Pièce n°3 : 4 boulevard du Midi (Nanterre)

 

 

 

 

 

 

La table était bancale. Il était absolument nécessaire de corriger ce décalage, ce jeu dans l'emboîtement des trois pieds dans le gravier irrégulier, irrégulier avec, alternés, de petits amas ou bien des sillons découvrant le sol sableux comme une blessure sur la tête qui découvre le cuir chevelu, quand ce n'est pas ratissé depuis longtemps, comme à présent depuis presque toute une semaine, alors que les visites sont plus nombreuses, en été (mais le nombre importe peu, il faut surtout qu'il y en ait ; de cela je suis tout à fait sûr), au début de la saison, alors que la chaleur n'est pas encore une calamité, sous les grands arbres, tandis qu'on peut s'asseoir sur la terrasse, à cette période de l'année où seulement je vis vraiment, je crois.

Une fois la table bien fixée, je ne doutais plus que tout l'ensemble se mettrait bien en place et je sentais, ce matin, que tout suivrait une exceptionnelle bonne marche. C'est souvent par l'intuition, une intuition de ce genre, que les sciences progressent.

Le fer de la chaise était frais, comme toujours à cette heure. Le métal, sous la croûte de peinture blanche qui s'écaille aux angles, aux rivets, aux extrémités. Le métal ionisé par l'ombre pendant toute la nuit, alors que les tables et les chaises de jardin restent dehors, devant la façade, devant les grandes portes-fenêtres, elles-mêmes sous l'alignement des fenêtres des chambres côté jardin qui étaient toutes ouvertes. La chaise était placée exactement comme tous les jours, suivant les repères incisés sur la table, les pieds de celle-ci encastrés dans les petits trous que j'ai faits dans le sol. Il s'est avéré impossible, toute tentative s'étant soldée par un échec, d'obtenir rigoureusement le même nombre de tables et de chaises aux mêmes emplacements. Le travail harassant de reformer toute la disposition était toujours contrarié, finalement inutile et il a fallu se rendre à l'évidence qu'il s'agit là d'une donnée variable et que l'on peut, dans une mesure bien sentie, négliger.

Toute la fraîcheur m'entoure à ce moment-là, comme une sorte d'aura, une aura d'ombre et non de lumière, une aura en négatif sur l'écran de l'ensoleillement du jardin devant moi (si l'on me regarde en se plaçant derrière moi), comme une brume de la nuit restée là en plein jour, comme une bulle d'air, ou plutôt une sorte de bulle d'eau dans l'air, et qui refroidit aussi ce rayon jaune, même pas doré, toujours purement et simplement jaune, presque aligné sur le diamètre de la table, rayon passant par la trouée du feuillage, projeté et arrêté, fossilisé, capturé dans cette zone, là où le parapet de la terrasse, aux moulures de décor d'opérette, fait angle avec la rampe des escaliers donnant sur la grande allée du jardin, bordée de fruitiers, parcourue d'un bout à l'autre par les chaises roulantes, les jambes qui boitent, les béquilles, les infirmiers, les visiteurs et les enfants que rien ne peut empêcher de courir. J'étais parfaitement à l'heure.

Comme prévu, en glissant mon verre sur la raie jaune, il s'est illuminé, a reflété un gros œil  bleu cerclé de jaune sur le gravier, superposé sans bavure au rond de sable mis au jour et que j'ai préservé jusqu'à présent, en écartant les petits cailloux blancs, gris et bruns, qui se touchent les uns les autres, par dizaines, par centaines, par milliers, sur toute la terrasse, roulés sous les pieds, bruyants, crissant comme du sable entre les dents, concassés, jusqu'à devenir, dans mille ans,  une poudre fine.

Mais le verre s'est éteint puis rallumé, a encore clignoté deux fois quand elle est passée et repassée devant puis s'est assise, avec le plateau, avec sa petite robe, son uniforme, ses sabots d'infirmière, en se laissant tomber sur une chaise, juste quand sa supérieure est rentrée dans la maison, au moment où Monsieur Vrain est sorti, quand sous la table à côté d'elle un pigeon s'est posé, quand un courant d'air a soulevé sa robe, quand elle a soupiré, très fort, en regardant le jardin, quand j'ai entrevu le triangle de tissu blanc de sa petite culotte, quand j'ai saisi le verre froid, à l'heure prévue, malgré ces événements nouveaux, le verre trempé de buée.

