Pièce n°7 : 24 rue Jacques-Louis Bernier (Colombes)

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans quel espace, dans quelle espèce de temps fortuit plonge ce regard si particulier que l'on a quand on s'arrête soudain, comme d’un seul coup fatigué, au bord d'un lit, d'une fenêtre, ou encore de la rampe d'un escalier, et qu’on semble alors se détacher, se détacher de tout, de sa propre vie, comme si c'était celle d'un autre ? Ce regard reste dérobé, autant à celui qui nous voit de l'extérieur et nous croit simplement songeur, qu'à nous-mêmes, qui en avons l'intime expérience : regard fixe, où plus rien pourtant ne tient, ne résiste... Quelque chose d'inconnu et de connu à la fois.

La chambre à coucher, dans la nuit, était traversée par plusieurs courbes de lueur blanche venant de la rue. C'était dans cet oeil d'arcs opalescents que son regard demeurait noyé, immobile et pourtant sans plus d'attache.

Quelque chose d'inconnu et de connu à la fois, quelque chose qui n'appartenait qu'à lui... ou à personne. Il goûtait à ce moment comme à une source dont on a perdu depuis longtemps le chemin, le refuge. N'était-il pas véritablement lui-même dans ces moments-là ? Justement à l'écart, seul, seul à ne pas dormir, à côté d'elle, qui était déjà loin, dans ses rêves, comme une barque morte près de lui.

Quel homme devenait-il, au juste, avec cette nouvelle femme ?

La voix d’Agnès, qui l'avait précédée, répondit : "Le problème, c'est toi, Claude. Tu n'arriveras jamais à vivre avec quelqu'un. Tu resteras toujours seul, Claude". C'était donc ce drôle d'oracle qu'il était revenu chercher, dans cette petite grotte silencieuse où des fantômes de lumière vacillaient les uns sur les autres au pied du lit. Pourquoi ces mots lui avaient-ils paru si banals, lorsqu'elle les avait prononcés ? Il lui avait semblé que toute femme que l'on quitte finit par les dire, même celles qui, dès le début d'une histoire, prétendent savoir "bien rompre", "sans rancune", "sans haine". Et ce qu'il avait répondu lui avait paru tout aussi banal, attendu, artificiel. D'une banalité qui n'avait cessé de l'étonner. Ils subissaient tous deux ces mots où ils ne parvenaient pas à faire entrer quelque chose d'authentique, leur douleur, leur coeur, des mots qui n'étaient jamais vraiment les leurs et qui consommaient la fin, leur fin.

Mais à qui d'autre étaient-ils, ces mots ?

Puis, cette sorte d'absence, de mort, qu'il avait ressentie dans les phrases qu'il prononçait, lui avait justement donné la force inflexible de rompre. Il la désirait toujours, et le désir pouvait encore les mener plus loin sans doute. Non, plus très loin... Tous les mots continuaient à rompre pour eux, eux qui le faisaient si mal. Les limites étaient atteintes, quoi qu'ils voulussent ; au bout des caresses, des étreintes, des hallucinations érotiques, toujours ces mêmes mots revenaient, toujours les mêmes cadavres sur le seuil de leur chambre ; et ces mots, parlant pour eux, disaient qu'il fallait en finir. Et cette loi, cette loi des mots, n'avait pas défailli.

Cela ne semblait pas très différent avec la suivante. Mais on est averti, on le sait, alors on en reste là, on reste avec elle. Non que l'on sache mieux aimer... Aimer est-il vraiment la question, sous toutes ces choses qui nous ensevelissent et commencent le travail de la mort - pendant que l'on regarde justement de ce côté : du côté d'aimer ?

Il fallait donc en rester là, rester ici, immobile, dans le noir, dans ce lit, et ne pas la réveiller, ne pas les réveiller de cette illusion... Mais lui ne dormait pas. Il n'osait plus bouger : l'insomnie ne le quittait pas des yeux, le maintenait assis, malgré la fatigue, malgré son corps qui cherchait à fuir, à trouver un refuge où récupérer ses forces amoindries, contre cette chose-là qui s'introduisait dans son crâne, par une plaie ouverte de son esprit comme la vermine s'introduit dans la chair malade et commence déjà à la manger. Cette chose avait un visage dont il devinait les traits dans l'ombre, et elle lui murmurait des pensées et des peurs insanes dont seule l'insomnie a le secret.

"Tu resteras toujours seul, Claude". Il mit la main à l'endroit du cœur : parfois, ainsi, on ne sent plus aucune vibration.

 

Il se leva, avec beaucoup de précautions. Et plus il s'appliquait à ne pas rompre le silence, plus ce silence grandissait, plus il devenait lourd, absorbant l'air de la chambre et menaçant de le happer, de l'écraser dans une sorte d'eau gluante, épaisse…

Il prit ses vêtements en boule et, une fois dans le salon, s'habilla rapidement, s'empêtrant la tête dans une manche de son pull, boutonnant en tremblant son pantalon, s'y reprenant plusieurs fois pour lacer ses chaussures.

Puis il ferma la porte : il était sur le palier.

Au bout, une fenêtre était ouverte.

Il s'y accouda : de l'air.

 

*

 

Il marchait maintenant sur le boulevard. Tout le long, les néons des sex-shops, des fast-food et des bars clignotaient sans cesse.

L'alternance de ce rythme le réconfortait : palpitation organique, sève chaude sous les trottoirs, courbes serpentines des silhouettes se croisant dans l'ombre cloisonnée des rues transversales et des maisons, ombre plus dense encore entre les arbres, déhanchement des femmes nues sous leurs robes et le frôlant, et, partout, des yeux profonds de somnambules, même parmi les touristes qui viennent s'encanailler et qui hésitent comme des collégiens devant les halls des boîtes, même parmi les visages anguleux des petites frappes à la démarche insinuante et indéfinie qui inquiète. Il aurait voulu, lui aussi, être un étranger dans cette ville, dans ce quartier cosmopolite, cette agitation hétéroclite, ce mélange des êtres les plus dissemblables... Ils étaient tous là parce qu'on ne pouvait pas, à ce moment précis, être ailleurs. Et ce qui les gardait tous ainsi en ce lieu unique, dans ce temps sans prix, c'était le sexe. Rendus à l'éternel humain, celui du fantasme. Et malgré tout, personne n'habitait vraiment ce quartier, même ceux qui pourtant y vivaient, même lui. N'était-ce pas encore une autre façon de se défiler ? Être présent, mais dans la mesure même où il pouvait garder pour lui son secret, son absence... Être ici avec cette bizarre liberté d'être ailleurs.

Il aurait voulu que la nuit fût venue là pour le chercher, qu'elle le prît au coin imprévisible d'une rue, avant la fin, avant la fin de tout. Et tout s'y prêtait... Cette chaleur surtout...

Mais on l'interpella : sur le seuil d'un immeuble, dans le renfoncement d'un mur, l'entrebâillement d'une porte, éclairée par la vitrine voisine d'un bar, une femme, une jeune femme... Elle remonta devant lui sa jupe moulante rouge, lui montrant ses hanches nues, entre ses cuisses le bourrelet de son sexe, tout nu, épilé, et elle en écarta les longues lèvres corail... Il s'approcha pour voir son visage. Quel âge lui donner ? Un âge qui n'était pas le sien, mais celui du fantasme qu'elle interprétait, qui l'habitait, dont elle offrait la possession, l'intercession : l'âge de la jeune vierge qui vient se prostituer sur la rue... Il demanda combien, combien pour ce fantasme : un premier prix pour une pipe, plus cher en levrette... mais pas beaucoup plus pour la sodomie.

Il recula, repartit dans le sens inverse, puis revint sur ses pas, les jambes flageolantes comme celles d'un adolescent à sa première nuit d'amour... Il était ridicule.

Mais, revenu vers elle, il prit une autre rue à gauche, une ruelle. Ampoules bleues des réverbères. Il s'arrêta net. Figé dans l'atmosphère lunaire. Il se sentit soudain empêtré, les pieds pris dans un marécage d'algues gluantes et chaudes... Une foule de choses dès à présent pouvait survenir, sortir de là, surgir et se jeter sur lui, se coller sur sa peau, s'y introduire comme des parasites, comme des vers qui infestent les eaux vaseuses.

Cette communion du sexe qu'il avait vu venir à son secours, c'était maintenant cela même où se croisaient tous ces étrangers, dans le sang, dans les sueurs, dans les sécrétions, muqueuses contre muqueuses. C'était cela même, ces chairs détruites, ce commerce d'exutoires vivants, donnés, le corps encore réchauffé par d'autres mains, à une misère qui finit toujours par retrouver son propre visage exsangue... le terrible face à face avec un miroir de lavabo d'hôtel borgne, le lendemain matin de l'ignominie... On couche avec une putain, et quand on la paie, on comprend que c'est avec soi-même qu'on a couché.

Il redescendit la ruelle, traversa la Place Blanche, où des adolescents jouaient les durs, fumant cigarettes sur cigarettes devant l'entrée du Pigalle Folies. Il décida de descendre encore, d'aller jusqu'à la Seine, de Notre-Dame de Lorette à Opéra, d'Opéra au Louvre... et de s'asseoir enfin sur un banc du Pont des Arts. Il ne pouvait rentrer maintenant, retrouver la chambre, s'enfoncer dans le lit, à côté d'elle, à côté de cette femme qu'au fond il ne connaissait pas... Il ne pouvait tout réunir, tout rassembler, envelopper sous sa peau, pour le caler, le ranger, le bloquer entre des draps tièdes... Quelque chose résistait, demeurait ouvert sur la nuit, comme une porte qu'on ne peut fermer et qui claque sans arrêt, et qui empêche de dormir. Elle se réveillerait, frileuse, cherchant le contact, une chaleur qu'il arriverait à peine à créer pour lui-même. Elle se collerait contre lui, cherchant à le prendre entre ses jambes, lui qui resterait inerte comme une chose cassée... Elle le sentirait tout de suite, poserait des questions, et à mesure qu'on s'interrogerait, qu'on creuserait la question, à mesure qu'on sonderait le fossé, on le creuserait encore un peu plus... Et l’on s'enfoncerait encore plus, on étoufferait, elle s'accrocherait à lui, il bondirait alors, pour se sauver, pour ne pas mourir ; il la repousserait avec violence, ne sachant ni à qui ni à quoi lancer le reproche de l'y contraindre, de l'amener à cette extrémité, à ce rôle. Il bondirait du lit, s'enfuirait par la porte, celle qu'on ne peut jamais refermer.

