Au fond du hall où le public dispose de quelques sofas poussiéreux face au guichet, les dalles de marbre rose cèdent abruptement la place à la pierre, récemment retaillée, blanchâtre, très rugueuse, des escaliers par lesquels, quelques mètres plus bas, on accède à la salle.  Derrière Charles, en haut des gradins, la porte vient de se rabattre. L’absence d’écho à ce bruit bref lui procure enfin la satisfaction qui reste exclusive à ce genre d’endroits, et dont le besoin persistant et intense qu’il ressent quotidiennement s’assouvit enfin : quelques rares bruits lointains parviennent brièvement de l’extérieur ; au milieu des étroites rangées de sièges au velours garance, une atmosphère prégnante, émolliente, avec un léger arrière-goût mêlé de pierre-à-feu et de rouille, laisse s’épandre, s’étendre, s’approfondir, se ramifier, d’indénombrables fibres sensibles et mentales, dont on ne sait plus bien si elles sont intimes ou étrangères, librement associées et développées, des plus simples aux plus subtiles, à la fois changeantes et qui maintiennent un continuo d’ondes calmes et graves.

Charles ne pourrait pas mieux laisser s’épanouir, en toute confiance, son appétit des curiosités humaines et des surprenants fruits de l’imaginaire, que sous cette voûte, aussi multiple et simple, immobile et mouvante, qu’une forêt. Il s’assoit sur le siège au centre de la première rangée, étend ses jambes sous la petite table pliante depuis la veille installée. Il enroule son manteau pour le caler entre le dossier et la partie rabattable du siège voisin, et par-dessus il ajoute son trilby en cuir noir et ses gants. De la poche intérieure gauche de sa veste il sort un étui cylindrique en métal, qu’il dévisse pour en extraire avec précaution un robusto à la cape brune et un peu luisante, dont il estime du bout des doigts, délicatement, le poids, le moelleux et la fermeté, avant de le passer sous son nez et de le placer à droite des classeurs à la surface de la table, s’y prenant à plusieurs fois, comme pour trouver exactement la juste position.

Il ouvre un des trois classeurs, en tourne les pages dans un sens puis dans l’autre, s’arrête, parcourt le texte ; puis il repart vers le début, jusqu’à la première page. Il soupire, puis lève le tête, regarde la scène en face de lui, ouverte, juste éclairée par quelques veilleuses.

Une grande et svelte jeune femme, au visage parfaitement équilibré et d’une irréelle douceur sort de l’ombre entre le rideau côté cour et le fond obscur. Elle n’avance que de trois pas, puis se tourne vers la salle, descend les marches et rejoint Charles. Elle se penche sur lui, leurs bouches se touchent dans un baiser furtif.

« C’est donc la nouvelle robe ? Bon... On va voir ça avec les feux. »

Elle repart et remonte sur le plateau, disparaît là où elle était apparue.

Quant à lui, il regarde sa montre. Puis prononce à haute voix : « Tout est prêt là-haut ? »

Aucune réponse.

« Il y a quelqu’un ? »

Silence.

Perplexe, il retire sa veste, la dépose sur les autres vêtements ; il prend son cigare, en coupe soigneusement le bout entre les deux lames superposées du petit instrument qu’il tient entre le pouce et le majeur. Le morceau sectionné, comme un capuchon détaché, tombe dans la paume de sa main.

« Oui, je suis là, patron. Tout est prêt. »

Charles, un peu agacé, replace le cigare sur la table.

-  Patron ? Qui est là-haut ?

- C’est moi, tout va bien, je suis là.

- Si tu m’envoies encore un stagiaire à ta place, je fous le feu à ce théâtre.

- Ah ! Les feux, c’est à moi de m’en occuper.

- Pas de doute, c’est bien toi...

- Tout va bien... je suis là, maintenant...