Alors qu'elle m'a adressé un regard de pitié (pitié concernant peut-être autant moi-même qu'elle-même, que tout cela, quelque chose comme la vie où l'on est malgré soi), dans le haut et étroit cylindre du verre, une tranche de citron flottant, une fine bruine créant sa turbulence de bulles à la surface jusque sur le bout de mon nez, j'ai bu une gorgée, puis la seconde, la troisième et me suis forcé à la quatrième, pour que le compte soit juste, pendant qu'elle continuait à voler ces minutes de repos à l'inattention générale qui règne toujours un peu en matinée.

Quand elle a levé d'un seul coup ses mains et les a mises derrière la nuque, alors que j'avais posé le verre qui glissait entre mes doigts, au-delà de la rayure jaune devenue plus étroite et qu'elle a dénoué ses cheveux, car le chignon tombait, en secouant la tête pour leur redonner un mouvement, puis les renouant en les accrochant avec une barrette, blanche comme toute sa tenue, sa supérieure venait de ressortir sur la terrasse.

Le moment où je venais de reposer le verre coïncidait donc exactement avec le geste de l'infirmière qui rattachait ses cheveux, avec la sortie de l'infirmière en chef sur le seuil de la porte-fenêtre du milieu, et le resserrement de la bande jaune sur la table. C'est à ce moment que je me suis aperçu que ce rayon était exactement dans l'alignement de la porte-fenêtre centrale d'où justement sortait l'infirmière chef. La petite infirmière, près de moi, s'est levée, a rajusté son soutien-gorge, a pris le plateau et a suivi, entre les tables, comme si elles avaient été disposées pour laisser juste ce passage, cette même ligne que je venais de distinguer. Elle ne pouvait voir cette ligne comme je la voyais, et la verrai dorénavant ; c'est son inconscient qui agissait, qui voyait pour elle, sur les ordres de tout le mécanisme général.

Les deux femmes se sont rejointes et chacune est partie dans une direction parfaitement symétrique et opposée à l'autre, sur une ligne à angle droit avec la première, c'est-à-dire avec l'axe de symétrie, formant ainsi une grande croix.

Alors que sur la table je venais de remarquer la présence d'une fourmi tournant autour du dessous de verre sur lequel je ne repose pas le verre pour former avec ces deux éléments (le verre et le dessous de verre) les places de deux ronds de part et d'autre et à égale distance du rayon jaune, j'ai compris que dans l'ensemble des conjonctures dont j'ai déjà noté les règles, cet événement venait de révéler ces deux lignes, ces deux axes perpendiculaires découpant quatre surfaces. La terrasse étant circulaire, j'ai donc là le tracé d'une sorte de cible dont les deux femmes, auxquelles j'ai d'abord reproché l'intrusion, de peur qu'elle n'eût tout faussé, ont pointé pour moi le juste centre. C'était une de ces opportunités où se rencontrent les deux univers, où le premier, celui des principes constants, observables chaque matin de 11h00 à 12h00, se sert, pour me montrer les ressorts et les chiffres de son fonctionnement, du second, celui des petits faits variables, des accidents. J'ai tout lieu d'espérer que, bientôt, les variables vont révéler les constantes que je sens manquer encore.

Il est clair que sans la révolution régulière suivie par la fourmi autour du dessous-de-verre, je n'aurais trouvé le lien entre la circonférence de la terrasse et les deux lignes qui venaient d'être tracées devant moi. Le schéma du tour de la fourmi s'est superposé à celui d'un cercle idéal dans mon esprit qui s'est projeté à son tour sur le plan de la terrasse et m'a fait tout comprendre d'un seul coup. Je tiens le centre de tout le système. Satisfait alors de ma découverte, j'ai voulu reboire un peu, mais j'ai préféré (Ai-je vraiment bien fait ?) ne pas bouger encore le verre, car j'ai eu peur de déranger tout le mécanisme qui, jusqu'à présent, me semble devoir fonctionner avec quatre gorgées de limonade et l'immobilisation du verre à sa place à 11h30.

