Pièce n° 10 : appartement inoccupé au 4 rue Sainte-Geneviève (Courbevoie)

 

 

 

 

IN EXTREMIS

 

 

 

Libera me, Domine, de morte aeternam.

 

Messe des Morts.

 

 

I

 

 

Ils étaient tous réunis là, formant presque un cercle, affalés sur de larges coussins, dans des fauteuils ou par terre sur des tapis, sous les lueurs tremblantes des nombreuses chandelles et dans d’épaisses brumes d'encens. L’hôte qui invitait faisait preuve depuis quelque temps d’un certain penchant, assez prévisible de sa part, pour des raffinements d’un genre romantico-mystique, voire gothique, et il avait décidé, pour cette soirée, dans son si bel et si vaste appartement du boulevard Raspail, que l'on s'éclairerait exclusivement à la bougie - à demi asphyxiés par les vapeurs d’ambre et de benjoin.

Désabusé, comme il se le devait en tant que jeune rentier d’un culture ornementale et diverse mais orgueilleuse, il se consacrait à une sorte de bizarrerie, décalée au énième degré, où les sens apparemment profonds des mots et des choses pouvaient s’avérer surperficiels, ou bien, inversement, s’avérer soudain d’une inquiétante profondeur alors qu’ils semblaient anodins. Entre ces deux revers, on ne savait si le choix tenait au hasard ou à une capricieuse intelligence.

Aussi était-il sans répit absorbé par des préoccupations tant cruciales de son point de vue et celui des caractères lui étant proches, que nécessairement futiles du point de vue du commun des autres mortels – les « autres », les « pragmatiques », « ceux-là ». Cette distinction qui scindait en deux parts très inégales l’espèce humaine avait établi le critère de ses choix d’amitiés et d’amours.

Il connaissait les inspirations étranges, les passions orageuses, les exaltations ravageuses, les chutes dépressives des artistes sans pour autant ne jamais rien produire. Victor Bliade était un artiste sans œuvre, un pur artiste, jamais compromis par un succès, jamais entaché d’un échec.

Il avait ses entrées dans les salons de tables tournantes, explorait des couloirs sombres et labyrinthiques menant à des ateliers vétustes d’alchimistes cocaïnomanes, rencontrait l’amour sous les voûtes capitonnées et ténébreuses d’arrière-chambres où résonnaient les gémissements et les cris d’anonymes femmes mariées folles de débauche transfigurées en putains mystiques.

Il disparaissait certaines nuits, parfois plusieurs jours, on ne sait où caché, happé par les halos de ses hallucinations lunaires, les errances de ses longues et hermétiques méditations, souvent éthyliques, dont il rapportait à ses amis les visions et les révélations, en quelques phrases dont la brièveté absconse était tout à fait inquiétante.

En somme, il s'ennuyait. Il possédait donc une âme et même plusieurs vies antérieures, qu’il pouvait explorer à loisir, indéfiniment.

Ce soir-là, la « congrégation » se réunit au complet. Tous ces artifices de style, ce décorum donnaient plaisamment un sens ésotérique à leurs amitiés – ces amitiés de ceux qui partagent le même dépit, ceux qui sont allés à la fois trop loin et fort partiellement dans l’intellect et se rendent compte que cela ne leur sert à rien. Cela ne s’était pas vraiment produit par choix, mais fatalement ils avaient été conduits les uns vers les autres, comme les débris, charriés par le courant d’une mer indifférente, d’un navire à jamais détruit, dont se reconstitue encore parfois la nuée fantomatique à travers la brume des songes nostalgiques.

Espoir de quelque chose de nouveau et de vrai, quelque que chose de naïf, Bastien n’avait pas encore vu tout le monde, n’avait vu que des visages connus, ne cherchait pas à les voir tous…

On ne trouvait là que des familiers, à l’exception de cette jolie fragilité élégante et silencieuse, avec de grands yeux clairs, que personne du groupe ne connaissait, et qui était venue en compagnie de Sabine, gironde petite boulotte gloussante qui ne manquait aucune soirée depuis près d’un an. Cette joviale demoiselle d'honneur avait visiblement pour fonction essentielle de préparer, d'adapter pour sa maîtresse les choses ordinaires de ce monde. Elle jouait aussi le rôle d'une escorte repoussant tout ce qui s'avérait suspect, voire menaçant, en dressant une barrière de rires ineptes et vociférés qu'on ne voulait surtout plus susciter après les avoir entendus une première fois. Une protection imparable.

Bastien, après le dîner, s'affaissait parmi les bougies dans un paresseux fantasme digestif de messe noire, de sulfureux sacrifice où l'on allait bientôt violer en choeur quelque vierge innocente ligotée au beau milieu du salon... La petite boulotte lui plaisait particulièrement… Il aimait les hystériques.

Mais il revint bientôt à lui au petit tocsin d'une voix dont il n’avait déjà que trop bien tâté le métal et qui, depuis le début de cette soirée, frappait les conversations de vibrants et traîtres coups oratoires, dont il admirait encore, malgré tout, la précision et le timbre. Jouait-elle simplement ici de son charme caustique dans le but d'oblitérer celui de notre invitée énigmatique, reine de son silence, silence dont l'éloquence se confondait du même coup avec son étonnante beauté ? Non, elle était en pleine partie de son sport favori : le tire. Mais pour le moment, ce n'était pas à balles réelles, ce n'était qu'un exercice. De ce sport, Bastien en connaissait les règles par cœur, pour avoir eu le temps de les apprendre à ses propres dépens durant presque trois années. Et quand il entendait fuser les phrases pointues et empoisonnées, il sentait se réveiller de vieilles blessures et s'écartait, se penchait insensiblement, mais effectivement, en arrière, comme pour éviter un coup.

Agnès n'épargnait personne, sauf l'invitée, qui, elle, restait encore hors-jeu, par l'effet ostensible d'une grâce qui, sans aucun doute, lui donnait surtout le temps de connaître la nature des protections auxquelles il faudrait s'attaquer. Et rien non plus contre lui... Mais c'était lui seul qu'elle viserait lorsqu'elle aurait fini son entraînement sur les autres, sur des leurres, des pigeons d'argiles. On recevait les coups avec l'aisance amusée des acteurs qui se savent menacés par des balles à blanc et des épées factices aux lames rétractiles. D'ailleurs, ce serait certainement l'arme blanche qu'elle choisirait. Il percevait même dans ses paroles le son de l'aiguisoir.

Mais il ne ressentait pourtant aucune véritable crainte. Il était presque impatient. Elle l'agaçait souverainement et il s'estimait assez en verve pour faire durer la lutte, assumant par avance le fait qu'il devait forcément perdre. Le vrai chasseur n'apprécie-t-il pas que sa proie soit plutôt prête à combattre qu'à fuir ?

Si leur pauvre ami les avait invités dans l'idée de former ce soir une sorte de cercle mystique propice aux sortilèges des méditations abyssales et des amours énigmatiques, des songes métempsychotiques et des hypnoses collectives, c'était mal parti ! Non pas que la soirée était un désastre ; non, mais il y avait comme un manque, un point obscur qui était là et qui demeurait, une maille ratée dans le tissu de fibres humaines confectionné pourtant avec force soins ; Agnès refusant d'adhérer, de s'intégrer, en rompant l'harmonie par la trivialité et l'incongruité de ses remarques. Et elle agrandissait toujours davantage ce trou dans l'enveloppe qui devait les maintenir ensemble, les protéger, les réchauffer tous, suspendus comme par magie, au-dessus de la terrible houle nocturne qui désagrégeait, là-bas, comme un souvenir lointain, la présence humaine sur la Terre.

Il fallait qu'elle déséquilibre tous les membres de cette petite assemblée, blottis dans leur nacelle, afin que chacun soit obligé de se tenir à elle, à sa toile d'araignée, piqué par ses mots corrosifs, paralysé par ses traits d'esprit irritants trempés dans son fiel... Malaise, enlisement, silence poisseux... On y arrivait lentement mais sûrement. Tous les regards convergeaient à présent vers elle et elle les renvoya soudain sur lui, qui, depuis un long moment, s'était tu, à l'affût, écoutant le pas du prédateur qui approche...

Il ne lui manquait plus qu'une occasion favorable, un bruit, un courant d’air faisant bouger sa proie et elle allait bondir.

Cela ne tarda guère : on vint demander à Claude, qui venait d’entrer, si Anne-Sophie, avec qui il était depuis quelques mois, avait de bonnes chances de sortir de cette dépression qu’avait provoquée en elle le décès de Christophe. Cette question posée au second mari pour prendre des nouvelles sur le souvenir du précédent mari chez son épouse avait tout de la perfidie préméditée ; d’autant plus sûrement que les bruits sur les troubles psychologiques de Claude se propageaient de plus en plus. On apportait ainsi à Agnès, que Claude avait quittée, un terrain parfaitement favorable à ses talents de vipère. « Claude était-il en effet suffisant pour une femme aussi fragile et méritante qu’Anne-Sophie ? »

Bastien décida de l’interposer et de prendre sur lui les coups. Il avait toujours eu de l’empathie pour Claude : "Elle s'en remettra, parce qu'il faut bien, parce que c'est une question de temps (avec toutefois un air dépité : on se demanderait bien pourquoi on continue à vivre, pour la peine, mais si on s'y met tous, quoi ! On n'en finirait pas), il faut bien choisir la vie... (au moins une occasion de la choisir vraiment)". Voilà qu’il confisquait à Agnès le premier élan, le premier effet ! Il savait qu’il allumerait en elle toute sa virulence, toute son énergie belliqueuse. En ce sens, la proie connaissait bien son ennemi, puisqu'elle savait déclencher les ressorts de ses plus fortes et incontrôlables pulsions.

Il se mit alors à parler avec un lyrisme d'illuminé, avec dans la gorge des trémolos tout à fait dérangeants : la résurrection des morts dans l'âme des vivants, cela même qui révèle l'existence de l'âme en dehors du temps terrestre et charnel, l'irréductible mémoire de l'amour tragique, la vie après la mort, l'inconscient comme passage entre la vie et la mort... Il y ajouta même quelques luxes de kitsch comme pouvait lui en inspirer l'ambiance du moment. Il n'en fallut pas davantage.

Elle lâcha d'emblée son arme et préféra directement le corps à corps, plantant ses crocs dans la chair ainsi exposée sans prudence : "Je sais bien que c'est terrible pour elle, et tu sais que je l'aime beaucoup, mais...", tous les autres restèrent en arrêt, éberlués, les yeux écarquillés. Le combat commençait déjà très violemment.

- Ce qu'il faut, c'est apprendre à accepter le néant.

-"Dit-elle", en toute simplicité !

- Aucune preuve, aucun signe de cette soi-disant vie après la mort… que des paroles...

- Et si les paroles détenaient vraiment quelque chose... autre chose que ce qu'on appelle, sans trop savoir, des "idées".

- Croyances primitives.

- Et donc primaires, c'est ça ?

- Une autre superstition... Tu t'égares, c'est tout, mon vieux... D'ailleurs, une superstition se justifie par d'autres superstitions.

- Une superstition qui est en grande partie à l'origine des arts... entre autres... un détail !

- Et alors ?

Bastien avait une viscérale aversion pour tout ce qui donnait dans le matérialisme, qu'il jugeait obscurantiste et vain et il avait toujours détesté chez Agnès son goût pour les simplifications qui, selon lui, en relevaient directement.

Aussi, fit-elle exprès d'insister dans ce sens, d'accentuer à l'excès le parti pris, amusée de devenir à ses yeux une sorte d'incarnation diabolique dont elle aimait contempler les effets sur ses nerfs, si facilement réactifs, et dont elle avait de plus le talent de dénoncer dans l'anathème de son adversaire la ridicule et paranoïde caricature. Et dans le feu de ce combat sanglant, on eût dit qu'elle se métamorphosait, certes pas en une créature franchement satanique, mais tout du moins en une sorte de monstre dont les facultés et les membres tentaculaires se multipliaient soudain pour frapper et blesser sans relâche.

Autour, on assistait au duel. Toute personne qui chercherait à s'interposer, à les détourner de leur affrontement, serait aussitôt considérée comme un intrus à éliminer, et dont la tentative de diversion serait utilisée, détournée, récupérée comme un moyen de guerre, de la même façon qu'on dessaisit les prisonniers de leurs armes afin de s'en servir.

La dispute basse tourna à la bataille conceptuelle... S'agissait-il, de la part de l'un comme de l'autre, de retrancher toute chair de la mêlée, d'utiliser seulement les lames froides de l'intellect, pour éviter malgré tout une lutte charnelle, quelque peu obscène devant les convives ? Les motivations et les fins de cette querelle métaphysique devenaient de plus en plus obscures, et quant à la nature spirituelle des assauts, elle laissait plutôt à désirer… Bastien énonçait des déductions cartésiennes :

"Tout n'est que matière ? Soit ! Alors la pensée elle-même peut être palpable, finie et dégradable comme la matière, mais le fait d'être conscient d'être moi et moi-même exclusivement, ça, ça reste inaccessible au scalpel et..."

Et Agnès lançait ses objections à la fois pointues et subtilement déviantes :

- Ta chère âme qui te donne tellement de sécurité, de confort, d'assurance, ce n'est rien d'autre qu'un substitut de ta petite maman que tu croyais immortelle, comme toi-même, quand tu étais encore dans ses jupons.

- "Ce n'est rien d'autre que... rien d'autre que...", voilà bien ce qui montre ton problème... ta limite...

- Ma limite de femme, c'est ça ? Est-ce que tu veux ma main sur la gueule, mon ami ?

- Oh oui ! Tu m'excites ! Fais-moi mal !

- N'empêche que ton âme si élevée ne t'empêchera pas de finir comme tout le monde en un petit tas de chair pourrie !

- Elle m'enterre déjà !

- Pas besoin ! Tu t'enterres assez bien tout seul ! Bientôt, il va parler de Dieu... Et gâcher définitivement la soirée.

- Oh non ! Je sais que tu ne pourrais pas comprendre.

- La vérité, d'une part, c'est que, matière finie ou pas, la mort c'est le néant, rien, absolument rien et que, d'autre part, tu ne supportes pas qu'une femme puisse avoir raison face à ta mystique phallocratique !

- Pas du tout ! Tu sais bien que je t'adore quand c'est toi qui domines ! Mais, bon, franchement, réfléchis un peu...

- Je vais essayer... Vas-y, je m'accrocherai.

- Oh, et puis merde !

- Non, non, vas-y ! Tu n'as pas usé tes fonds de pantalons et moi mes petites culottes sur les bancs de la fac pour rien ! Qu'au moins ça serve à emmerder les amis et leur foirer leurs soirées !

- Paronomase ! Bravo ! De plus, tes petites culottes, tu n'as pas dû en user beaucoup, je te rappelle que c'était une époque où tu n'en mettais pas...

- Ne l'écoutez pas, c'est trop lamentable... Tu cherches à me faire passer pour quoi ?

Il convoqua alors quelques phrases arrangées de Baudelaire, qu’Agnès prisait beaucoup, sur le rabaissement par la femme des choses de l'âme aux choses du corps... La Femme, ce sphinx détenteur d'une énigme fausse qui n'a aucune réponse. De quoi les plonger dans l'abyssal psychodrame de la misogynie et de l'hystérie masochiste... On usa bon train de vulgarités.

- Et si on te laissait tout seul, vraiment seul, avec tes questions stériles, ton onanisme de la cervelle, faute de pouvoir tirer du plaisir d'un autre organe !

- Tu sombres dans le médiocre, Agnès !

- C'est normal, il est question de médiocrité.

- Tu as raison, forcément. Oui, la raison du plus fort, celle qui fait remplacer les cimetières par des fours !

- Tu dis n'importe quoi.

Un des spectateurs, inconscient du risque encouru, lança, histoire de détendre l'atmosphère :

- Ah ! Les femmes ! La Femme et la Mort, toujours la même histoire !

- C'est vrai, répliqua Agnès, la Femme et la Mort sont bien les deux seules capables de faire se raidir un homme !

- Sur ce bon mot ! Tenta Bastien, en signe de repli...

- Sur ce bon mot, je t'emmerde !