Charles ajuste ses lunettes en levant les yeux au plafond et en soupirant, d’un air consterné. « Bien. On va prendre au début. Avec le son. » Une douce clarté oranger, un peu plus jaune au fond côté jardin fait apparaître progressivement un large fauteuil de cuir usé, ocre, au centre d’un carré délimité par du ruban rouge et blanc, d’environ cinq pas de longueur par côté, tendu entre quatre cônes de Lübeck, chacun portant à son sommet une ampoule qui vient de s’allumer, rouge. Le son n’a pas suivi, mais il vaut mieux ne pas interrompre. Alba est assise dans le grand fauteuil tourné de trois quarts vers la salle. Elle regarde droit devant elle, au loin. Ses cheveux, d’un blond vénitien, remontés en un chignon vite fait, laissent flotter quelques très fins fils de soie dorés et roux dans l’air aux légers mouvements circulaires.

- « C'est la fin de l'après-midi... Ça se voit... très nettement... La couleur sur la montagne... rouge... orange... peut-être du violet... bleu... vert... Quelle idée ! (silence) Les arbres se balancent... Je vois... tout là-bas (mettant sa main au-dessus des yeux comme pour voir loin) tout là-bas... On les voit à peine... On ne les voit pas... Ils sont trop loin... C'est l'été... Ça aussi on le voit nettement... C'est tellement bon la fin de l'après-midi... surtout quand le ciel est sans nuage... pur... et qu'on peut voir les étoiles... alors que la neige couvre tout... et qu'on est bien au chaud... Oui, c'est ça... chez soi... pendant que tout le monde grelotte sous la pluie et le ciel gris (silence)... Et ma robe ? Qu’en penses-tu ? Tu aimes ? »

- À quoi tu joues ? Alba ne sait pas au juste qui elle est, ni au juste son rôle, mais tu ne vas pas t’y mettre !

- Tu devais me dire...

- Là ? Comme ça ? Tu te fous de moi ?!

- Et voilà, je demande quelque chose de simple, pourtant, et qui a de l’importance pour moi, et voilà comme tu es !

Silence dans la salle... Puis Chloé, d’une plus petite voix et sur un autre ton :

- Ne te fâche pas contre moi. Il reste encore du temps, on joue dans trois semaines.

- Oui, donc : « C'est la fin de l'après-midi, ça se voit... »

- « C'est la fin de l'après-midi, ça se voit... C'est trop loin, disparu ! (silence) Lentement... soupçon après soupçon... goutte après goutte... suçon après suçon... J'oublie, goutte à goutte, point par point... ça y est... J'ai perdu le fil... C'est parce que je perds mon sang... Il y en a partout... C'est salissant... indécent tout ce sang... »

- Et tu recommences ! Parce que ça te plaît de jouer la victime, et tu en profites pour imposer ton délire, tes saletés, tes caprices ! Tu nous le sors d’où ton sang, ton « indécence » ? En effet, indécente, incongrue, insupportable ! Voilà que madame saigne... madame souffre.

- Mais, c’est toi qui l’as écrit, je n’invente pas. Tu ne peux pas le nier. Ou alors, tu as oublié ? Tu as le texte devant les yeux, non ?

- Évidemment, si tu fais ou dis n’importe quoi, si tu as ce besoin de me taper sur les nerfs. C’est parce que je ne sais pas t’en empêcher, parce que je ne protège pas assez madame de ses névroses. Bref ! Mais rien ne peut te protéger de toi, de cette incapacité, de cette infirmité : tu ne te sens pas exister par toi-même, mais seulement au moyen de formules, de rituels, de postures. Pour vivre, il faut le jouer comme ci, ou comme ça. Voilà où tu en arrives.  Bien sûr, c’est moi qui perds la tête !

- Écoute, Charles, si tu veux changer le texte, moi, je ne m’y oppose pas. On a encore le temps.

- Cette mauvaise foi qui défie le bon sens le plus élémentaire, le plus innocent, le plus pur ! Et il faut que tu joues tonthéâtre, à ton seul bénéfice, au service de ta bonne conscience, de ton absolution - un chèque en blanc, avec la fausse monnaie de tes soi-disant souffrances, de ce mal-être qui à chaque instant se tourne en menace contre l’autre, l’autre qui doit porter la faute de ne pas trouver le remède. C’est comme ça que l’on peut être un tyran sous les traits de la victime. Qui va donc se suicider à ta place ? Telle est ta question. Je passe mon temps à devoir te dire qui tu es au juste, qui tu pourrais devenir. Mais dès qu’on essaie, on est pris au piège, tout se mélange... Impossible ! Drame sordide et sans solution. Mais je perds mon temps.... je perds mon sang... c’est indécent...

