Un rideau vient de bouger derrière la vitre grise d’une autre fenêtre, alors qu’il n’a pas encore parcouru une centaine de mètres. Trois habitants du hameau, au moins, l’auront donc vu partir et vont sans aucun doute en prévenir rapidement d’autres. Il se demande un instant s’il a bien fermé sa porte à clef. Il s’arrête, se retourne et lance un regard en direction de sa maison dont la façade est légèrement voilée par la petite bruine automnale. Quelle importance ? Ils n’oseraient pas entrer.

 

Il reprend aussitôt sa marche, longeant les trois dernières bâtisses, qui ressemblent à toutes les autres, de plain-pied, avec leurs larges pierres blanches, leurs pignons à créneaux, leurs toitures brunes envahies de mousse. L’épaisse couverture d’asphalte, lisse et luisante, est coupée net par l’herbe drue. L’étendue verte et humide, d’une couleur très intense, presque phosphorescente sous la clarté atone du ciel nuageux, longe là-bas la lisière de la forêt en dessinant un demi-cercle. On approche alors de la profonde et vertigineuse immensité végétale par un étroit sentier rectiligne, une ornière creusée dans la terre noire, molle et trempée, où l’on ne peut progresser qu’avec lenteur et précaution.

 

Il est observé avec inquiétude depuis le village. En suivant cette veine qui traverse la houle des herbes enchevêtrées, il paraît marcher sur les eaux, s’éloignant comme une frêle barque s’éloigne d’un minuscule port fantomatique. Et lorsqu’il franchit l’arche des ormes dont les hautes frondaisons jaunes s’entremêlent, le crachin vaporeux estompe sa silhouette qui bientôt se dissout dans l’ombre.

 

Il s’engage dans une sorte de grande galerie en sous-bois. Il longe une sinueuse fissure qui creuse le sol en son milieu. C’est une faille aux rebords ourlés, comblée de feuilles mortes, luisantes et ciselées comme des émaux, aux teintes de cuivre, ocres, vermeil, pourpre. Cette ornière finit par s’élargir et former une grande flaque d’eau noire, tout entourée de mousse aux petites tiges étoilées, perlées d’humidité. Les arbres, sur le fond laiteux du ciel, s’y reflètent. Leur image, dénuée de couleur, ne produit pas l’effet d’un miroir, mais ferait plutôt penser à l’image d’un souvenir, un souvenir indéterminé, énigmatique. Elle pourrait aussi appartenir à un autre monde dont on aperçoit la paradoxale profondeur comme par une lucarne.

 

Les chevilles entièrement immergées, il traverse et remue le liquide froid. Un bruit d’aviron brassant calmement l’onde distrait quelques instants le silence.

 

Ses pieds, nus, s’enfoncent un peu dans le sol marneux et y marquent leur empreinte. En sortant de l’eau, il sent à peine sous sa voûte plantaire les aspérités du chemin tant sa peau est épaisse et rugueuse. Il enjambe les nombreux branchages qui encombrent le passage. Il marche parfois dessus, les écrasant aisément, les cassant parfois net sous le poids de son corps.

 

Montant sur le bord du fossé, entièrement rempli d’eau, où de longs fléaux d’herbes font flotter leurs lanières, il plonge le regard dans la perspective des innombrables colonnes d’arbres, jusque dans la brume vert-de-gris qui se lève là-bas et en rend le fond incertain. Les tiges violettes et enroulées des ronces aux feuilles presque noires égratignent ses jambes sans qu’il ne ressente de douleur, sans l’arrêter.

 

À une croisée, en face de lui, à l’angle de deux sentiers qui s’éloignent progressivement l’un de l’autre, se dresse un très haut groupe de chênes aux silhouettes tourmentées, comme une proue fichée dans la terre. Il choisit instinctivement sa direction.

 

Il pose habilement les pieds sur les touffes de crin jaunâtre, hirsutes, environnées de trous d’eau. De chaque côté, les souples lances des roseaux se balancent doucement et font bruire leurs feuilles pointues et brisées qui s’entrecroisent. Derrière leurs rangées, les larges troncs des hêtres montrent leur peau de reptile, très finement striée, argentée, tachetée, par endroits craquelée, fissurée, laissant voir comme la chair lisse d’une muqueuse. Ces géants, sous une monumentale toiture de branches, plongent leurs épaisses et tortueuses racines dans les marécages, dans les ferments équivoques et charbonneux qui exhalent leurs effluves, entre des bouquets d’arbustes jaunes et de jeunes arbres filiformes.