L’hôte, qui n'était plus tout à fait le maître des lieux, ne tenait pas du tout à laisser ces deux monstres furieux s'étriper chez lui, où tout était si propre et de bon goût. Il imposa un plan d'évacuation en parlant d'aller finir la soirée dans un pub authentiquement irlandais du septième arrondissement où un groupe indigène jouait toute la nuit. Déjà il déclamait le prologue annonçant le récit de ses errances médiévales dans les plaines mystiques d’Irlande, l’été dernier…

À ces mesures diplomatiques et touristiques Agnès opposa tout net : "Pour les Hauts de Hurlevent, invite plutôt Mademoiselle (désignant l'invitée-mystère) mais laisse-nous parler de choses sérieuses !" Là-dessus, Patrick précisa que l'histoire des Hauts de Hurlevent s'était toujours déroulée en Angleterre, dans le Yorkshire et que cela n'avait pas dû changer. "Bastien a raison, qu'on en finisse... Brisons-là, mon ami".

Un autre crut bon d'ajouter, en guise de conclusion et de "solde de tout compte" : "Comment peut-on se battre de nos jours pour des questions pareilles ? On se croirait en pleine dispute scolastique sur le sexe des Anges !

- Qu'est-ce qu'il a dit, lui ? Il a quelque chose à dire ? Il a compris quelque chose et tu veux aussi ta part ?", Agnès se leva alors que tous étaient encore assis : "Vous irez où vous voudrez, dans les catacombes si ça vous chante, moi, je rentre, salut !" Et elle alla reprendre son manteau.

On se regarda. Victor la rejoignit et tous, même Bastien, tentèrent de calmer les choses, usant de paroles convenues.

Elle accepta finalement de continuer la soirée avec eux.

Pendant qu'ils se préparaient, elle était revenue dans le salon, pour finir son verre. Bastien, qui avait laissé son par-dessus près de lui, n'avait pas eu besoin de suivre les autres. Il s'était relevé du divan et se tenait appuyé contre une commode. Il observait les effets de la lueur ambrée des chandelles sur le visage d'Agnès et ses longs cheveux blonds... Elle reposa son verre vide et s'assit au fond du divan. Son long manteau était ouvert et les deux pans s'écartaient et tombaient sur les coussins, le long des jambes, qu'elle croisa. Sa courte jupe remonta très haut sur ses cuisses très blanches. On pouvait apercevoir la limite des bas et même les attaches, chacune surmontée d'un petit nœud, de son porte-jarretelles. D'un seul coup, il se crut plusieurs années en arrière, il crut la retrouver comme par le passé, intacte, telle qu'elle était dans sa vraie nature, selon lui, fidèlement au rêve qu'elle devait incarner pour lui.

Mais était-ce vraiment si illusoire ? Ce rêve, ne l'avaient-ils pas conçu, vécu ensemble ?

Ils se regardèrent, et un sourire identique chez l'un comme chez l'autre se dessina... Un sourire qui eût effaré leurs amis, s'ils en eussent été les témoins. Leur duel, pourtant féroce, n'avait rien laissé paraître de cette étrange connivence, de cette fascination mutuelle, en fin de compte indestructible, et que tous autour d'eux pensaient tout à fait morte. Ils en étaient donc toujours au même point : la même attirance naturelle, instinctive, le même désir incoercible qui se rallumait à la moindre entrevue, le même jeu d'ambiguïtés sans fond entre provocation belliqueuse et séduction, mais aussi, les mêmes incompatibilités qui empêchaient entre eux toute forme durable d'amour - et ils avaient tout essayé -, qui les empêchaient de vivre ensemble, une impossibilité qui les enrageait et qu'ils se faisaient payer l'un l'autre. Ils avaient eu tant de mal à s'extirper de ce piège, à sortir de cette combinaison infernale de sentiments aussi exaltants que contraires... Ils s'étaient par la suite interdit toute tentative de relation intermittente, car ils savaient bien où cela les faisait glisser immanquablement.

Bastien savait qu'elle pouvait encore être prête, comme lui, mais qu'il faudrait pour cela un événement nouveau, une occasion vraiment propice, une espèce de bouleversement qui les ramènerait l'un vers l'autre et les transformerait ensemble, bref, un roman.

Pendant tout le restant de la soirée, les hostilités continuèrent mais sous une forme de petite guerre aux règles de plus en plus étranges, mêlées d'attentions tendres, plutôt incongrues aux yeux des autres qui, décidément, n'y comprenaient plus rien. Ils avaient tous les deux besoin de ce spectacle pour laisser respirer leur âme.

On rentra se coucher vers quatre heures. Et Bastien devait, par nécessité professionnelle, reprendre la route à six heures. Il dormit peu et mal.

 

 

II

 

 

L'horizon était encore blanc à cette heure et l'on ne savait pas encore si le temps serait aussi beau que le début de la saison le laissait espérer. Il fallait regarder plus à la verticale pour s'apercevoir que le ciel était bel et bien bleu, comme si l'incommensurable dôme céleste n'était pas tout à fait installé, pas encore scellé, à la base, au relief terrestre. Une vapeur d'eau se dégageait à ce niveau, où l'on soudait la voûte, suscitée par la chaleur des rivets atmosphériques au contact du sol refroidi par la nuit.

De la buée se formait sur la vitre ; Bastien mit à nouveau en marche la soufflerie pour y remédier.

D'habitude, il aimait bien ces départs matinaux, à la fraîche, encore dans l'intervalle de l'aurore dont on croise les vagues mirages brumeux, parmi les dernières silhouettes fantomatiques attardées dans les creux, les ombres grises et les recoins. Le chauffage, le ronronnement feutré et la souple suspension de la voiture donnaient à son déplacement le plaisir confortable d'une rêverie. Mais cette fois-ci persistait en lui une sorte de gêne, une indéterminable contrariété, une entrave au plaisir du temps présent, comme l'impression d'avoir oublié quelque chose en partant, de ne pas être au bon endroit, au bon moment, de ne pas être à sa place, victime d'une absurde erreur de calendrier et d'orientation...

Contre cette anxiété qui ramenait sans cesse son esprit peu reposé aux souvenirs de la soirée et aux images de son départ silencieux de l'appartement où dormait encore Agnès, il s'efforçait d'apprécier le paysage qui changeait comme s'il était mu par la vitesse de son véhicule. Les voiles, les écumes, les strates de brumes qu'il traversait, ne le faisaient-ils pas progresser vers de libres espaces ? D'ailleurs, était-ce le ciel, la mer ou la terre qu'il parcourait ainsi sur son vaisseau ? Les routes bordées d'arbres, ou émergeaient les champs comme des pontons sur la houle, les coteaux aux allures proportionnés de jardins bien dessinés, les vergers dormant encore dans leurs cocons blanchâtres de brouillard, les bois, mystérieux comme des îles inexplorées, les talus et les haies de verdure profonde... Il aurait vraiment voulu croire à cette impression de départ dans l'inconnu, malheureusement, l'horaire serré de ce voyage professionnel ne s'y prêtait guère.

Il ouvrit un peu de son côté.

C'était bien l'air des matins d'été. Il jeta un coup d'œil sur l'horloge : à ce train là, il serait en avance.

La force nerveuse et intellectuelle qui le tenait en éveil l'empêchait de se sentir affaibli par sa nuit blanche. Il s'attendait cependant à ce que cette tension mobilisant ses facultés finisse d'un coup par le lâcher, et que la fin de la journée se solde par un total désœuvrement dans l'atmosphère sinistre d'une petite chambre d'hôtel, sous le livide néon au chevet d'un lit froid et amère. Ses mains crispées sur le volant étaient moites et il dirigea les buses d'aération du tableau de bord vers elles, écartant les doigts pour mieux les sécher. Des gouttelettes de sueur, sous sa chemise, coulaient sur ses reins. Il colla mieux son dos un peu douloureux dans le fond du siège.

Dans cette sorte d'état, qu'il connaissait bien, il était toujours sujet à des lubies, à des inquiétudes maniaques. Il fallait qu'il ouvrît sa serviette pour y vérifier la présence des papiers dont il aurait besoin et qu'il avait déjà dix fois énumérés avant son départ. Tout en conduisant de la main gauche, il tira de l'autre main le porte-documents de la banquette arrière, et pour cela il dut détacher sa ceinture, puis il le déposa côté passager. Il jetait alternativement un œil sur la route, rectiligne à perte de vue, et sur les tranches des dossiers que ses doigts dégageaient pour les recompter. Il prit finalement la sage décision de s'arrêter - une cigarette allumée dans l'air brumeux du matin s'imposait. Il rejeta le rabat de cuir dont la boucle heurta avec un bruit sec l'anneau sous lequel devait passer l'attache à ressort et quand il refixa toute son attention sur la route, un changement radical, qui lui parut instantané, comme par l'effet d'un tour de magie diabolique, s'était produit : un virage à 90° contrariait complètement l'élan de la voiture. Il freina, s'accrocha au volant, mais ne put éviter une ornière qui creusait le bas côté gauche, à l'issue du tournant. Une des roues arrière s'enfonça dedans, et ce fut tout le véhicule qui s'éleva hors de la route.

Ce fut un cataclysme de chocs qui projetèrent le corps, sans aucune attache, en tout sens dans l'habitacle... bruits horribles de verres qui éclatent, de tôles qui ploient, de membres qui se cassent... hurlement furieux du moteur lancé à vide... avant l'écrasement total dans le noir de l'inconscience, du coma, ou de la mort...

 

 

III

 

 

Une étrange et douloureuse sensation où se mêlaient le chaud et le froid le réveilla en sursaut.

Ses yeux clignèrent un assez long moment avant de pouvoir supporter la lumière du soleil, à présent haut dans le ciel, le soleil d'une journée qui serait chaude.

Il se releva, presque indemne.

Debout, devant la carcasse hideuse du véhicule, en partie brûlée, il cherchait à comprendre par quel miracle il avait pu sortir d'un tel enchevêtrement, d'un tel hachoir de tôles tranchantes.

Il resta ainsi quelques minutes, immobile, l'esprit interdit et vide, le regard posé sur ce cadavre de ferraille fumante qui sentait le pétrole et le plastique fondu, et même la chair grillée, comme une charogne monstrueuse.

Il se tourna vers la route, dont il se trouvait éloigné de plusieurs dizaines de mètres.... Il se sentait profondément, délicieusement, extraordinairement bien. Il en avait toutes les raisons, et principalement parmi elles celle d'être en vie.

Mais c'était plutôt une sorte de satisfaction singulièrement sereine, presque neutre, une sorte de paix sans aucune émotion - fait curieux qu'il mit aussitôt sur le compte du traumatisme. Sans doute s'effondrerait-il en larmes d'ici peu de temps.

Plus que par la sensation familière dans ses cheveux ou sur son visage, il était informé de la présence du vent par le mouvement des bandes de tissu de ses vêtements déchirés, le balancement des peupliers et le frétillement grouillant de leurs feuilles. L'état de choc annihilait encore ses sens. Mais il se sentait vraiment très bien, ne souffrant aucunement de ses quelques blessures sanguinolentes.

 

 

 

Il longeait la route depuis près d'une heure quand il entendit se rapprocher, derrière lui, un gros bruit de moteur. Il se tourna et fit un signe au conducteur de la fourgonnette qui arriva bientôt à sa hauteur. "Installation et entretien de cheminées et inserts - Marcel Deblai" était inscrit en lettres rouges sur le côté du véhicule. L'artisan proposa au piteux marcheur de le conduire à l'hôpital. On n'avait pas de peine à voir qu'il avait été victime d'un accident.

Avant de redémarrer, il sortit de dessous son siège une petite boîte en fer qu'il tendit à son passager imprévu. « J'ai vu la voiture... Il en reste pas grand-chose. Vous l'avez échappé belle. Vous devez encore être sonné, non ? C'est normal » Voyant l'absence de réaction du rescapé tenant sur ses genoux ce qu'il venait de lui confier, il ajouta : "Avant d'arriver là-bas, il faudrait au moins s'occuper de nettoyer les blessures." Il montra d'un geste circulaire son propre visage comme s'il eût été son miroir.

Bastien n'avait pas remarqué qu'il portait à la joue quelques petites coupures, sans doute produites par des éclats de verre. Il y appliqua une des compresses imbibées d'antiseptique qui se trouvaient dans la boîte métallique. Le contact ne provoqua aucune douleur, aucun picotement. Il y avait peut-être lieu de s'inquiéter de cette insensibilité. Il pouvait y avoir une altération du système nerveux ou même du cerveau... Toutefois, aucune peur sérieuse ne lui était inspirée par son état. Et il fut bientôt distrait de ces conjectures par l'inesquivable sollicitation de son chauffeur à faire le récit de sa mésaventure. Le brave homme qui l'avait repêché au bord de la route ponctuait la narration neutre de la victime par des exclamations dont le ton traînant sonnait curieusement faux, à la limite de l'ironie - impression dérangeante et incongrue due à une confusion mentale temporaire. Le sourire persistant du charitable bonhomme devant sans nul doute être un rictus habituel ou bien devait venir d'un certain embarras devant un tel malheur.

Bastien parlait tout en observant son bras gauche. Une longue entaille s'y étirait sur presque toute la longueur. Il pressa avec ses doigts sur la crevasse crénelée de chair déchirée sur les bords. Rien. Toujours aucune douleur. Il appuya plus fort, enfonça les ongles, écarta et décolla un lambeau au niveau du coude. Il regarda... Il n'y avait aucun saignement. Un vertige le prit. Que se passait-il ? Il gratta une croûte et rien ne s'écoula de la perforation qui était pourtant profonde.

Alors que son bienfaiteur négociait son entrée et sa manœuvre dans la cour des urgences, Bastien arracha le bout de chair puis le plaça sur la paume de sa main afin de l'examiner. On ne pouvait pas dire qu'il s'affolait. La vue de ce morceau de lui-même ne lui inspirait aucun dégoût ni aucun effroi... Il ne comprenait pas. Il lui semblait qu'il pouvait s'amputer de la main, du bras tout entier sans que cela ne l'émeuve beaucoup plus. Mais que lui arrivait-il donc ?

Les médecins allaient sûrement tout expliquer sans difficulté, avec l'assurance tranquille qui leur est si propre, avec cette voix rassurante qu'ils savent prendre et nettoie tout point d'ombre, toute inquiétude, avec tous leurs appareils sophistiqués, précis et efficaces, infaillibles.

Mais l'étrangeté de son état ne provoquait pas en lui de peur et il ne ressentait pas vraiment le besoin d'un secours. Qu'on l'auscultât lui parut odieux et, d'une certaine manière, dangereux... La camionnette venait de s'arrêter. Il glissa rapidement la main droite sous sa chemise déchirée et l'appliqua à l'endroit du cœur. Il n'y avait plus aucun doute.

Il descendit et remercia l'homme qui l'avait aidé et qui, avant de repartir, le fixa des yeux - des yeux scintillants et clignant de malice -, et lui dit, sur un ton curieux : « Une chance comme la vôtre, ça n'arrive qu'une seule fois... Il faut savoir en profiter. » La portière se referma en grinçant, l'estafette s'éloigna, stationna un instant au niveau de la grille puis repartit et disparut au coin de la rue.

Bastien attendit un moment encore, regarda tout autour de lui puis décida de rentrer chez lui, en prenant un taxi. Il en appela un par téléphone dans le bistrot en face, nommé « Au Requinqué. » Il s'assit à une table pour y prendre un express. Le nectar revigorant du café fumant et mousseux allait certainement lui faire le plus grand bien.

Les autres clients le considéraient du coin de l'œil avec inquiétude, vu son accoutrement déchiqueté et ses blessures visibles. Quelques tables plus loin, un gamin obèse le dévisageait, malgré les efforts insistants de ses parents lui tirant le bras, lui rappelant que sa glace fondait sous son nez. Le serveur, suspicieux, demanda à être réglé de suite.

Bastien porta la petite tasse à ses lèvres gercées et but une gorgée... L'insipidité absolue de ce qu'il venait d'ingurgiter finit de le persuader d'un fait incroyable qu'il vérifia encore en tâtant discrètement son pouls : « Aucun doute, vraiment... Je suis mort. »

 

IV

 

Le taxi, parfois dévié, heurté, arrêté par les reflux et les obstacles de la circulation, glissait, flottait le long des trottoirs comme une barque le long de rives inconnues, et Bastien regardait la vie qui continuait, cahotante et opiniâtre, à tourner, à remuer sur ces rives, la vie qui certainement ne le comptait plus parmi les siens. Et à quel monde en effet appartiendrait-il à présent ?