Elle était éventuellement déjà réveillée en ce moment, peut-être posait-elle déjà à elle-même, ou au fantôme qu'il avait laissé à sa place près d'elle, ces questions qu'il n'est jamais là pour entendre - et elle s'enfonçait dans le fossé, seule, accrochée à ce cadavre ? Une réplique étrange lui revint à l'esprit : "Je ne suis pas là, fais l'amour avec mon cadavre"... Impossible de savoir d'où cela lui revenait. Et tout ce qu'il pourrait lui dire serait aussitôt détourné, déformé, transformé en autant d'armes traîtres et tranchantes qu'il s'étonnerait le premier d'avoir lancées sur elle, et qui le blesseraient lui-même.

La place Vendôme, avec son atroce totem, son parterre luisant, attendait-on ne sait quel sacrifice sanglant, immonde et gigantesque.

Rien ne le délivrerait donc.

Était-ce lui en effet qui n'était pas "normal", normalement constitué. Quelque ingrédient entrant dans sa composition, dans sa complexion, l'empêchait de s'acclimater comme les autres, de parler comme eux, avec eux. Quelque chose qui s'insinue toujours et vient vous murmurer à l'oreille : "Non, ce n'est pas ça... Non, tu n'y es pas du tout... Ce n'est pas ça que tu cherches... Rien à voir... On t'a encore trompé".

Revendique la lucidité et se dire pourtant en quête de quelque chose, d'autre chose, et le prétendre à la face des autres - aussitôt ils vous cernent, se serrent les coudes, vous enferment... Aucune chance de vous en sortir : mais, lui, qu'a-t-il donc trouvé ? Où en est-il ? "Et où en est-il, Claude ? Qu'a-t-il fait pendant tout ce temps ? "

"Tu seras toujours seul, Claude."

 

Quand cela s'était-il donc produit ? Avait-il, à un certain moment, fait une erreur, sans s'en être rendu compte ? Avait-il mal compris le sens que l'on donne aux mots, aux choses ? Ou bien était-ce ainsi depuis toujours, depuis le début ? La plupart sont avec quelqu'un pour leur commune sécurité, lui, pour être libre : d'où lui était donc venu cette idée saugrenue, profondément ancrée en lui ? Faux-sens... contresens. Et à présent, il était impossible de toucher à quoi que ce soit, on abîmerait, irréversiblement, des organes vitaux : guéri, mais mort.

Devant les grilles des Tuileries, arrêté à nouveau, il se retourna vers la place Vendôme... Du vide. Non, pas de doute : il avait peur. C'était bien de lui, de lui seul que venait le problème, la faute. Non, pas même de lui, mais de quelque chose de plus profond, de plus vaste, d'immense, qui passait par lui : comme une maison bâtie sur un terrain malsain, sur de perverses stagnations au cœur du sol ; on ne pouvait rien y faire. Il fallait seulement ne pas y habiter, ne pas même y entrer, ne pas s'exposer à son influence, et ne rien rebâtir sur ses ruines. N'était-ce pas ce qu'avaient fait tous ses amis ? Leurs regards inquiétés, décentrés, fuyants, lorsqu'il se mettait à parler... Et pourtant n'était-ce pas cela qu'on appelle depuis toujours communément "la vie", "les choses de la vie" ? Pourquoi ne pas en parler, faire ceux qui ne comprennent pas de quoi il s'agit, qui ne voient pas où l'on veut en venir ?

 

Ce n'était qu'une impression, quelque chose d'infime, extrêmement difficile à maintenir entre des mots, trop grossiers, trop usés, trop courants, trop impersonnels. Il fallait des instruments autrement plus précis et surtout une tout autre patience que la leur, une disposition de l'esprit qui se prête sans a priori à ce genre d'expériences, comme celles des tables tournantes et des hypnoses. Mais non, ça n'était fondé sur rien, rien de sérieux : une illusion d'optique, à laquelle il s'était pris, un défaut de sa vue, que les autres semblaient bien connaître, comme son signe particulier : "Claude... Vous savez, celui qui... celui qui prend ses désirs pour des réalités, celui qui est à côté de sa vie... Ça vient de sa vue, il le sait..." Alors que tous les autres y arrivent sans réfléchir, savent faire tous ces gestes, si facilement, ces gestes qui sont à vrai dire le commun de tous... Lui, se crispe, rechigne, se bloque, s'arrête... On dirait qu'il a peur... Ça fait de la peine à voir. Mais lui, a quelque chose à dire, quelque chose d'autre, quelque chose de pénible à exprimer, mais qui demande à sortir, qui habite en lui, tout au fond, comme un drôle d'animal, qui se fraie un étroit passage dans le fond de son cœur, ou plutôt dans le fond de sa tête, une de ces "idées derrière la tête".

Mais personne, visiblement, n'a plus le temps d'écouter. On est déjà rendu plus loin, ailleurs. Auparavant, il insistait, continuait à chercher leur attention, alors que tous parlaient déjà d'autre chose. Et quand il dévoilait alors un peu plus le fond de sa pensée, ce fond-là, c'était comme s'il venait de faire une confidence tout à fait indécente, sur une chose peu ragoûtante de son intimité, comme s'il venait de sortir son sexe devant les invités, interloqués. Il ressentait alors la honte la plus rabaissante et dérisoire qui soit, comme s'il venait de faire dans son pantalon... Et tout le monde alors le regarde, une mauvaise odeur plane, on lui indique la salle de bain.

On le disait instable : "Il se cherche encore..." Et, à bien y réfléchir, c'était vrai, c'était tout à fait juste : ceux-là qui, eux, semblaient donc s'être si bien et si vite trouvés, il ne les enviait pas le moins du monde. Et surtout, cette façon qu'ils ont de faire croire que tout va bien, qu'il n'y a pas de question à se poser, que le contraire n'est pas normal... Pourtant, ils doivent bien le sentir aussi, ce courant d'air qui s'infiltre malgré tout, que rien ne peut empêcher de s'insinuer, ce filet d'air qui souffle toujours un drôle de froid au fond de l'âme, qui vient d'une porte toujours ouverte qu'on ne trouve jamais, et qui laisse toujours cet arrière-goût dérangeant, un peu rêche et qui démange la gorge - qui démange la gorge même quand on embrasse.

Alors pourquoi lui jeter ces regards ? C'était donc lui le malade ? Et il entretenait son mal, contre l'avis de ses meilleurs amis, qui, avec tant de bienveillance, désintéressés, lui délivraient leurs ordonnances : "Non, vous ne me devez rien, c'est entre nous". Il y avait bien longtemps que le secret médical avait été trahi : ils savaient tous, et faisaient tous le même diagnostic, aboutissaient tous à la même conclusion : il ne veut pas guérir. Alors, depuis des années maintenant, à en faire ainsi le compte, jamais il n'avait eu de véritable ami.

Il allait monter les escaliers. Il allait retrouver à côté de lui, dans leur lit la nouvelle conquête, celle dont au début il ne trouvait pas toujours le prénom assez vite pour empêcher qu’Agnès s’interpose et le remplace encore par le sien... Pourtant, quoi de difficile dans ce prénom ? « Chloé », c’est très facile à retenir, à dire !

 

Il entra lentement comme dans un bain un peu trop chaud dans la mollesse des draps où leurs deux corps commençaient à partager leur poids de trivialité quotidienne et de fatigue. Il espérait qu'elle ne fût pas réveillée. Elle ne l’avait pas attendu. Heureusement n’y avait-il pas encore assez de contentieux entre eux pour qu’elle restât éveillée, avec l’intention rageuse de se venger de l’affront qu’on lui avait infligé, indigne de ses charmes. Elle l’aurait obligé à une nuit de dispute, enfermés tous les deux comme deux rats en cage. Ils auraient emprunté l'exténuant parcours, ne pouvant plus s’arrêter, ils en auraient eu mal au cœur : le même cauchemar éveillé du couple, du couple qui a peur de ne pas passer vivant le seuil de la nuit : « Ce n'est pas toi qui en ferais autant... Quand tu le fais, moi, je ne dis rien... Mais je ne suis pas la seule à le dire... Tu ne seras jamais adulte... Tu ne fais aucun effort... Tu le fais exprès... Tu fais exprès de ne pas comprendre... Ou bien c'est que tu es vraiment idiot... Ils ont raison... C'est toujours la même chose avec toi... À t'écouter parler, on se rend compte à quel point tu ne comprends rien... Tu ne comprends rien à la vie, mon pauvre... Avec toi, on ne peut jamais discuter... parce que toi, tu n'as jamais rien à te reprocher... Toujours la même chose... » Toujours la même chose... Probablement bientôt. Mais pour le moment, Chloé dormait.

 

*

 

Il va maintenant se rappeler cette soirée avec Agnès, cette soirée avec quelques-uns de leurs amis. Il n'y avait pas si longtemps, et peu de temps avant la séparation.

Il était bien disposé... Disposé à être comme eux. Mais, à mesure que l'euphorie les gagnait, il fallait bien constater que le jeu ne tournait pas rond, qu'il y avait un raté dans le mécanisme pourtant bien huilé. Chaque répartie de l'un trouvait son rebond dans la bouche d'un autre, chaque coup d'œil lancé habilement rattrapé au vol, chaque sourire si bien entendu. Mais un accroc faisait sauter les crans de l'engrenage, sans que cela risque de tout dérégler, mais persistant. C'était toujours au même endroit que cela butait, puis cela finissait par sauter par-dessus, par-dessus ce petit obstacle, ce grain gênant, incrusté là, enclavé : l'intrus.

Il voulut savoir, localiser l'endroit, rendre service, et si possible, prévenir l'incident, le blocage, la panne, faire ce qu'il fallait, compenser par plus d'entrain et de gratuite bonne humeur. Et qu'attend-on d'autre entre amis, sinon cette gratuité d'une bonne humeur qui coupe de bon cœur à toute arrière-pensée ? Mais le décalage était toujours plus grand, toujours plus flagrant... On courait à la catastrophe. Il lui fallut peut-être une bonne heure d'embarras, d'interrogation, pour se rendre compte que cet écart, ce décalage, venait en vérité de lui-même, de son propre regard sur son entourage, de son propre effort à être avec eux, comme eux : une distorsion que sa vue imposait à tout l'ensemble.

C'était sur lui que le mécanisme butait. Et quelle en était la raison ? Ils étaient tous là, triomphants, insouciants, sûrs d'eux, sûrs de tout, bien incarnés, bien assis, confortablement établis au centre de leur concession, leur concession sur la vie... Et quand on vit vraiment, on ne doute pas.

Ils s'amusaient avec cette aisance de l'artisan qui a des gestes sûrs, souples, précis et impeccables, parce qu'ils connaissaient parfaitement, au millième de mesure près, tout le bien qu'ils possédaient, leur bien, leurs dons, richesses, talents, aptitudes, gains... Et ils utilisaient tout cela à loisir, sans aucune peine ; tout cela dont ils avaient la libre disposition : tout était prévu, tout était à portée de la main, et ils étaient bien entraînés... Tout était à sa place. On le déplaçait et cela revenait de suite à sa place. Aucun besoin de chercher, ça venait tout seul... Une parfaite organisation, une parfaite interprétation : épanouis, matures, l'esprit tout bien habillé des dividendes récoltés sur ses judicieux placements au cours des années, faits au bon moment... Le ventre et la sève bien nourris par la chance dont ils avaient tous profité et qui maintenant donnait plusieurs récoltes par saison. "C'qu'on est bien ici... entre nous... " Aucun petit diable ne venait leur souffler, à eux, au creux de l'oreille, qu'il n'y avait pas de quoi se vanter, que ce n'était pas cela, pas encore, toujours pas, que tout cela était faux, du toc...

