Sur le bureau d’un ignoble style années 60, très carré, en métal et en formica gris ou verdâtre, deux régions contrastent sur le plan de travail. À la main droite de l’Inspecteur, une massive colonne de dossiers aux chemises cartonnées de couleurs diverses mais toujours délavées, des kilos de paperasses, et, à gauche, de l’autre côté d’une frontière parfaitement rectiligne tracée par le bord d’un sous-main en buvard vert, une surface que l’on dirait désert si l’on n’y trouvait pas ce stylo à bille noir, cette règle tout à fait quelconque en plastique transparent et ce carnet à spirales ouvert. L’Inspecteur vient d’en finir la lecture. Il rabat la dernière page cartonnée de couverture et place l’objet dans une enveloppe en papier kraft. Il inscrit dessus les informations requises pour s’y reconnaître dans l’instruction à venir : « Pièce 17, Carnet de 48 pages, selon lettre anonyme jointe, pièce 17bis, manuscrit de Christophe Grangier, analyse graphologie confirme, résidant 46 rue Pasteur, à Courbevoie, psychiatre à Rueil-Malmaison, officiant à la clinique de Saint-Germain-en-Laye, disparu le... etc. »

Il lève la main et appelle : « Eh ! Guronsan ! Pièce à conviction ! Amen ! » Un employé, le cou enrubanné d’une écharpe grise, le pull-en-V-chemise-cravate couvert d’un gilet en laine à grosses mailles camaïeu, un pantalon en velours côtelé kaki, des chaussures de randonnée à larges bouts bombés méticuleusement cirées, vient du fond la pièce où les bureaux ne sont pas cloisonnés. Il prend l’enveloppe et va la glisser dans un des tiroirs des armoires longeant tous les murs, derrière l’Inspecteur, qui allume un cigarillo. « Ici, on fume et on boit ! ». Rires dans l’équipe... « Et on est de la France qui se couche tard, comme les artistes et les putains. »

Mais il allait falloir aussi se lever tôt le lendemain matin pour apprendre à l’épouse de Monsieur Grangier la découverte de ce carnet qui expliquait sa disparition, bien que cette explication pût laisser fortement perplexe, vu la nature irrationnelle de son propos.

Il avait auparavant ajouté une autre pièce déconcertante : une brochure in-8° vantant les vertus surnaturelles de formules et philtres à mettre en œuvre chez soi, en se transformant en petit alchimiste parisien, pour susciter et ressusciter l’amour de votre conjoint ou conjointe qui ne marre de tomber à son réveil sur votre gueule usée tous les matins. Mais, cela dit, l’Inspecteur prit au sérieux cette piste vers on ne savait quoi : crise du couple à la quarantaine (de l’homme), solutions désespérées, actes de la dernière chance... Puis voilà que le journal intime censé mener, par l’auto-psychanalyse vaudou, à la solution de l’amour conjugal (re)trouvé aboutit à la quête littéraire !

Les folies conjuguées du vieil Henri et du jeune Christophe ont pu mettre le feu à la maison-relique.

 

Romain CARLUS

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"À suivre" : l'oeuvre va être complétée progressivement

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