Il fallait être sûr de resituer sans erreur ce point. Je me suis donc levé, j'ai rejoint l'endroit dont je gardais de mon mieux le souvenir photographique et j'ai placé là une des chaises qui étaient à côté. Mon mouvement pesait peu dans l'ensemble des plateaux de ce si complexe système de balances, de poulies, d'aiguilles, d'engrenages. Je ne devais pas compter cette action sinon comme un des paramètres négligeables, un instrument auxiliaire. L'important est de tout bien repérer, marquer d'un signe pour, au bon moment, enfin, d'un seul coup, assister à l'événement. Et cela, je pensais alors que c'était imminent.

À mon retour, à ma table, je retrouvai la fourmi, j'ai posé la main en dessous du rayon jaune encore plus fin, bientôt déjà un simple liséré. Je savais que je ne devais plus bouger, car c'était juste l'heure, même si la fourmi montait sur mon doigt. Quand le rayon a disparu, l'ombre près de basculer alors sur son axe, l'ensemble de la gigantesque sphère opérant sa demi-rotation, l'hémisphère d'ombre passant en dessous, le lumineux passant au-dessus, les arbres étant d’un seul coup dénudés, l'ombre floue et frémissante entre les feuilles les quittant, se retire, marée basse, quand le sable (le gravier où souvent je trouve des coquillages, des fossiles aquatiques) va être alors blanchi. Mais cette fourmi devenait inutile et même gênante, puisqu'elle risquait de bloquer un rouage, actionnant au mauvais moment le levier obligeant ma main à bouger. Et, qu'elles soient infimes ou qu'elles soient immenses, toutes les pièces de la mécanique sont nécessaires, fragiles, sensibles à la moindre variation, et doivent fonctionner parfaitement, n'intervenir strictement que lorsqu'il le faut, si l'on veut que l'événement final se produise enfin. Il fallait que je l'écrase mais, pour ça, je devais bouger, et il n'en était pas question, car le rayon sur la table disparaissait déjà. J'ai alors eu cette idée qui m'a sauvé : j'ai soufflé dessus. Le petit insecte a été d'un coup éjecté du lieu, projeté hors de la table, tombant sur quelque gravier, on ne pouvait savoir lequel, à moins... Non, ce n'est pas humainement possible et, surtout, ce n'est en rien requis.

C'était encore une question de minutes, ces minutes où se diffusent depuis le milieu des poumons, juste au-dessus de l'estomac, un flot d'émotion, un écoulement, une sécrétion d'énergie qui viennent soutenir le grand basculement, lubrifier les moyeux, s'ajustant comme tout le reste, comme le verre et le dessous-de-verre dans le même agencement de chaque matin, comme le nombre de gorgées (puisque je n'avais pas cédé, sous le coup d'une joie inhabituelle, à la tentation de boire encore) exactement égal au nombre de gorgées de chaque matin. Si j'avais craint un bouleversement à cause de l'intrusion de l'infirmière (et ses attitudes provocantes devant moi), à présent j'étais rassuré, puisque sa venue avait en fin de compte permis de localiser de façon précise le point que je devais fixer du regard, il n'est pas permis d'en douter, jusqu'à la fin de l'ascension du soleil à son zénith.

Les visiteurs avaient, comme c'était prévu, quitté les lieux et à présent le jardin comme la terrasse se vidaient des malades comme des aides-soignants. La lumière, la clarté, l'air nu découvraient progressivement la table, faisaient glisser par terre, de l'autre côté, la nappe d'ombre qui la cachait. Je regardais le soleil hisser sa pure verticalité, et tout blanchir. Les arbustes du jardin taillés en pointe, en cône, se dressent à cet instant-là, parfaitement droits, les arbres sont figés, les tables comme de la neige incandescente, la façade aveuglante, et, toujours, ma fenêtre là-haut, ouverte, sur un angle précis que je vérifie fidèlement au rapporteur avant de descendre pour que la vitre reflète et brille comme un miroir. Je me suis demandé quand je devais fixer mon regard sur la chaise, sur le centre de l'édifice mobile. Parfaitement et entièrement inséré dans le grand mécanisme, je devais appliquer mon attention sur ce point, sitôt ma table complètement au soleil. C'était évident. C'est indubitable. Je n'en doute plus lorsque je récapitule chaque phase du cycle.

