Lorsque Bastien était descendu à Montlieu, le voyageur qui le précédait et avait ouvert la potière l’avait aussi précédé jusqu’à la terrasse du Caïman Bleu, un établissement disposant de quelques chambres aux deux étages : sobres, voire austères, mais très propres et aux literies sans reproche.

Le voyageur en prit une, pour une seule nuit.

Pas de papier peint à petites fleurs ou Toile de Jouy sur les murs, ce temps révolu avait laissé place à d’épaisses peintures plastifiées aux tons pastel, en l’occurrence un gris perle, qu’il valait mieux ne pas avoir sous les yeux par temps sombre, avec la pluie qui s’abat sur la fenêtre que l’homme ouvrit sur la vue ensoleillée de la place de la gare, avec ses platanes, et, juste en bas, la terrasse du café, très fréquentée.

Il ouvrit sa petite valise à lanières, sortit une série de vêtements méticuleusement nettoyés, repassés, pliés, qu’il disposa sur le lit dans l’ordre chronologique de l’habillement auquel il se préparait. Le bagage ne contenait rien d’autre.

Après une douche rigoureuse et longue, il revint devant le lit, nu, et s’habilla lentement, comme s’il s’était agi d’une pratique rituelle.

 

Quand il eut terminé, il se plaça devant le miroir de la salle de bain, coiffa soigneusement ses cheveux noirs et lisses, ajusta la casquette, la veste et la cravate qui constituaient les parties les plus sensibles aux mouvements de son uniforme de contrôleur des trains.

 

À la fenêtre, après avoir regardé l’horloge de la gare, il plia et rangea ses anciens vêtements dans la valise, qu’il referma et dont il resserra les sangles, entre lesquelles se trouvait une pochette, dont il fit glisser la tirette de la fermeture éclair, où il plongea la main, pour en extraire une petite feuille de papier qui avait été chiffonnée mais aplatie ensuite pour être rangée là.

 

Le contrôleur lut les deux noms inscrits, puis il réduisit cette feuille en une boule qu’il mit dans sa bouche, mâchant lentement jusqu’à pourvoir l’ingurgiter sans peine.

 

Immobile sur le quai, devant le train de 19h03, ce contrôleur attendit que Bastien fût monté avant de gravir aussi les deux marches de la portière en face de lui. Il rejoint Bastien quelques minutes plus tard pour vérifier son billet.

-  Je peux le garder, Monsieur ? C’est pour nos statistiques.

- Oui, sans problème.

Pourquoi le contrôleur n’avait-il pas demandé leurs billets aux autres passagers comme il put le constater en se retournant et le regardant poursuivre son chemin et passer la porte coulissante ? Mais Bastien ne resta pas intrigué longtemps et aperçut, contre la paroi de verre qui délimitait les deux moitiés du wagon, le front, les cheveux et les yeux clos d’une jeune femme qu’il crut bien avoir déjà vue.

 

 

Romain CARLUS

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