Il arriva chez lui, se s’assit dans un des fauteuils du salon, resta immobile, absorbé. Pouvait-on lui expliquer ce qui lui était arrivé ? Et qui pourrait en être capable ? Sa situation extraordinaire allait-elle devenir d'elle-même peu à peu compréhensible ? De son vivant une certaine mélancolie l'avait assez régulièrement tourmenté. Et maintenant qu'il était mort, il se trouvait à la fois démuni et embarrassé : que fallait-il faire de cette exception, de cette exclusivité, qu'on lui accordait ?

Il ne se considérait pas comme un ressuscité, il n'était pas vraiment revenu à la vie, puisque son cœur ne palpitait plus, ses veines, ses artères s'étaient asséchées, et, plus étrange encore, il ne respirait plus.

Il sortit sur la terrasse et s'assit à la table de jardin, posa ses mains bien à plat sur la surface métallique, sans aucun doute chauffée par le soleil mais qui restait sans température sous ses doigts.

Il demeurait immobile, comme un enfant sage et un peu guindé.

Des jours en tout point nouveaux commençaient. Il ignorait absolument encore de quoi il allait s'agir. « Suis-je un monstre ? Un fantôme, un revenant ? Et puis même... est-ce que je suis ? » Son insensibilité n'excluait ni le doute ni l'angoisse. Il se demanda si par hasard il n'allait pas, en plus des inconvénients de la mort, garder les affres de la vie.

Il revint à l’intérieur de son appartement qu'il découvrait comme s'il ne l'avait jamais habité, comme un lieu de passage, aussi impersonnel qu'une chambre d'hôtel. Les pièces, pourtant encombrées de meubles si longuement cherchés dans les brocantes et chez des antiquaires, surchargés de bibelots, avaient l'air vides. Était-il en effet toujours l'occupant de ces lieux ? Bien évidemment, il reconnaissait tout ce mobilier et tous ces objets, mais les souvenirs qu'il pouvait en avoir semblaient remplacer toute impression spontanée, passant devant ses yeux comme les images d'un vieux film qui n'avait plus de rapport avec lui. Une séparation avait bel et bien été consommée entre lui et sa vie. On eût dit qu'aucun lien ne le retenait plus, ne pouvait plus l'assigner à résidence... Il était là et absent, comme dans un musée, un intérieur reconstitué, artificiel. Et l'on n'habite pas un musée. L'expression courante « ici comme ailleurs » prenait soudain un sens qu'il avait ignoré jusqu'alors. Ce qui n'appartenait qu'à lui et lui semblait tellement fixé de son vivant, à la vérité se révélait (« de sa mort », si l'on peut dire...) essentiellement transitoire.

Il ne s'agissait pas de continuer comme avant, évidemment. Il voyait à présent tout d'un œil neuf ; neuf mais aussi ancien que la nuit des temps. Une noirceur invisible, mais qu'il reconnaissait, habitait toute chose. Même lorsqu'il fermait les paupières, cette ombre était là, résidant derrière l'ombre même.

Le soir qui commençait à tomber le réconforta. Le monde ne serait peut-être bientôt plus qu'une ville fantôme, désertée, évacuée, comme après une tempête dévastatrice, une épidémie exterminatrice, et où tous les reliefs d'une activité humaine acharnée, et maintenant à tout jamais effacée, telle un rêve, jonchent le sol, les trottoirs, les jardins, les planchers des maisons, des immeubles.

Réagissant à cet abattement de l'âme qui menaçait de le gagner, il alla s'installer à son bureau : « Bon, je suis mort. Soit. Je suis mort, mais je suis toujours là. Je marche, je parle, je pense, donc... » Il pensait, en effet. Mais il aurait été bien difficile de localiser la source d'où lui venait cette pensée, sans que cela ne menât à des interrogations sans fond. N'était-il pas le jouet de quelque chose qui pensait pour lui et l'utilisait comme une marionnette ?

Indubitablement, son corps, hormis par la vue, ne lui communiquait plus que d'infimes et faibles impressions du monde externe, du monde concret. Toutefois, il voyait, il entendait, il lui était possible de faire mouvoir ses membres comme il le voulait... Qu'il sentît un certain endolorissement des muscles prouvait qu'il n'avait pas tout perdu de la sensibilité de son corps. De même, sans pouvoir l'analyser clairement, la perception du temps ne lui était pas devenue étrangère pour autant.

Il était là, il existait bel et bien. Mais cette impression pourtant élémentaire, a priori, ne lui semblait plus immédiate. Une sorte d'obscure mélancolie le tenait à l'écart de l'instant présent, et pouvait faire craindre un lent enlisement, un progressif enfermement dans cette carcasse dont il ne comprendrait plus rien au surnaturel et inutile fonctionnement,

Il resterait peut-être là, dans ce fauteuil, arrêté, figé, fossilisé, le regard vide, perdu à jamais dans une espèce de rêverie nostalgique et hermétique, le visage dénué de toute expression, là, devant la fenêtre, comme un voyageur oublié et gelé sur un quai glacial.

 

Il ne se voyait pas demander à un médecin son avis sur son « problème », ce qui impliquait l'auscultation d'un corps qui défiait la science, la logique et même le plus naturel bon sens. Vivre ne voulait plus rien dire, et mourir non plus.

Il représentait le plus bouleversant des paradoxes, comme s'il avait été oublié par les lois de la Nature... Et était-ce là un oubli ? Ce qui lui arrivait, ne pouvait-on pas supposer que cela avait été depuis toujours programmé, dès sa naissance - tout en ne le pourvoyant d'aucun moyen pour l'expliquer ? Allait-il sombrer dans la folie ?

Rien ne manquait à ses facultés intellectuelles, ni même à sa force de volonté. La coupure survenue ce jour n'avait pas provoqué non plus d'amnésie ; et, tout en en craignant l'éventualité, il ne se sentait réellement pas tomber progressivement en léthargie... Non, il avait tout bêtement peur. Et il était en même temps rassuré d'avoir peur.

Il devait bien être encore là pour quelque chose. Écrire son aventure ? On ne pourrait y voir qu'une fiction. Démontrer la véracité des faits ? On se moquerait de lui, on l'internerait, et puis devant l'irréfutabilité des preuves, il deviendrait sans doute l'objet des plus abominables réactions.

Pouvait-on dire qu'il n'était à présent qu'un pur esprit ? La pensée seule l'animait-elle et concevait-elle ses sensations, ses impressions, son agitation ou bien son apaisement ? L'âme douée d'une puissance que lui-même n'avait jamais envisagée et qui ne se révélait qu'à lui seul ?

Non, pas un pur esprit. Les limites imposées par son corps le lui signifiaient clairement, même si elles se présentaient sous un jour tout à fait nouveau et insolite, et elles demeuraient infranchissables.

Aucun phénomène d'ubiquité, malheureusement, ne bouleversait ses sens, aucune soudaine et surhumaine extra-lucidité ne venait même lui permettre de comprendre quelque peu sa situation.

Rien ne lui apprenait par quelle espèce de force, on ne sait d'où venue, il se tenait encore là parmi les vivants.

En avait-il vraiment l'exclusivité ? Car, après tout, pourquoi diable serait-il le seul ? On pouvait même envisager qu’un grand nombre de cas similaires formaient toute une population, secrète, organisée selon des règles, des objectifs, des valeurs propres. Un nouveau monde, doublant les dimensions du monde déjà connu, restait alors à découvrir. Et il n'y avait en fin de compte rien à regretter, au contraire... Il songea alors au gain formidable que cela représenterait dorénavant de se voir ainsi allégé, dispensé, libéré de l'humaine condition : plus d'inquiétude, quant à son avenir, plus aucun poids du passé, plus d'angoisse, plus aucun souci matériel ou physiologique, plus de maladie, plus de fatigue, plus de sommeil, plus de faim, ni de soif, plus de digestion, plus de défécation, plus rien non plus de ces désirs charnels, certes séduisants et parfois exaltants, mais finalement trop chers payés, plus rien de tout cet emmerdement d'une vie laborieuse, usante et ingrate, plus d'entrave, plus de dépendance, plus rien de cette triviale, répugnante obligation d'être concerné par les autres... Il était délivré de cette communauté avec ses soi-disant semblables, communauté dont il avait toujours douté. Tout cela confirmait ce dont il avait depuis toujours été intimement persuadé : son peu d'accointances avec les humains.

Il sentait croître en lui une inexprimable joie ; c’était son âme qu’il sentait s'ouvrir et se déployer.

Un tel épanchement, qui semblait cribler l'enveloppe de son corps de mille déchirures lumineuses par où sortait, s'écoulait, se diffusait abondamment la claire, aérienne et trans-substantielle chaleur de l'éternité, devait certainement se voir, se communiquer, se partager... Il était comme un écorché radieux dont les blessures surnaturelles du miracle qui l'avait métamorphosé allaient sans doute pouvoir abreuver d'un sang spirituel tous les cœurs des mortels, contrits par l'exiguïté de l'existence terrestre.

Il fallait qu'il sorte. Il fallait qu'il trouve un témoin.

Il fallait qu'il voie Agnès, tout de suite.

Elle verrait, elle comprendrait, elle serait à son tour envahie de cette lumière.

Un désir incoercible, plus fort que tout désir physique, plus fort que toute espèce d'élan passionnel, si intense qu'il fût, le poussait à la rejoindre au plus vite. Elle aurait sûrement un moment d'incrédulité, de peur, d'égarement.

Mais n'était-il pas la preuve « vivante » que l'âme existe bien, qu'il y a une vie après la mort, que la mort n'est rien, que la vie même n'est qu'un rêve, une part infime de la réalité, ainsi que les ermites, les moines, les mendiants de Dieu le proclament, le chantent inlassablement depuis toujours ? Elle serait vite convaincue, conquise, irradiée par Cela dont il se présentait comme un humble intercesseur.

Il n'était pas seul. Même s'il s'avérait que son cas fût unique, l'humanité entière lui était intimement, essentiellement liée. Elle habitait toute en lui et par lui se libérait d'elle-même. Elle découvrirait alors l'horizon de la plus immense et pressentie des promesses, l'effondrement des peurs ancestrales, l'éclatement des frontières rationnelles, la dispersion définitive des élucubrations nihilistes... Son corps, encore présent, inexplicable, serait comme le chambranle sur les gonds duquel s'ouvrirait en grand, à la vue de tous, la grande porte de l'âme. Il se leva et se mit face au miroir suspendu près de la fenêtre. Son visage émacié où serpentaient les ramifications de ses fines veines bleues, sous le glacis, par endroit jaunâtre, de la peau, lui apparut comme une icône, une icône à travers laquelle perçaient des éthers luminescents qui sans doute entraient dans la composition du ciel où volent les anges.

Il marchait maintenant dans les rues dont les bruits et l'agitation l'émerveillaient. Il avait mis des habits neufs et camouflé ses plaies, avec l'empressement fébrile d'un amoureux allant rejoindre sa maîtresse. Il aurait voulu parler à tous ces gens, leur serrer la main, les embrasser, leur crier la bonne nouvelle. Mais on le trouverait sans doute ridicule, dément... Il ne fallait pas se laisser aller à ce genre d'emportement. Le premier pas à faire dans ce nouveau monde, la première mesure à prendre, c'était de parler à Agnès. Mais il ne fallait pas non plus tarder dans cette entreprise, car si lui avait tout le temps, toutes ces vies autour de lui avaient leurs instants comptés...

 

 

 

Elle ne le crut pas, évidemment.

Elle se mit à rire furieusement et trouva plutôt charmant de venir la revoir sous ce prétexte farfelu. Le jeu lui plut. Elle lui offrit un verre, qu'il ne but pas, continuant à expliquer son cas miraculeux avec une exaltation qui ne faiblissait pas.

Comme il insistait, elle commença à s'impatienter puis à s'inquiéter de sa santé mentale. Le croyant soûl, elle en vint à lui demander de sortir de chez elle, le poussant vers la porte. Bastien résistait, les yeux enflammés, lui parlant avec des mots étranges, incompréhensibles, d'un amour sans limite, surnaturel, terrifiant, où il était question d'incandescentes fusions, de métaphysiques étreintes et d'inimaginables révélations.

Il échappa, non sans brutalité, à la force qu'elle lui opposait. Elle avait peur qu'il ne devienne dangereux.

Il courut à la cuisine et elle le suivit. Il s'empara d'un grand couteau. Elle recula vers la porte, prête à la refermer sur lui et à s'enfuir dehors à toutes jambes... Mais il se calma soudain, la regardant fixement. Il s'enfonça alors l'arme tout droit dans le cœur. La lame disparut entièrement dans la chair. Agnès, absolument horrifiée, se figea.

« Tu vois, ça ne me fait ni chaud ni froid. Rien. Rien du tout... Ça n'a plus aucune importance pour moi... et pour toi non plus... Tu comprends ? Tu comprends enfin ? »

Il ressortit la lame, maculée d'un sang épais et brun, presque sec. Il laissa tomber le couteau par terre. Ce fut comme si le bruit métallique de cette chute sur le carrelage avait déclenché un ressort extraordinairement puissant : après un gémissement, un long râle, Agnès, tout à coup, détala en hurlant jusque dans sa chambre, à l'autre bout de l'appartement. Il la retrouva dans cette pièce. L'ombre de la silhouette d'Agnès, si svelte et si gracieuse, dans le contre-jour, émut en lui un merveilleux sentiment d'amour et de bonté qui illuminait son visage et dont il n'avait d'autre désir que de lui en communiquer la pure et inextinguible force. Il tendit ses mains vers elle, s'approchant de plus en plus. Elle recula d'un bond vers la balustrade de sa fenêtre ouverte et bascula soudain dans le vide. Des cris d'horreur éclatèrent en bas dans la rue.

 

 

 

Il avait dévalé les escaliers aussi vite qu'il avait pu et se tenait maintenant près du cadavre d'Agnès. Il se mit à genoux, saisit un bras, inerte, lourd, abandonné, inhabité. Le corps gisait étendu sur le dos. L'autre bras était passé par-dessous et la main, toute crispée, les doigts crochus, ressortait au niveau des omoplates, comme les bras désarticulés d'une affreuse marionnette. Son chemisier, déchiré par le fer forgé des autres balcons contre lesquels elle s'était plusieurs fois heurtée en tombant, dévoilait presque entièrement ses seins ; et sa jupe, une jambe plus écartée que l'autre s'étant relevée et pliée paradoxalement sur l'autre (le genou inversé, à angle aigu), s'était retroussée jusqu'aux hanches et exhibait sa petite culotte un peu transparente et rose, avec de petits festons blancs autour de la taille et à l'entrecuisse. On retrouvait bien là, dans l'incongrue et macabre obscénité de cette dépouille désarticulée, le goût que peut manifester la Mort pour l'art des agencements grotesques, des tableaux cyniques du pitoyable genre humain.

Les longs cheveux, emmêlés en filasse, baignaient dans une flaque poisseuse de sang marbrée d'une sécrétion gélatineuse et jaunâtre qui coulait lentement d'une profonde fêlure du crâne.

Bastien, sans y avoir pris garde, y avait posé une main pour se tenir en équilibre. Quand il s'en aperçut, il ne la retira pas, comme l'eût fait tout un chacun avec dégoût. Il trempa et frotta ses doigts dans le liquide visqueux et collant et observa le visage d'Agnès, avec ses yeux révulsés, tout à fait blancs, un peu comme ceux des aveugles, comme si les pupilles étaient tombées ou avaient disparu, coincées derrière les arcades sourcilières.

Témoins et curieux l'entouraient : aux premières lignes concentriques de l'attroupement, on restait silencieux, interdit, atterré et fasciné par l'horreur du spectacle, et derrière, des mouvements et des murmures se faisaient entendre confusément. Il attendait... Il fallait qu'il se passe quelque chose. Il ne pouvait en être ainsi...

Mais il ne se produisit rien.

Comment ne pouvait-elle pas être comme lui ? Pourquoi ne se relevait-elle pas ? Pourquoi, dans une ultime et surnaturelle reconnaissance mutuelle qui eût été sublime, n'avait-elle pas eu le même sort que lui ? Elle était vraiment et simplement morte ; elle était partie. Et il ne restait là que cette carcasse inerte.

Lui, à qui on ne permettait pas de partir comme tous les autres, il resterait donc là, et pour longtemps, et pour rien.