Il fallait faire quelque chose contre ça, réagir, contre ce qui le plongeait, le faisait glisser dans ce malaise, cette impression de ne pas être du tout à sa place, contre ce mal au cœur qui transformait ses sourires en grimaces contrites, en rictus de janséniste... Son visage avait tout blêmi, on s'était approché un peu de lui : ils le regardaient.

Il pensa qu'on venait à son secours, pour l'aider à revenir parmi eux, dans le monde normal, le monde des vivants, des bien-vivant, et avec eux, elle, elle avec qui il avait vécu depuis trois ans. Elle pouvait leur dire, témoigner, donner sa garantie. Elle, on la croirait : "Je vous assure, vous pouvez repartir tranquilles, il est vivant... Ce n'est qu'un léger malaise". Mais elle était venue jusqu'à lui, parce qu’elle suivait le courant, et elle ne lui revenait que sous l'influence de ce courant, enchaînée au même chapelet d'êtres, embrassée par eux, ses bras tenus par leurs mains ; elle était de la même chair, de la même composition - régulière et équilibrée, et tous ces bras qui se tenaient, comme dans une sorte d'étrange orgie aseptisée, comme les bras d'une galaxie, enfermée et tournant dans ce cube, cette pièce, cette habitation chaleureuse où planait la musique des sphères - leur sphère à eux - que diffusaient les enceintes vibrantes, encastrées dans la bibliothèque, ces bras s'étaient éloignés de lui, le laissant dériver comme un astéroïde, qui se refroidissait toujours plus, qui perdait toute vie à sa surface, dont on oubliait déjà l'existence, le nom, et qu'on ne pourrait bientôt plus du tout localiser. Il changeait d'espace et de temps, revenait s'enliser dans la glèbe originelle, sale et malsaine, incompréhensible, celle qui a fait la vie mais dont ils se sont tous depuis longtemps extirpés... Jusqu'où avait-il régressé, pendant que les coupes de champagne carillonnaient là-bas, bougeant dans un horizon nébuleux et féerique ?

Mais maintenant ils étaient tous revenus. On s'intéressait à lui, à ce qu'il faisait, à ce qu'il pensait... Agnès collée à lui. Il lui entoura la taille : il était de nouveau accroché à eux. Et eux, le visage ouvert, pleins de bonne volonté, lui lançaient des cordes auxquelles se retenir, lui posaient les questions rassurantes, attendues, des questions faciles, pour débutant... Ce qu'il faisait en ce moment ? "Mais oui ! Quand est-ce qu'on va pouvoir enfin voir tes films au cinéma ?" Et déjà d'autres enchaînent, tissent des liens, entrelacent les mailles, avec le juste ce qu'il faut d'humour : "Pour qu'on puisse dire comme ça, c'est un ami à moi qui l'a réalisé... On le connaît bien"... "Il est un des nôtres" ne l'aurait pas étonné. Mais il se répétait la première phrase : "Quand est-ce qu'on va pouvoir enfin voir tes films au cinéma ?", car chaque mot pesait lourd. Était-ce donc cela qui devait l'aider ? Comme un homme qui se noie et auquel on envoie une bouée, une de ces lourdes bouées qui sont fixées sur le pont des bateaux, si lourdes qu'elles peuvent vous assommer, vous faire couler à pic... Et depuis le pont du bateau, ils regardent, ils s'exclament, ils font de grands gestes : "Va-t-il y arriver ? Non, c'est trop lourd... Ces mots sont trop lourds, ils l'enfoncent encore plus, surtout le "enfin", le plus lourd de tous." Il comprit qu'on n'était pas revenu vers lui pour le sauver mais pour en finir, lui enfoncer la tête sous l'eau, dans la vase, et vérifier, attendre un peu, voir si par hasard le corps ne remontait pas.

Elle se dégagea doucement de son bras. C'est elle qui devait porter le dernier coup. Agnès les regardait : parfois, on tombe sur un malchanceux, mais je serai forte. Il faut savoir en venir là, quand il le faut, quand on ne peut plus faire autrement, et je ne défaillirai pas quand il faudra signer l'arrêt, le constat de décès... Je m'en remettrai, car je suis forte comme vous, je suis des vôtres, je sais profiter des chances qu'offre la vie. Car il s'agit de vivre, car c'est au monde des vivants qu'on appartient ; lui, il ne sait pas, il n'a jamais su. Et pourtant, il a vraiment du talent, mais toujours les mêmes vieux démons qui le tirent par les pieds. Des démons, des monstres, il en voit partout.

Et voilà qu'à présent, au lieu de les remercier, de s'accrocher à la bouée, ce qui est donné à tout le monde, à toute personne qui tient vraiment à la vie, et qui sait reconnaître ses torts, en toute simplicité, devant tout le monde, qui se montre capable d’assumer ses fautes, pour passer au-delà et progresser, voilà qu'il ressort ce qu'on venait justement l'aider à repousser dans les retranchements de ses mauvaises pensées, de ces intimités obscures qu'il faut cacher, de ce qu'on ne dit pas lorsqu'on vit en société. Parlons un peu sérieusement, rien de grave à cela, rien qui puisse compromettre cette charmante soirée, cette soirée si joyeuse, où chacun aura l'occasion de briller de ses feux (qui jouant un air au piano, qui racontant de nouvelles histoires drôles, qui stigmatisant avec talent quelques personnages politiques...).

Mais ça, la vie, la vraie, celle qui dérange nos plans, celle qui nous insatisfait toujours, même dans nos succès, disons-le clairement, osons le dire : c'est le lassant registre de ceux qui ont échoué et crachent leur aigreur. C'est d'ailleurs ce qui explique sa difficulté à partager la joie des autres et son intérêt, son attirance pour leurs malheurs. Et voilà qu'il s'approche à son tour, qu'il vient au-devant d'eux ? De quoi parle-t-on ? Du mariage ? Oui, c'est évidemment un heureux événement... Et lui-même, qu'en pensait-il ? Franchement... Comment être assez naïf pour croire que cette cérémonie, qui a depuis longtemps perdu toute essence sacrée et qui ne fait que conforter les hommes dans leur pitoyable jeu, comment être assez naïf pour croire que l'amour en ait vraiment besoin pour s'épanouir ?

Là, c'en était trop. C'était bien là qu'on le retrouvait, tel qu'il est, c'était bien là, sur lui, en lui, entre cet enchevêtrement ténébreux, illogique, inquiétant, morbide, en un mot malsain, d'organes et de pensées, dans cette atmosphère confinée quelque part dans le fond de son âme lunatique, où demeure toujours le pire qui soit à craindre. Oui, c'était bien en lui que le grand mécanisme de cette irréprochable convivialité butait, se déstabilisait : et là, les courroies du mouvement perpétuel qui les maintenait tous ensemble passaient mal, ralentissaient, dans une sorte d'étranglement qui gênait tout le monde... même elle. C'était de là que venait, depuis le début de la soirée, ce bruit de chaîne qui déraille, de gond qui grince et se coince, de serrure qui s'enraye, qui ne veut décidément pas s'ouvrir.

Ils allaient trouver une parade.

Il avait devant lui trois couples dont deux venaient de se marier récemment... Et maintenant, il les dénigrait, avec son cynisme immature. Et d'ailleurs, n'avait-il pas été convié aux cérémonies et aux noces - malgré son humeur toujours maussade ? Il faisait donc partie de la catégorie bien connue, et crainte, des "pièces rapportées". On tolère sa présence, parce qu'il le faut bien, si on veut la voir, elle.

Il entendit alors : "Seulement, la "vraie vie", si on dit la chercher toujours ailleurs, c'est parce qu'on ne la trouve nulle part, parce qu'on ne sait pas vivre, tout simplement". On s'était rapproché de lui, on venait de lancer sur sa tête une autre bouée, encore plus dure et plus lourde. Et cette fois-ci, on avait bel et bien visé la tête, pour qu'enfin il se taise, et que la fête puisse continuer. Des rires partaient de plus belle derrière eux, depuis le buffet. Certains déjà se tournaient dans cette direction, où il y avait de la bonne humeur, de la vie. Ils allaient tous d'un instant à l'autre partir là-bas, s'éloigner de nouveau, et définitivement. Vouloir les retenir eût été une folie.

"Tu es comme ma belle-sœur, Nathalie, la mystérieuse Nathalie, aussi asocial... D'ailleurs, elle fait des choses qui ressemblent à ce que tu fais... C'est beau, je trouve, de pouvoir faire des choses comme ça... C'est pas une chose facile par les temps qui courent." Quelqu'un, de sa propre initiative, assumant toute la responsabilité d'un tel acte dissident, venait de faire un geste en sa faveur. On venait, aux yeux de tous, placer le malaise de son être réfractaire au même rang que les valeurs sûres qui couronnaient leurs têtes, lissaient leurs figures et leur vie. Et c'était l'un des leurs qui l'avait fait !

On lui avait lancé une solide échelle de corde à laquelle s'agripper, pour remonter enfin sur le pont, revenir parmi eux, qui continuaient à danser, comme si de rien n'était. Il n'avait donc pas parlé tout à fait dans le vide. Ce qu'il disait, et qui les faisait reculer, n'était donc pas tout à fait inepte. Tous voulaient le faire passer pour fou et là, on venait de trahir leur jeu, leur complot. Et tous à présent de saluer bien bas, trop bas peut-être, son courage, sa ténacité : refuser ainsi les compromis, réaliser des films si personnels, et qui demandent tant de force morale, en ce monde mercantile, alors que sa place lui donne mille occasions faciles de réussir vite dans des réalisations grand public.

Maintenant venait à lui son sauveur ; il voyait enfin son visage - un peu bouffi, rougeaud, quelque chose de goguenard - il connaissait son nom : Christophe. Il l'avait déjà côtoyé, succinctement, lors de ce genre de réceptions. Sans doute s'était-il pris d'amitié pour lui, sans qu'il en ait d'abord eu conscience. Mais il ne lui avait jamais encore exprimé cette sorte de sympathie, de complicité ; il ne lui avait jamais parlé non plus de la sœur de son épouse, Anne-Sophie, une petite peste conformiste, d’un égoïsme capricieux qu’elle cultive en guise de personnalité... Agnès lui avait dit le plus mal possible.