Trois personnes viennent d’entrer au fond de la salle et s’installent au dernier rang. Charles avaient pourtant interdit toute présence étrangère pendant les répétitions. Il interpelle la régie, qui ne répond pas, encore une fois. Il demande aux visiteurs leurs noms, mais on ne prête aucune attention à lui. Il semble qu’on ne l’entende pas.

- On n’a plus le temps. Je vais donc le redire : Alba est un miroir, poursuit Charles avec une voix malgré tout calme et mesurée, une espèce de casse-tête chinois fait de miroirs, toujours en mouvement, qui pivotent, se renvoient leurs reflets, mais qui reste une prison d’images, où les autres se perdent, sont vidés de leur substance, coupés en petits morceaux.

- Vous aimez qu'on soit libérées au lit, pour vous... Pour le reste, pas question de postuler aux inquiétudes métaphysiques, n’est-ce-pas ? Encore des dérèglements de gamines incapables de vivre par elles-mêmes. Mais qui peut « vivre par soi-même » ? Dis-moi ce que ça peut bien vouloir dire ? Tu m’imposes des exigences que tu reproches aux femmes de ne pas pouvoir suivre, alors que c’est n’importe quel être humain, comme toi, qui ne peut pas suivre. Tu veux inventer les êtres autour de toi.

- Je vais monter sur scène, si tu t’obstines !

- Va-s-y ! Montre-nous ça ! Si tu l’oses ! Paralysé dans ton fauteuil, avec ton cigare à portée de main, dans ta petite pénombre de lâche, derrière ta petite liseuse. 

- On reprend à « On étouffe ».

- « On étouffe ! Garçon ! Une orangeade ! Garçon ! Un sirop d'orgeat, avec des milliers de glaçons ! C'est la grande mode en ce moment... C'est ça, le luxe... C'est ça, la ville ! La campagne ! La montagne ! C'est ça, la Côte d'Azur ! Ce qui vous rend si belles, mesdames! Ah! Le joli sourire... la taille mince... et quelle élégance ! Quelle séduction ! La Côte d'Azur, escalope d'azur... Ma chérie, montre-moi ta côte d'azur... (excédée) Garçon-on-on ! »

Charles est dans le noir, il a trop chaud, mais il frisonne ; il sent des perles de sueurs couler le long de son dos. Devant lui, par l’interstice des deux parties mobiles du grand carton où il est caché, debout mais un peu penché, il entend la voix d’Alba. Il pousse le côté gauche pour surgir sur la scène, tenant un plateau de la main droite, avec une serviette de coton épais blanc plié sur le bras. Il avance de quelques pas jusqu’à la droite du fauteuil où l’attend Alba. Les projecteurs qui viennent de jeter leur lumière sur lui l’effraient un peu, l’aveuglent un peu, il plisse les paupières. Mais il aperçoit que la salle se remplit. Comment peut-on faire entrer tout le monde alors que la pièce a déjà commencé ? Il murmure à Alba, en se tournant vers elle pour qu’on ne s’aperçoive pas qu’il lui parle : « Personne ne devait assister aux répétitions ». 

- De quoi tu parles ? Arrête... Elle prend le verre sur le plateau. Il tourne la tête vers le public dont il sent la présence, chaude et lourde comme l’atmosphère d’une cellules capitonnée, comme une chaleur humide et intime, obscène, comme une mâchoire d’animal entrouverte, prête à dévorer.

- Ou alors, on a commencé trop tôt... Pour quoi entrent-ils maintenant, et regarde, ça continue à se remplir.

- Tais-toi donc... et parle. « Merci, Ingen. C’était délicieux... (il reste immobile, elle soupire), dommage que vous n'ayez aucune conversation. »

- Peut-être que je sais tout... et c'est simplement ça que j'ignore.