On avait appelé les secours... Il ôta son imperméable et couvrit le corps. Puis il se releva. Qui l'eût regardé dans les yeux ce fût rendu compte que cet homme n'était plus vivant.

Un véhicule de police et une ambulance arrivèrent à grand bruit et Patrick profita du désordre de la foule pour s'éclipser. Au bout de la rue, il s'arrêta et tourna son regard vers la zone où tournoyaient les gyrophares, scintillant comme des étoiles bizarres, réverbérées partout sur les façades, formant au-dessus des silhouettes sombres une aura funèbre. Il reprit sa marche et disparut derrière la maison qui faisait l'angle avec une rue transversale.

Il entrait dans la nuit que même la lumière du jour ne dissiperait pas, une nuit qui ne finirait pas.

 

 

 

Les averses orageuses semblaient bien avoir cessé pour ce soir, mais le vent là-haut charriait de gigantesques chaînes de nuages sombres et denses comme des rochers, des falaises écroulées, des éboulis de montagnes s'écrasant les unes sur les autres et entraînées par des courants diluviens. Le feuillage des arbres alignés sur le trottoir où il marchait, laissait encore tomber de grosses gouttes froides. Cette rue, fort longue, menait tout droit au fleuve. Il fallait aller jusque là-bas. Il pressa le pas. Les boutiques dont toutes les vitrines progressivement s'étaient illuminées, le va et vient des passants, leurs visages blafards éclairés par intermittence, le défilé ininterrompu des voitures, tout cela n'avait pas plus de vie à lui communiquer qu'un vaste décor mécanique peuplé d'automates, un paysage de ruines peuplé d'ombres. Arrivé enfin sur le pont, il avança encore de quelques mètres puis s'appuya au parapet de pierre. Il regarda en bas l'eau tourmentée qui glissait à une vitesse vertigineuse, faisant courir ses sillons sinueux et turbulents. Ce mouvement incessant était d'une telle force, d'une telle étendue, d'une telle profondeur, qu'il attirait l'observateur vers les gouffres des arches où l'eau se précipitait et semblait faire s'amollir et se dérober sous ses pieds les dalles du trottoir, rendant imminente une chute infinie.

Mais son attention s'était toutefois arrimée, plus en avant, vers les bords d'un îlot que l'on surplombait et dont les arbustes torves atteignaient presque le tablier du pont. Sous la moire des reflets gris acier, parfois voilée de brumeuses pâleurs flottant à quelques centimètres de la surface mais, à cet endroit-là, à cet instant-là, crevé, ouvert sur la noirceur des fonds, son regard s'abîmait comme on creuse pour trouver une source cachée sous l'écorce terrestre, comme ces racines d'arbustes qui depuis cette rive s'enfonçaient directement dans l'eau. Le chahut de la ville passait en quelque sorte le fleuve sous silence, mais à lui, à lui seul peut-être, son cours irrésistible, ses entrailles ténébreuses faisaient entendre la seule parole réelle qui pouvait exister, lui répétant sans fin une même mélodie étrange, rationnellement incompréhensible, intraduisible et inimitable par le langage humain, et qui se liait à lui, l'enveloppait, le traversait et se mêlait dans le même temps et le même espace à la matière des arbres, des ombres et des cieux trempés d'effluves confus.

Il lui fallait à tout prix passer inaperçu, occuper les angles morts, se faufiler dans les interstices, profiter des moments d'inattention, ne se fixer durablement dans aucune mémoire, emprunter des voies détournées, des chemins de traverse, loger dans des lieux désertés, désaffectés et, surtout, n'être touché par personne, car personne ne devait savoir.

Mais comment leur échapper ? Il avait un métier, des amis, des maîtresses... La mort d'Agnès les conduirait peut-être jusqu'à lui... Et sa voiture... Il serait recherché, c'était inévitable.

Faute d'une meilleure idée, il rentra chez lui. Il passa évidemment sa première nuit de mort-vivant parfaitement éveillé, puisqu'il ne devait plus jamais avoir besoin de dormir. Cette insomnie d'une nature tout à fait inédite l'exposa à un désœuvrement dont la proportion dépassait de très loin tout ce qu'il avait connu et ce que tout un chacun peut avoir vécu : c'était tout autre chose que cette langueur bien familière qui le menait auparavant, pour trouver le sommeil, à prendre arbitrairement un quelconque bouquin dans la bibliothèque du salon - le sommeil venant alors, avec cette lecture forcée et assommante, par épuisement de toute résistance mentale, par exacerbation et consomption de toute force nerveuse, par lavage du cerveau.

Il s'engagea alors dans un bilan, le plus ordonné et systématique possible, de ce qu'avait pu être sa vie... Sa mémoire n'était pas défaillante et cette tâche correspondait somme toute à l'idée convenue que l'on peut se faire de la mort, pour peu qu'on lui cherche un sens : l'occasion ou jamais de revoir ses livres de compte, de ranger une dernière fois ses affaires avant de partir. Mais son élan s'épuisa très tôt : quelques images floues récupérées dans les vieilles malles de ses souvenirs d'enfance, quelques regrets dérisoires, quelques remords vains... rien qui ne se prêtait à une combinaison qui eût un sens édifiant. A quoi cela pouvait-il servir à présent de porter un jugement sur son passé ? Au moment de l'agonie, à l'approche pathétique du trépas tant redouté et, au fond, tant attendu, lorsque devant l'inconnu la peur rejoint si bien l'espoir, certes, à cette heure, lorsqu'il n'y a bientôt plus d'heure, il est de bon aloi de procéder à ce genre de chose... Mais la porte déjà passée, et il était lui-même à proprement parler un « trépassé », alors, à quoi bon ? Aucun lien entre sa vie de vivant et celle de mort ne demandait ce travail de conscience. Il ne changerait rien à l'existence d'autrui ni à la sienne.

Toutefois, à l'instant même où il arrêta sa conclusion, quelques doutes lui vinrent. Un examen un peu exigeant et sans complaisance de ses fautes, une exploration pointue des motifs dissimulés de ses actes, de cette mauvaise foi si souvent dénoncée par les autres, des passages les plus obscurs, intrigants et certainement fort significatifs de sa biographie ne pouvaient être malvenus et pourraient influencer, modifier, ou même résoudre ce paradoxe de demeurer ainsi mort de son vivant ou plutôt de demeurer vivant de sa propre mort.

Il occupa donc une partie de sa nuit à convoquer bon nombre des fantômes de sa vie révolue - et il n'aboutit à rien de constructif : personnages et épisodes épars et sans lien résistaient à la reconstitution d'un seul et même film, comme plusieurs vies incomplètes, des bouts de films différents.

Il se leva finalement de son fauteuil et alla ouvrir une fenêtre au rebord de laquelle il s'accouda.

La nuit plongeait la ville dans une espèce d’atmosphère de terrain vague, un silence de fin du monde : immense et étrange relief de maisons creuses et ténébreuses comme des puits, de squares où le gazon pousse sur de l'abîme, de rues qui ne sont plus que des ornières à ciel ouvert, des lits de rivières taries, où les bruits résonnent un instant puis s'anéantissent aussitôt... On se sent mystérieusement chez soi quand on est nulle part. On s'y reconnaît, mais on ne retrouve rien complètement, rien n'est vraiment familier, toute chose se révèle dans une réalité inexprimable, inexplicable.

Bastien regardait ainsi la nuit, les rues vides éclairées par les réverbères blancs ou orange qui diffusaient comme des encensoirs un climat lunaire, comme des tiges à la fois métalliques et végétales tirant des tréfonds de la terre et captant des confins célestes un arôme alchimique qui se condense en sève dans l'ascension de leur tube et sustente leur arc électrique.

Son surnaturel statut de survivant ne lui servirait donc à rien ?

Une voiture s'arrêta devant l'immeuble d'en face. Trois personnes en sortirent, laissant les portières ouvertes, et se mirent à discuter, en atténuant leurs voix. Au cours de leur conversation à peine audible, quelques rires leur échappaient parfois et on entendait plus distinctement qu'ils se répétaient régulièrement des au revoir dont ils ne tenaient absolument pas compte... La jeune femme qui devait rentrer chez elle reculait et avançait sans cesse entre le hall de l'immeuble et ses deux amis. Finalement, et cette fois-ci avec une surprenante rapidité et sans qu'aucun au revoir n'eût été prononcé, elle rentra, et le couple disparut dans la voiture dont le moteur tournait toujours et partit aussitôt. Ensuite, la lumière du hall s'éteignit. C'était de nouveau le silence.

Heureusement, les petits événements du monde des vivants alimenteraient encore son existence. Mais habiter encore cet appartement était impossible. Il fallait disparaître.

Au lever du jour, il ferma deux valises remplies d'une quantité d'objets et de vêtements longuement sélectionnés.

Vers huit heures, il descendit dans la rue, jeta sa clé dans une bouche d'égout et marcha droit devant. Au bout d'une heure environ il prit un bus qui le mena jusqu’à la gare.

De là, il irait se perdre dans une quelconque banlieue de la capitale, toute trace de lui y disparaissant comme dans l'eau les empruntes et l'odeur d'un fugitif, déjouant le flair des chiens limiers.

Sur le quai, à côté du banc où il s’assit pour attendre le train, un kiosque à journaux s'ouvrait, tel une boîte ou une sorte de petite maison de poupée. Sans trop savoir pourquoi, il acheta le quotidien local et le feuilleta. Après quelques pages sans attrait qu'il parcourut rapidement en ne lisant que les titres et les légendes des photographies, un encart, bordé d'une large frise, dans les faits divers, retint son attention. Un cliché montrait une carcasse noire de voiture calcinée, encore fumante... Derrière, à l'horizon, on distinguait la haie de peupliers qui bordait la route. C'était l'endroit. C'était bien sa voiture. L'article, avec les formules d'usage sur les « circonstances du drame », citait les propos d'un témoin qui « par chance » avait assisté à l'accident, un témoin dont le nom n'était pas dévoilé et qui avait permis à la police d'établir un rapport fort détaillé. Les précisions qu'il donnait en décrivant la perte de contrôle du véhicule, le dérapage, les tonneaux dans le champ labouré et surtout l'heure à laquelle tout cela s'était produit, ne laissaient aucun doute sur la véracité de ses dires : il y avait bien eu un témoin... Un frisson parcourut Bastien et une vive crainte l'émut tellement qu'il crut que son cœur allait s'arrêter. Il porta sa main droite au côté de sa poitrine... Rien ne remuait, évidemment. Il reprit sa lecture.

Contre toute attente, le brave homme, après tant d'honnêteté, relatait une fin des événements parfaitement mensongère : à peine la voiture avait-elle arrêté ses horribles cascades qu'elle prit feu. Le conducteur, qu'on espérait mort sous le choc des premiers fracas, avait brûlé dans son véhicule... C'était la victime elle-même qui pouvait relire en ce moment, incrédule, les lignes qui lui expliquaient en détail comment elle avait péri dans les flammes.

Pourquoi cette invention ? Et pourquoi n'était-il pas accouru lorsqu'il l'avait vu sortir indemne ? Bastien chercha quelques indices sur l'identité de ce témoin dans le paragraphe plus haut, celui qu'il avait d'abord sauté : un artisan chauffagiste, fabricant et installateur de cheminées, passant par là avec sa camionnette... C'était l'homme qui l'avait conduit à l'hôpital.

Avait-il conscience du service que son affabulation lui rendait ? Comment l'aurait-il pu ? Et quel était donc son nom ? Il l'avait lu, inscrit sur le côté de la camionnette. Mais il lui fut impossible de s'en souvenir.

Il se chargea, en plus de ses deux valises, d'une pile de magazines, dont l'éclectisme allait des sciences à la pornographie, en passant par les mots croisés - curieux de découvrir les nouveaux points de vue que lui donnerait sa situation sur des choses aussi diverses.

A peine installé, une légère secousse d'avant en arrière signala le départ du train. Et pendant le voyage, il se répéta vainement les mêmes questions et les mêmes remarques au sujet de ce qu'il avait lu, ne parvenant décidément pas à retrouver le nom de son malhonnête bienfaiteur. Il décida finalement d'abandonner, avec la ville qu'il quittait définitivement, toutes ces préoccupations.

 

 

V

 

Au cours du trajet, le soir venant, il eut l'occasion de se rendre compte que dorénavant il lui faudrait souvent jouer la comédie pour éviter qu'un comportement par trop insolite, un regard trop glaçant, n’éveillent la curiosité et la suspicion de ses congénères. Sur la banquette, devant lui, un voyageur somnolait par intermittence. Il commença manifestement à être intrigué de voir, à chaque sursaut d'éveil, que son voisin d'en face parcourait un magazine différent. Certes, il pouvait s'agir d'une marque d'angoisse des transports ou d'une insomnie - certaines personnes ne parviennent pas à dormir en train. Mais ces probabilités, pourtant raisonnables, ne le satisfaisaient visiblement pas, car une inquiétude, un malaise de plus en plus manifestes maintenaient à présent ce pauvre homme en éveil malgré la lourdeur de ses paupières, la lourdeur de sa tête, dont le poids faisait ployer la nuque. Tant par crainte de devenir l'objet d'une attention trop soutenue que par charité envers ce brave homme, Bastien décida de fermer les yeux pour se donner l'aspect rassurant, normal, humain, du voyageur finalement gagné par le sommeil, engourdi par le rythme lassant des bogies sur les rails et par l'ennui.

Et au bout de quelques minutes, des ronflements signifiaient à Bastien qu'il pouvait rouvrir les yeux.

Cet épisode, plutôt anodin, eut une grande portée pour notre mort-vivant : il comprit que, dès lors, il allait devoir apprendre à suivre un mode de « vie » tout à fait particulier, notamment dans ses rapports avec les autres.

Arrivé à destination, il alla trouver dans la gare l'entrée du métro et s'enfonça dans les entrailles souterraines de la ville. Il parcourut d'innombrables couloirs, sans cesse bousculé dans le flux chaotique de la foule, à l'heure de pointe. Tous ces gens étaient fort pressés, courant dans les tunnels comme des fourmis, des termites, ou des blattes chassées par une brutale inondation de leurs cavernes ou poursuivies par les effluves mortels d'un puissant insecticide.

Il avait choisi de rejoindre la banlieue la plus désolée possible. Devant changer souvent de ligne, il se trompa plusieurs fois de direction.

Dans les wagons, collé aux autres, il surveillait les regards posés sur lui, cherchant à y décrypter un éventuel soupçon ; car peut-être pouvait-on, surtout d'aussi près, se rendre compte de quelque chose. Mais, à la réflexion, il n'avait pas à douter : personne, même doué d'une intuition hors du commun, ne pouvait envisager que son allure, que sa physionomie, certainement assez sinistres, fussent en vérité celles d'un mort. On ne décelait rien de son secret. Mais, à force d'être prolongée et insistante, son attention, interprétée comme une sorte de curiosité malsaine, commençait à créer justement une certaine gêne. Son état réel, inconcevable pour un simple mortel, recevait sous l'emblème de son visage pâle et figé une traduction qui inspirait une profonde antipathie : on y voyait une haine contenue mais néanmoins menaçante.

Aucun mépris de l'humanité ne germait pourtant dans son cœur inerte. Il examinait les autres, qui étaient en effet ses semblables, mais seulement semblables, avec un mélange paradoxal de curiosité nouvelle et de métaphysique indifférence. Il examinait leurs attitudes, leur apparence et écoutait leurs paroles comme un extra-terrestre l'eût fait, étonné de ne pas être lui-même davantage remarqué parmi eux.

Peut-être fallait-il qu'il parte ainsi dans une sorte d'expédition, seul et sans carte pour le guider, dans cette dimension inconnue afin d'y découvrir de bouleversantes révélations sur les vivants - ou sur les morts. Ou bien devait-il préparer le terrain, préparer les bases d'un âge nouveau - l'apocalypse, l'heure où les morts se relèvent de leurs tombes ? D'autres suivraient ? L'humaine condition serait-elle bientôt radicalement modifiée ? Était-il un précurseur, un pionnier ? Mais le moment ne semblait pas encore venu : Agnès ne s'était pas relevée... Et partie où ? Comme tous les autres... S'il côtoyait encore les vivants, les défunts ne se montraient pas à lui.