 

Ses longues oreilles pointues et dressées se tournent dans diverses directions, captant de multiples bruits, parfois lointains, parfois infimes. Battements d’ailes entre les branches ; petits rongeurs qui grattent le sol et se faufilent ; insectes qui fusent ; galops capricieux ; trépignements et grognements de sangliers ; souffles des cerfs et des chevreuils… Des bois sonnent sous les coups de bec des pics-verts. Quelques hululements, déjà, se répondent d’un point à un autre, avertissant de la proche tombée du soir. Progressivement, le bavardage musical des oiseaux va éteindre ses petites orgues. Là-haut, dans les frondaisons, roule et remue une immense rumeur de houle maritime.

 

Il longe le lit d’un ruisseau dont la surface est presque au niveau du sentier, semblant même parfois plus haute. L’écoulement de l’eau est parfaitement silencieux, à moins que le vent dans les arbres n’en couvre complètement le faible bruit. L’assombrissement du ciel découpe de toutes parts des clairs-obscurs. La nappe d’eau, au mouvement imperceptible, se couvre de sinueux reflets blancs et volutes noirs qui s’entrelacent. Par moment, la fraîcheur, comme un pli fait dans l’air devenant soudain plus dense, vient effleurer la peau. Bientôt, le voile va se déchirer, s’échancrer, se désagréger, et une hémorragie de froidure va se répandre partout.

 

Des gouttes suintent sur les rides épaisses de son front, jusqu’aux cannelures très proéminentes de ses sourcils. Les longs cheveux ténus de sa crinière se sont alourdis d’humidité et se sont lissés en formant une sorte de Nemes aux teintes fauves et rousses encadrant son visage, et qui reste parfaitement immobile quand il bondit au-dessus des étroits canaux labyrinthiques des marécages.

 

Il gravit une pente raide bordée d’immenses ormes qui s’élèvent comme les colonnes soutenant la nef d’une église. La montée est escarpée et semée de branches, de rocailles et de souches, mais il s’agrippe facilement aux moindres anfractuosités au moyen des griffes qui arment l’arrière de ses talons. À présent la nuit règne tout à fait.

 

Il suit un long sentier sur la crête d’une petite combe. Les jeunes arbres qui en bordent les côtés se tiennent si serrés les uns contre les autres, entrelacés de lianes et de lierre, qu’ils forment comme des palissades, les murs d’un couloir, à ciel ouvert. A droite, la paroi végétale est soudain rompue, ouverte sur quelques mètres. Il aperçoit alors, en contrebas, l’étang où il lui arrive souvent d’aller boire. La lune, déjà haute, en fait luire la surface circulaire, autour de laquelle se dressent les reliefs rocheux, dentelés, déchirés, des arbres. Cette lumière ne lui est pas nécessaire pour se déplacer, puisque ses yeux voient distinctement dans l’obscurité.

 

A genoux, penché en avant au-dessus de l’eau, sa forte arête dorsale saillante et hérissée de crin roux, il s’abreuve parmi quelques sangliers qui ne s’effraient pas du tout de sa présence. Sa longue queue balaie le sol couvert de feuilles mortes, d’un mouvement régulier de balancier, en produisant dans le grand silence nocturne un doux bruit de froissement.

 

L’ombre de sa silhouette simiesque traverse l’espace d’une vaste clairière baignée de lueur bleutée. Il s’arrête brusquement. L’odeur d’un lièvre réveille violemment son appétit. Il est sans aucun doute caché derrière un des taillis, à quelques enjambées. D’un bond puissant et très précis, il se jette sur la proie. Ses très larges mains aux doigts noueux et crochus enserrent le lièvre et d’un coup de mâchoires il plante profondément ses crocs dans le corps palpitant du rongeur, qui est brièvement agité de deux ou trois soubresauts nerveux. Il sent avec bonheur le sang chaud qui noie ses gencives et coule dans sa bouche. Il tire et arrache un morceau de chair dont il broie les petits os sans aucune peine. En quelques secondes, il ne reste plus rien de l’animal.

 

En plein sous-bois, se frayant un chemin entre les arbres aux troncs torves et musculeux, il brise toutes les branches qui se trouvent sur son passage et s’empresse d’atteindre le lieu du « rendez-vous », dont il hume déjà les effluves âcres d’étoupes en feu et de charbons incandescents, les relents de musc, d’urine et autres sécrétions.