- Tais-toi, imbécile ! On pourrait t'entendre (désignant Geist, qui surgit d’un carton côté jardin, comme un diable de sa boîte, d’abord un peu mou, élastique, balancé comme sous l’effet d’un ressort, puis se rigidifiant.)

- Haut les mains ! s’écrie Geist, avec sa voix aigrelette. 

Mais Charles intervient aussitôt. Il se demande bien comment Geist peut déjà enchaîner, d’autant qu’Ingen, son alter ego, n’est pas là, alors qu’on répète les deux premières scènes ce matin pour tout caler.

Geist sort un revolver et le pointe sur Ingen : « J’ai dit haut les mains ! Et j’ajoute que cette femme est à moi, je la reconnais ! Comme si je l’avais faite ! »

- Monsieur ! Je me suis faite toute seule ! 

- Dommage.... Vous ne savez pas ce que vous perdez à ne pas vous faire faire.

Le public pousse alors soudain des huées, s’égosille en mille cris outrés, enragés. Derrière la nuée des éclairages, on entrevoit des silhouettes agitées qui se contorsionnent, se dressent et se rapprochent. Charles, terrifié, regarde dans les yeux Alba, impassible.

- Je t’en prie. Ne me laisse pas tomber dans leurs griffes. Je t’en supplie... Sauve-moi de là !

Il jette un œil affolé sur Geist, qui braque toujours l’arme sur lui : « Ingen ! Tu ne sais pas quoi dire ! Ta parole t’a lâché ! Elle a eu raison ! Elle veut un autre maître, plus digne d’elle. Il faut en finir.»

Charles se tourne encore vers Alba, qui a quitté le fauteuil et se dirige vers les coulisses, pendant que le public en furie s’en prend aux fauteuils, les lacèrent du tranchant de leurs ongles, les arrachent du sol et les mettent en pièces avec une force incroyable.

Il la suit, passe après elle entre les cartons, puis sous la banderole de chantier.

Les voilà enfin dans le couloir étroit qui mène aux loges. Mais il ne lui a jamais paru aussi long. Et il ne reconnaît pas ce papier peint grisâtre, luisant d’humidité, par endroit gondolé, décollé, déchiré, ni ces ampoules nues et blafardes reliées entre elles par un gros cordon électrique torsadé, cloué tous les mètres à la rencontre du plafond et du mur, ces ampoules brûlantes avec leurs tiges de tungstène grésillant, certaines tremblantes, et d’autres éteintes. Il tâche de rester proche d’Alba, qui marche rapidement, prend sans prévenir à gauche ou à droite aux bifurcations qui se multiplient, qui ne peuvent décidément pas correspondre à ce qu’il a déjà vu de ce théâtre qu’il connaît pourtant bien, qui ne peuvent même pas correspondre à une dimension possible au cœur de ce petit quartier dont les hauts immeubles du vieux Paris sont engoncés, les uns collés aux autres.