Mais toutes ces questions finirent par se perdre, se disloquer dans l'horizon même qu'il s'évertuait à sonder, plein de brumes et d'obscurités. Il releva la tête vers les autres occupants du wagon. Il ne faisait plus partie de leur communauté.

 

Il se dit alors que cette solitude, il en avait toujours eu le sentiment, tout comme ne l’avaient jamais quitté les sentiments d'être, par nature, incompris et de ne pas être vraiment lui-même. S'agissait-il donc de la continuation de ses souffrances de vivant dans cette sépulture mobile qui n'avait pas voulu laisser partir son âme ? S'agissait-il donc de l'enfer ?

Cette hypothèse ne le convainquait pas. Et sa solitude lui paraissait, tout bien considéré, d'une espèce distincte de celle dont sa mémoire gardait le souvenir. Son esprit, bien que disposant indéniablement d'une liberté sans commune mesure, capable d'un détachement qui promettait sans doute bien des découvertes, allait-il toutefois, dans ces conditions, supporter longtemps les limites de cette enveloppe corporelle, de cette carcasse ô combien familière et qui deviendrait peut-être lourde et ingrate comme une épave inutilement amarrée à quai ? Ce qui le rattachait miraculeusement à la vie pouvait fort bien le confronter au plus douloureux des échecs, et cette seconde naissance pouvait aussi bien n'être en fin de compte qu'un prodige avorté.

Lorsqu'il s'installa dans la chambre de l'hôtel malfamé qu'il avait choisi pour la discrétion de sa situation et de son aspect, toutes ces considérations métaphysiques laissèrent vite place à la nécessaire et consciencieuse organisation de son quotidien. Il devait éviter le plus possible la société des vivants, sans pour autant que sa marginalité n'attirât justement l'attention sur sa présence à la fois fugitive et énigmatique. Un parfait anonyme, voisin de chambre discret, poli, aimable et sans histoire, payant régulièrement ses termes (et en liquide). Et puisque la question de l'argent se posait, Bastien convint sans illusion que les moyens viendraient vite à manquer, même s'il était exempté de toute dépense de nourriture. Un mort, naturellement, ne pouvait plus toucher à son compte bancaire, l'émission d'un chèque ou l'utilisation de sa carte de crédit provoquerait inévitablement une enquête. Il fallait donc être économe.

Il songea un instant se trouver une place dans le milieu interlope dont l'hôtel semblait assez clairement un des carrefours stratégiques. Mais qu'une activité pût rapporter des gains à l'ombre de la cité ne changeait rien au risque encouru. Car si d'autres risquent leur liberté et parfois leur vie dans de sordides affaires qui fleurissent à l'humidité des arrières boutiques, à la pénombre des coupe-gorges et dans les chaleurs odorantes des hôtesses de bars, son affaire à lui était de ne pas risquer sa mort : il ne pouvait compter sur personne, tout complice pouvait devenir immédiatement un ennemi, tout incident déclencherait un inconcevable scandale.

Entouré de prostituées en fin de carrière, de trafiquants de petite envergure et d'inconnus dont les mines esquintées n'inspiraient à personne l'idée de les connaître mieux, et d'individus parfois si usés, livides, éteints qu'on aurait pu douter qu'ils fussent eux aussi encore en vie, l'obscurité de ces quartiers lui convenait parfaitement. Mais il devait également n'y tenir aucun rôle, même pas celui d'un homme qui cherche à se cacher. Afin de ne s'y créer aucune relation, de ne pas s'imprimer nettement dans les mémoires. Il décida d'y passer surtout ses nuits et de vivre à la lumière dans d'autres zones de la périphérie.

Il passa ainsi près d'une semaine entre son repère nocturne et de vastes étendues impersonnelles de la banlieue, entre les interminables insomnies de la nuit et les déambulations lassantes de la journée. Cette oisiveté ne tarda pas à lui peser.

Il croyait encore à l'avènement prochain d'une révélation, déterminante pour lui et peut-être pour l'humanité, et s'y préparer lui paraissait nécessaire. Son projet fut alors d'accueillir avec sérénité les découvertes que devait lui réserver sa nouvelle existence : regarder les hommes vivre (le point de vue d'un mort sur le sujet ne serait pas négligeable), mais aussi s'informer de tout ce que les hommes avaient pu produire de sérieux ou de fantaisiste sur la vie après la mort, les morts-vivants et les cas, des plus célèbres aux plus obscurs, de résurrections.

Mais ces résolutions salutaires, qui auraient sans doute conduit à de belles envolées mystiques, à une œuvre supplantant facilement les meilleurs best-sellers de la philosophie et des diverses religions, n'eurent malheureusement pas de suite. Bastien, ignorait encore, mais plus pour longtemps, les soins constants et exigeants que réclame un cadavre en société.

 

VI

 

Comme à son habitude, il rentra à la nuit tombée. Ce soir-là, il resta quelques minutes à la réception afin de payer une semaine d'avance. Il avait trouvé le moyen, certes hasardeux, mais simple et anonyme de gagner quelque argent en misant dans divers jeux. La chance lui avait été favorable et il pouvait encore prolonger de trois semaines son séjour à l'hôtel. Le patron le regarda attentivement et, d'habitude si peu loquace, lui demanda si tout allait bien. A peine Bastien avait-il répondu qu'il n'y avait aucun problème et à peine avait-il posé les billets que la main aux doigts boudinés et jaunis par les gitanes maïs s'abattit lourdement sur la liasse et, comme une sorte de reptile ayant capturé sa proie, rampa à reculons pour aller s'enfouir dans un tiroir, derrière le comptoir.

Cette main avide avait comme maître un homme obèse et placide, qui ne souriait jamais (comme par le fait d'une infirmité des muscles du visage), transpirant abondamment, exhalant des effluves déplaisants de soupe réchauffée, raison pour laquelle sans doute il évitait le plus possible de bouger. L'inclinaison soudaine de sa tête sur la gauche, accompagnée d'un rictus particulier de la bouche qui aspirait bruyamment le trop plein de salive, furent les signes de satisfaction adressés à son client. Là-dessus, Bastien gravit les escaliers à peine éclairés par les lampes murales aux appliques crasseuses. Certaines ampoules, notamment sur son palier, étaient grillées. Une grande zone d'ombre séparait la dernière marche de la troisième ou quatrième porte du couloir. Alors il avança de quelques pas. Une femme, dont l'accoutrement à la fois très ajouré et serré et les traditionnels porte-jarretelles ne laissaient aucun doute sur son activité, sortit de la chambre la plus proche de la limite de l'obscurité. Elle laissa passer contre elle et le chambranle un grand jeune homme voûté qui glissa rapidement le long du mur, croisant notre héros en regardant ses chaussures et se sauvant dans les escaliers comme s'il avait le visage affreusement marqué par le forfait honteux qu'il venait de commettre. La femme se mit à rire. « Eh ben ! S'il fait cette gueule-là à chaque fois qu'il tire son coup, ça m'étonne pas. »

De quoi au juste ne s'étonnait-elle pas, Bastien eut envie de le lui demander. Lorsqu'il sortit de l'ombre, elle poussa un stupéfiant cri d'horreur et plaqua son dos contre le mur. On eût dit la position typique de ces femmes terrifiées et pétrifiées, le bras levé à hauteur du visage, que l'on voyait sur les affiches de films d'horreur des années 40-50. Il comprenait que son apparition si inattendue pût naturellement effrayer et, le visage à présent bien éclairé, il se rapprocha d'elle, lui prenant doucement le bras, l'air le plus rassurant possible. Malgré tout, elle écarquillait les yeux comme une folle obnubilée par une vision infernale et elle tremblait de tout son corps. Il voulut la prendre dans ses bras, elle se dégagea violemment et s'enferma aussitôt dans sa chambre. Une voisine de palier, couverte seulement sur les épaules d'une courte veste transparente noire, sortit à son tour.

- Qu'est-ce qui s'passe ici ?

Replongé dans l'ombre, il se contenta de lui parler, commençant à soupçonner que quelque chose dans son apparence pouvait susciter ce genre de réaction.

- Ce n'est rien... rien du tout... Une ampoule est grillée, alors quand je suis sorti de l'ombre, mademoiselle a eu peur, c'est tout naturel.

Entre les cuisses écartées de son interlocutrice, on voyait de grosses lèvres verticales, rougies et luisantes. Elle ne se laissa pas plus longtemps distraire de sa besogne et referma la porte. Il resta un moment sans bouger. Son explication, évidemment, ne le convainquait pas lui-même. Il rejoignit sa chambre, alluma le sinistre tube néon fixé au-dessus du lavabo et se regarda dans la glace qui, bien que toute piquée, montra très nettement la cause de cet incident : la figure extrêmement amaigrie, livide, avec des taches brunes sur le front et les joues creusées, les mâchoires horriblement saillantes, les lèvres toutes fendues, craquelées, encroûtées de pustules noirs, le tour des yeux bleui, et ses yeux absolument ternes, légèrement vitreux, et son cou, plissé comme une peau de poulet, avec, à sa base, un creux qui semblait un trou où l'on eût enfoncé le doigt entièrement...

Ses sourcils eurent comme une inflexion de clown triste, mais un clown dont la pitoyable tristesse qui attendrit d'habitude sur le pauvre sort de victime qui est le sien versait plutôt dans le macabre. Son front se rida. Où allait donc mener cette sinistre farce ? Et si son aspect se dégradait tellement, pourquoi le tenancier de cette maison de passe n'avait-il pas manifesté plus de surprise ?

Il comprit soudain la vraie portée de sa question banale, mais du reste assez inattendue de sa part, sur son état de santé, et il comprit à quel point la réponse avait dû paraître suspecte, voire très inquiétante, puisque, très visiblement, il n'allait pas bien du tout. Il serait venu ici pour mourir d'on ne sait quelle sale maladie... On n'allait pas tolérer sa présence longtemps. Venu ici pour mourir... cette idée le fit rire un instant.

Il redescendit et alla s'asseoir dans la moitié du hall qui faisait office de salon. C'était un ensemble de trois fauteuils usés, un guéridon, une table basse et un lampadaire. Un assemblage kitsch issu de récupérations plus ou moins frauduleuses - à moins que cela n'eût vraiment été le patrimoine personnel du propriétaire. En tous les cas, on n'imaginait pas que ce mobilier eût été réuni autrement que par le hasard d'occasions spécialement peu coûteuses.

Bastien, pour se donner une contenance, commanda une bière, boisson qu'il détestait déjà de son vivant. Il versa le liquide pisseux et mousseux de la bouteille dans la chope et attendit sa monnaie. A aucun moment le personnage rachitique et verdâtre qui assumait la fonction de larbin dans l'hôtel ne croisa son regard pendant son service. Il inquiétait donc même les autres monstres qui séjournaient sur terre.

Dans un des autres fauteuils, un vieillard dormait. Bastien observa attentivement ce qu'il était permis de voir de ce corps abîmé par l'âge. Ses mains toutes les deux posées sur les accoudoirs, tout à fait symétriquement. L'ossature saillante des phalanges recouverte d'une peau toute détendue, très ridée et dont les replis accusaient la diminution, la dilution, la désintégration de la chair. Les veines, nettement visibles, d'un bleu foncé, presque violettes. Des auréoles brunes et jaunâtres, piquées de grains noirs, constellaient la surface des mains et maculaient également le visage. Les cheveux, de crin jaune et blanc, secs et revêches, clairsemés, irrégulièrement épars, avec des portions du crâne dénudées, comme de l'herbe desséchée, par endroit arrachée, qui laisse voir la terre aride et craquelée. Cette tête avait dû servir de cible à des rapaces. Non, plutôt à un seul rapace (ses ailes sont noires et son bec est une faux), revenant plusieurs fois sur sa proie comme sur un garde-manger, avec tout le sadisme méticuleux du prédateur : chaque morceau un trophée de plus pour la Mort qui devait en décorer son nid.

Le front s'étalait comme une mystérieuse carte aux lignes tourmentées où l'on distinguait des îlots, des cours d'eau ou bien peut-être des étoiles, des galaxies et des flux célestes : l'itinéraire tracé d'avance que l'âme lirait avant son départ. Cette sorte de table d'orientation ainsi gravée était presque fièrement soutenue par les arcades sourcilières. De tout l'édifice ruiné du visage, le front était encore le seul élément à montrer les aspects d'une architecture d'un réel caractère. Les paupières, noircies par la stagnation du sang, toujours à demi clauses comme si cet homme luttait perpétuellement contre le sommeil, laissaient à peine entrevoir dans les renfoncements des orbites, des yeux ternes et obscurs, éteints, comme de l'anthracite couverte d'une pellicule de cendre. Le nez, entre ces deux petits cratères de suie, partait de travers et s'arrêtait net comme une colonne tronquée, à une distance trop grande de la bouche. Les joues, concaves, affaissées dans l'angle des arêtes mandibulaires très saillantes, semblaient vouloir s'enfoncer dans la bouche et peut-être se déchirer et glisser jusque dans la gorge, évidant ainsi leur place pour ne laisser plus voir que deux cavernes monstrueuses. Les lèvres, grises, fendues de toutes parts, tombaient, dans une faille leur étant commune, sur un menton rentrant, s'écroulant comme un bloc de pierre sous lequel le sol s'est dérobé. Cette gueule cassée semblait avoir connu comme désastres de guerre ceux d'une vie qui jour après jour ne ressemblait tellement plus à rien que celui qui devait la subir se défigurait.

De ce masque de marbre brisé, figé et taché, sortait un ronflement prolongé, comme un râle, dont on localisait la source dans le gonflement et l'amoindrissement alternés de la cage thoracique. Puis, tout à coup, on n'entendit plus rien... Respirait-il encore ? Une physionomie simiesque se dessinait sur cette figure déconfite. A l'approche de la fin, l'être humain rejoint une nuit des temps commune à tous... Bastien eut un frisson. D'évidentes similitudes le liaient à ce vieillard. « C'est donc ça vieillir... Déjà commencer à se décomposer sur pied. »

La bouche s'entrouvrit... une forte inspiration, suivie d'un borborygme comparable au bruit d'un siphon d'évier qui se vide, et de nouveau un blocage, l'obturation de la trachée... Bastien était paralysé. Le vieil homme ouvrit grand les yeux.

Il racla la glaire inopportune qui provoquait cette gêne, la compactant comme une boule de pâte et la cracha dans le cendrier qui débordait déjà de mégots et de cendres et puait âcrement le fumier. Le liquide visqueux s'étala et engloba les bouts de cigarettes, se mélangeant à la poussière carbonique.

L'homme soudain le dévisagea.

Aussitôt, le regard tout à fait effrayé, le vieillard se leva et sortit dans la rue.

 

 

Il passa une grande partie de la journée du lendemain dans sa chambre, devant le miroir du lavabo, à se maquiller avec des produits achetés à l'aube dans une boutique du quartier. Mais cette précaution n'allait pas suffire.

 

Le matin du jour suivant, se levant de son lit, où, comme à l'accoutumée, il n'avait bien sûr pas dormi un seul instant, il tira le drap pour aérer le matelas, très machinalement, puisque malgré la lourde chaleur étouffante qui régnait cet été-là, pas une goutte de sueur ne pouvait couler des pores de sa peau. Il remarqua alors une surprenante chose : une large tache brune qui s'étendait, là, un peu au dessous du traversin. Il se représenta rapidement la position qu'il avait dû longtemps occuper et en déduisit d'où était provenu cet écoulement. Il regarda son bras qui avait été blessé au cours de l'accident et où il avait serré un bandage, à présent crasseux, dont il avait oublié la présence, ne le sentant nullement et ne se déshabillant jamais. Une crevasse dépassait de plusieurs centimètres les deux bords du pansement. Il enleva l'épingle et déroula le tissu, dénudant son bras. La plaie s'était considérablement élargie, comme une fissure dans un mur qui progressivement s'allonge et s'approfondit. Libérés de la pression qui s'exerçait sur eux, les deux ourlets de chair s'éloignèrent l'un de l'autre, avec un bruit de viande qu'on déchiquette. Au fond, telle un ru boueux au bas d'une étroite vallée, au bas d'un fossé, se mit à monter et déborder une abondante gelée de pus qui tomba en pluie sur le parquet et sur ses pieds. Bastien courut jusqu'au lavabo et ouvrit à fond le robinet pour rincer cette ornière de l'humeur jaune qui s'y était accumulée. Sous l'eau froide, la chair semblait durcir et devenir plus blanche. Il appuyait de l'autre main sur les bords pour vider le plus possible cette poche d'infection qui s'était formée à son insu. Que ces gestes opérés avec une certaine violence ne lui fissent subir aucune douleur, cela le mit très mal à l'aise :  son insensibilité pouvait lui réserver de mauvaises surprises. Il devait prendre grand soin de son corps.