 

Il fait soudain irruption à l’entrée d’une grotte, au cœur d’un rassemblement de créatures répugnantes qui n’ont pu sortir que des enfers, et qui s’agitent en grognant dans une sorte de danse désordonnée, éclairées par des flambeaux plantés à intervalles réguliers tout autour d’elles. A son apparition, on s’immobilise et on fait silence.

 

Puis, tous se mettent à entonner, parfaitement à l’unisson, une mélodie très rythmée, composée seulement de quelques mesures invariablement répétées. Ils forment un arc de cercle face au monstre qui vient de faire son entrée. Si ce n’est pas le diable en personne, ce doit être un de ses plus puissants et hideux disciples. Il pointe en avant son phallus énorme, dont la longueur toute déployée, raide et tendue, subjugue et effraie à la fois. Un fil translucide de liquide s’écoule au bout… Et toutes les autres créatures, aux silhouettes et aux physionomies aussi bizarres et laides soient-elles, dressent aussi leur long membre en érection, qu’elles tiennent entre leurs mains.

 

Au centre de cette foule, pliée en deux contre un autel de pierre, la tête prise dans une entrave de fer, les jambes écartées à l’extrême, la croupe bien ronde levée en l’air, une femme nue est attachée, ses intimités tout exhibées et offertes. On l’entend gémir. Les lueurs des flammes font luire la surface de sa peau très blanche qui semble avoir été enduite d’une sorte d’onguent onctueux.

 

 

*

 

 

Au petit matin, tous les habitants du hameau se sont réunis dans la grange du plus riche propriétaire, auquel on reconnaît le pouvoir légitime de prendre des décisions pour l’ensemble de la communauté et de trancher sans appel la plupart des litiges. Il ne manque à cette assemblée que deux vieilles femmes. Elles sont dans la petite maison de l’hôte, revenu de la forêt à l’aube, en titubant, et qui s’est effondré devant la fontaine. Son apparence humaine ne laisse plus rien deviner de sa nature secrète. Elles lavent son corps de la terre et des nombreuses traces de sang qui en couvrent presque toute la surface. Elles l’habillent. Elles le placent sur son lit, puis elles ressortent sans tarder. Il se réveillera avant midi.

 

-     Moi, j’ose le dire : ça devient de plus en plus difficile. On finira bien par découvrir quelque chose.

-     Oui, et on finira tous en prison.

-     Vous avez peur pour vous, voilà tout.

-     Parce qu’ici, il y a quelqu’un qui n’a pas la peur au ventre ?

-     Si on se serre tous les coudes, il n’y a aucune raison que ça tourne mal.

-     Et si on n’était plus d’accord…

-     Je crois que là, tu aurais de vraies raisons d’avoir peur…

-     Quoi ? Vous n’oseriez pas !

-     Calmez-vous…

Les deux vieilles entrent dans la salle et s’assoient. C’est le signe que le travail a été fait. Tous les regardent sans rien dire pendant quelques secondes.

 

-     De toute façon, on n’a pas le choix.

-     On pourrait l’empoisonner… Toi qui es médecin, tu dois savoir comment faire…

-     Il n’est pas nécessaire d’être médecin pour empoisonner quelqu’un. Et on ne sait pas quelle peut être sa réaction. Imaginez qu’il en réchappe… On va tous y passer.

-     Pas question d’envisager ce genre de chose.

-     Pourquoi on s’inquiète ? Il ne nous fait aucun mal, et, je vous le rappelle, le pacte qu’on a conclu nous a permis à tous d’avoir ce qu’on voulait.

-     Et puis, notre organisation est infaillible : chaque enlèvement se fait dans des régions différentes et même très éloignées. C’est vrai que ça nous coûte cher, mais en comparaison de ce que ça nous garantit…

-     Encore heureux que les femmes qu’on amène lui conviennent.

-     Il aurait pu exigé des vierges ! On aurait été très mal parti !

Quelques rires.

-     Bon, maintenant, on va voir ce qu’on peut tirer de ça.

Celui qui vient de parler montre du doigt un gros sac à main posé sur la table. Une femme le saisit et le retourne pour le vider. Chacun a droit à un objet, qui un peigne, qui un carnet d’adresse, qui un tube de rouge à lèvre… L’argent contenu dans le porte-monnaie est déposé dans une petite boîte en fer, la caisse consacrée aux frais engagés pour la prospection des élues qui seront vouées au sacrifice.

 

Le soleil apparaît maintenant au-dessus des arbres de la forêt. Chacun rentre chez soi en silence.

 

 

 

 

Romain CARLUS

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