Alors que derrière lui les cris de Geist résonnent, à une distance plutôt lointaine, mais dont la constance traduit l’acharnement de la poursuite, « Tu ne vas pas t’en tirer comme ça ! On va te coincer ! Suivez-moi ! C’est par là ! C’est pas par ici ! C’est par là !», Charles se rend compte que le sol est en pente ; ce qui expliquerait donc l’étendue du labyrinthe ainsi caché sous le théâtre. Et de fait, Alba et lui dévalent plusieurs volées d’escaliers en colimaçon, dont les structures en fonte et les marches en bois vernis remuent dangereusement. Il s’essouffle, manque d’air, perd l’équilibre, titube, et dans son crâne il subit d’horribles douleurs que lui infligeraient des vrilles perforant sa cervelle. Un goût de sang monte jusque dans sa bouche comme un renvoi d’estomac. Poussant une porte battante, on arrive dans un plus large vestibule, mieux aéré, baigné d’une lumière bleue, nocturne et lunaire. Alba compte les portes alignées à leur gauche. Elle pose la main sur la poignée de la cinquième. Aussitôt dans la loge, plus un bruit. Les murs de la petite pièce carrée sont entièrement couverts de costumes d’une merveilleuse variété pendus à des tringles passant même au-dessus de la porte et permettant de la faire disparaître sous une masse de tissus hétéroclites. Alba, ayant ainsi calfeutré l’accès, se place au centre et regarde Charles dans les yeux. « Il faut que je me change. Car je dois vite retrouver mon corps, ne le sais-tu donc pas ? » La robe tombée à ses pieds, elle est nue. Charles se colle à elle et l’enlace. Elle recule et gémit. Mais pourquoi cette peur étonnée ? N’aime-t-elle plus qu’ils se possèdent l’un l’autre ? S’attraper, se tenir, se prendre jusqu’au revers caché de leurs corps qui ne donnent que trop peu de leur être. Mais Alba, du bout de ses ongles, commence à griffer ses seins, puis elle s’entaille les hanches, le sang coule, elle va se déchirer comme on lacère un vêtement ; Charles se jette sur elle comme une couverture sur le corps d’un miséreux exposé aux brûlures du soleil ou aux ecchymoses du froid. Mais le voilà qui sent sa peau se coller littéralement à la sienne, sa chair fondre dans la sienne. Il se dissout, il se dilue, se décompose. Comment sortir de là sans y laisser sa peau ? Ne risque-t-il pas de les tuer tous les deux ? La pièce se creuse soudain et rapidement en profondeur comme un puits. Traversant le corps d’Alba comme on s’enfonce dans le carton d’un mur qui n’est qu’un décor, Charles tombe dans une cage d’ascenseur, d’un modèle très ancien, tout en bois vernis, et qui monte en grinçant et vibrant entre des grilles de métal.

Aucun tableau de commande ne permet de choisir un étage. L’arrêt, brutal, se produit devant une salle basse, voûtée, certainement vaste, dans la pénombre. Des rais de lumière proviennent de plusieurs soupiraux et forment au centre un halo bleuâtre. On entend les souffles d’une profonde et ample respiration, un peu rauque. Charles avance vers la source du bruit et distingue une large masse noire dont le relief biscornu est découpé par la lueur bleue. Il s’efforce de mieux voir, sans approcher davantage. Mais cette espèce de cave est éclairée soudain par une énorme lampe entre deux piliers à sa droite, un haut tube de verre cerclé d’anneaux, où vibre une grande quenouille incandescente, où circulent d’innombrables étincelles. À sa base, s’élève et s’étend un monceau de livres, qui recouvre à moitié une table massive en bois foncé. 

 La créature qui respire bruyamment, est maintenant visible. Une chose énorme, immobile, traversée de dizaines de tubes et de câbles où circulent on ne sait quelles sortes d’énergies et de fluides. Sa peau, un épais cuir brun boursouflé, tout suant, exhale par quelques orifices parsemés des jets de vapeur. Au sommet de l’empilement obèse de chair et d’organes, certains tenant au-dehors de la masse, sortis d’eux-mêmes ou bien extraits de force, un étrange bras, couvert d’une carapace comme sur la patte d’un crustacé, se dresse et montre à son extrémité mycomorphe un gros œil de chouette.

Une voix sortant d’un soupirail annonce : « Encore dix minutes ! ». Mais Charles ne réagit pas. Il ne peut pas bouger. Fasciné par la « bête ».

De la pointe oculaire qui a remarqué sa présence et l’observe, jusqu’en bas, s’exhibe un assemblage incohérent de membres aux mouvements aléatoires, aux développements incongrus, et d’excroissances qui s’étirent, s’amincissent se tordent pour se rejoindre de toutes parts, de diverticules et d’anfractuosités, de buissons de crin noir hirsute aux boucles comparables à des ronces enchevêtrées, et de plusieurs mamelles aux bouts suintants, et encore d’une suite de ventres tombant en escalier les uns sur les autres, de plus en plus volumineux, pour venir s’écraser autour d’un arc osseux, ourlé de plis et replis épais de chair rose vif – à n’en pas douter l’arc d’un extraordinaire et effrayant vagin, béant, voilé de bruine.

« Plus que cinq minutes ! » déclare comme une sommation la voix du soupirail.