Et cette « mystérieuse » qui lui ressemblait donc tant... Christophe avait toutefois déjà vu deux des courts-métrages de Claude, dans un festival d'art contemporain, à Nyon : le hasard. Il le mit en garde : tu comprendras sans doute en la voyant, mais ne t’emballe pas, elle très malade. Entre les deux hommes, Anne-Sophie ne disait rien, regardait Claude avec une certaine perplexité.

 

*

 

Et cette Nathalie, dont ils parlèrent toute la soirée, il l'attendait en ce moment, au premier étage de ce café bondé d'étudiants.

Une demi-heure... Encore une autre demi-heure et il partirait.

La petite théière de métal, brûlante quand le serveur l'avait apportée, était maintenant froide. À l'intérieur, le sachet de thé, noir, stagnait comme une algue, au fond. Il referma le couvercle : il n'y en avait plus assez pour une tasse. Il avait bu le plus lentement possible, mais il fallait maintenant attendre sans plus rien avoir à faire.

Il s'était installé contre la baie vitrée. De là-haut, il voyait la rue et, plus loin, le carrefour. Devant le cinéma, une file d'attente s'allongeait : des personnes seules, des couples, de petits groupes d'amis, mêlés d'abord au courant indistinct des passants, se détachaient soudain du flux agité mais continu de la foule, s'accrochaient au bout de cette file, de cette tige, ajoutaient ainsi un chaînon, un chaînon plus ou moins gros et irrégulier... Mais ils commençaient à entrer. Il regarda le coin du dernier immeuble avant le carrefour, la place où l'on se bousculait devant les bacs d'un fripier. Il allait la voir dans cette foule, elle allait lui apparaître et il ne le saurait pas, son visage serait celle d'une inconnue, un visage dont on ne se souvient pas. Mais rien ne disait qu'elle allait venir de ce côté. Et quand il fut de nouveau à ceux qui occupaient la salle du café, il vit dans l'escalier monter une jeune femme : reflétée par les grandes glaces fixées au mur, la blancheur de son visage... les longs cheveux noirs... longue jupe noire... tout en noir... C'était elle.

Elle vint droit sur lui, tira la chaise et s'assit ; mais il la voyait encore en train de marcher, et d'un coup plusieurs moments successifs se superposèrent. Il n'oublia jamais cette première impression. Dès qu'il avait voulu, depuis, se la rappeler, ce n'était jamais une seule image qui d'abord lui revenait, mais ce mouvement, féminin, d'images mêlées, cette sorte d'hallucination : son visage apparaît et réapparaît encore dans les miroirs, alors que déjà des arabesques végétales, qui lui firent penser aussi à la longue sinuosité noire des visons, se dessinent et se redessinent à chaque pas qu'elle fait vers lui, sinuosités qui se dessinent sur un fond translucide, vaporeux, qui éclaire encore la blancheur de son visage qui continue d'apparaître dans les miroirs tremblants, alors que déjà elle s'assoit devant lui, elle rassemble un halo d'ailes qui se démultiplient comme sous l'effet dynamique d'une décomposition photographique, mais tout en continuant encore à marcher vers lui, et son visage continuant toujours de lui apparaître dans la lumière réfléchie des miroirs entourés de liserons en stuc qui luisent comme de l'émail, lumière du souvenir qui ne capture pas son visage mais lumière que son visage, vivant de lui-même, autonome, sustente, alimente et renvoie ; puis, sortant de toutes ces réverbérations, dans la nudité d'un corps hors de l'eau, tout enfin s'arrête, et s'offre, comme une icône : ce sourire de voyageuse immobile, et cette clarté des yeux...

Elle venait de s'asseoir devant lui et autour d'elle retombait doucement quelque chose comme de l'air remué par des ailes invisibles.

 

Elle avait d'abord été sur la défensive. Il comprit qu'il fallait la convaincre. Mais jusqu'où allait-il falloir justifier cette rencontre - par essence injustifiable ? Elle pouvait très facilement lui rendre les choses pénibles, le mettre dans une position très inconfortable, lui en faire subir tant qu'elle voulait : car c’était à lui de s’exposer en premier. Elle pouvait le voir nu, désarmé, comme au sortir de son bain, juste avant qu'il n'ait le temps d'attraper une serviette, un peignoir, n'importe quoi pour, à son tour, dresser un bouclier, un écran, une enveloppe et jouer le personnage qui lui conviendra le mieux, qui le servira à son meilleur avantage, profitant d'une distance suffisante, cette distance que donne la portée de l'épée que l'on tend devant soi... Mais il n'en fut rien.

Elle le voyait nu à cet instant, surpris, face aux choix différents, face aux visages différents qu'il pouvait emprunter, mais elle ne le pressait pas, elle ne le menaçait pas, elle ne rendait absolument pas urgente la réaction, puisque elle-même était sur la défensive, c'est-à-dire surprise elle aussi dans sa nudité, derrière un voile trop fin, quelque chose de toute évidence trop fragile pour la protéger vraiment.

L'un en face de l'autre, dérobés au temps, dans une même absence, extraits du hasard, de la foule et de l'aveugle mouvement des êtres inconnus les uns aux autres, ils se virent, à ce moment, tous deux suspendus, arrêtés, décalés d'une même mesure.

 

Elle n'avait pas vu ses films, comme il n'avait pas vu les siens. Et pourtant, ce qui passait par eux, ce qui ne tenait qu'à eux-mêmes et par quoi toutes ces choses étaient venues de tréfonds terrestres et inconscients, c'était bien pour cela qu'ils se voyaient, qu'ils pouvaient se voir. Ils étaient comme deux clandestins, qui, dissimulés au fond d'une cale, couverts de pénombre, recroquevillés pour avoir plus chaud, allaient murmurer l'un à l'autre les mots secrets, les mots qui viennent aux solitaires quand ils se croisent, cet indéfinissable qui fait mal, mais auquel on tient par-dessus tout et qui oblige à quitter, à partir, à passer sans être vu, à craindre partout les trahisons, les délations et, surtout, les attachements.

Ils n'avaient rien vu de ce que l'autre avait fait, et leurs mots ne l'expliquaient pas : ils en faisaient entendre la source, ils en faisaient toucher la matière même. Et à mesure qu'elle lui communiquait les impressions qui inspiraient ses films, comme si elle les transcrivait sur le moment, en lui-même se dévoilaient les siennes : inutile en effet de jouer un quelconque rôle, puisqu'ils furent d'emblée au plus près - qui eût voulu les aborder à ce moment n'aurait saisi que des mains de fantômes. Mais c'était pourtant dans un tissu extrêmement sensible de chair qu'ils entraient doucement l'un comme l'autre avec leurs mots. En fait, ils parlèrent peu : peu de mots, les mots nécessaires, ceux auxquels on tient absolument, les mots après tous les mots.

Il y eut alors un long silence.

Puis il en vint à ses deux films qu'avait vus son frère : "filmer des rues désertes la nuit, des terrains vagues... et des chantiers aussi déserts... Ces cons-là ont classé ça dans les reportages." Venait-il de trop s'écarter, de faire d'un seul coup de trop grands gestes, des gestes trop démonstratifs ? Venait-il de trahir le fait qu'il n'était peut-être pas à la hauteur ? C'est qu'on ne peut pas toujours avoir des discours élevés, on ne peut pas toujours vivre dans l'essentiel. Non : ils pouvaient à présent disposer de plus d'espace entre eux, ils pouvaient même "jouer".

Elle rencontrait bien sûr les mêmes difficultés pour ses films. Bien sûr, l'onirisme et un certain impressionnisme étaient devenus depuis longtemps un langage convenu parmi d’autres. Ses réalisations ne restaient jamais tout à fait lettres mortes et ressortaient de temps à autre dans un festival... Elles suscitaient quelques enthousiasmes, étaient saluées pour leur finesse, leur "réelle beauté", leur "style si personnel", ou pire, leur "originalité", ce mot qui vous sourit comme un bourreau : il faudra payer.

Et lui-même... Depuis quelque temps, il sentait la fin proche : ce moment où l'on comprend que rien ne se sera produit... Prendre alors la tangente, comme on dit, un chemin de biais qui ne laissera plus aucune chance aux autres de vous retrouver.

Il lui avoua qu'il en était à ce point où même lorsqu'on lui faisait un compliment sur un de ses films, il trouvait qu'on lui serrait la main comme on serre le moignon d'un infirme qu'on félicite, d'un air de conscience qui se fait plaisir : défier le destin en jouant malgré tout au billard ou à la pelote basque, avec ce bras en moins ! Il y avait toujours quelque chose de trouble, de faux, comme une ironie. Mais il se rassurait : sûrement de la paranoïa... Ce qui n'était guère plus rassurant.

Elle finissait le montage d'un moyen-métrage, dans des conditions précaires qu'elle n'avait jamais encore connues à ce point. C'était une sorte de poème filmé, ou de film poétique... Sorte de chose qu'on n'arrive décidément pas à étiqueter. Il s'agissait de saisir les impressions d'une femme, mais sans les dire, sans les dénaturer, une femme se promenant au hasard, dans les rues d'une ville imaginaire, composée de plusieurs villes, en France, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Pologne... l'après-midi, seule. Comme lui, ses films étaient sans dialogue, sans texte... juste des bruits, des voix inconnues directement perçus sur le moment, et la musique. Le titre qui s'imposait à elle était "Proximité du vivre" : trop intellectuel ; donc, pas encore de titre. Elle voulait, comme musique, l'aria de l'Agnus Dei de Bach, dans la Messe en si. Tout cela n'était pas très "actuel"... Refus obstiné des sujets obligés, des préjugés en vogue, des registres au goût du jour, des grilles de lecture (grillages de l’esprit), refus de tout cela que les autres adoptent vite comme leur propre et profonde conviction et qu'ils échangeront pourtant aussitôt contre d'autres monnaies, dès que des valeurs plus sûres leur seront désignées.

Elle voyait plus de vérité dans ces métaphores intimes, dans lesquelles les êtres se déplacent, évoluent, dont les êtres s'entourent et se nourrissent...

Elle avait quitté l'homme avec qui elle vivait, depuis plusieurs années déjà, parce que les images que leur couple formait, posait, enracinait autour d'elle, la poussaient à ouvrir les fenêtres, s'écarter, vouloir du jour et de l'air, sortir sans donner d'explication, brouiller les pistes pour être enfin introuvable... Et devenir introuvable était devenu le travail de chaque journée... Ce fut à ce moment qu'il lui parla de la musique de son film sur les rues désertes, la nuit, et auquel il avait donné le titre de "Noctambulation" : les Nuages.

Étaient-ils en train de donner dans la haïssable conversation d'intellectuels incompris ? Pour les juger ainsi, il aurait fallu s'écarter, s'éloigner de la table, s'installer à une autre table, n'entendre que des bribes de phrases, interpréter certaines expressions des visages...

