En ouvrant les yeux brusquement Claude fut d’abord aveuglé. Le jour illuminait la chambre. Il se rappelait pourtant avoir tiré les doubles-rideaux avant de se coucher. À côté de lui, dans le lit, la place était vide. Et Anne-Sophie avait emporté son oreiller, sans doute pendant la nuit ; ne pouvant donc dormir avec lui... Mais elle ne le lui dirait pas. Elle le lui ferait sentir en lui relatant encore, allongée sur le divan du salon, et la couverture de cachemire sur les jambes, les affres de ses migraines nocturnes. Son teint blême, ses cernes effrayants, ses cheveux ternes et enchevêtrés, les petites entailles verticales enserrant ses lèvres pincées, son regard de souffrance et de sévérité, tout rendrait évident le reproche ; et rien ne laisserait à Claude la moindre possibilité d’en saisir de quoi débattre.

Il allait donc encore adopter le ton bienveillant qu’il croyait encore utile à la guérison de cette femme qu’il aimait, tout en se montrant en même temps prudent, craintif, servile devant la menace d’une crise de nerf imprévisible.

- J’ai peut-être ronflé cette nuit. Ou remué. J’ai fait des cauchemars.

- Non, tu sais bien que je ne dors pas.

- Ne veux-tu pas revoir le médecin ?

- On peut penser que je suis comme ma sœur, n’est-ce pas ? Toi qui l’as bien connue. Ce sont les femmes malades qui t’attirent peut-être.

S’il rétorquait « Ne dis pas d’âneries !», comme pour redonner un peu de vigueur, avec un air rassurant, alors le piège se refermerait sur lui aussitôt. Il fallait encore louvoyer, aborder de biais, jouer sur l’allusion. Claude avait besoin de croire que la compréhension, les mots, le dévoilement du vrai, conduisent à la guérison. Mais n’était-il pas trop proche de ce double deuil, celui de la sœur, celui du premier mari, trop impliqué dans cette marque de la fatalité à peine croyable et que l’on ne peut davantage supporter que dans une tragédie antique ? Ne dirait-on pas parfois que la fiction est comme une puissance à part entière, comparable à cette fatalité qui avait inspiré les grecs ?

 

Romain CARLUS

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