Il est midi. Je marche dans les rues désertes. Depuis longtemps je suis absolument seul.

À cette heure, tout est immobile. Dans l'air, la torpeur indicible de la chaleur a saisi toutes les choses, qui ne sont toutes plus que des choses, dans une fin inerte du monde : les feuilles des arbres, figées sous du vernis, et les troncs calcinés, et les oiseaux tous mangés entre les branches, et les chromes brûlants des voitures, et les façades parfaites comme celles d'une ville disparue, reconstituée.

C'est l'interminable réseau des rues, rues de traverse entre les grillages, les murets, les haies des maisons fermées, ruelles dont toute ombre a été vidée, ruelles désinfectées, blanchies à l'éther caniculaire, très longues rues sans aucun recoin qui protège du soleil. Dans l'air étouffé, mâché, ruminé, dégluti, l'heure fond dans une espèce d'éternité dont je repousse l'horrible crainte qu'elle ne soit pas du tout une illusion momentanée.

Quelque imaginaire diffus aurait grandi soudain.

Je ne doute pas alors de l'idée incroyable que la banlieue a rasé toute la Terre et qu'il n'y a plus aucun centre de ville ni aucune oasis de campagne qui aient été sauvegardés. Tout là, présent, et pourtant inaccessible.

Je traîne un poids qui rend ma marche pénible, mais que pourtant je ne vois pas ; les pieds, les chevilles, meurtris, coupés comme par l’anneau de fonte d'une très longue chaîne. Je voudrais savoir quand j'ai commencé à sentir cette entrave, cet abattement qui m'étreint aussi le dos, les reins dans l'effort de chaque pas avec lequel je me traîne comme je traînerais mon propre cadavre. Et il me semble que je l'ai sentie après que le plaisir d'aller me promener sans destination est devenu, mais je ne sais plus quand exactement, un supplice. Je suis vraisemblablement perdu et pourtant je crois reconnaître chaque quartier, chaque coin de rue.

Je regrette d'être sorti. Je crois alors que cela avait dû être pour me détendre, me "changer les idées". Mais finalement je ne suis plus sûr de rien quant à la raison d'être sorti de chez moi. Il faisait trop chaud dans mon appartement, mais il n'y a pas un seul mouvement d'air non plus dehors, il n'y a plus de différence entre dehors et dedans, tout cela ne veut plus rien dire. On ne respire plus nulle part, on est tous morts, et tous les hommes sont des fantômes qui déambulent, faute d'un quelconque "autre monde", seuls, invisibles les uns aux autres ; chaque homme enfermé dans sa vision.

En haut de mon front, à la limite de la racine des cheveux, la sueur s'écoule, et je m'essuie les sourcils mouillés de cette rosée chaude avec un mouchoir en papier d’ouate que je manie et plie avec précaution, car il est en charpie, près de se disloquer en particules, en petites boules, et j'en sens quelques-unes déjà, du bout de mes doigts moites, dans la poche de mon pantalon.

Les pavillons, les immeubles, toujours de trois à six étages, jamais plus hauts, se succèdent. Les quartiers s'emboîtent les uns dans les autres ; on passe toujours de l'un à l'autre dans un mouvement étrange à la fois de sortie et d'entrée, de départ et de retour, sans que les frontières puissent être à aucun moment repérables.

Toutes les habitations déçoivent de tout signe de vie, pétrifiées dans une lumière pure où tout demeure muet et trépassé comme dans la nuit. Toutes les habitations sont différentes, par bien des aspects : par la géométrie des blocs, par les clôtures, par les aménagements des garages, des escaliers d'entrée, des jardinets (négligés, presque à l'abandon, noyés dans un enchevêtrement de friches ou bien trop réguliers, impersonnels, droits comme de la sculpture sans âme ), par les fenêtres souvent asymétriques, par les couleurs des façades aux pastels divers mais tous fades, ou aux gris rugueux de suie, de graisse brûlée. Elles sont toutes différentes et pourtant répètent de l'une à l'autre l'uniformité, la banalité tragique qui fige la banlieue dans son malheur d'immortalité.