Le plus difficile n'étant même pas de trouver des moyens - pourtant si chers à obtenir, ni de trouver des acteurs, du matériel, ni même un public, toujours "averti" ; c'était d'en arriver, au bout de chaque voyage entrepris, à la même épreuve, à la fois toujours identique, sans évolution, désespérante, et toujours plus amère, profonde : plus aucune emprise sur rien, une dérive, une étrange ivresse noire. S'il est vrai que notre naissance continue encore chaque jour, plus le temps passait (à chaque film c'était ainsi) et plus ce qui naissait, ce qui se dévoilait, s'ajoutait à leur être, les isolait en fin de compte : une plante qui s'étiole dans une atmosphère hostile, sur une terre qui la refuse, la rejette ainsi que la chair rejette un organe greffé, et la sève tourne en poison. Aucun secours... Dénuement, peur panique, faute inexpiable, surdité de l'air sans écho, sans réponse, yeux aveugles de ceux qui nous entourent et que l'on ne reconnaît même pas, écœurement, vide : on se tient debout dans cette sorte de moment privilégié et exclusif que vous offre non pas l'inspiration mais la mort.

 

*

 

Il était immobile, à la fois immobile et libre, devant elle, avec elle : plus d'allées et venues d'un côté et de l'autre, entre lui et l'autre lui-même, plus rien de ce jeu auquel les autres le contraignaient, cette autodérision, cette humiliante dissimulation de ce qu'il était, dissimulation grotesque, pitoyable, car à la fois obligée et ne trompant personne, ce rabaissement constant de ce qui se relevait en lui-même, pour le renfoncer, le ravaler dans une sorte d'enfance monstrueuse, maladive, et qui se dénaturait toujours plus avec le temps. Ils l'éduquaient tous à ce masochisme dont ils pouvaient alors jouir à loisir : et tous plantaient leurs pics dans cet autre corps incarcéré, séquestré dans son corps apparent, bâillonné, maquillé, peinturluré.

Tout cela était loin : du temps où il avait été parmi eux, sous leur emprise, leur endoctrinement... tout ce qui avait fait de lui cet homme réversible, à ce point réversible qu'il ne savait bientôt plus où se trouvait l'endroit ; tout n'était que l'envers de quelque chose qu'on ne retrouverait pas de toute façon.

Lorsqu'elle lui dit soudain : "Je vis toujours à contretemps... Parfois, je me demande si je ne suis pas vraiment folle". Oui, ce fut lorsqu'elle lui dit cela, "Je vis toujours à contretemps…" : il saisissait ce qui n'avait encore été qu'une lâche et insituable impression, une obscure conviction qui à présent venait au-devant, lumineuse... Mais, avec cette certitude, si nette à présent, montait quelque chose de lourd, collant, répugnant, une marée bourbeuse, qui sentait le sang. Il se sentait coupable, sale, indigne. Voilà en effet de quoi il se satisfaisait : avoir quelqu'un, avec lui, qui soit du même bord, qui ait la même maladie, les mêmes souffrances, pour se sentir enfin compris, soutenu, conforté dans ses rancœurs et ses aspirations exacerbées, et être réhabilité ; pour se sentir plus fort, et faire front, devenir même insolent, odieux, sans plus aucun respect d'aucune civilité, pour les obliger à son tour, les obliger à reconnaître ce dont leur douane refusait jusqu'ici le passage, le séjour en terre étrangère, en leur terre, et qu'ils refoulaient, mettaient en quarantaine, une quarantaine sans cesse reconduite. Aller au-devant d'eux, sans plus de détour, et tout sortir sous leurs yeux, et leur dire "Voilà, tout ça, c'est moi, toutes ces choses qui grouillent sous vos pieds... Ces choses-là, si étranges qu'elles soient, c'est bien moi, et votre petit monde, avec ses principes stables, ses mesures infaillibles, ce petit monde, bien qu'il soit à l'échelle de la planète, s'écroule, se disloque, dessèche... Et je n'ai aucun scrupule, plus aucun scrupule."

Une nouvelle file d'attente s'était formée devant l'entrée du cinéma. Quelques mètres plus loin, des spectateurs ressortaient, poussant de lourdes portes noires, par petits groupes, selon un débit irrégulier, le regard un peu flottant, retrouvant le monde de la surface terrestre.

Bientôt, ils allaient redescendre l'escalier du grand café, et lorsqu'ils se quitteraient, devant les baies vitrées où ceux qui sont assis à leurs petites tables rondes les observeraient, eux aussi retrouveraient ce monde, retomberaient entre toutes ces mains... Ils se donnèrent rendez-vous, chez elle, pour se montrer leurs films.

 

*

 

Mais à présent, Chloé dormait à côté de lui, allongée sur le lit. Il la regardait.

Par-dessous le volet roulant qui était baissé, la lumière du matin s'écoulait doucement, descendait le long du mur et s'étalait sur le parquet : cette chaude lumière de l'extérieur, ionisée par le métal du volet, venait transformer la tiédeur nocturne de la chambre, l'épaississait et raréfiait l'air - tiédeur de leurs sueurs, de leurs sécrétions.

Il regardait les courbes de cette femme nue, nue et toute enveloppée de l'immobilité du sommeil, comme désincarnée, soustraite au désir - son sexe totalement énigmatique - soustraite au temps que lui subissait. Il lui sembla qu'on la lui dérobait, comme tout pouvait soudain lui être dérobé.

On veut s'extraire de cette chose sans nom qui nous tient, au fond, tout au fond, comme un mollusque est tenu au cœur de sa coquille, au cœur de quelque chose de minéral, incrusté dans la roche. Mais cela résiste, on ne peut pas étirer davantage les muscles sans se déchirer soi-même. Et rien ne sert de chercher à s'inséminer dans l'autre pour y échapper. On ne laisse dans cet autre corps qu'un vain abandon. Par une force irrésistible que l'on nourrit soi-même, on est ramené à cette racine, on reste noué à cette racine qui, finalement, nous gardera en elle.

Quelle était la différence entre le corps de celle-ci, qui dormait à côté de lui, et celui d'Agnès, qu'il venait de quitter depuis quelques mois ? C'était quelqu'un d'autre. Peut-être cela déciderait-il de ce qui s'appellerait leur bonheur, arrêtant en lui tout vacillement : plus besoin de différence. Ou plutôt, la différence de cette femme serait telle qu'elle annulerait tout, autour d'elle... Et lui aussi deviendrait bien lisse et brillant comme eux, lui aussi, on pourrait alors le regarder agir, parler, vivre et on se dirait : "Oui, c'est bien lui, il correspond bien là à ce qu'il doit être" - correspondre à ce qu'il est... Ne plus être si sensible, si sensible aux différences, ne plus croire que l'on puisse vivre dans les interstices, les intervalles, aux mesures si variables, qui seraient ouverts là, on ne sait où. Il était assis sur ce lit, à côté d'un corps sans lien avec lui, et plus rien n'avait sans doute plus de lien... Une totale indéfinition. Il crut à cet instant qu'il pourrait mourir, d'une seconde à l'autre, insensiblement.

Ce corps était à la place d'un autre, celui d'Agnès, mais pas avec plus de force, ni plus de vérité, sinon qu'il était à la place d'un autre, ce qui lui donnait sa seule et simple réalité - voilà ce qu'il aimait donc. Ce qu'il avait désiré, ce qu'il avait demandé était arrivé, la réponse lui avait été donnée.

 

Non, c'était là, sans doute, mais il l'attendait encore.

Aucune de ces femmes n'avait été à sa place, parce que cette place n'existait pas plus que la sienne. Et combien de fois n'avait-il pas senti ainsi qu'on l'escamotait, qu'on ne le voyait pas vraiment ; comme s'il n'apparaissait que temporairement aux autres, selon une sorte de conjonction que connaissent les planètes entre elles, selon que la lumière du soleil les touche ou non, mais une conjonction qui se produirait tout à fait irrégulièrement, sans être prévisible.

N'était-ce pas contre une telle éclipse de son être, au sein de son entourage, et surtout auprès d'Agnès, que la séparation était devenue nécessaire ? Ou était-ce au contraire pour bénéficier de cette totale liberté de ne plus apparaître, de ne plus appartenir qu'au secret du hasard ?

S'aimaient-ils ? La question n'était pas là. En arriver à ce constat rendait tout si compliqué, embrouillé, inutile et leur avait appris à quel point tout cela avait porté d'avance son inextricable complication, sa fin à la fois prévisible, envisageable et imparable : on sait que cela viendra, mais rien ne peut dire d'où ni quand. Et lorsque la maladie se déclare, c'est déjà à son dernier stade ; il est trop tard : la tumeur avait depuis longtemps étendu partout l'infection, tout en instillant l'anesthésiant qui la protégeait dans son travail. Bien sûr, il y avait eu des crises, des signes... Mais on trouvait toujours les ressources, comme par miracle, pour continuer malgré tout, passer outre. Et l'on ne se demandait pas d'où ces ressources pouvaient encore venir. On se disait : "Malgré tout, on s'aime, c'est la seule chose qui importe." Ce qui les tenait encore ensemble, ce qui tenait encore le malade debout, n'était en fait qu'une molécule du même mal.

Lorsqu'ils s'étaient séparés enfin, c'était plus pour savoir encore ce qui restait d'indemne, de sain, que pour en finir et achever la bête. Ils s'aimaient sans doute encore assez, mais c'était devenu trop écœurant : deux lépreux obligés de partager leur agonie - la même dépouille.

Le couple a sur le mental les effets d'une secte : ce troisième être, un monstre en vérité, se nourrissait de l'un comme de l'autre, et chacun regardait l'autre se défigurer, disparaître, et se voyait soi-même disparaître, comme un fou se sent devenir fou. Au plus fort de leur mutuelle destruction, il s'était ainsi vu quotidiennement se perdre, disparaître.

Ce fut à une autre soirée entre amis qu'ils se quittèrent, et ils n'eurent pas d'effort à fournir, comme s'ils n'avaient pas eu à agir par eux-mêmes. Une nouvelle éclipse leur avait fait passer le dernier seuil, au-delà duquel ils se revirent soudain l'un l'autre, de loin, comme si rien n'avait jamais eu lieu entre eux, et ce fut terminé.

Il repensait à cette étrange soirée, trois jours après avoir rencontré Nathalie, la belle-sœur de cet « ami » qui l'avait sauvé de la noyade, de cette tentative de meurtre à laquelle, déjà, Agnès avait sans hésiter offert sa complicité.