Sans que la nature de cet attachement à sa personne physique fût comparable à ce qu'il avait connu jusqu'alors, n'était-il pas encore rendu esclave, comme par le passé, d'une carcasse qui exigeait toujours des attentions et des soins ? Plus esclave que jamais. Sa chair morte n'avait pas été touchée par la grâce faite à son esprit et suivait le cours d'une décomposition naturelle et irréversible. Il lui faudrait en dissimuler la répugnante déréliction aux yeux des autres. Pourquoi diable était-il donc mort si c'était pour subir encore des limites physiques propres aux vivants ?

Chacun des jours suivants, il nettoya sa plaie sans parvenir à en arrêter l'évolution. Rapidement, on vit apparaître l'os et l'ensemble du membre s'infecta. Il s'inspectait méticuleusement : il maigrissait sans cesse, se liquéfiait littéralement, et de nombreux abcès parsemant tout son corps de nodules poreux et suintants éclataient imprévisiblement pour évacuer le trop plein de ce magma sécrété sous l'enveloppe dermique qui craquait de partout.

Il souillait à tel point les draps qu'il se ruina en torchons, serviettes et serpillières dont il s'enveloppait. On eût dit une momie mal fagotée tentant en vain de rattraper l'échec de son embaumement. Il sortait le moins possible, évitait le côtoiement des gens de l'hôtel.

Il prenait chaque matin une douche glacée et vigoureuse sous laquelle il perçait toutes les pustules qui boursouflaient sa peau. Celle-ci avait en outre pris une teinte bigarrée de brun, blanc, jaune et vert parfaitement épouvantable.

Un épisode de sa déchéance sans plus d'importance qu'un autre lui donna l'occasion, toutefois, d'une petite célébration festive : ses testicules fondirent intégralement et un bout de chair semblable à une larve chut au fond de la baignoire, tandis qu'il prenait sa douche matinale. Cet événement le fit bien rire ; d'un rire glavioteux qui finit par un soudain vomissement où l'on aurait pu voir, sans en être surpris, parmi les lambeaux d'organes et les amas de sanie, sautiller des crapauds et grouiller des couleuvres. Il n'avait plus de sexe. Ce corps qui partait en miettes n'était ni homme ni femme, et il s'en réjouissait au plus haut point.

Bastien concevait à présent sa décrépitude comme une purification rédemptrice qui lui faisait en finir avec les vicissitudes triviales et quotidiennes du corps, une libération dont chaque stade devait être donc accueilli avec bonheur et pouvait nourrir une forme d'espérance dont la nature se préciserait sans aucun doute au fur et à mesure. Il se mit à considérer cette générale décomposition avec le plus grand respect, voire une certaine dévotion. Il décida alors de ne s'y opposer par aucun artifice.

Au bout d'une semaine encore, sa dépouille commençait, sous cette chaleur propice, à être assaillie par de nombreux insectes : mouches principalement, mais aussi guêpes, blattes, fourmis, cloportes et même un scarabée. Il les regardait se rassembler aux endroits les plus mûrs et juteux, pulluler et s'installer, s'organiser, creuser des galeries, courir de tout l'entrain de leurs petites pattes rapides, se battre ici ou là pour un morceau de choix. Avec attendrissement, et parfois ravissement, il se penchait sur l'univers miniature de cette vermine qui trouvait sur lui asile et nourriture, cette vermine à laquelle appartenait vraiment la vie depuis toujours.

Bien évidemment, il s'attendait à devoir assez tôt subir le revers que sa présence dérangeante parmi les vivants allait provoquer. Il connaissait la peur irréfléchie de ses congénères devant la suppuration, la putréfaction et l'ulcère, ces traits hideux qui font remonter sans doute aux terreurs noires des épidémies - la luxuriance d'une floraison pourtant porteuse d'un formidable message d'optimisme, rendant visible le grand poème de chair du cycle de la vie : le ratage de cette désolante espèce humaine pardonné par le rachat de la décomposition. « Rien ne se perd », comme disait l'autre ; donc, nous n'avons pas à nous désoler, à nous sentir seuls, perdus, abandonnés, en dépit du rêve échoué dans les ruines duquel nous errons, puisque nous retrouvons enfin notre utilité en fondant dans la boue de l'univers. La charité du ver, quelles que soient nos fautes, nous sera toujours fidèle.

 

Le trouble se déclara dans le proche voisinage de sa chambre. Il est vrai qu'aux alentours, l'air empestait. Et tout l'étage bientôt s'interrogea sur l'origine de cette écœurante odeur de carne avariée et on la localisa finalement chez ce locataire si discret, dont on soupçonna d'abord un total manque d'hygiène, puis des mœurs immondes. Après toutes sortes d'imaginations pittoresques, on en vint à s'inquiéter du décès possible de cet homme qui avait l'air si malade. On prévint le patron. Ce dernier, comme on arrivait au terme, alla sans tarder frapper à la porte.

Bastien ne s'attendait pas à sa venue, surtout en pleine nuit. Il lui était impossible décemment de se présenter devant lui. Il prétexta un lumbago qui le clouait au lit et promit de venir le voir au lever du jour. Reprenant ce délai sous la forme d'un ultimatum prononcé avec aussi peu de sympathie que possible, le gérant s'éloigna enfin : on entendit son pas lourd écraser les marches des escaliers, couinant les unes après les autres comme si elles eussent été vivantes.

Bastien disposait de trois ou quatre heures. Certaines contraintes contingentes justifient parfois qu'on déroge à ses principes. Il devait donc s'habiller, déranger les colonies de parasites auxquelles il avait laissé tout le loisir d'occuper les nombreux territoires de son corps. Une douche fit tomber par grappes une foule de noirs insectes, emportés dans le trou d'évacuation de la baignoire. « Quel gâchis », pensa-t-il en s'apitoyant sur le sort injuste et cruel de ces fidèles complices dont il avait été le protecteur et qu'à présent il trahissait ignoblement.

Il calotta d'un bonnet son crâne chauve et rongé, farda et talqua sa figure, dont on distinguait encore la lèpre malgré cette dissimulation, entoura de bandelettes de chiffons et de drap les plaies les plus ouvertes, cacha la partie allant du haut du cou jusqu'à la ceinture dans un épais pull bleu marine à col roulé, engonça ses jambes et le bassin dans un caleçon étroit, enfila un pantalon noir sur lequel les taches immondes ne se remarqueraient pas, et enfin, ses mains, déjà très décharnées, ne remplirent même pas la paire de gants sales qu'il avait récupérés dans une poubelle. Heureusement, ses yeux, toujours épargnés, ne nécessitaient pas le port de lunettes noires. Il atteignit l'office au bout d'une lente et pénible marche. Il craignait de perdre en route quelque débris de sa personne. Le patron n'osa pas serrer la main de cet individu dont l'accoutrement polaire, en pleine canicule, l'étonna et l'inquiéta fortement.

« Asseyez-vous... Vous êtes un locataire avec qui il n'y a jamais eu de problème. Vous payez toujours réglo. Mais, là... faut comprendre. Il y a eu des plaintes... Vous pouvez avoir les mœurs que vous voulez... tant que ça ne gêne pas. On n'est pas regardant. Mais il faut qu'un certain nombre de règles soient respectées... C'est pour le bien de tous. Bref, ici, on tient à une bonne hygiène. Il faut laisser la femme de ménage faire son boulot normalement. Je tiens à l'accompagner aujourd'hui dans votre chambre.»

Il garda le silence un long moment, observant minutieusement son insolite client, puis, sans aucune nuance de bienveillance dans la voix, mais plutôt avec la froideur d'un capitaine de bateau soupçonnant un début de maladie contagieuse et tout à fait prêt à passer par-dessus bord tout membre d'équipage qui se sentirait fébrile, il demanda : « Vous êtes souffrant ? »

Bastien savait pertinemment qu'il ne pourrait plus rester là. Mais il lui fallait au moins une journée pour se préparer et trouver un autre refuge. Il conviendrait donc avec son interlocuteur de la nécessité de son départ, mais solliciterait un délai.

Il ouvrit la bouche et au premier son éraillé qu'il émit, il fut arrêté net par un événement très inattendu : plusieurs de ses dents se décrochèrent de ses gencives pourries et tombèrent, se répandirent et roulèrent sur le parquet avec un bruit de petits cailloux.

Le visage du tenancier se figea et se mit soudain à pâlir, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, d'épaisses rides plissant la surface du front : un masque tragique.

Horrifié, il somma Bastien de quitter à l'instant son hôtel. Le dégoût et la peur le rendirent intraitable et il refusa tout délai. Mais il n'osait pas l'approcher, même s'il avait envie de le jeter dehors. Bastien prit conscience à ce moment du pouvoir dont il pouvait user : il fit deux pas en avant et tendit les mains, un peu comme les zombies ou les vampires dans les vieux films. On reculait, on ressentait manifestement une extrême répulsion, on avait peur de lui, c'était même le moins qu'un eût pu dire ; il inspirait l'épouvante. Il tapa du poing sur le bureau miteux, couvert de papiers poussiéreux, ornementé de statuettes féminines suggestives. Et quand il retira la main, on put voir, tombés de sa manche comme par magie, une poignée d'asticots blancs qui gigotaient joyeusement. Ulcéré de dégoût, l'homme poussa un long râle qui laissait présager un hurlement pouvant très certainement attirer l'attention. « Très bien... Je pars tout de suite. Donne-moi le fric, là... tout ce que tu as »

Les valises furent rapidement prêtes. Pour redescendre, il emprunta l'ascenseur, enfin réparé. Il tomba malheureusement sur d'autres clients. Très incommodés par son odeur, ils s'écartèrent de lui, se collant tout au fond et le regardant comme une espèce de bête répugnante.

Même dans cette décharge excrémentielle de la ville où on laissait s'entasser et pourrir les vies avortées de tous les spécimens ratés, dégénérés et diminués de l'arrogante espèce humaine, même dans ce cul de basse fosse où l'on partageait son fumier et son chancre avec la Mort en personne, dans cette ombre de l'insecte et du rat où l'on ne songe même plus, comme dans certains quartiers, à faire au moins fructifier sur l'engrais des dévoiements et des désespoirs le trafic des plaisirs dont se repaissent les bien-pensant qui s'encanaillent, anarchistes comme bourgeois, même là, il ne pouvait rester. La couche de moisissure de ces recoins urbains n'était pas assez épaisse, pas assez « pure », à vrai dire, pour s'y fondre.

 

 

 

VII

 

Afin de consulter la carte des lignes de transports qu'il possédait, il entra dans un café où il choisit une table collée contre la baie vitrée, à l'écart de tout vis-à-vis. Sa tenue hivernale devait inquiéter les clients et les serveurs. Il commanda un café et un verre d'eau, d'une voix la plus posée et rassurante possible. Mais il ne disposerait que de peu de temps.

La ligne de train qui s'excentrait le plus serpentait au Nord et traversait une région, particulièrement désolée, d'anciens complexes industriels abandonnés dont la démolition restait suspendue par des différends politiques qui promettaient d'être interminables. Ce serait donc là-bas qu'il s'installerait. En sortant, il entendit les chuchotements de quelques réflexions suscitées par la pestilence qu'il dégageait.

Dans le train de banlieue, un cercle de places vides l'entourait. Les effluves nauséabonds devaient sûrement s'intensifier, car lui-même, malgré son insensibilité, commençait à en être un peu incommodé. Cela ne pouvait durer.

Après être descendu à la station, dont l'existence même pouvait surprendre, et où il se trouva seul, il marcha près de trois heures, empruntant une petite route au goudron détérioré et s'enfonçant entre des herbes et des talus de plus en plus hauts.

Il entra enfin dans l'immense et stupéfiante cité fantôme. Le silence qui régnait là avait tout de la torpeur qui doit succéder à une extermination radicale de toute vie par on ne sait quelle arme ou peste dévastatrice. Gigantesques hangars vides dont les portes de zinc percées et parfois entrouvertes laissaient entrevoir leurs antres sombres traversés par quelques raies de lumière tombant des toitures délabrées, forêts hallucinantes de tuyaux enchevêtrés dont les coudes et les cimes luisaient sous le soleil, carcasses rouillées de grues aux gabarits et aux silhouettes chaque fois différents, dont certaines, bancales et amputées de plusieurs membres, semblaient prêtes à s'effondrer à tout moment, bâtiments administratifs aux fenêtres brisées, aux murs dont la blancheur un peu aveuglante était maculée de larges taches grises et noires de décrépitude, gravas hétéroclites, ornières de rails disparaissant par endroits sous des champs desséchés d'herbes à remblais... Il passa sous un porche, entra dans une petite cour rectangulaire enclavée au centre de hautes constructions aux toits en dents de scie, comme ceux des manufactures du XIXème siècle. Il posa alors sa valise.

Il était chez lui, enfin chez lui ; du moins pour un bon moment.

« Je ne pourrai pas rester une éternité », dit-il à haute voix. A ce son, inhabituel en ces lieux, une paire d'yeux s'allumèrent soudain dans un recoin sombre, non loin de lui. Se croyant seul, il se mit à rire ; mais ce qui se fit entendre ne pouvait pas être pris pour le « propre de l'homme » : une toux qui, dans ses éruptions saccadées, faisait geindre un profond déchirement d'entrailles et remuait sous la poitrine et jusque dans le ventre un magma qu'on ne pouvait se figurer qu'avec dégoût.

On l'observait depuis l'entrebâillement d'une porte de débarras, entre le porche d'entrée et la cour elle-même. Ce n'était pas un chat, ni même un chien, ou un rat, mais un vagabond qui s'abritait là depuis quelques jours.

Bastien retira son bonnet - les quelques touffes de cheveux qui lui restaient encore tombèrent -, puis ses gants, son écharpe, sa veste, ses chaussures, son pull, son pantalon, son caleçon, ses pansements, ses bandages et même quelques bouts de sparadrap et de scotch. Il était nu à présent. Et comment pouvait-on être plus nu ? A de nombreux endroits les haillons de chairs laissaient voir l'os.

Les yeux cachés dans l'ombre s'arrondirent, s'agrandirent. Une exclamation de stupeur fut étouffée par une main se posant comme un clapet sur la bouche entrouverte. Il ne fallait surtout pas faire de bruit.

L'écorché vif regarda le ciel, en direction du soleil, encore brûlant à cette heure. Un peu partout sur son corps en lambeaux, de noires grappes d'insectes se contractaient et s'étalaient alternativement, s'étiraient parfois en longues files qui ondulaient et formaient momentanément des rivières allant alimenter d'autres concentrations.

« Cette odeur n'est plus supportable, mes chers compagnons », adressa Bastien à la vermine pléthorique qui se nourrissait de lui comme d’une manne bénie et pondait en lui sa progéniture. « Je crois savoir d'où vient le problème ». Il posa ses mains pour moitié squelettiques au niveau du sternum. Puis les doigts s'enfoncèrent, plongèrent lentement, toujours plus loin. Les mains disparurent jusqu'aux poignets dans les entrailles. Le témoin sentit se retourner son estomac. Il n'y avait d'autre solution pour atténuer la désagréable odeur que de s'éviscérer. Cette opération de salubrité ne demandait guère d'adresse. On le vit extraire un à un ce qui lui restait de ses organes internes, gluants non pas de sang mais d'une sorte de gelée jaune qui forma une flaque sur le sol. Il s'y prenait avec méthode, du haut vers le bas, allant chercher bien au fond, se vidant de tout ce fatras inutile et qui ferait des heureux parmi les charognards. Déjà des corbeaux se rassemblaient en effet sur le toit ondulé du préau situé derrière lui. Le malheureux témoin assistait, en face, à ce spectacle.

Poumons, cœur, estomac, foie, rate, reins, intestins glissèrent et s'aplatirent aux pieds du monstre. « Voilà qui est bien, fit-il en ressortant ses mains, moins de tumeurs, moins d'humeurs ! On se sent plus léger, un homme nouveau ! » Son rire finit de glacer le sang de celui qui, fasciné, tétanisé, le fixait des yeux. Étant très inconfortablement recroquevillé, en équilibre sur la pointe des pieds, le pauvre diable tomba en arrière, poussant malgré lui la porte, qui s'ouvrit entièrement. Bastien, arrêta de rire. Très contrarié de découvrir qu'il n'était pas seul et inquiété par la terreur dans laquelle semblai cet intrus, il courut vers celui-ci.