Une ombre passa sur cette chaise en plein soleil. Mes yeux longtemps concentrés sur ce même objet, lorsque j'en décontractai les rétines, furent troublés. Je ne voyais pas distinctement. Dans la chaleur, dans l'air qui est tout de suite brûlant, une silhouette traversait, vers moi, les vagues de vapeurs. Au sommet de la silhouette, une petite face plus banche, cernée de sortes de mous et longs pétales roux. On aurait dit les longues lèvres d'un sexe roux. Au-dessous, la tige du cou qui plus bas enflait en deux parfaites courbes, comme deux pois dans une cosse, celle de la poitrine et celle des hanches, et, à ce niveau, à la ceinture, une corolle ample et bleutée. Enfin Agnés, sur le seuil solaire, défenestrée, marchant sur les braises pilées du sol concassé, impatiente, ignorant encore ce qu'elle fait là, et venant me retrouver enfin.

 

« Je n'espérais plus ». Ce sont ces mots simples qu'il faut prononcer dès que je reconnaîtrai son visage. Et elle doit dire alors : « Je t'ai reconnu tout de suite, malgré toutes ces années, j'avais peur, je te cherche depuis longtemps. Toi aussi, tu avais peur. Mais je suis là. » L'échange fut tout autre :

- Je n'espérais plus.

- Il est midi trente, Mathias, il faut rentrer maintenant. Il fait trop chaud ici. Tout le monde est déjà au réfectoire.

C'était une aide-soignante qui se faisait passer pour Agnès.

 

Il n'y a plus de doute que, même si c'est encore un échec pour aujourd'hui, on approche bientôt du but. Je ne sais pas encore ce qui a pu empêcher l'événement de se produire, l'ouverture de la bonne porte. Cela ne peut être cette fourmi, ni, comme je l'ai bien compris, l'intrusion de l'infirmière. Il est vrai que certaines données essentielles appartiennent encore au domaine de l'aléatoire, et je manque de quelques vérifications. Il faudra nécessairement que tout soit mesuré : quand lever le verre, quand le reposer, quand exactement fixer du regard la chaise au centre du cercle de la terrasse... Et il faut ajouter à cela qu'une part, que je pressens encore grande, de l'ensemble du mécanisme reste cachée. En répétant chaque matin la combinaison, on laissera se dévoiler tout l'ensemble du processus.

La formule finira immanquablement par être complète, sans erreur, sans incident et par porter son coup décisif à l'espace encore hermétique. À force d'amour, Agnès, je te jure que j'arriverai à t'ouvrir la porte derrière laquelle tu cognes. Je te ferai enfin sortir, toi qui erres depuis si longtemps dans les galeries, sur les passerelles, sous les serres, dans les escaliers de la grande sphère mobile à l'intérieur de laquelle notre Terre tourne sur elle-même. Tu ne resteras pas longtemps de l'autre côté, encore prisonnière derrière les portes invisibles.

L'infirmière (Et c'est vrai, j'avoue, que je la trouve à mon goût) et sa chef sont déjà tes alliées, je te les présenterai.

Pour l'instant, dans la nuit, alors que les arbres sont froids et pétrifiés, fermés comme du béton, des gorges noires s'ouvrent où des petites filles se noient et ressortent des eaux avant d'y retourner au matin. On voit un cachot grand ouvert qui retient la sphère de la Lune. Je crois que c'est un bon signe. Le grand cercle encastré dans son mystère avance régulièrement, continue sa révolution sur son axe. On entend grincer, loin, les engrenages dans les créneaux célestes. Un prochain cycle se prépare, et, peut-être demain, ce sera l'éclipse, la bonne conjonction enfin, où tout s'enchaînera sans aucun imprévu, sans plus rien qui ne manque. Parfois, je me demande s'il est justement possible que cela se produise quand tout a pu être mesuré... Ce sont de vaines spéculations. Il faut s'en tenir aux faits. Le dernier élément, ce sera toi, Agnès, passant la porte.

Demain, à 10h55, ouvrir la fenêtre en respectant le bon angle. N'en ai-je pas mis du temps pour trouver cet angle ? Faire les 16 pas jusqu'à la porte, les 32 de la porte aux escaliers, les 48 de l'escalier, soit un par marche, puis à nouveau 16 jusqu'au hall... Mais d'abord, se coucher à l'heure.

Romain CARLUS

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