"N'être plus que l'ombre de soi-même" correspondait le mieux à ce qu'il avait traversé ce soir-là et dont il crut bien ne pas revenir. D'ailleurs, cette expression ne désigne-t-elle pas souvent un être malade, quand la mort le voile déjà ? Pourtant, tout était là pour mettre en confiance : l'espace parfaitement éclairé, les regards droits, pas d'ombre autour de lui, pas l'ombre d'une arrière-pensée, aucun accent narquois dans leurs rires. Tout le monde voulait passer le meilleur moment possible, chacun y apportait sa contribution sans compter, sans que jamais personne ne commette la répugnante faute de goût de souligner à gros traits l'effort à fournir, sans que cette orchestration, toujours un peu précaire, et qui requiert la bonne volonté, l'indulgence et la convention de tous, ne menace de se démanteler, de partir en tous sens, de faire entendre soudain des grincements douloureux, sous l'effet d'une dissonance que quelqu'un aurait émise, aurait glissée intentionnellement, par volonté de nuire.

Que ces exclamations poussées en chœur, ces rires échangés au vol fussent un peu forcés, personne n'eût voulu que l'idée vînt affleurer les consciences : tous y opposaient une résistance tenace - on était bien décidé : aucune "idée noire" ne pourrait rompre le rythme, ne pourrait s'infiltrer dans l'atmosphère, dans ce bain (où il se sentait si bien lui-même), ne pourrait gâcher, faire avorter la naissance de cet heureux être polycéphale qui se formait là.

Et il se pensait parfaitement protégé, tout à fait chez lui, et goûtait ce moment interminable comme on goûte le temps stationnaire d'une cure thermale qui vous purifie : aucune crainte n'empesait sa respiration, aucun écho d'un double-fond inconnu et sombre ne résonnait derrière ses pensées... Des pensées toutes simples, nettes, courtes, légères. Chacun n'offrait qu'un seul visage, souple, lisse, jeune, comme s'il ne pouvait y en avoir d'autres.

Et lui-même, parmi eux, n'était qu'un, il était comme eux. Et lorsqu'ils entourèrent l'un d'entre eux, lui aussi se mêla à la plaisanterie, et il prit part au jeu sans aucune crainte ; leur désinvolture le mettait en confiance : les paroles, pourtant ironiques, ne pesaient rien. Ils continuaient de plus belle, on ne pouvait plus s'arrêter, chaque bon mot était de suite repris par un autre et rebondissait à nouveau, une sorte de danse circulaire autour de la cible, de l'invité, de l'élu qu'on avait attaché au totem et qui se prêtait avec joie à cette amusante petite punition entre amis, une danse vertigineuse, un crescendo, une ivresse...

Il fallait que cela prenne fin, on ne pouvait pas continuer toujours, il fallait que cela finisse, oui, il fallait en finir... en beauté. Car plus cette roue ainsi lancée tournait vite et plus les liens qui maintenaient l'ensemble de l'édifice, de l'artifice, se relâchaient, menaçaient de former un mauvais nœud et de casser net : ils le sentirent tous... et tous de lâcher tout de suite ce qu'on leur lançait dans les mains, pour l'envoyer à un autre. Il fallait bien que ça tombe, que ça finisse : l'un d'eux ferait une erreur, rattraperait mal et ses mots chuteraient à ses pieds, lamentablement.

Ne pouvait-on pas tout simplement s'écarter, faire un geste ample pour se dégager et laisser planer une dernière plaisanterie, le dernier lazzi égratignant gentiment leur cible amicale et permettant à tous de repartir ailleurs le cœur blanchi ? Ils l'auraient pu... Mais il comprit, en les regardant faire, en les observant de plus près en train de jouer chacun leur tour, de relancer encore la machine : tout cela décidément était trop forcé, absurde, parfaitement gratuit, il fallait que cela éclate, que cela soit vu et dit, que l'inconscient parle, apparaisse là dans sa nudité, sa crudité, son obscénité et que l'on s'en débarrasse aussitôt, lavés par cet acte d'hygiène. La cible n'était plus la même, il fallait trouver celui par qui ce dévoiement immonde allait passer, celui qui devait être sali pour eux, et dont on se débarrasserait aussitôt. On attendait donc que ce soit lui qui manque son échange. C'était lui qui était visé, c'était lui qui devait en vérité être sacrifié, puni, humilié, chargé de tout l'opprobre du mauvais goût : c'était à lui d'occuper la place du rabat-joie. On ne voyait personne d'autre que lui.

Et ils connaissaient ses faiblesses, ils voyaient bien que son enjouement était excessif, insincère, trahissant son manque chronique d'assurance, de confiance, un terrifiant besoin d'ivresse, de déraison pour oublier ses fantômes macabres, ses propres reflets qui l'effrayaient. Quelqu'un devait prendre la place du mort ; cela ne pouvait donc être que lui. Le jugement était prononcé, sans procès, on le "liquidait". Ils étaient tous là pour voir cela, pour que la soirée ait sa dose de sang : l'exécution du condamné, offert à tous les crachats, et qui n'allait être bientôt que deux morceaux de corps idiots coupés de leur communauté, là une tête, et, là-bas, le reste... plus qu'un reste, quelque chose de sale, mais inoffensif, qu'on glisse sous le tapis. Et voilà qu'il vient de lancer sa part, son projectile et c'est le silence, soudain. Il attend, il regarde autour... Personne ne rebondit, personne ne suit, légers pas en arrière esquissés, les yeux fuyants : tout compte fait, ce n'est pas drôle, ce qu'il vient de dire ; c'est même d'assez mauvais goût, c'est même assez bas et méchant... N'importe qui se vexerait. On n'a pas idée de sortir des choses pareilles, dans une soirée, entre amis : ce genre de choses ne devrait pas être montré. Il a sans doute voulu provoquer, se montrer plus fort que les autres, en baissant son pantalon, mais il n'aura réussi qu'à se ridiculiser définitivement.

Mais on est encore charitable, on n'insiste pas, du moins on n'a pas l'air d'insister... Le silence dure, stagne, de plus en plus lourd, et enserre sa gorge, saisit ses jambes, compresse ses poumons ; il ne peut plus bouger et là, c'est l'erreur la plus grave, ils n'ont même pas besoin de se charger de l'exécution, de désigner un bourreau, il accomplit lui-même le châtiment : il se met à rougir, chose qui ne lui arrive que très rarement, mais d'autant plus irrépressiblement ; c'est flagrant, et si lourd de sens.

Agnès était là, à côté de lui au moment de ce cruel supplice. Il vit sa honte : elle eut peur de l'épauler, peur d'avoir à en pâtir, peur d'être contaminée. Elle aussi fit un signe de répulsion, de dégoût : elle s'écarta de lui. Et pendant que tous se sont éloignés, le laissant là, gisant et piteux sur la grève, charogne bouche ouverte et répugnante entre les algues, ses immondes parties sorties à l'air... Elle s'approche, touche ça du pied, regarde si c'est encore vivant.

Il s'est alors redressé ; il était encore vivant en effet.

Non, ce n'était pas du tout ce qu'il avait voulu dire, ce qu'il avait voulu montrer de lui... Faux mouvement... Geste involontaire... Ce qu'elle lui reprochait était bien injuste, fondé sur une erreur d'interprétation... Certes, il aurait dû être plus prudent, plus clair dans ses propos, empêcher lui-même qu'on ne le prenne mal... Mais c'était un jeu après tout, un jeu auquel tous s'étaient adonnés, sans arrière-pensée, sans mauvaises intentions... Non, vraiment, ce n'était plus du tout ce qu'il avait voulu dire... Et plus il se défendait devant elle, plus il tentait de s'expliquer, plus il s'éloignait du chemin qu'il voulait retrouver, plus il trahissait selon elle quelque chose de réellement dégoûtant, plus il justifiait qu'on lui en fît un procès. Et à chaque pas de plus, d'autres chefs d'accusation étaient ajoutés, son cas s'aggravait.

Franchement, dire cela à quelqu'un qui vient d'être si injustement frappé par la malchance, et que l'on connaît pour son honnêteté, son indulgence, son grand cœur... Et rire de cela, oser le faire en se protégeant, bien mal, derrière un brocard si faussement amical ! Eux se moquaient de lui avec, on le sait bien, une véritable affection, un fond qu'ils prennent soin de rendre toujours assez perceptible pour mettre en confiance, à l'aise, pour qu'on se prête au jeu, pour que ce cher ami qui a connu tant de déboires sache qu'on ne le prendra jamais en pitié, à cause des hontes subies, et qu'il peut se sentir en famille, chez lui. Mais lui, Claude, voilà qu'il se laisse aller à ses rancœurs mesquines, se vengeant sur autrui de sa propre infortune, de ce qu'il faut bien appeler son manque de talent... Voilà qu'il laisse voir le fond de sa nature, cette inconscience, cette absence de mesure, cet égocentrisme que la civilisation n'a pas atteint, n'a pas policé, n'a pas éduqué, quelque chose de bête et méchant. C'est bien cela, toujours en train de se plaindre de son sort, toujours à jouer les écorchés vifs et marchant sur les pieds de ceux qui ont vraiment souffert et dont il ne sait pas prendre, en toute humilité, quelques leçons de courage, de tact et de subtilité.

Il voudrait se justifier, rectifier le tir, remonter à la source de ce malentendu, montrer combien il a été mal compris, mais déjà on est ailleurs, déjà le voilà chargé de tous ses antécédents, de tout ce poids qui l'empêche de se relever, de bouger, de sortir et de mettre à nu son cœur dont la chair est si sensible, fragile et tyrannisée. Quoi qu’il dise maintenant, c'est avouer ses torts, c'est même les augmenter. Elle ne l'écoute plus, ou plutôt si, mais, comme par un mauvais sort, un terrible enchantement, toutes ses paroles, où il fait entendre sa bonne volonté, son sens de la culpabilité, sa bénévole générosité, elle n'y entend qu'une perverse déviation du bon sens, un cynique détournement des bons sentiments, une parodie de leurs valeurs, leurs valeurs à eux tous.

Il tente alors de prendre le contre-pied, et c'est dans un autre piège, aux mâchoires bien plus fortes, qu'il tombe. Alors que ces torts sont avérés, alors que tous les témoignages concordent, alors qu'il n'aurait plutôt qu'à se taire et laisser enfin entrer dans son crâne ses quatre vérités que d'autres, trop indulgents, lui ont toujours tues jusqu'ici, alors qu'il devrait même la remercier de ce service qu'elle lui rend, voilà qu'il lui fait des reproches, invente des complots, parle de malveillance, parle de sa mauvaise étoile, parle comme un fou, et se ridiculise devant tout le monde !

Mais il le sait. Rien dans ce duel ne lui est inconnu. Il sait bien qu'il n'a aucune chance, que tout était décidé d'avance, que c'est maintenant l'heure de la fin : il n'aura plus qu'à courber l'échine, la laisse autour du cou, docile, obéissant à toutes ses demandes, tous ses ordres dégradants, devenant leur latrine à tous... Et il faudra qu'il y trouve du plaisir, il faudra les remercier encore de ce plaisir : car tous les hommes n'ont pas cette chance d'être si bien connus, si justement pénétrés par leur maîtresse.