Je longe une grille rouillée dont on peut croire le fer rougi par l'ardeur du four incommensurable qui a scellé l'atmosphère et dont la voûte radiante désintègre toute ombre qui se hasarderait, tout écho d'aucun son osé, comme dans une cellule capitonnée, une serre où les chairs fermentent. La nuit et l'eau se sont recluses dans la moisissure, le lichen sur les pierres, tout ce vieillissement des choses qui diminuent irrémédiablement. Entre les barreaux de cette grille se nouent des lianes enflées, comme des coulées de lave cimentée, des boas de bouse desséchée. Certains tubes de métal traversent de part en part ces boyaux à l'écorce lisse, parfois granuleuse, striée.

C'est à ce moment-là, levant les yeux vers ce ciel dont le bleu insupportablement infini damne l'espace avec le temps, damne le temps avec l'espace et dont l’ammoniaque détruit mon cerveau, vide mon crâne, c'est à ce moment que je vois, la plaie du ventre ouverte, toute souriante, un chat aux poils collés, empalé sur une des pointes, une des lances de la grille, un chat qui, dès qu'il avait dû sortir, avait dû être soulevé par une furie féroce de l'été morbide puis jeté sur ce pal brûlant. Je sens la peau de ma plante des pieds se déchirer de plus en plus sur le cuir bouillant de mes chaussures, les semelles réduites par le goudron mou.

Je devine des bourreaux qui se cachent derrière des haches invisibles pour trancher les têtes sous l'arrêt de mort d'une de ces pleines saisons qui ont leur moisson de vivants.

Je sais alors que je n'aurai pas dû sortir, comme informé par la superstition qui manque à ces gens qui prennent un matin leur voiture sans savoir que deux heures plus tard ils seront tués dans un accident d'une logique à ce point parfaite qu'il semble avoir été depuis longtemps et minutieusement comploté.

Mauvais rêve des siestes d'après-midi.

Fuyant une dernière fois la charogne que je suis dès cet instant persuadé d'avoir déjà croisée, je traverse et trébuche sur le pied d'un homme affalé sur le trottoir, contre la vitrine d'un magasin désaffecté. Autre corps tiré du carnage et abandonné là, dur maintenant comme une carcasse de fer.

Je regarde son visage et je me reconnais.

Je ne suis donc plus que l'ombre de moi-même, un mirage qui, dans la réverbération de Midi, juste pour l’instant d'une répétition de mon dernier instant, a refait vainement le trajet jusqu'au lieu décidé de ma syncope. Et je ne tarde pas davantage à m'effacer, dans le flottement de songe, de vie et de mort de mon esprit qui bientôt va s'oublier. Je suis encore suspendu, balançant, à mon brusque arrêt cardiaque, sous les dards du soleil qui m'ouvre la poitrine et picore mon coeur encore gonflé de sang… Soubresauts ultimes sous les coups de bec.

Quelques pulsions encore de ce sang dans les veines, quelques bouffées d'air enflammé dans les poumons, un air chargé d'une poussière sèche d'incendie. Et j'ai soiudain senti de l'ombre délicieuse tremper mes pieds, poser une couronne de glace sur mes tempes, dans un souvenir inconnu de fontaine fraîche au fond d'un atrium secret.

Je crois entendre, très lointain, un pavillon de cuivre doré claironner pour faire enfin s'écrouler dans le ciel meurtrier une rédemption d'orage que je ne verrai pas.

Romain CARLUS

AVERTISSEMENT

 

Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

Les deux images ci-dessous indiquent, respectviement :

"En travaux" : l'oeuvre est en cours de traitement avant d'être entièrement publiée

"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

Contenus déposés et protégés