L'homme, plutôt que de s'enfuir, se plaqua au fond, contre le mur, au point qu'il se fût encastré dans les briques et les eût traversées si cela eût été possible. Bastien, à un mètre de lui, lui tendit la main et chercha quelques paroles qui pouvaient le rassurer. Mais l'individu devint soudain très pâle, presque bleu ; il se tendit, se paralysa tout à fait, une incontinence panique mouilla son pantalon et ses chaussures ; puis il tomba, raide mort.

Décidément, Bastien ne pouvait rien pour les autres.

 

VIII

 

Si l'on ne tenait compte du fait que la vue d'un mort-vivant déambulant, à moitié décharné, l'os apparent comme sur une viande d'animal dévoré ou équarri, éveille un immédiat et viscéral effroi, la présence de cet habitant fantomatique, à la réflexion, semblait parfaitement naturelle en ces lieux déserts. Bastien reconnaissait là son territoire, sa ville, son monde à lui.

Il y régnait une sérénité infinie.

L'air, le silence, le cours insensible du temps... Tout avait comme la netteté d'un verre sans défaut, un goût, une essence de liberté dont Bastien lisait les emblèmes un peu partout : une fenêtre ouverte, un carreau brisé, un mur écroulé, un porche donnant sur un terrain vague où se perdait le pavé d'une cour, une longue ornière d'éboulis traçant comme un lit de rivière tarie, un grand arbre desséché, gris comme l'acier, dont la statue se dressait devant une voie ferrée envahie d'arbustes épineux...

Partout le vide, l'abandon, la nudité.

Le réel résidait là, intégralement, parfaitement, sans rien du trouble poisseux qu'y propage comme une maladie la présence humaine.

Sous le soleil caniculaire, on entrevoyait en maints endroits, comme autant de foyers de braseros d'éthers hallucinants, des zones de réverbérations ondulantes où Bastien, parfois, saisissait les reflets de souvenirs anonymes que des âmes errantes lui montraient et agitaient comme des mouchoirs - feux follets diurnes nourris des ondes phosphorées de vies éteintes et où peut-être se trouvaient même quelques images de sa propre vie passée dont il n'avait dorénavant plus d'idée. Des alliages de feu et d'eau, d'air et de matière, possible en ce site transgressant la condition terrestre, provoquaient ce genre de phénomènes. Des luisances liquides apparaissaient souvent sur les surfaces : sinueux et fugitifs déplacements de silhouettes insaisissables qu'il surprenait du coin de l'œil, nuées astrales de poussières fumantes et écumantes qui tournoyaient et montaient des puits et des gouffres.

Il marchait dans cette cité entre des bâtiments dont la disposition induisait à voir de savantes correspondances avec les étoiles, comme les parties d'un observatoire gigantesque, jardin terrestre du ciel, d'une ancienne civilisation fascinée. Et sur les façades et sur les angles, des pans d'ombre faisaient penser que des portes, des fenêtres en partie invisibles s'étaient ouvertes. Tout ici possédait un double-fond.

Lorsqu'il s'arrêtait, restant debout au milieu d'une place, ou s'adossant à une paroi quelconque, ou bien s'asseyant ou même s'allongeant, il s’abîmait dans une contemplation qui à la fois incluait et survolait sa propre immobilité : il connaissait la plénitude d'être une chose parmi les choses.

Il avait élu domicile au premier étage d'un entrepôt, dans une salle où l'un des murs, éventré, formait une sorte de terrasse qui surplombait la place la plus centrale de cette cité. En face, deux hautes cheminées cylindriques s'étrécissaient avec l'altitude, et leur goulot, au sommet, était lévré d'un large rebord de trois anneaux concentriques, décalés comme trois marches d'escalier. Elles se dressaient au-dessus d'une vaste étendue de toits aux versants Est vitrés, dont souvent il regardait longuement les pignons répétitifs. Les rues, dont le goudron fondait par endroit dès la fin de la matinée, et les allées blanches, crayeuses, étaient jonchées de débris et objets variés (longues tiges métalliques à nervures torsadées pour le béton armé, tuyaux de différentes tailles, matières et couleurs, grosses bobines de fil de fer ou de câble électrique, armatures diverses dont on ne pouvait identifier l'endroit ou l'envers, amas de chiffons, de cartons, entassements de palettes, de cageots, parpaings, sacs de graviers, de sable... )

Des carcasses rouillées de véhicules séchaient au soleil, leur tôle brune et granuleuse, rongée, éventrée en plusieurs points, exposées aux intempéries comme des restes de grands animaux d'une préhistoire inconnue.

Mais ici le temps paraissait bien davantage entretenir les ruines que les éroder ; les sculptant en des formes dont on n'avait de cesse de chercher la signification.

L'isolement de ces espaces n'avait pas été enclavé entre des douves d'eau croupissante mais entre des douves de vide corrodant le temps.

Dans l'antre chaud des hangars, sous les bruines de lumière poussiéreuses tombant en rayons des lucarnes, comme dans des serres, se pétrifiaient des jungles fantastiques : forêt de lianes d'acier et de caoutchouc, troncs ajourés de grues, fils barbelés enchevêtrés comme des buissons de ronces, frondaisons de treuils, chargées de poulies, ramifications de chaînes et de tubes, énormes blocs de machines encastrés les uns dans les autres et si lourds, si massifs qu'ils semblaient sortir du sol comme des rochers crevant le dallage, leurs engrenages encrassés de graisse noire et de poussière amalgamées.

Bastien passait aussi beaucoup d'heures dans les locaux administratifs. Il prenait soin d'emprunter chaque couloir, de visiter toutes les pièces, s'asseyant dans les fauteuils, ouvrant les tiroirs et, lorsque ceux-ci recélaient quelque chose, détaillait chaque objet comme pour en faire une étude archéologique et ethnologique.

Il affectionnait tout particulièrement les hangars et les aires réservées aux partances et aux arrivages des marchandises. Parfois, il entrait dans les quelques wagons restés là, abandonnés sur les rails recouverts d'herbes.

Il vagabondait dans les rues, ses rues, qu'il voyait comme des sortes de quais, des quais au bord de la houle infinie du temps, le temps non pas suspendu, stationnaire, non pas arrêté, mais comme déjà atteint, déjà parcouru, s'écoulant et déjà écoulé. Et jusqu'à l'horizon, jusque dans l'horizon, la disparition humaine exhalant son profond parfum d'oubli.

L'état d'âme dans lequel tout cela lui était devenu perceptible échappe à la description. Mais, en tous les cas, il se rendait compte que depuis quelques jours naissaient en lui de nouvelles aptitudes... Il lui arrivait encore parfois de chercher à comprendre comment il tenait debout, pensait et percevait si bien, et même de mieux en mieux, ce qui l'entourait, alors que plus aucun organe ne subsistait et que son cerveau avait entièrement fondu. Il fallait bien qu'une réponse vînt un jour...

Il considérait la carcasse osseuse de son corps, dont la chair allait bientôt disparaître intégralement, comme une sorte de machine, de pantin articulé auquel son âme était rivée et il espérait bien que l'érosion en viendrait à bout.

Seuls ses yeux étaient toujours intacts et il en concluait que l'âme devait y loger.

Certains soirs, il s'asseyait au bord de son balcon, qui semblait donner sur la fin du monde, et, aux dernières lueurs du jour, contemplait avec admiration et attendrissement la fine sculpture, les minutieux assemblages, la lisse blancheur de son squelette. De l'extrémité d’une métastase, il détachait un petit bout de viande encore collé, racorni, dur et un peu translucide qui se soulevait de l'os et tombait par terre, dans les ténèbres.

Les insectes l'avaient quitté - tout était nettoyé.

Il ne doutait pas d'être entré dans une phase décisive de sa purification.

Un soir qu'il s'adonnait à cette paisible occupation, il entendit, dans une des rues à proximité, une voiture. Il ne s'en soucia guère jusqu'au moment où des hurlements abominables s'élevèrent soudain dans le silence de la nuit et semblèrent ne plus vouloir cesser... Il descendit de son repère et partit explorer les parages. Il trouva rapidement le véhicule, garé devant une ancienne usine de montage de moteurs. Il entra et s'orienta aux bruits, avant d'apercevoir un halo créé par des lampes torches disposées en divers lieux, à diverses hauteurs, toutes orientées vers un groupe d'individus. Il se dissimula derrière des blocs-moteurs encore suspendus à leurs chaînes, comme des insectes géants démantibulés auxquels il manquait trop de pièces pour qu'ils puissent jamais s'animer et s'enfuir...

Deux hommes étaient là debout. Devant eux une rondelette jeune femme en jupe moulante remontée sur la moitié de son fessier exubérant se tortillait langoureusement et jouait avec ses seins massifs sortis d’un chandail dont les bretelles pendant sur ses bras. « Alors, les gars, ça vous la dresse ! C’est qu’il va falloir assurer... Suffit pas d’se la jouer ! Moi, je suis brûlante ! » Elle s’approcha de l’un d’eux, se colla contre lui, offrant ses tétons à prendre en bouche, et posa en même temps une main experte sous la ceinture. « Mais c’est bien, ça ! Très bien ! Et toi ? » L’autre homme s’approcha et elle posa l’autre main pour évaluer la chose. « Bon ! Montrez-moi ça, et pas de débandade, c’est pas le moment de se poser des question en vous comparant vos quéquettes... ».

Quand les deux phallus raides se présentèrent devant elle, elle releva entièrement sa jupe et se pencha pour les prendre en bouche à tout de rôle...

Pas question que ces lieux servent de baisodrome du samedi soir ! Et Bastien ne trouvait du reste aucun intérêt particulier à la scène.

Il fit le tour et se retrouva derrière les deux hommes extasiés. Il sortit de l'ombre et s'approcha. Ils se retournèrent. Ils restèrent un moment tétanisés. Personne ne bougea durant de longues secondes. La fille, la bouche bée, les mains ayant lâché les deux braquemarts, réagit la première en s’enfuyant.

L'un des deux hommes, qui sortit un couteau, prononça juste « Mais qu'est-ce que c'est qu'ça ? » Bastien, lui, se demanda, après tous ces jours de mutisme, s'il pourrait parler. Et son état de squelette ne l'en empêcha pas en effet : « Je suis l’habitant des lieux. C’est une propriété privée. » Sa voix caverneuse, sortant de sa mâchoire dépourvue de chair, remua le plus timoré des deux, qui se réfugia derrière l'autre, dont la main armée, quittée de toute force musculaire, s'ouvrit et laissa choir le couteau. Bastien le ramassa et se le coinça entre deux côtes. « Vous ne trouvez pas que ça fait plus typique comme ça ? », dit-il en prenant une pause digne d'une illustration de romans d'horreur comme on en trouve dans les kiosques des gares. Une de ses mains descendit le long de l'échine de celui dont il était le plus proche et lui saisit fortement le sexe : d'un geste exceptionnellement puissant et rapide, il arracha d'un coup les testicules et la verge, qu'il exhiba comme un trophée aux yeux de leur propriétaire qui s’évanouit quelques secondes après son émasculation. Son camarade de jeu avait fui.

 

La nuit suivante, Bastien quitta cette cité où il avait connu le plus profond et sage bonheur de ne pas vivre, partant comme un dieu désertant le temple.

 

IX

 

Durant de nombreux jours et de nombreuses nuits sur la côte, dans une permanente confusion du ciel qui avait fini par gagner les esprits des hommes, perdus dans des dérèglements soudains du cœur et des peurs impossibles à raisonner, la tempête s'était déchaînée. On eût dit que tous les éléments conjuguaient leurs puissances devenues folles pour dévaster cette région déjà si austère et si sombre des Iles Hébrides.

La houle, dans les rugissements furieux des bourrasques glaciales, montait considérablement haut le long des falaises, faisant disparaître entièrement sous des explosions d'écumes et d'embruns, les plages de galets schisteux et les crêtes rocheuses.

Partout, jusque dans les petites maisons des villages (ces maisons basses qui semblent s'enterrer pour échapper au regard des cieux comme on se cache pour échapper à la folie meurtrière des foules), jusque dans les draps constamment humides, l'iode, intense au point d'en être dénaturée, devenue comme un éther piquant les yeux, une vapeur corrosive rendant la respiration difficile et douloureuse, un poison altérant les sens, imprégnait les chairs et plongeait les habitants dans une sorte d'abattement mélancolique. C'était de ces manifestations cataclysmiques de la Nature, semblant ne pas avoir de limites, et qui font craindre, même aux impies, la colère divine.

Les affreuses ténèbres liquides lançaient dans l'air saturé de pluie des ombres hurlantes et ailées venues du royaume des démons anciens pour inonder la terre et plonger l'humanité dans l'abîme.

Dans tout l'espace entre l'océan démonté et le ciel qui n'était plus fait que d'épais nuages obscurs, tels d'acres profusions de nuées volcaniques, on était ébloui par de gigantesques éclairs, fissures incandescentes dans l'atmosphère semblant se briser, et qui jetaient sur la surface des choses des lueurs sous lesquelles elles ne paraissaient que ruines et débris, et allumaient sur les rares êtres, animaux ou humains, hasardés dehors dans la tourmente, une blancheur livide qui les faisaient apparaître sous les traits hideux de cadavres.

La pluie, tantôt herses, hachait les jardins, tantôt fléaux, flagellait les arbres dépouillés, mutilés, ébranchés comme de vulgaires friches, tantôt avalanches de pierres ou de pointes d'acier, lynchait les murs, frappait les vitres et les toitures avec l'acharnement d'un titan écrasant des montagnes sous ses pieds. On colmatait avec des fripes, on consolidait avec des planches retirées des parquets, on liait avec des cordages comme des marins retenant les parties de leur vaisseau près de se disloquer et de sombrer.

Sous ces averses diluviennes, très vite tout n'avait plus été que marécages dans la petite ville de Stormway, qui, au lieu d'escaliers, de places et de ruelles, avait été envahie de torrents, d'étangs et de rivières de boue.

Les déflagrations du tonnerre tétanisaient les habitants et avaient planté au fond de leur âme et de leur imagination confondues la vision de leur vulnérable cité s'arrachant de la terre et basculant dans les ténèbres.

On avait vu la fin toute proche.

Alors à présent chacun goûtait avec une joie sans pareille la rémission soudaine survenue depuis deux jours, comme le condamné savoure chaque heure qui suit la grâce qu'il n'espérait plus, ou le pécheur savoure la rédemption enfin accordée par l'Eternel après avoir subi les plus effrayants désespoirs de la perdition.

C'était sans doute dans une disposition d'esprit de cette nature que se trouvait le vieux Heathcliff lorsqu'il referma sa bible, à la couverture racornie et un peu moisie, après la lecture successive du Jugement dernier, du Livre de Job et de l'arrivée sur la Terre Promise, d'un air plutôt hébété, avec dans le regard vague la vision encore très vive de sa grange entièrement dévastée par l’orage. Il reposa le volume sur la table et à la suite d'un long soupir cracha une salve de venin noir tirée du tuyau de sa pipe crépitante.

Ce qui l'intriguait peut-être aussi, et qui faisait courir dans le hameau de Breakyard, près de Stormway, des rumeurs d'augures funestes, d'avertissement divin, c'était que ce déluge d'une exceptionnelle violence avait fait immédiatement suite à la mort mystérieuse du fils O'Hara, son filleul.

Mais, parmi les habitants de ce ponton désolé sur l'océan, trois jeunes garçons, amis du défunt, étaient bien décidés à ne pas en rester à de telles superstitions qui, au fond, satisfaisaient les esprits en magnifiant leur faiblesse par une peur peut-être sublime mais néanmoins contraire à l'inclination que l'homme se doit d'avoir pour la vérité.

 

Un soir, donc, alors que le ciel tout à fait dégagé laissait la lune presque pleine éclairer la lande et les sentiers, ils quittèrent discrètement leurs maisons, à l'insu de leurs parents, pour se retrouver au calvaire.