Charles sursaute car une main vient de se poser alors sur son bras droit. Il se tourne et découvre un petit homme à moustache, en salopette bleue, chemise à gros carreaux et casquette, grosse chaussures de sécurité, le type même du machino comme l’on n’en voit pas. 

- Je vous connais bien, patron. Vous avez sacrifié ton sommeil, une trop grande quantité de vie,  et la santé de tes parents, tes pauvres parents morts d’épuisement et de larmes, pour cette chose-là qu’on passe tout notre temps à entretenir, à nourrir, et dont il ne sort rien du tout, que des avortons qui envahissent les lieux, et qui sont de vrais petits monstres. Croyez-moi, ils ne vous veulent pas du bien.

- C’est que vous n’avez pas fait le nécessaire. Je vous ai pourtant confié les plans, les consignes, les formules. Et l’alchimiste, où est l’alchimiste ?

- Encore un escroc ! Il a tout pris pour lui. Pendant que cette grosse machine-là n’arrête pas de se répandre et de cracher des saletés, il a couru mettre à profit vos idées pour son propre compte.

« Plus que deux minutes, on y va ! »

L’ascenseur est remonté, s’ouvre, Geist en surgit, il tire plusieurs fois, Charles plonge alors dans la chose béante.

Il pense que la fin est proche pour lui. Il ne pourra jamais respirer là-dedans. Et jamais ne lui était venue cette idée ridicule d’un retour à l’œuf !

Un tourbillon liquide l’entraîne, mais le crache bientôt à l’air libre.

Étalé au sol, parmi une petite foule serrée, assise dans une sorte de cellule capitonnée de velours rouge, éclairée par un lampion bariolé, il se relève bien vite, réajuste un peu ses vêtements, du reste parfaitement secs et sans froissure, heureusement pour lui. Il reste une chaise libre et sa fatigue ne lui laisse pas d’autre choix que de se reposer là, pour le moment. Le public est entièrement composé de pauvres êtres difformes ou infirmes, mutilés, munis de prothèses qui les rendent à la fois pitoyables et grotesques.

Le spectacle semble distrayant. Un vieux magicien chinois se tient debout derrière un guéridon. Il prend dans ses mains de grosses cartes à jouer. Il les retourne et montre que le verso en est tout à fait blanc, immaculé, vierge. Sur la table apparaît un cœur tout palpitant arraché d’on ne sait où, et à qui ? Mais sur l’envers d’une carte apparaît le mot CŒUR et l’organe sanguinolent disparaît. Le magicien mange ensuite la carte aussi aisément que si elle était en sucre. Apparaissent ensuite, et avec les mêmes effets, une montre à gousset, un très somptueux stylo à plume, un épineux bouquet de myrrhe, un phallus antique en terre cuite, un cigare que Charles reconnaît comme celui qu’il avait coupé avant de commencer la répétition, puis, une grosse clef, que, là encore, Charles reconnaît immédiatement. Il la trouve dans la poche de son pantalon. Il se lève et la montre à toute l’assemblée. Derrière le malingre chinois apparaît un de ces sarcophages dont l’usage entre traditionnellement dans les tours de magie. « Puisque cette clé n’a pas voulu disparaître et que Monsieur en possède ici le double, j’invite Monsieur en entrer dans cette boite, qui, comme vous le constatez tous, est parfaitement vide. » Charles , sans trop savoir comment, se laisse enfermer sans crainte.

Puis il se retrouve assis sur le trottoir devant le théâtre. Il est tard, minuit passé. Le titre affiché n’est pas celui de sa pièce. « Après une dernière, c’est toujours une sensation épouvantable et indescriptible de vide. On ne peut plus prononcer un mot, saisir une idée. »

Charles marche alors le long des quais. Avec les projecteurs des bateaux-mouches, les grandes ombres des arbres et celles, surdimensionnées de quelques silhouettes humaines, glissent sur les façades blanches des bâtisses de l’Île de la Cité.

 

 

Romain CARLUS

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Ce site réunit et reconstitue l'oeuvre de Romain Carlus : les rubriques sont donc évolutives, se remplissant à mesure que les manuscrits sont traités.

 

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