Les fautes lui tombent toutes dessus les unes après les autres, et les blessures sont de plus en plus profondes, du sang jaillit sous les coups... Et cette fois-ci, décision fut prise d'aller jusqu'au bout, jusqu'à la mise mort. Il se jette sur elle comme un chien et enfonce ses crocs dans son cou, pendant qu'elle lui arrache les entrailles. Il fallait qu'on en arrive à cette extrémité un jour, et ce jour était venu... devant tous les autres, sans plus aucune pudeur.

Qu'il y ait eu de l'amour, là n'était plus la question. On se rejoint, on se colle l'un à l'autre, on entrecroise nos membres, par amour, et c'est finalement pour se retrouver enchaînés face à face : et le massacre peut commencer. L'amour ? C'est l'appât... Une fois les chairs compénétrées, entamées, à vif l'une contre l'autre, chaque mouvement les déchire un peu plus, tout est prétexte à entrer plus parmi les organes pour y commettre les actes irréparables, les traumatismes irréversibles... Il faut survivre à ça, il faut que ce soit à l'autre de mourir.

Ils se séparèrent ce soir-là.

 

Lorsqu'il avait voulu depuis joindre ses amis, on l'évitait. Ils n'étaient pas ses amis à lui, mais les siens à elle, et, en vérité, ils n'avaient que toléré sa présence et ses idées, n'avaient que dissimulé, par affection pour elle, leur gêne. Mais, là, ses plaies étaient trop infectées, trop ouvertes... C'était répugnant... Il aurait pu tous leur transmettre sa vermine.

Et à présent, cette autre femme dormait près de lui. Depuis qu'il avait quitté Agnès, depuis qu'il était avec celle-ci, rien n'avait changé, sinon qu'il restait en suspens, flottant, réservant en lui l'essentiel : il était ailleurs. Ce qu'il attendait, c'était que le rendez-vous avec Nathalie, sans cesse repoussé, vînt enfin.

Au matin, Chloé allait partir pour son travail, et lui, allait retrouver cette femme invisible et silencieuse, mais pour qui parlaient l'absence, l'attente, à tel point qu'il avait souvent du mal à écouter autrui sans irritation, sans vouloir faire taire ces interférences parasitaires qui abîmaient sa voix à elle, son silence.

 

*

 

La porte s'ouvrit, et son visage apparut dans la pénombre. Elle l'avait fait entrer comme on fait entrer un initié dans un lieu secret.

Et il marchait à présent dans un couloir très mal éclairé, dont on devinait toutefois la vétusté des murs fissurés, craquelés, auréolés de taches noires qui rongeaient la peinture. Ils arrivèrent alors au coin extrême d'une autre galerie, perpendiculaire à la première, encore plus longue, mais dont tout le côté, à sa gauche, était ouvert par des vitres, et dont le côté droit donnait, à intervalles réguliers, sur de petites pièces désaffectées, des sortes de bureaux exigus, aux portes soit ouvertes, soit déboîtées de leurs gonds et appuyées contre le mur, soit même absentes. En regardant par les baies vitrées, on se rendait compte que toute cette galerie surplombait un immense espace cloisonné en cellules de tailles diverses, sans plafond, organisées en rangées de part et d'autre de longues allées au sol revêtu d'une moquette bleue toute parsemée de débris, morceaux de plâtres, pièces de mécanique etc.

Arrivés au bout, ils entrèrent, à droite : une très vaste pièce, au plafond très haut, froidement éclairée par de fortes ampoules suspendues, pendues aux poutres d'acier du toit.

C'était déjà la tombée du jour.

Il ne remarqua que tardivement la présence d'une grande verrière tout là-haut. Une sorte de hangar, le lieu même de la désaffection, celui qu'on choisirait pour rencontrer la mort, le lieu même de la disparition, un lieu que le jour devait transfigurer, où soudain tout se montrait nu.

Alors qu'elle marchait toujours devant lui, il attarda pour la première fois son regard sur toute sa silhouette, et quand il chercha ses hanches, ce fut seulement à ce moment qu'il se rendit compte de son étonnante maigreur : une silhouette périlleuse, blanche comme une sorte de flamme, qu'on aurait cru à peine plus réelle que les ombres étirées, superposées, qu'elle projetait sur tous les murs. Ils s'arrêtèrent devant un long divan au cuir usé. Elle rapporta d'un frigo un alcool tchèque à l'étrange goût de clou de girofle et deux petits verres. Ils s'assirent l'un à côté de l'autre et ne se mirent à parler que lorsqu'ils eurent d'abord, comme par une sorte de rituel tacite, bu en silence, lentement, le premier verre.

Les mots qui vinrent entre eux ne tremblaient pas comme ceux prononcés avec les autres, n'oscillaient pas, ne camouflaient pas de plusieurs voiles ce qu'ils portaient en eux en vérité, ne se dissimulaient pas parmi des leurres, des simulacres, des mots postiches que l'on utilise communément pour que la pensée glisse, nous échappe aisément, ne nous appartienne pas vraiment, ne pèse pas et par l'intermédiaire desquels on peut, de loin, jongler, tricher avec les cartes que l'on échange, que l'on cache dans sa manche, que l'on corne exprès pour mieux tromper l'interlocuteur, le partenaire, l'adversaire.

Les mots qui venaient passaient d'abord, lavés, épurés, comme rescapés, dans les yeux, puis offraient, posaient là, sur la paume de la main, sans pudeur, des morceaux d'impressions vives, des fruits de longues années mûris, les muscs intimes: ce à quoi leur vie même tenait, dans le secret, cela même que les autres enterrent. Ce qu'ils prenaient chez lui pour de la nostalgie, une sorte de maladie incurable, lâchement entretenue, qui l'enlise, l'enfonce sous leurs yeux, était là, bien présent, sans honte ; comme si le décalage, l'effet d'une optique torve, qu'il devait subir, était ici aboli. Et ce qui se partageait, se mêlait, se touchait dans l'espace ceint entre eux, ils virent qu'ils le puisaient tous deux dans un même sol, pourtant exclusivement réservé en eux. Chacun d'eux, derrière son front, derrière la face cachée de cet astre bizarre qu'est l'âme, réglait bel et bien sa profonde sympathie avec l'ombre, sur une conjonction identique, une même vitesse, un même contretemps.

Il remarqua, à l'autre bout de la pièce, que le mur était recouvert d'un très grand drap blanc : un écran.

Elle introduisit dans le projecteur une copie de son dernier travail : il reconnut, dans une première minute de noir total, la sublime aria Wiederstehe doch der Sünde. Et sur cette prière, cette étrange volupté qui accueille en elle un pathétique détachement de tout, deux corps se déshabillent entièrement, entre les plans d'un vaste espace de murs, de couloirs et de seuils dont le spectateur ne parvient pas à reconstituer l'ensemble habitable.

Lorsque l'écran s'éteignit, sous la lueur des lampes, la pièce, où ils étaient immobiles, l'un à côté de l'autre, réapparut et délivra la clef de l'énigme : l'un de ses murs, sur cet écran qui l'avait fait disparaître, avait fait défiler l'énoncé de cette énigme, l'énigme de ce lieu même, enfin nulle part, et qui leur présentait, leur offrait enfin leur présence côte à côte.

Elle se déshabilla entièrement, et lui aussi.

Et ils ne bougèrent pas de leur place, nus, nus et lisses comme le noyau du fruit. Se désiraient-ils ? Ils désiraient leur nudité, ils en avaient besoin et savaient que jamais ils ne coucheraient ensemble.

Simplement, chaque fois qu'ils se retrouveraient là, ils seraient ainsi, nus l'un pour l'autre, et si calmes... prêts.

 

*

 

Cette fois-ci, c'était lui qui avait dû remettre le rendez-vous suivant, contraint de remplacer au pied levé un collègue pour représenter la maison dans une sorte de marché cosmopolite, de grand commerce du septième art qui venait d'ouvrir en Chine... Genre de foire maffieuse qui l'ennuyait à le rendre malade.

À son arrivée à l'aéroport, il vit l'interprète-guide, loué par sa société, brandir son nom sur une pancarte, avec une orthographe délirante, une écriture de fou à lier. Il eut d'abord envie de ne pas se signaler, de ne pas se reconnaître.

Il ne comprit absolument rien à toute cette constante verbigération, ce bruit de fond assommant, agressif, corrosif, cauchemardesque, qui le persécuta durant dix jours, venant jusqu'aux seuils les plus protégés de son cerveau pour l'assiéger, tenter de tout forcer, de tout s'approprier, pour le détruire.

Chaque jour passé dans ce flot incessant de gens, dans cette course aux horaires incompréhensibles, il perdait un peu plus le sens de ses propres paroles, pourtant répétitives et apprises par cœur, trouvant de plus en plus absurdes les réponses qu'il donnait aux questions déchiffrées par l’interprète. Il sentait se rapprocher comme sa dernière heure, le moment où il ne se reconnaîtrait même plus dans la réflexion des vitres qui se renvoyaient indéfiniment son image. Le moment où il perdrait définitivement la raison au milieu de ce chaos, où il se perdrait purement et simplement.

Dans toutes les grandes villes du monde, il y a ainsi des étrangers arrivés là un jour pour une raison, une mission précise et qui depuis déambulent, clochardisés, sans plus aucun but, et qui marchent tout le temps, suivant le cercle vicieux où ils ne se retrouveront jamais. Mais peut-être cela ne les soustrait-il du monde que pour mieux le leur donner.

Il ne comprenait rien à toutes ces paroles, dont l'expression, l'insistance étaient désespérées, inutiles, vouées à l'ignorance de l'univers irréductiblement sourd, auquel il se sentait alors incorporé, non sans un certain bonheur. De là, il voyait d'autant mieux que le malaise, la peur, qui passaient dans tous leurs regards, ne le concernaient pas seulement lui, face à eux, mais une chose plus vaste que lui, plus vaste et forte qu'eux, face à eux-mêmes. Tous s'affairaient et faisaient preuve du plus grand talent possible, dans les jeux ostentatoires des transactions commerciales, du négoce, de l'offre et de la demande, mais dans leurs regards demeurait cette noirceur tenace, cette sorte d'ombre, quelque chose qui fait peur.

Et des militaires en armes, postés un peu partout, pour "veiller à leur sécurité", faisaient régner sur tout cela une sourde terreur, une cordiale oppression.

Il lui était impossible de s'endormir avant deux ou trois heures de lutte contre cette rumeur aux bouches innombrables persistant dans sa tête migraineuse : pour cela, il tournait jusqu'à l’épuisement dans le quartier surveillé des hôtels pour occidentaux. Et il revenait s'effondrer comme un mort sur son lit où il était englouti d'un seul coup dans le néant.