On avait découvert la dépouille de Linton O'Hara affalée le long de la grille du cimetière, le visage marqué d'une hideuse expression d'horreur : la lèvre supérieure retroussée vers le nez, découvraient les dents, jaunies par le tabac qu'il avait pris l'habitude de consommer dès sa douzième année, comme tous les fils de paysan. La lèvre inférieure, à force de contraction, était rentrée entièrement dans la bouche. Le nez ramassé et froissé d'épaisses rides, les narines retroussées et toutes dilatées. Le front court encore réduit par la remontée extrême des gros sourcils broussailleux, qui semblaient s'être hissés le plus possible là-haut comme pour faire fuir les yeux exorbités par-dessus la tête... des yeux restés ouverts.

La thèse selon laquelle le jeune homme avait péri de terreur devant les visions de son délire éthylique ne convainquait pas ses compagnons. Ils prenaient donc le chemin du cimetière, fermement décidés à élucider le mystère.

Parfois, le brouillard que répandait le réchauffement de l'atmosphère occultait la luminosité lunaire et les obligeait à avancer en ne regardant pas plus loin que le bout de leurs pieds, afin de ne pas s'écarter de la petite route dont les accotements n'étaient plus visibles, un chemin très accidenté, formé d'une couche de caillasse percée d'innombrables trous et gagnée par les touffes d'herbe, de bruyère, de mousse et bosselée de congères d'argile.

La prudence s'imposait particulièrement, car d'un côté, c'étaient les marécages de Lostend et, de l'autre, les falaises qui s'élevaient depuis Breakyard et d'où venait, toujours plus vaste et rauque, le ronflement des vagues. Ils traversèrent ainsi plusieurs nappes de brume, comme autant de seuils franchis dans l'Autre Monde.

En tête, Harvey conduisait l'intrépide expédition nocturne ; le « meneur de la bande » comme le nommaient les nombreux adultes ligués contre ce trio infernal dont les espiègleries farfelues et de mauvais goût faisaient souhaiter à son encontre bien des châtiments, divins ou diaboliques. Ce personnage était un grand être famélique, maigre, pâle et toujours fiévreux, tenant des théories exaltées sur les mondes parallèles, instaurant pour le groupe les rites parfois macabres, toujours saugrenus, qui liaient leur infaillible amitié sous l'influence noire d'une mystique de la bizarrerie et de la subversion puérile. Derrière lui, poussé par le troisième, Mark, gros gars bourru et bien charpenté dont la pleutrerie et le poids étaient toujours en conflit avec son goût incoercible pour la farce et les transgressions de potache, et qui, depuis que l'horizon s'était considérablement obscurci, commençait à regretter la chaleur moite et familière de son édredon. Et, enfin, celui qui bousculait le gros Mark et l'obligeait à taire la peur de ce qu'il était en train d'accomplir en aiguillonnant la peur de paraître ridicule devant son chef qu'il admirait tant et dont il courtisait la petite soeur, c'était Patrick, un élève brillant du collège de Stormway, éclairé trop tôt aux torches fumantes des philosophes des Lumières du XVIIIème siècle français : des auteurs lus avec toute l'assiduité laborieuse que son ascendance congénitale plutôt calamiteuse permettait à son esprit plus pragmatique que rationnel, plus lourdement incrédule que sceptique, plus opiniâtre que vraiment doué et pour en fin de compte commettre un nombre remarquable de faux sens dont l'un des principaux était de convertir la rapidité des traits d'esprit en idées courtes que la rhétorique fait prendre pour des vérités supérieures.

Tous trois, la volonté, la chair et l'esprit, ou plutôt l'idiotie, la veulerie et la bêtise, allaient à l'inconnu, le premier par entêtement, l'autre par obéissance et le troisième par contradiction, mais tous unanimement, on peut en convenir, par amitié. Et à mesure qu'on se rapprochait du but, ils préféraient, au fond, ne rien trouver d'autre que les ombres de leur propre imagination exacerbée.

Unies de la sorte, les trois silhouettes se suivaient en file indienne, têtes baissées, comme une procession de profanateurs de tombeaux invités à un banquet nécrophage, un sabbat où le diable en personne se ferait évidemment un devoir de faire une apparition.

Ils s'arrêtèrent net devant l'entrée de la petite nécropole que le reflux d'une vague de brouillard leur découvrit soudain. Sous la clarté nocturne, le clocher de la chapelle jouxtant le mur de droite projetait son ombre conique entre eux et la grille entrouverte. Dans la pierre noire de ce temple qu'on eût plus de peine à placer sous les bons hospices de la Providence divine que sous l'influence du Malin, quelques ouvertures avaient été percées, étroites et hautes comme des meurtrières, avec des vitraux dont la nuit ne permettait pas de voir les teintes mais qui reluisaient. Il émanait de ce lourd et austère bâtiment toute la beauté folklorique, brute et solennelle, presque émouvante, des monuments érigés avec la primitive énergie des atavismes superstitieux. Mais pour l'heure, ce lieu donnait l'impression d'être hanté par des spectres dont les yeux, certainement rouges comme le sang, surveillaient les trois intrus. Ils pouvaient surgir et fondre sur eux d'un instant à l'autre.

Le hululement d'une chouette cachée quelque part entre les branches des arbres coïncida avec l'agitation soudaine des taillis massés derrière eux ; un essaim de volatiles criards en sortit tout à coup. Patrick avança et passa devant. Il franchit la grille en se faufilant, de sorte à ne pas avoir à faire pivoter celle-ci sur des gonds qui couineraient sans aucun doute, réveilleraient d'autres oiseaux de mauvais augure, alerteraient la présence qu'ils devaient surprendre en ces lieux, et, surtout, les effraieraient eux-mêmes. Traîné par Harvey, ce lourdaud de Mark réussit avec beaucoup de peine à passer, rentrant son ventre, se hissant sur la pointe des pieds comme s'il pouvait répartir dans le sens vertical sa large masse, effort douloureux qui lui fit jurer encore une fois de s'astreindre dès le lendemain, s'il était encore vivant, à un régime rigoureux.

Les rires sardoniques des corbeaux cessèrent et ce fut alors le silence, " »un silence de mort" », ne put s'empêcher de préciser finement Patrick, le plus poète des trois. Le vent se montait un peu. Le froissement des feuillages entourant la carrée morbide, le tremblement des buissons disposés aux angles des longues allées, le long desquelles les compagnons regardaient défiler de chaque côté d'eux les sépultures et les croix annulaires, emplissaient l'espace nocturne de vagues invisibles qui frôlaient leurs cheveux et leur front. L'impression d'avoir quelqu'un ou quelque chose de très malveillant derrière eux, juste dans leur dos, et qui à tout moment pouvait se saisir d'eux les fit insensiblement se rapprocher les uns des autres et leur parut constituer la plus rude épreuve qu'ils étaient venus risquer.

Leurs coudes se touchaient.

Une ombre, de forme étrange, passa fugitivement tout près, devant les yeux d'Harvey et vint brusquement se coller à Mark, puis repartit après avoir administré à celui-ci une gifle qui le fit hurler de terreur.

Au même moment, dans ces trois corps engourdis par l'angoisse et le froid, une violente éruption de douloureux picotements envahirent tous les membres. Ils crurent leur sang se figer, durcir et pendant quelques minutes ils ne purent bouger même leurs doigts, comme s'ils se fussent changés en pierre.

L'ombre revint devant eux.

Elle tournoya dans l'air, puis s'éloigna pour aller disparaître vers la chapelle. Les jeunes aventuriers terrorisés se réchauffèrent et se détendirent ; ils comprirent leur ridicule méprise : ce n'était qu'une banale chauve-souris. Même leurs greniers en abritaient d'identiques.

Ils se mirent à rire de bon coeur, se tapant sur l'épaule et se donnant des coups de poing amicaux sur l'abdomen. Leur peur leur avait joué un tour comme eux-mêmes aimaient bien en faire aux autres. Mark rappela à ses camarades le soir où la petite Charlotte avait failli mourir de frayeur quand ils avaient jeté une de ces bestioles volantes, poilues et hideuses dans sa chambre et comment elle en avait mouillé sa culotte, et comment sa robe blanche en avait pris une transparence équivoque qui les laissa un bon moment songeurs... Harvey affirma sur ces monstres communs le don, peu commun, d'entrer au royaume des morts via les antres terrestres les plus profonds et de converser avec les défunts par télépathie, grâce à leurs oreilles captant des ondes à nous inaudibles. Quant à Patrick, il les fit convenir que leur peur les avait trop dominés et les avait empêchés d'appréhender correctement un événement pourtant très familier. Ils doutaient que le pauvre Linton O'Hara fût mort d'une frayeur de cette nature. Et la conversation menait déjà bon train lorsqu'un bruit sec et répété les suspendit de nouveau... Il s'agissait plus précisément d'un grattement... Quelqu'un grattait la terre de manière régulière voire systématique. Le tout était de savoir où et qui. Un vivant ou un mort. La terre à sa surface ou bien depuis l'immonde cavité d'une sépulture.

Les jeunes gens se précipitèrent près d'un caveau et se recroquevillèrent contre la porte rouillée. Ils écoutaient, ils attendaient, ils ne respiraient plus, ils espéraient de toutes leurs forces que cela cesserait bientôt. Le bruit continua quelques minutes encore puis s'arrêta.

- C'est sûrement un rat, croyez-moi, dit Patrick, en adoptant le ton le plus rassurant possible, malgré le tremblement de sa voix. Et les deux autres ne demandaient qu'à le croire.

- Qu'en sais-tu donc ? Est-ce que tu ne crois pas que ce que tu vois, comme tes philosophes mangeurs de grenouilles ? Harvey, à l'évidence, n'était pas encore comblé et n'en resterait pas à de si petites frousses. Quant à Patrick, qui n'en savait pas assez pour relever l'erreur de cette référence, il cherchait lequel de ses penseurs vénérés avait bien pu dire une chose si puissante.

- On n'entend plus rien, remarqua-t-il.

- Si... Fit Mark... écoutez...

- Quoi ?

- C'est vrai.

- Seigneur !

- Ecoutez ! Un chien... Il y a un chien qui hurle. Pourtant, personne ne laisse sortir son chien la nuit, c'est bizarre.

- Une exception à la règle, voilà tout.

- Il n'y pas de loup ici.

- Non, pas de loup.

- Et quoi alors ?

- Il n'y a pas que les chiens ou les loups qui peuvent hurler comme ça...

- Je n'en sais rien. Tu es mieux documenté que moi sur le sujet.

- Les possédés... Le diable... Les revenants...

- C'est tout ?

- Arrêtez ! Vous me donnez la chair de poule !

- On sait bien que tu as une chair de poulet, mon gros Mark.

Le grattement recommença.

Mais était-ce bien le même bruit ? C'était beaucoup plus proche, se produisant successivement entre de courts temps de silence, et le son était toujours identique à chaque fois.

On eût dit des pas sur du gravier, le gravier des allées.

Aucun de nos trois aventuriers n'avait la force de s'enfuir à toutes jambes. Croyant avoir une idée de génie pouvant les sauver du danger, Mark poussa doucement le portillon du caveau et entra. Les deux autres le suivirent. Là, sûrement, ils étaient bien cachés. On ne les y viendrait pas chercher. Quel mortel aurait assez de témérité pour entrer dans cette tombe, en pleine nuit ?

- C'est une bonne idée, déclara Patrick.

- Oui... bravo... ça c'est du culot, renchérit Harvey.

Mark ouvrit la bouche pour se complimenter ; chose qu'il ne manquait pas de faire dès que l'occasion d'une bonne initiative de sa part lui permettait de sa mettre en valeur aux yeux de Harvey, dans la mesure même où c'était fort rare, s'imaginant toujours que l'ascendant de son ami sur sa jeune soeur suffirait à guérir celle-ci, sur ordre, du dégoût qu'elle éprouvait dès qu'il l'approchait. Mais juste à l'instant où l'on attendait que sonnassent les premières syllabes laudatives, le portillon auquel ils faisaient face se rouvrit soudain, avec un atroce grincement qui les paralysa tous.

Une silhouette de forme humaine, d'un bon mètre quatre-vingt, se découpait sur le fond de ciel étoilé, devant eux, obstruant la seule issue, dernière issue possible de leur vie et que leur stupidité sans fond avait condamnée.

Quel caprice saugrenu était passé dans cette tête de veau de Mark, et dans celles de ces deux imbéciles qui lui avaient emboîté le pas sur le chemin de cette fin tragique et inepte ?

Ils étaient piégés.

La silhouette s'approcha et apparut alors, telle une vision de cauchemar : un superbe et abominable squelette d'une blancheur phosphorescente, le crâne creusé de deux orbites où s'écarquillaient des yeux exprimant la plus démente et criminelle des fureurs froides. Les trois garçons poussèrent, cela va de soi, de vifs hurlements répétés, trépignant de panique, se bousculant, se jetant sur les murs comme des oiseaux affolés qui croient pouvoir s'échapper en traversant les parois de leur cage. Alors la chose recula, puis disparut.

Nos amis s'éjectèrent du caveau comme des projectiles hors d'un canon et coururent jusqu'à la maison du vieux Heathcliff, le seul qui ne les battrait pas avant même d'entendre quoi que ce fût de leur part.

 

 

 

Ils restèrent alités plusieurs semaines. Le médecin ordonna du repos, des fortifiants et l'éviction de leur chambre de toutes ces mauvaises lectures qui avaient exacerbé leurs imaginations, échauffé leurs esprits, déjà fort affaiblis par les dérèglements charnels d'une puberté mal inspirée - les parents en furent aussi pour leur sermon.

L'explication fut donc simple : hallucination collective due à fort état de fatigue des méninges et à une instabilité métabolique passagère.

La mort de leur ami Linton, c'était compréhensible, avait généré en eux des idées morbides propices à ce genre de crises. Les malades se rangèrent eux-mêmes de ce côté, espérant par là-même se racheter une conduite, exorciser leur peur et obtenir, par une pitié dont ils arrivaient eux-mêmes à s'émouvoir, diverses faveurs jusqu’alors inespérées.

 

 

 

Mais si l'on avait été à la fois plus intrépide et plus sensé, on serait retourné voir dans ce cimetière où, chaque nuit, assis sur une stèle, dans le silence du sommeil éternel, le crâne incliné comme par le poids d'une infinie lassitude, un triste squelette semblait attendre quelque signe du royaume dont il était exclu, comme un mort-vivant qui ne retrouverait plus l'entrée de sa sépulture...

Toutefois cet habitant des lieux ne détestait pas ce rôle d'épouvantail mortuaire qu'il se faisait même une certaine fierté de tenir ici avec talent, au fin fond d'une île où la vie même entre pour si peu de part, dans ce cimetière si serein, désolé et pittoresque. Il appréciait aussi la beauté mélancolique de ces dalles conservant leurs reliques bienheureuses, la beauté de ces croix typiques, de cette chapelle où parfois il entrait, tantôt pour broyer de rage et d'ennui des cierges entre ses phalanges, tantôt pour s'agenouiller en remerciant le ciel de cette faveur de pouvoir encore contempler les clairs de lune et humer l'air des nuits.

Il passait le temps de son éternel désoeuvrement à méditer sur cet inexplicable exil et sa mémoire, on ne sait où située, s'étendait toujours plus dans les profondeurs et les expansions indéfinies du grand mystère cosmique, dans la confusion de tous les souvenirs qui agite la nuit millénaire de nos disparus.

 

 

 

 

 

 

Mais un jour, un certain Monsieur Victor Bliade, venu de France, entra au hameau et demanda qu'on lui indiquât le chemin du cimetière. Il tenait à la main une sorte de parchemin enroulé, duquel pendait un ruban garance finissant en langue de serpent.

- Vous continuez tout droit et arrivé au calvaire, vous prenez le sentier à gauche qui longe les falaises... Mais il va faire bientôt nuit, vous devriez attendre demain.

- C'est que je suis déjà très en retard... Je ne voudrais pas ajouter à une erreur malencontreuse du Ciel une négligence sciemment commise et encore prolonger une attente qui n’a que trop duré... Même s'il n'est jamais trop tard pour les âmes... point de vue que je partage entièrement avec les représentants dudit Tout Puissant.

Et il se mit en route.

Le vieux Heathcliff n'avait rien compris, on s'en doute, à ces considérations incongrues et, regardant l'inconnu s'éloigner, il cracha par terre un jet de salive, noire comme de la suie, puis il rentra chez lui.

Romain CARLUS

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