré, devenu parfaitement indépendant, détaché. - La baie vitrée refermée pour ne laisser passer aucune odeur de cuisine pouvant planer dans la rue, il s’est de nouveau allongé. Il se sentait lentement vidé de ses forces, soulagé de son poids, vers une absence où subsistait encore, il le sentait, un fond de douleur, une adhésion au temps prochain. Il s’est glissé alors plus à gauche pour voir la raie noire, l'ombre de la barre partageant la baie vitrée, venant couper son corps en deux dans le sens de la longueur, le couperet plongé avec force dans la chair et ne laissant échapper aucune miette. C'est là le geste du bon boucher, mais on ne pourrait éviter le sang... Puis, il laisse tomber la tête sur le parquet. Le plafond est lui aussi séparé en deux : du noir et la luminosité de l'extérieur dans un rectangle oblique, la réplique de celui sur le parquet... lui rappelant les exercices scolaires difficiles de projection géométrique. Là-haut, il n'y a pas ombre de mon corps sur la raie noire. Il ne s’est pas reflété.

Ses yeux grand ouverts sont fixes. Il regarde le violet limoneux du ciel entre les eucalyptus noirs. Les murs sont glacés d'une teinte bleu sombre, qui se reflète plutôt grise sur lui. Il devient impossible de distinguer les cimes des arbres entre elles, car tout se fond au noir. Le ciel s'est chargé de nuages. On ne voit plus la lune. - Nous n'aurons pas droit à la poésie doucereuse et vulgaire du clair de lune. Ce corps dont la peau était sèche et fraîche après l'évaporation de l'eau, était maintenant humide de transpiration. Mais pourtant il était plus calme à présent. - La ceinture urbaine des lumières cernant cette rue qui borde la mer, cachée par les arbres, vient de s'allumer. On sort sur le perron, sur la terrasse, car, à ce moment, une brise très rafraîchissante, on pourrait même dire désaltérante, se soulève ; le soupir de soulagement de la terre. On veut en profiter comme d'une infusion pour dormir. On écoute les feuillages, et, plus bas, la mer, confondue, puis plus vaste. On est pieds nus pour mieux sentir ce phénomène, tel une vibration, sur une des dalles carrées posées bout à bout en file, depuis la route grossièrement goudronnée jusqu'à la terrasse, puis la baie vitrée coulissante ou bien, à droite, jusqu'à la porte d'entrée, qui n'est jamais fermée à clef. Sur la baie vitrée, on aime regarder son reflet avec celui de cette femme qui a croisé ses bras, comme s'il faisait froid. - De là, un corps allongé serait visible si l'on se rapprochait de la vitre comme pour, de notre ombre, engloutir, effacer, sur la surface de verre, le reflet des lampes de la route d'asphalte bleu. - Mais de l'intérieur, il est évident qu'il n'y a pas l'ombre d'une femme regardant par cette vitre d'où il peut voir les longues tiges métallisées verticales des réverbères, recourbées au sommet pour suspendre en l'air leur cloche où brille une ampoule. Un ronronnement de moteur accompagné du grincement saccadé d'une suspension et du floquement des pneus sur le goudron, comme s'il était fondu ou couvert de pluie, traverse et dérange un temps le silence.

Toute la pièce, vide, est zébrée des rayons de lumière qui proviennent des entailles horizontales que le feu de la fin du jour a découpé dans le bois du volet. Tout est de couleur sanguine, comme une teinture de rouille dans la peau blanche des murs, et la peau du corps qui luit comme une apparition hallucinatoire, un caméléon qui a mué sous cette aura tropicale entrée ici par les interstices du volet de la grande baie vitrée. – Il était encore couvert du velours fin et côtelé des gouttes d'eau d'une longue douche fraîche, et la lueur oranger, avec les dessins et les reflets et les gouttes de cette ondée, enduisait sa peau d'une illusion de peinture qui aurait été coulée sur tout son corps. - Allongé, le dos sur le bois du parquet chauffé par toute une journée d'ensoleillement au travers de la baie sans rideau ni store, il effleure très lentement du bout des doigts ses joues, son cou et la surface si sensible du torse, en prenant soin de ne jamais s'irriter, de cette caresse très douce, ce frôlement, qu'on ressent avec tellement de transparence, de la main de la femme avec laquelle on vient de faire l'amour et qui demeure là calmement, songeuse. - Il ne pensait pas immédiatement à une autre présence que la sienne, mais c'est en oubliant, les yeux à demi clos vers le plafond où se berçaient les ombres des aloès de la terrasse sur le rouge alors un peu plus pourpré qu'auparavant, c'est en oubliant ainsi l'identité de la sensation d'une caresse avec précisément sa propre main, c'est donc en ne percevant du geste que son effet, isolé, flottant, que cet effleurement était devenu celui de sa main. Et, dès lors, il appréhendait, d'un coup, le plaisir d'une étreinte assouvie. - On se regarde en ombres sur le mur qui est rouge encore. Quelques longues pointes noires se croisent en traversant et cisaillant nos silhouettes, dont on rapproche les deux figures jusqu'à leur agglomération, leur confusion en une seule masse obscure, à l'instant même du contact presque surprenant de notre peau. On a fermé les yeux pour suivre le parcours tactile de la main modelant la surface, les volumes, les creux, les palpitations, les invitations de cet autre corps-là, qui vit et qui semble être seulement un rêve. - Son impression, intérieure, lui est inconnue, mais les caresses en révèlent une certaine respiration, l'attente, comme fait la voile pour la forme de l'air. Elle ouvrirait les yeux et serait là, aussi nue. - Abrupt vide au bout de ses doigts ; le contact des lattes du parquet lui est particulièrement désagréable et lui succède la douleur de l'écrasement des phalanges les unes sur les autres.

Romain CARLUS

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