Chaque nuit, pour tenter de tout effacer, pour détruire cette masse de voix, gluante et tentaculaire, pour opposer résistance à ce lavage de cerveau qu'on lui faisait subir pendant des heures, il parcourait donc le quartier des hôtels, obéissant toujours rigoureusement à l'itinéraire que sa marche du premier soir avait déterminé. Ce n'était pas le décalage horaire, comme il l'avait d'abord cru, qui imposait ce noctambulisme. Encore maintenant, dans l'avion du retour, il pouvait se rappeler son chemin de ronde dans son intégralité. Le quartier était un carré formé de quatre rues de largeurs variables. Les bâtiments hôteliers se serraient les uns contre les autres sur toute la longueur d'une de ces rues, et le sien se situait à l’une des deux extrémités. Immédiatement à droite du hall de son hôtel, en sortant, il tombait sur la rue perpendiculaire, une rue aussi mal éclairée que les trois autres, qui tranchaient toutefois sur la masse d'hermétiques ténèbres entourant ce grand carré isolé où on les parquait tous. Cette masse de ténèbres, c'était la vraie ville, la vraie nuit, encore plus effrayante... La rue immédiatement à droite de son hôtel était marquée sur toute sa longueur par des raies lumineuses sur l'asphalte, lumière blanche et crue tombant droite et nette des néons plantés sur des poteaux en bois, à intervalles réguliers.

On suivait ainsi sur les trois premières de ces neuf graduations lumineuses, le côté de son hôtel, dont les hautes fenêtres regardaient, par-delà la chaussée, une palissade grise qui, elle, bordait toute la longueur de la chaussée, jusqu'à sa neuvième graduation. Après l'hôtel, le terrain vague qui servait de parking, dont le pourtour à peu près rectangulaire était délimité par des piquets aux grillages démantelés de toutes parts. Après ce parking, s'étendant sur près de cinq graduations, une sorte de rond-point, au-delà duquel on ne voyait rien, comme au-delà d'un quai sur une mer absolument invisible et silencieuse. Et il tournait alors à droite, pour longer, de part et d'autre de cette nouvelle voie, les longs bâtiments des manufactures, en briques, avec des barreaux à toutes les fenêtres, dont de nombreuses vitres étaient cassées, et des écriteaux indéchiffrables au-dessus des portails.

Au bout de cette sorte d'avenue, car sensiblement plus large que les trois autres côtés du carré, le poste de police, en préfabriqué, à l'intérieur duquel, par les vitres et la porte toujours entrouverte, on voyait luire des veilleuses vertes. Aucune recrue en faction n'en gardait l'entrée, d'autant plus menaçante. Il ne passait devant que sur le trottoir opposé, frôlant les murs de l'usine dont il sentait alors l'odeur très forte de rouille, presque de sang. Il s'arrêtait juste à la limite de l'éclairage urbain, au coin de la rue perpendiculaire suivante, toujours à droite... Il s’arrêtait un moment devant la nuit des lieux où il ne pouvait pénétrer.

Il s’engageait ensuite dans la rue symétriquement identique à celle qu'il empruntait au sortir de son hôtel. Une palissade grise en bordait aussi toute la longueur, jusqu'à la neuvième graduation de lumière. Il rejoignait ainsi un hôtel situé à l'extrême opposé du sien. Il longeait alors les façades des quatre hôtels alignés, façades qui donnaient sur deux grandes avenues s'enfonçant droit devant dans la nuit, séparées par des pelouses méticuleusement entretenues mais qu'il ne pouvait voir que le matin, tous les matins, par la vitre de la voiture le conduisant aux chapiteaux où il restait enfermé toute la journée.

Enfin arrivé au bas des marches montant vers le hall de son hôtel, il reprenait le même chemin, mais dans le sens inverse, revenant sur ses pas, tournant alors toujours à gauche, pour fermer encore la boucle et encore ainsi de nombreuses fois, changeant toujours de sens, jusqu'à ne plus tenir sur ses jambes.

 

*

 

Il ne put téléphoner à Chloé qu'une seule fois, à ses propres frais, à la date et à l'heure qu'ils avaient fixées d'avance, et il était tombé sur le répondeur : elle lui laissait un numéro pour la joindre, la maison de famille... Mais il n'en fit rien. Il était alors bientôt minuit et demi et depuis des heures une pluie continue et serrée noyait les rues... Il ne pouvait sortir.

Entre les murs de sa chambre, la lumière, même réduite au minimum, lui semblait toujours trop vive. Des linéaments, des filins, des sortes de vaguelettes de chaleur coulaient et dansaient le long des murs. Ces effets de brillance lui rongeaient les yeux, qu'il s'imaginait devenir de plus en plus rouges et cernés, et le préparaient à une totale insomnie cette nuit-là.

Il éteignit le lampadaire, ne laissant que l'éclairage d'une mandarine placée sur le chevet.

Il allait et venait, piétinait la moquette grenat, autour du lit, les mains crispées dans ses poches, et la pénombre décalquait sur des plans impalpables de la pièce, sur le fauteuil, sur le lit, par terre, contre le petit bureau, l'obsédante apparition d'une croupe de femme qu'une jupe volatile redécouvrait sans cesse devant lui, une large et bien ronde paire de fesses, d'où saillait, accueillant comme un sourire, le fruit mûr, ouvert et luisant sous les abondantes boucles d'une épaisse toison tantôt noire, tantôt rousse, châtain... Il finit par décrocher le téléphone et demanda, par l'entremise discrète et obséquieuse de la réception, les services d'une prostituée... pour ne plus être seul dans cette cage où il serait destiné à se dévorer lui-même.

Bêtement, il s'était attendu à une chinoise dans la plus pure tradition : filiforme, dans son fuseau en soie, les cheveux courts, un accroche-coeur sur le front, et un long porte-cigarette. Entra une fille habillée à l'Européenne, plutôt courte et rondouillarde, avec une minijupe moulante en skaï noir, un corset plein à craquer d'une poitrine peu naturelle, des bas résille tenus à un porte-jarretelles qui ouvrait sur toutes ses intimités nues, intégralement rasées, dont elle lui déploya, en guise de préliminaires, les vues les plus ouvertes...

 

Le remerciement tout professionnel, fait en anglais, qu'elle lui adressa en prenant les billets, leva toute mauvaise conscience. Il y repensait à présent avec une sorte de gratitude admirative. Il n'en parlerait pas à Chloé, parce que c'était inutile, parce que c'était fait, parce que c’était entre lui et sa propre nuit...

 

*

 

On leur avait organisé un après-midi en car pour visiter les hauts lieux de la ville. Il ne put à aucun moment, malgré des efforts répétés, se sentir vraiment là, là où il était pourtant, là où il était réellement, dans cette capitale de la grande Chine. De ce lieu qui pouvait en faire rêver tant d'autres, il ne parvint à saisir aucune épaisseur, et ce vide extérieur bascula en lui - un vide qui le fit se retrancher dans un recoin étroit, fragile, vacillant, de lui-même... Et, surgie de nulle part, imprévisible, injuste, imparable, s'abattit sur lui une incompréhensible culpabilité…

La dernière nuit approfondit cette peur jusqu'à la panique. Et ce fut en récitant des prières ineptes qu'il demanda la grâce exceptionnelle de ne pas sombrer dans la folie, de pouvoir revenir parmi les siens, de revoir la seule amie qui pouvait l'aider.

Mais l'avion qui venait d'atterrir roulait maintenant vers l'aéroport et s'immobilisa enfin.

Il aurait tant de choses à lui dire.

Lorsque Chloé l'embrassa, il glissa dans sa main le cadeau qu'il rapportait : un petit coffret en laque contenant un volume miniature du Tao-tö-king.

 

*

 

Outre le séjour en enfer qu'il avait passé là-bas, il avait prévu de parler à Nathalie de ce projet d'un film à réaliser ensemble et qu'ils avaient déjà ébauché avant son départ.

Ce voyage l’avait transformé, il n’en doutait plus. Il l’avait délivré, par la torture même, de tout cet embarras inutile de hontes, de scrupules, de mauvaise conscience, de peurs, qui l'avilissait, l'empêchait de sauter le pas, l'obligeait à marcher à côté de lui-même comme à côté d'un frère dont on a à rougir et qu'on laisse mourir...

En descendant de l'avion, dans les souffles d'air chaud d'une journée de plein soleil, n'avait-il pas songé combien il y tenait, à ce décalage dont il avait jusque-là souffert parmi les autres ? Mais savait-il maintenant où cela devait le mener ? Elle le comprendrait et le soutiendrait sûrement.

 

*

 

Le rendez-vous avait été fixé à seize heures... Il serait à l'heure.

Dans le métro, il imaginait, dans le vide, dans le flou, ce film dont ils avaient eu l'idée. La musique était choisie : cette musique les suspendait, tous les deux, dans cet espace à la fois intérieur, exclusif et totalement ouvert, dans ce temps sans cesse réversible, dans cette rencontre des éléments et de la pensée, du désir assouvi et de la désaffection à la fois, ici et ailleurs... Et l’on demanderait d'utiliser le titre du concerto pour le film : "Tout un monde lointain". Donner à voir (et plus que cela encore) ces métamorphoses d'un être dans les atmosphères, les éthers d'impressions immédiates... l'aventure d'un rêve inconnu... quelque chose qui nous parle dans une langue inconnue et que l'on comprend pourtant, sans pouvoir rien traduire... comme un message pour la mort... comme une langue à parler pour après...

L'arrêt de la rame de métro, l'ouverture brutale des portes coulissantes dispersèrent soudain ces chimères.

Il suivit le couloir, monta les marches, se retrouva dehors, devant le long mur gris. Il le longea et atteignit l'entrée. Il n'avait logiquement qu'à suivre l'allée en face de lui, sur laquelle donnait le portail grand ouvert. Il trouva facilement ; s'arrêta. Il regarda sa montre : il était juste à l'heure. Il avait acheté une rose. Il ne doutait pas qu'elle eût trouvé cela idiot, mais il la posa sur cette épaisse dalle de marbre gris où l'on avait enfermé son corps.

 

*

 

Il avait appris la nouvelle le soir même de son retour...

Il était là-bas, qu'aurait-il pu faire ?

Et à présent, à quoi était-il possible, nécessaire de penser ?

À nouveau, il était face à eux, eux qui ne pourraient ni ne voudraient rien reconnaître de ce qu'il venait de vivre avec elle.

Et, à présent, il devrait porter en lui cette ignorance absolue, tout le poids vide de cette surdité, de cet aveuglement.

Peut-être allait-il falloir choisir. Il ne pourrait plus y avoir aucun compromis.

Et ses yeux... Qu'étaient-ils devenus ? Comment s'interdire d'y penser ?

 

Romain CARLUS

AVERTISSEMENT

 

Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

Les deux images ci-dessous indiquent, respectviement :

"En travaux" : l'oeuvre est en cours de traitement avant d'être entièrement publiée

"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

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